‹ Mon journal, 1820-1823Chapitre 65 sur 72 · FIN · texte numérisé non relu

FIN

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Depuis que je suis sorti du collège, mon activité ne s'est plus ralentie.

En 1817, Le Baccalauréat.

En 1818, La Licence.

Mais tout en la préparant, j'esquissais le plan d'un livre qui aurait eu pour titre : Essais littéraires sur les historiens latins. J'avais déjà tiré quelques remarques de Salluste, Tite-Live. Machiavel. Mon pauvre Poinsot m'avait aidé à copier tout cela. Mais je sentis que je n'étais encore en état que de faire une déclamation. Je m'arrêtai.

1. A partir de l'année 1822, le journal des idées ne se mêlera plus à la vie intime. Celle-ci, comme je l'ai dit dans ma préface, semble supprimée. Dans le IIP volume, qui aura pour titre : l'Ecole normale, — la correspondance, les voyages, les cours euxmêmes me permettront, cependant, de la reconstituer en ce qu'elle eut d'essentiel. M'"^ J. M.

Le Doctorat. Je pris pour sujet de ma thèse française : Les grands hommes de Plutaïqiie, où je le considérais surtout coniFue écrivain.

Et pour ma thèse latine. Loche.

Est-ce tout? Il s'en faut bien. Au commencement de cette même année, nous avions entrepris, Porel et moi. de compiler, traduire et arranger une suite de discours tirés des Orateurs grecs et anglais pour servir d'introduction au recueil de discours de la Tribune française à laquelle nous nous étions abonnés. Ce travail était déjà fort avancé quand M. Yillemain m'en fit rougir comme d'une entreprise mercantile. Et cependant?... Enfin j'obéis.

Est-ce tout? Pas encore. Je vois qu'en Juin, nous avions formé l'audacieux projet de fonder une revue. C'est-à-dire que sans rien savoir, nous nous promettions d'être universels. Voulant faire d'avance un fond à cette feuille périodique (48 pages in-8. tiré à mille;, je dressai une liste des articles à faire. En voici quelques-uns :

l"^ Histoire de ra)'istocratie.

T Des gouvernements traîtres aux peuples.

0'^ La pairie en Angleterre.

4"" Tableau des Indes sous les Anglais : prophétie.

5° Influence du commerce favorable en tous temps à la liberté.

6° Tableau géographique de la liberté actuelle du monde.

V" Questions sur r Egypte.

8^ Du monde ^ tel quil eût été si, après la Révolution, on Veut conquis au profit du despotisme.

9"* Des limites données par la nature à chaque pays et auxquelles on revient toujours.

10° Crise prochaine de V Angleterre .

IP La Prusse libre sous peine d'être engloutie.

12° Pièces historiques tirées des anciens recueils (choisis surtout daus le seizième siècle).

15° Les idées libellâtes qui sont dans V Evangile.

14° Lettres d'un missionnaire adressées au rédacteur, etc., etc.

Ma liste faite, je me mis à écrire pour le premier numéro, une déclamation contre Ferdinand et le roi de Prusse. M. Villemain, cette fois, nous encourageait. La Renommée qui paraissait sous les auspices de Benjamin Constant nous refroidit et nous arrêta fort heureusement.

En Juillet, ce fut un autre projet. Nous lisions, mon ours et moi, Jes stoïciens. Nous décidons de lier leurs doctrines éparses et de les comparer à

celles du christianisme. Nous n'étions ni assez philosophes ni assez savants. Après bien des tâtonnements sans atteindre le but, ce projet avorta comme l'autre, mais nous avions fait en un sens bien du chemin.

En Août, je résolus de traiter le sujet proposé par l'Académie. La morale occupait trop alors toutes mes idées. Au lieu de ne faire que ce qui était demandé, c'est-à-dire une déclamation un peu propre, j'allai creuser dans Platon, dans Aristote, dans Rousseau, et j'arrivai à une idée fausse, celle de faire sortir nécessairement tous les talents de l'orateur de ses vertus. Je m'épuisai à tracer deux ou trois esquisses, et j'en restai là.

Septembre! Quelle voluptueuse jouissance! Le travail toujours, mais dans la liberté. Je me vois encore plongé dans Sophocle, jetant des notes pressées sur la philosophie grecque. Ma pensée s'ouvrant d'autres horizons, je projetai un livre que je pourrais bien faire : Caractère des peuples trouvé dans leur vocabulaire. Ce travail sur les langues me conduisit à me demander pourquoi la notre n'était plus poétique? Je me proposais de trailer celte question aussitôt que je serais quille de la correction de mes thèses. Je n'avais pas lu encore le Paria. (Ceci a été écrit en 1822.)

