‹ Mon journal, 1820-1823Chapitre 8 sur 72 · XX PRÉFACE · texte numérisé non relu

XX PRÉFACE

Fontaine, Vollaire, Roussean, etc., à l'âge où l'avenir n'était encore pour eux qu'une obscure énigme; — un journal, donnant les prémices, les germes de telles âmes!... Un journal enfin, écrit, comme celui-ci, dans la plénitude du cœur (mot favori de Michelet) et laissant voir, réellement, le dessous, non le masque....

Rien de tout cela n'a été retouché. Michelet indique d'un mot, l'intention de revenir sur ces notes parfois trop brèves : ce Ce n'est qu'une clef pour mes souvenirs. >> — Quant à la forme, on y verrait plus tard. Évidemment c'est là ce qu'il a voulu dire. Mais ce plus tard n'est pas venu pour le Journal de la vingtième année; le style et les pensées ont l'âge du siècle (1820).

Au milieu de la vie, — plus d'un l'a observé, — c'est vers l'heure qui fit éclore nos premières émotions, que nous revenons le plus volontiers. Que ces trop courtes années de notre adolescence aient été heureuses ou malheureuses, il n'importe; c'est ce qui reste en nous de plus cher, de plus vivace.

Ces retours aussi fréquents qu'involontaires vers notre point de départ, ne sont-ils

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pas une preuve de l'unité cl(^ la vie? BiiMi loin qu'elle se dissolve à son déclin, ces ricorsi feraient plutôt croire qne le cycle ouvert à la naissance, se referme, au contraire, un peu avant la mort. Le vieillard, dans un demi-sourire, tend la main à reniant qui fut lui, autrefois.

Mais revenons au Journal. S'il est trop l)ref lorsqu'il ne donne que le courant ordinaire de la vie quotidienne, en revanche, aux heures qui importent, on trouve ailleurs pour le compléter, pins d'un document précieux. Ainsi, lorsqu'un entretien avec ses MaUres ou ses camarades a ému Michelet, lorsqu'il est frappé d'une commotion violente ou soudaine, par exemple la mort de Poinsot, la rencontre inopinée de Thérèse, — alors, il écrit à part du Journal, des pages que le trouble du cœur rend vraiment éloquentes. D'autrefois, c'est le brouillon d'une lettre qu'il médite d'envoyer. Il se servait volontiers de cette forme, lorsqu'il voulait faire pénétrer une idée ou accepter un conseil. La date, ou bien encore un mot révélateur, permet, presque toujours, de remettre ces feuillets épars à leur vraie place.

XXII l'RÉFACE.

Que résiilte-t-il de la reconstitution de cet ensemble? Que la personnalité de Michelet, de vingt à vingt-cinq ans, nous apparaît tout entière, et sous des aspects aussi multiples que variés. On a, non seulement le portrait de l'homme dans tout son relief, mais encore ses sentiments, et sa pensée sur toutes choses : religion, politique, questions sociales, etc. — On sait, en fermant le livre, qu'il était profondément religieux, sans préoccupation d'aucun dogme; libéral, sans être républicain; — qui l'était alors? — très attaché à la Charte, peu différente, au demeurant, de notre constitution actuelle. Monogame en amour, on voit qu'il n'admettait ni la séparation, ni le divorce, si préjudiciables, l'un et l'autre, à l'avenir de l'enfant.

Telle est la valeur du legs que Michelet a fait de lui-même à ceux que tentera une étude approfondie de son caractère et de son génie tout personnel. Cette étude ne se fera pas demain, je le sais. Il est indéniable que notre curiosité des personnes et des choses s'avive, à mesure qu'elles reculent dans le passé. Je ne m'en afiligc pas. Ses œuvres sont là pour témoigner, en attendant l'heure

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équitable où la postérité rendra sur lui son jugement définitif.

C'est à cette heure que je pense, quand je recueille, avec un soin religieux, tout ce qui peut rendre sa résurrection plus complète ^ Gela importe, car, si nos hommes de génie ont, pour la plupart, exercé une action bienfaisante pendant leur vie, combien plus, après leur mort, « quand les temps sont

venus! »

Une fois ressuscites, c'est pour toujours! — ^'y a-t-il pas plus de deux mille ans que l'humanité s'occupe des grands morts de l'antiquité? Elle s'en occupe, elle en parle, elle les discute ou les interroge, comme s'ils allaient se présenter pour lui répondre et prendre leur part de l'entretien commencé.

Oui, c'est le privilège de ces immortels conducteurs de l'humanité, de rester à jamais les contemporains de tous les âges. Chaque siècle, selon ses besoins, les interprète à sa manière; chaque génération qui vient, reprend, avide, le travail investigateur

i . Mon troisième volume donnera les années de ïEcole normale avec quelques conférences qui témoignent de la haute valeur et de la fécondité de cet enseignement.

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