‹ Mon journal, 1820-1823Chapitre 57 sur 72 · SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

SEPTEMBRE

Samedi V\ — Lefebvre vient de nous faire ses adieux. En écoutant tomber la pluie, je lui disais tout le parti que lui, chimiste, pourrait tirer de ce beau titre : Histoire iVune goutte cVeau. Après le concours je ferai peut-être cette folie. Il m'a quitté fort ému et semble s'éloigner de Paris à regret. Moi, je l'envie d'aller se refaire sous nos petits bois de chênes, si riches en souvenirs. Mais peutêtre laisse-t-il ici quelque attachement. En ce cas, le corps s'en va et l'âme reste en arrière.

Après son départ, je suis monté au Père-Lachaise, où je ne pourrai revenir qu'après les épreuves du concours. Jamais le cimetière ne m'avait paru si triste, si imposant! Jamais je ne regrettai davantage mon pauvre ami. Je ne pouvais quitter cette tombe; j'étais navré de la laisser seule à la pluie pendant la nuit qui approchait. La plus grande partie du ciel était découverte, mais le côté du

couchant restait voilé de noir. Mon pauvre ami! Siccine dividit amara mors!

En rentrant, j'ai trouvé Poret qui venait s'entendre avec moi pour le concours et me donner rendez-vous. J'avais l'àme si sombre, si pleine d'une tristesse amère, que je me suis livré à lui tout entier. Il n'a témoigné aucune surprise. « J'avais bien prévu, m'a-t-il dit, ce qui arriverait. L'amour non satisfait s'alimente de ses privations. Tu n'étais point guéri; j'en aurais juré à ta sagesse. En retrouvant Thérèse tu devais être repris tout entier. » — « Oui, lui ai-je répondu, et que ce soit sans espoir, voilà ce qui empoisonne la blessure. Rassure-toi pourtant; je tiendrai la promesse que je me suis faite de ne point la revoir. L'avenir ressemblera au passé. Je ne courrai jamais après la femme d'un autre. Ce n'est pas seulement ma droiture qui y répugne, c'est aussi mon égoïsme, un égoïsme jaloux. Je veux avoir mon bien à moi seul, tout entier, sans de honteux partages. Le courant rapide de pensées, d'action dans lequel je serai bientôt emporté, ne me laissera plus guère le loisir de songer à ma souffrance. Et Dieu fera le reste pour ma guérison. »

Lundi ù. — Commencement des examens. Composition en dissertation latine. Grande chaleur! grande fatigue!

Mardi 4. — Dissertation française.

Mercredi 5. — Composition en vers.

Jeudi 6. — Premier examen sur la philosophie passé avec bonheur. Je réponds sur la causalité.

Vendredi 7. — Examen sur la littérature générale.

Samedi 8. — Nous tirons au sort les sujets de la leçon.

Mercredi 12. — Trois jours d'attente vaine. Je suis examiné aujourd'hui. J'explique une ode d'Horace, puis une douzaine de vers d'Hécuhe. Tout se passe très bien et j'en suis quitte.

Jeudi 13. — Me voici donc avec la longue perspective des vacances où je pourrai travailler et lire tout à mon aise. Cette pensée déjà me repose. Dès ce matin, je me suis de nouveau abonné au cabinet de lecture de la rue de Turenne où j'ai pris les Mémoires de Siiard, par Garât. Je lis avec une ardeur fatigante jusqu'au dîner. Pour profiter de mes lectures, je devrais juger chaque ouvrage, soit dans le Journal de mes idées ^ soit dans un cahier d'analyse.

Dimanche 16. — Je pars par un épais brouillard pour aller voir mes juges. Je traverse le Jardin des Plantes très beau, très silencieux. Je me sentais dans le cœur, à cette heure matinale, toutes les passions tendres. « Qu'importe, me disais-je, ne regrettons rien! » Et je trouvais presque doux que ce n'eût guère été que l'amour de la rose et du rossignol. Insensiblement, mes pensées prenaient un autre cours. En vovant les belles fleurs d'automne dont les propriétés sont si efficaces et qui restent pour la plupart sans usage, je songeais à la foule de bonnes intentions que nous portons en nous et qui, ne trouvant pas d'occasion de se produire, meurent dans le cœur où elles sont nées.

Tout en philosophant, j'arrive rue St-Iïyacinthe et j'entre chez M. Leclerc. La froideur de sa réception me glace. H me dénonce, sans ménagement, l'indignation que ma manière d'écrire le français a soulevée chez mes juges. Je le quitte sans dire un mot et je cours chez M. Létendart, qui m'a aussi examiné. Heureusement celuici me relève et me fait douter de la sincérité de l'autre.