En vérité, il y avait dans tout cet ensemble de quoi remplir la vie d'un homme. Dans cette même année (1819) je lirai au sort et j'y tombai. Le 28 décembre, jour de la révision, je fus exempté pour la trop grande délicatesse des extrémités, ce qui tenait aux jeûnes de mon enfance. Je n'avais pu ni grandir, ni me fortifier. L'exemption lîxait ma destinée. Désormais je n'allais plus avoir d'autres événements que le progrès de mes idées. Pour échapper à la monotonie, il faudrait fouiller, creuser. Lorsqu'on va ainsi en profondeur, c'est comme pour les sources. On n'en cherchait qu'une, et voilà qu'il en vient d'autres et beaucoup plus abondantes, sur lesquelles on n'avait pas compté. Ainsi naît la variété dans une vie en apparence trop uniforme.

Rien que des lectures. La Grèce, la Bible, l'Évangile. Je commence les mathématiques qui bientôt me passionnent. Le départ de Poinsot, mes courses à Bicêtre, les lettres fréquentes que nous nous écrivions, le Journal et le MémoriaV que je

1. Le Journal pour le présent; le Mémorial racontait le passé, les années de l'enfance et de la première jeunesse.

faisais pour lui, enliu nos longs eniretiens donnaient le change au besoin que j'avais de production. Moins de projets de livres, mais beaucoup de culture intérieure. La morale en a profité; aussi ne regrettons rien.

Grande amertume, mais Timmensilé de la science m'apparait. Poinsot meurt, mon isolement cruel me rejette violemment du côté des idées. Je n'échappe à la mort qu'en mourant à moi-même. Jamais encore, je n'avais senti un tel besoin de produire. Quoi? Je ne savais. Mon inquiétude me portait vers tous les sujets à la fois. C'est un sur moyen de ne l'aire rien qui vaille, mais j'étais poussé, tiré hors de moi, tout en me plaignant de ne pas avancer. Le concours en perspective me tenait aussi en haleine. Que de cliosis vues, revues pour être mieux préparé et qui n'ont point servi! Dans cette année de deuil, toutes mes lectures sérieuses s'étaient tournées vers la métaphysique et la logique : Dugald-Stewart, de Gérando, Flolte, d'Alembert, Reid, qui me donna l'essence de la philosophie écossaise. J'ai fait des extraits de tous ces ouvrages.

Après l'agrégation, je revins avec un réel plai-

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sir au livre que j'avais voulu l'aire en 1819 : Caractère des peuples trouvé dans leur vocabulaire. J étais parti de Sophocle. Quelque respect qu'on ait pour son public, il faut bien l'avertir de ramener son attention sur une partie de la philosophie trop méprisée depuis quelque temps. La roule de l'étymologie est périlleuse, mais c'est une route aussi.

Si hypothétiques que puissent être les choses qui y seraient contenues, peut-être ce faible essai éveillerait-il un génie ou un esprit plus exact. A celte date, 1819, je retrouvai mon idée en germe dans Gibbon et je laissai là tout. Depuis, j'ai repris sous des formes diverses mon premier projet; tout récemment, j'ai divisé l'ouvrage en deux parties : la première historique, la seconde métaphysique. Dans celle-ci, viendrait se fondre un extrait de la Sapientia llalorum et beaucoup de mots de la Science nouvelle. Dans la partie historique, j'aimerais assez à supposer la destruction du monde ancien. Tout aurait péri, sauf le vocabulaire des principales langues européennes. Un habitant du Nouveau-Monde, un Américain, entreprendrait de reconstruire toute la civilisation avec ce vocabulaire. Ce serait là, l'inlroduction très piquante du grand ouvrage. Aujourd'hui même, j'ai modifié ce dernier plan et le titre du livre; je préférais celui-ci : Histoire des

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mœurs des peuples trouvée dans leur vocabulaire.

Cette idée est tout une genèse. Avant tout, il faut connailie l'iiistoire des mœurs: puis, en généralisant. V Histoire de la civilisation.

Quel beau monument à élever! me disais-je... Et me voilà méditant Vliistuire de Vespèce comme individu. En lisant le morceau de Dugald-Stewarl (1. 111, Histoire des sciences morales et politiques] ma pensée a fait bien du chemin*. J'ai senti que ce titre : Histoire de Vespèce, supposerait que l'histoire de la civilisation est déjà bien connue. Croyant que le livre de Condorcet était une esquisse en ce genre, je m'étais mis à la lire. Mais j'ai dû bien vite m'apercevoir que si l'on embrassait le sujet dans toute sa grandeur, l'histoire du progrès du genre humain, telle que Condorcet l'a esquissée, n'en serait (pi'une face. Il néglige totalement la partie historique, et surtout ce qui regarde la religion. C'est la marche des sciences qu'il a principalement suivie.

