Henri Nicolle, frère du recteur
2. « Le chanoine, devant Dieu soit son âme! pour m'engager à me souvenir de lui toute ma vie, s'expliquait ainsi sur mon compte par un article de son testament : « Item. Puisque Gil Blas « est un garçon qui a déjà de la littérature, pour achever de le « rendre savant, je lui laisse ma bibHothèque, tous mes livres et « mes manuscrits, sans aucune exception ».
« ... Il y avait dans la maison quelques papiers, avec cinq ou six volumes, sur deux petits ais de sapin dans le cabinet de mon maître : c'était là mon legs! Encore les livres ne pouvaient-ils m'ètre d'aucune utilité. » [Gil Blas, liv. II, chap. n.)
préparation du concours m'abrutit. Lefebvre. qui est venu nous demander à dîner, m'a trouvé dans un état de demi-mort dont j'avais honte. Je l'ai reconduit jusqu'au bout du pont d'Austerlitz. Jamais la lune, faisant ondoyer sur l'eau sa lumière argentée, ne m'avait paru plus belle. Il faut, pourtant, s'arracher à la nature. >'ous avons jasé philosophie, moi du moins, car il est bien difficile de le faire parler.
Notre causerie m'a conduit tout naturellement à Laromiguière, dont je suis plein'. Il donne à la France, par ses Essais ou plutôt par ses Leçons philosophiques, ce que l'école écossaise a donné à l'Angleterre. En même temps que lui. je revois Locke et Condillac, Aristote et Descartes. Il me semble que je serais assez prêt maintenant à professer la philosophie. Nous verrons ce que donnera le concours.
Vendredi 51. — Mon père aurait-il écrit à Renwez? Je viens de recevoir une lettre de ma tante Hyacinthe', qui me met en garde contre les
1. Laromiguière fut un des fondateurs de l'éclectisme philosophique.
2. Cette tante Hyacinthe. l'aÎQée de la famille voir . Va Jeunesse. p. 282 et suivantes), les régentait tous, grands et petits. Il est cui'ieuï de lire les lettres adressées à son neveu, letti'es impératives et hautaines. Quelques-unes mériteraient d'être publiées comme spécimens d'une autorité à la Mirabeau. Autorité tyrannique qui entendait être en tout obéie. M"" J. M.
dangers du célibat et me presse de songer au mariage. On dirait qu'elle a été informée de ce qui m'arrive. L'heure est mal choisie pour me prêcher de la sorte. Voici, à peu près, en quels termes je lui ai répondu :
« Si c'est toujours, chère tante, une chose grave que de fixer sa vie, combien plus, de le faire dans l'inconnu, je veux dire, sans presque rien savoir de la personne à laquelle on se lie. Je souligne le mot, car ^'unir n'est pas assez fort pour rendre la valeur du mariage. Or, se connaît-on réellement, lorsque trois mois, six mois avant d'épouser, on ignorait l'existence même de la personne que l'on prend? Agir ainsi, c'est avoir bien des chances de grossir la confrérie des « mal mariés ». Vous savez mieux que moi, comment à l'ordinaire, les choses s'engagent : uniquement d'abord sur les convenances entre les deux familles, égalité de fortune, de position. Dans la société actuelle, c'est toujours là le point capital. Vessentiel, qui serait avant tout de savoir si les jeunes gens sont faits l'un pour l'autre, est le point secondaire. « Au même pot, à la même cuillère », dit le proverbe. Pour le reste, on se fie au temps. Quand a lieu la première entrevue, tout est déjà à peu près réglé entre parents. Le jeune homme et la jeune fille, sachant ce qu'on leur veut, se composent pour la circonstance; ils ne sont nullement eux-mêmes.
Si la cour est acceptée, elle se fera devant témoins. Donc, ils ne sauront rien de leurs goûts, de leur caractère, du fond vrai de leur nature. Ils ne donneront que la surface, en prenant soin réciproquement de l'embellir. En attendant que le dessous se révèle, ime chose, inévitablement, se produit. La contrainte qu'on exige des fiancés, en les tenant si près l'un de l'autre, éveille le désir. C'est bien là ce qu'ont prévu les deux familles assez machiavéliques en tout ceci.
« Qu'on ne s'avise pas alors d'avertir, de pi écher.... Trop tard! trop tard! cher père et chère
mère Si vous vouliez être écoutés, il fallait
parler plus tôt. Maintenant, la destinée sera ce qu'elle pourra. Les marier au plus vite, c'est tout ce qu'ils vous demandent.
« Voilà, chère tante, comment les choses m'apparaissent, et je crois être dans le vrai. Convenez avec moi, que cela n'est pas fait pour encourager. Il faut se voir vivre, pour ainsi dire à l'insu l'un de l'autre, ou, sans arrière-pensée, pour se bien connaître. Alors on se donne tel qu'on est. Voyager ensemble, serait bon aussi. Les voyages sont pleins d'imprévus, souvent désagréables, qui vous surprennent à l'improviste, et font saillir au dehors, les qualités et les défauts. Mais on n'a pas toujours les moyens matériels de faire ce genre d'expérience. En ce qui me concerne, le temps me
manque pour m'assurcr le bonheur en faisant autour de moi des études matrimoniales. Heureux le jeune homme que le labeur quotidien dévore, s'il a près de lui une femme qui, ayant été pendant des années son amie, puisse, un matin, devenir sa compagne! »