Au retour, je prends la rue de Seine et je traverse tout Paris en suivant le beau quai Voltaire et les Tuileries toujours admirables. Malgré les petites gens qui vous coudoient, il y a là, si l'on se met en fac^ des Champs-Elysées, une grandeur

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de perspective qui vous subjugue. Ou voudrait que le sommet de cette montée triomphale, fut consacré par un souvenir héroïque.

Lundi 17 — Je suis allé de bonne heure chez mon oui's, lui rendre compte des nouvelles que j'avais recueillies la veille.

Il en résulte pour lui, l'assurance d'être reçu dans un bon rang. J'étais charmé d'être le premier à le lui dire.

D'après ses informations, il paraîtrait que M. Nicolle pense à nous pour la rue des Postes. D'un commun accord nous écrivons, afin de l'esquiver. Cela lait, nous sommes partis pour Saint- Mandé. Chemin faisant, il me lisait les Mémoires de M"''' Roland que j'écoutais par complaisance. Cette lecture est trop orageuse pour moi. Nous nous sommes assis sur un arbre renversé pai' l'orage, à la môme place où nous nous étions reposés un mois avant le concours. Je me promettais alors d'être heureux après. Et comment, mon Dieu!... mon cœur de nouveau, est bien malade!

Vendredi 21. — J'achève Garât : Des Mémoires de Suard et du dix-huitième siècle. Le titre seul jure; il faut une tête étroite pour avoir accolé de telles choses. C'est l'adorateur des académies et des salons. Il sent le dix-neuvième siècle,

mais il est du dix-huitième. Il a quelquefois de l'esprit dans le tour de la phrase, jamais de l'éloquence. Rien de plus lent. 11 n'a que de l'esprit et il ouvre toujours une grande bouche. Il y a souvent le ton d'une coterie.

Ce ton est partout bénin; il ne semble voir que des extérieurs d'hommes. C'est un phénomène curieux à observer qu'un Français qui a été dans les affaires et dans la Révolution et qui n'est encore qu'un académicien.

Samedi 22. — Poret est venu m'annoncer qu'il était le premier.

En m'examinant, je crois démêler que cette nouvelle m'a fait éprouver à la fois joie et tristesse, mais nulle envie. Pour lui, il avait l'air plutôt embarrassé de m'apprendre ma défaite. Soyons vrai et sincère : ma gaieté, pendant dix minutes a été forcée; mais au bout de ce temps, elle est redevenue naturelle, ce qui nous a mis l'un et l'autre tout à fait à notre aise.

Ce premier échec était déjà une bonne leçon pour mon amour-propre, mes ambitions exagérées. Mais ce n'était pas assez. Poret parti, je me frappe de l'idée que je ne serai pas le second, que j'aurai Daveluy avant moi. Cette idée me poursuit toute la soirée. Ce matin, elle devient certitude.

Aussi, quand M. Leclerc m'a appris tout à

l'heure que j'étais Troisième, il m'a semblé que je le savais déjà. Mais mon indignation a éclaté au nom de Deluines. Je n'ai pu m'empêcher de dire à M. Lecleic, qui me regardait avec un malin sourire, ce que je pensais de cette préférence.

M. Létendart que je vois ensuite, trouve qu'être Troisième, c'est avoir du bonheur. Il me félicite. En réalité, il était surtout occupé de ses propres affaires et très contrarié de la supériorité dont M. Leclerc a fait preuve dans ces examens.

Chez le proviseur qui m'a fait appeler, j'ai joué le contentement de mon mieux. Et voilà comment, dans la vie d'affaires, il faut changer à chaque heure. On perd énormément de sa valeur à faire ainsi plusieurs personnages.

Lundi 24. — Le croirait-on? En rentrant cet après-midi, qui trouvais-je chez M"^ Rousseau? Le second de l'agrégation, Deluines!... Il venait me proposer une Sixième chez Liautard^ Ce polisson-là croyait me tirer quelque chose sur mes opinions politiques!... Marsus et Appellus.

Jeudi 25. — Ah ! les affaires sèchent le cœur. Je m'en veux et ne puis me relever qu'en rentrant dans mes souvenirs.