Je me suis plutôt attaché au morceau de Cousin qui seul a le caractère de généralité parfaite.

i. C'est la lecture de Dugald-Stewart qui, dès cette année même (1821), éveilla l'attention de Miclielet sur Vico. Ou a dit, à tort, que ce fut Cousin qui révéla au jeune homme l'existence du grand philosophe juriste italien et lui donna le conseil de le traduire. Miclielet, on le voit ])ar le journal de ses lectures, n'a connu M. Cousin qu'en avril 1824.

Dans ce morceau S il y a deux choses distinctes dont la seconde n'est qu'en germe, et qu'on pourrait appeler : la métaphysique de Vhistoirey c'està-dire, la généralisation, la simplification des principales masses de faits. Ce serait là véritablement, l'histoire de l'humanité comme individu, si toutefois il est possible, sans s'éloigner de la vérité, de réduire une chose si multiple à une parfaite unité.

Iljy aurait aussi dans ce livre, ce qu'on pourrait appeler la Logique de Vhistoire. Elle consisterait à séparer, autant que possible, le régulier de Vaccidentel; à noter ce que la marche de l'espèce amène de faits isolés qui accélèrent cette marche ou lui font obstacle, car la liberté souvent capricieuse de l'homme, doit produire de fréquentes anomalies.

Cette science nouvelle est, je le sais, plus difficile qu'aucune autre science philosophique, mais cela est fait pour tenter. Il ne s'agirait d'ailleurs, que d'approcher le plus possible, des probabilités. Le régulier une fois trouvé, on en chercherait les règles. C'est alors que la science commencerait à se former. Lorsque plusieurs générations l'auraient cultivée, elle deviendrait capable d'ajouter infiniment à la certitude et à l'étendue de la pré-

1. Il se trouve dans le tome III de Dugald-Stewart qui est cité plus haut.

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voyance humaine. Peut-être même, arriverait-on à trouver le régulier bien plus sûrement qu'on ne le croit d'abord au premier regard. Si l'on examine un fait isolé, il reste d'abord très douteux qu'il appartienne à l'individu ou à l'espèce. Mais plus le nombre de faits embrassés d'un seul coup d'œil est grand, plus la période historique est longue, plus même un seul fait a de causes nombreuses, plus il est probable que c'est à l'espèce qu'il appartient, parce qu'il est peu admissible que dans un grand nombre de déterminations libres, prises dans un âge quelconque de l'humanité, la plupart l'aient été dans un sens contraire aux sentiments qui caractérisent cet âge.

Ces recherches portent en elles un haut intérêt. Il est si curieux de retrouver dans le langage, l'image vivante des mœurs, des opinions que l'on connaît déjà par l'histoire, la littérature, etc. Non , seulement on retrouve ce qu'on connaît, mais on fait de nouvelles découvertes, soit dans l'histoire, soit dans la philosophie. IN'y trouverait-on même aucun résultat positif, rien n'amuse plus l'esprit que ces analogies variées, hypothétiques, qui mettent souvent sur la voie de vérités plus sérieuses.

Malheureusement ce genre d'études a été jusqu'ici assez négligé, llerderen dit un mot (livre X.

chap.ll à la fin). Mme de Staël dans VAllemafjne\ entrevoit ce que de telles recherches auraient d'intéressanl. Joseph de Maislre aussi {Soirées), mais aucun écrivain, que je sache, n'a cherché ces rapports dans la langue grecque. Foncius et quelques autres qui — dans leurs histoires de la langue latine ont parlé en passant de ces analogies — étaient tro[) exclusiveinent philologues pour sentir toute l'importance {)liilosophique d'une telle étude. D'ailleurs, ils n'ont guère marqué que les mots techniques qui ont successivement indiqué l'histoire des mœurs. Cela n'apprend rien; c'est ce que l'histoire nous a dit déjà. Peu importe de remarquer que le nom de César devient un nom de dignité. Les expressions qui, sans être techniques, ont pris l'empreinte des mœurs d'un peuple, de la forme de son gouvernement, voilà ce qui éclaire l'histoire.

Lorsqu'on commence à employer dans les sciences une analyse plus sévère, à mesure qu'on en connaît mieux les détails, ces sciences se détachent les unes des autres et semblent se séparer. C'est l'effet du premier regard; les différences frappent d'abord. Un examen plus attentif va montrer les ressemblances; les objets reparaîtront liés par leurs rapports naturels. De ces rapports se formeront entre les sciences acquises, des sciences njou-

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