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la triste expérience du mal quon peut faire à un homme qui laisse après lui des manuscrits. J.orsiju'il suffit du simple déplacement d'une virgule pour dénaturer le sens de sa pensée, qu'est-ce donc lorsqu'on se permet des suppressions ou, qui pis est, des substitutions perlides?... Il me faudrait aller jusqu'à cent ans, pour réviser tout cela et mettre à part ce qui mériterait d'être conservé. L'âge m'avertit et mon Histoire me presse. Tu peux ne ])as me survivre. Dieu sait, alors, en quelles mains pourraient tomber ces ébauches juvéniles ! Le plus sage est de tout détruire. Brûlons! brûlons! » — Ce fut un véritable bûcher.
A la liste Si intéressante des ouvrages qui furent en projet, nous avons cru devoir joindre celle des lectures faites pendant ces mêmes années 1818-1829. — On v voit, non seulement de quels auteurs Michelet s'est nourri, mais encore, chose curieuse, l'indication du mois et même du jour où il a lu chaque ouvrage.
Ce ne sontpas là, il s'en faut, des lectures
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frivoles, faites au hasard du caprice. — Quarante ans plus tard, l'historien nous dira dans sou Louis XIY (voir l'Introduction) : ce Dès mon enfance et toute ma vie, je me suis occupé de ce règne. Ce n'est pas qu'il y ait alors grande invention, mais que voulezvous, c'est une harmonie. Ces oens-là se croyaient un monde complet et ignoraient le reste. Il en est résulté quelque chose de suave qui a aussi sa grandeur relative. J'étais tout jeune que je lisais cet honnête Boileau, ce mélodieux Racine; j'apprenais la fanfare peu diversifiée de Bossuet. Corneille, Pascal, Molière, La Fontaine étaient mes maîtres. »
Ces graves lectures que faisait l'enfant, — Boileau, à huit ans à peine, — nous voyons le jeune homme les reprendre dix ans après, et combien de fois depuis!...
Michelet s'occupa avec une égale ai'deurdu seizième siècle. Rien de plus curieux que son opinion sur l'esprit de la Ligue, jetée, à vingtcinq ans, dans le « Journal de ses Idées ».
Le Journal intime, que nous donnons le
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premier, est riiisioire d'une àme qui se laconte jour par jour, au temps où elle ignore ses destinées futures. Il est impossible de le faire avee plus de franchise et de simplicité. L'absence de pose y est absolue. Celui (|ui écrit, n'a pour public qu'une unique })ersonne, son ami Poinsot. — L'histoire de cette amitié, sitôt brisée, est une des choses les plus attachantes de ce journal. « 11 me semble, dit Michelet (page 140), qu'il voie aussi bien que Dieu toutes mes pensées. » Il se montrera donc à lui tel qu'il est.
Poinsot meurt en 1821. Le Journal se continue deux ans encore, « sans aucun plaisir», mais dans un but aussi noble qu'élevé : « Pour l'amélioration de mon âme ».
Voilà précisément ce qui fait le caractère tout spécial de ce livre : il met dans la main du lecteur, l'âme même de celui qui l'a écrit. Cela n'est pas commun. Les auteurs de Mémoires, le plus souvent, racontent leurs contemporains au lieu de se raconter eux-mêmes. De là, des récits amusants, si l'on veut, par les anecdotes plus ou moins sûres, mais sans aucun intérêt autobiographique.
xvin PREFACE.
On a envie de crier à ces narrateurs trop discrets : «De grâce, messieurs, tournez-vous donc un peu, qu'on vous voie au moins de profil. »
Cette inipersonnalité, je ne la voudrais pas, non plus, dans le livre où l'auteur n'entend nous entretenir que des choses de l'esprit. Si riiomme se dérobe entièrement derrière l'écrivain, s'il me laisse tout ignorer de sa vie intime^ eh bien, j'oublie aussi, à mon tour, que c'est une personne qui me parle; je n'ai plus devant les yeux qu'une machine à Pensées. On se console de cet escamotage, quand celui qui se le permet n'a par lui-même qu'une mince valeur. Mais si, au contraire, celui qui raconte vaut infiniment, c'est lui tout entier qu'on voudrait connaître, et non ses voisins de médiocre importance.
Un livre plein de pensées, quand on a le bonheur de savoir comment elles sont venues à celui qui les écrit ; quand on assiste, pour ainsi dire, à tous les mouvements intérieurs de son àme: quand il nous dit ou nous laisse deviner pourquoi^ hier si vaillant, aujourd'hui il défaille, pourquoi il est gai,
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pourquoi il est triste, pourquoi il hait, pour- (juoi il aime, un tel livre, tout humain^ est comme uu miroir où chacun se reconnaît et se retrouve.
Son titre même : [Mon Journal, nous dispenserait de dire que, pour la forme, ce livre ne peut ressembler à celui qui l'a précédé. — En ses éléments, Ma Jeunesse est Tœuvre de l'âge mûr. C'est surtout à quarante ans, cinquante ans, que Michehit a fait revivre, pour nous avec tant de bonheur, et son enfance et ses quinze ans.
Dans « Mon Journal », au contraire, c'est un jeune homme encore dans sa chrysalide, qui note les événements d'une vie solitaire, ses rares joies, ses tristesses fréquentes. Aucune recherche de style. S'il se montre sévère, c'est pour lui-même; si, dans ses Examens de conscience, il se gourmande, c'est de valoir trop peu.
Yoilà ce qui fait encore le grand mérite de ce livre. Qu'on songe au prix inestimable qu'aurait aujourd'hui, pour les biographes, un Journal ainsi tenu , par Molière , La