‹ Mon journal, 1820-1823Chapitre 66 sur 72 · Tome U chap xii · texte numérisé non relu

Tome U chap xii

velles, et l'homme poursuivra, sans jamais l'atteindre, cette perfection de connaissances où les sciences ne cachant plus ni différence, ni rapport, s'appelleraient de nouveau la Science, comme l'ignorance complète les avait déjà nommées.

Entre ces rapports des sciences, l'un des plus frappants, est celui de la philologie à l'histoire des mœurs. Chaque peuple fixe dans son vocabulaire, dans sa syntaxe, le caractère de ses mœurs et de sa civilisation. Par un certain nombre d'exemples bien choisis, on peut révéler le génie d'un peuple d'après son vocabulaire ; mais pour y trouver son histoire, il faut savoir préalablement : 1" r Histoire du peuple; "l"" celle de la langue. Cette dernière connaissance suppose une lecture attentive des auteurs de tous les siècles.

Une pareille étude pourrait former une science à part, sous ce titre : Philosophie historique des langues. Cette science serait, en effet, un produit de la philosophie de l'histoire et de la philologie, comme résulte de la géométrie et de la minéralogie : la Cristallographie ; comme de la zoologie et de l'anatomie : l'Anatomie comparée.

Lorsqu'en effet, les observations auraient été répétées et recueillies dans des ouvrages spéciaux sur un orand nombre de lanoues différentes, ne pourrait-on pas classer ces observations et en faire des formules générales, de sorte que, iHis-

toire et les mœurs cVun peuple étant données^ on put indiquer précisément le caractère de sa langue ?

Et que — ceci pourrait être plus utile — la langue d'un peuple étant donnée, on pût retrouver ces mœurs et peut-être une partie de son histoire. Alors existerait, réellement, ce qu'on appelle une Science. N'y a-t-il pas quelque chose là-dessus, dans les signes de M. de Gérando?

La division viendrait ensuite. Quelle serait la meilleure? on ne pourrait en décider qu'après avoir rassemblé un très grand nombre d'exemples. Cependant je crois, à priori, qu'il faudrait choisir entre Vordre des matières, philosophique, politique, arts, etc., on aurait ainsi sous le regard, dans un tableau complet, tout ce qui appartient à une nation avec des contrastes piquants.

Alors, viendrait la division par peuples. On pourrait également faire des tableaux, mais les objets contrastants seraient trop éloignés les uns des autres pour avoir leur valeur. L'ordre chronologique qui arriverait en troisième lieu, se rattacherait nécessairement à cette seconde division; mais de plus, il faudrait dans cet ordre, faire l'histoire de chaque langue comparativement à celle du peuple, ce qui serait bien difficile, sinon impossible. Comment savoir toujours précisément, à quelle époque tel mot, telle locution, a commencé

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OU cessé d'être employée?... Peut-être pourrait-on mêler ces trois études, c'est-à-dire, mettre dans les premiers chapitres, par ordre de matières, les mots, les locutions qui indiquent le rapport ou la différence entre les modernes et les anciens : 1° Ce qui est commun aux anciens en général; 2* Ce qui se rapporte aux Grecs seuls dans tous les siècles. Et, à la suite, par ordre chronologique, ce qui caractérise les changements relatifs dans leur langue et dans leurs moeurs.

Les Grecs n'ont jamais changé de gouvernement aussi complètement que les Romains. Aussi, peut-on tirer de leur langue le tableau de leurs mœurs (du moins au moment où leur langue se forme) ; myis non de leur histoire politique, ce qui peut se faire pour celle des Romains. On passerait donc à ceux-ci, et on les étudierait seuls dans tous les siècles, etc.

Viendraieiit ensuite les peuples modernes :

Français, Allemands, Anglais, Italiens, etc., qu'on étudierait de la môme manière : 1" Par ordre de matières ; 2" Par ordre chronologique.

M. Rinn dit très bien, que toute introduction, tout changement dans les langues ne doit pas être attribué au caractère, mais à mille causes diverses souvent combinées ensemble (Voy. M. de Gérando, passim).

Maintenant, quelle marche à suivre serait la

meilleure? Je crois qu'il faudrait lire d'abord les ouvrages généraux des philosophes qui semblent avoir rapport au sujet. C'est quand ce rapport serait mieux connu, qu'on pourrait suivre, avec fruit, celle marche.

Mes premières idées étaient trop étroites. Il ne s'agit pas de multiplier les citations et de les coudre, il faut tacher de généraliser certaines remarques, de se faire des principes — s'il se peut — et de placer desexemples, quand ils se présentent naturellement comme conhrmalion. Il faut choisir non seulement dans les vocabulaires, mais dans les langues; il faut tâcher de montrer les révolutions qu'elles ont subies, correspondant aux révolutions que subissait la société, et d'en tirer la Preuve de l'histoire des mœurs.... Grand travail, mais qui n'est pas au-dessus des forces de la volonté'.

A la fin de l'année, une circonstance particulière me fait trouver dans mon cœur, plus que dans mon esprit, le besoin de faire un livre où je chercherais les moyens (T améliorer le sort des femmes,

1. L'esquisse qu'on vient de lire, est suivie d'un dictionnaire où cliaque mot, pris dans la langue de divers peuples, donne, approximativement, la date de son apparition. Ce n'est qu'un csiai, à vrai dire ; mais il indique la méthode qu'il faudrait suivre.

Au commencement de cette année, j'oi esquissé le plan d'un essai sur îa culture de F homme. Pour faire un livre utile, il y faudrait plus d'expérience. Je réserve cela pour mes vieux jours, ainsi qu'une Histoire philosophique du christianisme déjà mise sur le métier en 1819 — où Ton tacherait de voir ce qu'il y aurait à conserver.

Tout en continuant mes philosophes auxquels j'njoute Deslandes, j'éprouve le besoin de mêler VHistoire à la philosophie. Elles se complètent l'une l'autre.

Un article de Marmontel, le Poète, m'a donné l'idée de faire un livre que j'intitulerais : Les études du poète. Ce serait un ouvrage littéraire fondé sur des idées philosophiques, livre plus éloquent que profond, car il ne peut être vraiment utile. Au préalable, il faudrait bien connaître, d'une part, les ouvrages généraux de littérature, de philosophie, et de l'autre, les mémoires, les vies des grands poètes et même des grands artistes. Ces matériaux seraient précieux à conserver pour le grand ouvrage sur la culture de l'homme. Ainsi l'on voit, tout s'enchaîne.

19 avril, — Fêtes de Pâques. — Ce moment-ci est décisif pour ma vie morale. 11 est probable que si j'ai du courage, je marcherai cette fois d'un pas ferme*. Pour ce qui est de la culture de mes facultés, je crois les conseils de M. Cousin^ excellents pour ma vie entière, et ceux de M. A^illemain, bons seulement pour le moment actuel. Il voudrait me voir faire une histoire de la littérature grecque en huit ou dix volumes. On apprend à penser en écrivant. Examinons donc ce sujet. Il serait difficile de ne pas rencontrer sur sa route Anacharsis, à moins de ne choisir que dans les auteurs postérieurs à son voyage.

Faut-il un cadre?... S'il en faut un, lequel prendre? Les Soirées d'Aspasie? Ce titre est alarmant, il annonce un livre de boudoir et d'ailleurs, c'est l'époque d'Anacharsis. Les Soirées d'Hijpatia ou de Julien? Mais ceci n'embrasse pas encore toute la littérature grecque. Les Jardins de Médicis? Ce titre fait penser à la littérature italienne. On ne pourrait, d'ailleurs, citer par comparaison

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