1. L'abbé Liautard était directeur du collège Stanislas, rue Notre-Dame- des-Champs.

Il y a déjà plusieurs jours que j'avais arrêté de faire un pèlerinage avant la mauvaise saison, d'aller revoir Bicêlre et cette campagne que j'ai tant de fois parcourue avec lui. Yoilà près d'un an que je ne l'ai revue. J'aurais aimé à faire cette course mon journal à la main. 11 a fallu s'en passer. En entrant, je cherche Fontaine, le seul qui puisse prendre plaisir à causer avec moi du passé. Inutilement. Il a quitté Bicétre. Je suis reparti sans dire un mot. J'aurais voulu, au moins, m 'asseoir au lieu même où, il y a environ quatorze mois, nous nous étions assis ensemhle, sur le haut chemin d'Ivry qui mène à Austerlitz, Mais, là aussi, tout était changé. La pente s'est dégradée, pendant que le sommet s'est encomhré d'herbes piquantes, de chardons. Ce changement m*a plus contrarié qu'étonné. Il me semblait plus naturel qu'il en fût ainsi. Combien moimême j'étais différent, lorsque je m'assis à celte place! Combien susceptible d'affections tendres et douces, d'amitié surtout! le la revois, cette place si chère, et je n'ai pas une larme. Une partie de moi, la meilleure, est morte.... Son souvenir est pourtant bien vif encore; plus que vif, je pourrais dire cuisant ! Je le revois dans sa redingote verte, l'air si négligé et si noble ! Toutes les vertus, visibles sur son visage, excepté une seule, la force.

Je le vois, sur ce eheniin même du \illage d'Austerlilz où nous nous suivions si longtemps du regaid et où, dans les derniers temps de son séjour, je ne le quittais que les yeux pleins de larmes.

C'est ici môme que, prenant quelques brins d'herbes, il me faisait remarquer la force de leurs filaments qu'il comparait aux cordes de nos nerfs. De là, nous nous élevions aux pensées religieuses qui, si souvent, revenaient dans nos entretiens. Ces lieux me semblent vraiment sacrés. Non, il est impossible que celui qui tenait de tels discours, et qui s'en est allé en pleine possession de lui-môme, soit anéanti, que nous ne nous revoyions plus î...

Lundi 26. — Tout plein des émotions de la veille, j'ai voulu ce matin relire mon journal, surtout le commencement, écrit non seulement pour lui, mais, pour ainsi dire, avec lui. J'ai lu, et j'ai vu, à ma confusion, combien je vaux moins aujourd'hui. Ah I que l'on perd à se répandre au dehors ! L'an passé, je menais une vie tout intérieure. Et maintenant, me voilà agité de mille soucis, troublé même, par les affaires, comme j'aurais cru ne pouvoir l'être jamais que par l'amour. Mais de là ne vient pas tout le mal. Si je ne suis plus le même au dedans, il faut en

accuser le manque de discipline. Insensiblement, je me suis écarté de mon plan primitif, de la bonne habitude que j'avais de faire de mon journal un exercice moralisateur et non, uniquement, une clef pour mes souvenirs. A tout prendre, ces pensées de recueillement sont un peu partout dans ce que j'écris, mais elles sont trop éparses pour m'être utiles. Il y faudrait la cohésion qui fait qu'on se revoit, à l'improviste, comme en un miroir, et qu'on reçoit, d'un coup, une impression forte et salutaire. Si l'on a à rougir de constater que le temps n'a apporté que peu de profit, eh bien, on ramasse ses forces, on repart dans le bon chemin pour valoir mieux à la fin de l'étape....

Mercredi 28. — Voilà Poret casé. Il fera la Seconde à Ste-Barbe. Quant à moi, rien. — Avant le concours, M. Carré m'avait offert de m'employer. Je lui ai écrit à Gisors où il est en ce moment, de manière qu'il sente bien que je ne veux pas être avec lui sur un pied d'infériorité. Il me répond que tout ce qu'il a à m'olfrir, ce sont les trois ou quatre classes du soir, c'est-àdire une demi-chaire, une suppléance, pas môme par moitié. Il veut un oui ou un non tout de suite. Sans doute, si rien ne vient d'ailleurs, il faudra bien s'accrocher à cette branche de salut. Mais ne nous pressons pas, attendons la rentrée. Les

conseils ne sont pas ce qui me manque. M. Leclerc voudrait ine voir tourner vers la philosophie et Henri IV. M. Carré, du côté de Charlemagne. M. Nicolle, qui m'a demandé des vers latins, ne veut pas que j'accepte rien sans le consulter. D'autre part. M"" Millon me fait entrevoir que le jeune Maugras pourrait bien ne pas remplacer son mari, cette année. Cette nouvelle me donne un transport de joie. 11 faudrait pourtant examiner, d'abord, si l'on est capable de remplir la place qu'on désire.

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