‹ Mon journalChapitre 20 sur 80 · A Henri Provins, que la Femme pattvre a fort ému · texte numérisé non relu

A Henri Provins, que la Femme pattvre a fort ému

MON JOI li\ SI.

Cher monsieur, relisant votre dernière lettre en une heure d'angoisse, j'ai senti, ce malin, que j'avais mal fait de n'y pas répondre. Sans doute, au point de vue

strict <'t banal des convenances mondaines, celte lettre ne comportait pas de réponse. Mais ce point de vue ne doit pas être celui d'un solitaire tel que moi, et il est bien certain que vos pages m'ont été bienfaisantes.

Bienfaisantes, en vérité. Songez que je suis réellement le protagoniste perpétuel de toutes mes fictions, que j'incarne exactement, au prix de quelles douleurs ! tous les souffrants, tous les saignants, tous les désolés que j'ai tenté de faire vivre en leur supposant mon âme. Cela d'une manière si complète, si absolue qu'il me faudra nécessairement, dussé-je en mourir, me tramsubslanlier, en Louis XVII pour arriver à le peindre.

Louis XVII ! Il faudra — Dieu veut peut-être que ce soit le point culminant de ma carrière d'écrivain — il faudra, de toute nécessité, que je prenne mes tortures de père, de chrétien, d'artiste, que je ramasse en une fois les agonies de la misère, de l'humiliation, de la calomnie, les affres mortelles de cette vie de proscrit et de diffamé qui est la mienne, pour entrer dans l'àme effroyablement percée du douloureux prince. 11 faudra que j'habite cette àme qui fut, sans doute, la plus solitaire des âmes, que j'y établisse ma demeure, que je fasse mienne, par l'affinité intuitive de mes propres souffrances, l'infortune absolument inégalable de cet homme à qui Dieu demanda de vivre dans l'obscurité,

dans Tignominie, dans le ridicule, avec le fardeau de quatorze siècles sur le cœur !

Vraiment je ne sais pas si je pourrai jamais dire la déconcertante et surnaturelle majesté d'un pareil destin, certainement unique. Tout ce qui pouvait être écrit pour élucider le point d'histoire l'a été par vous ou par d'autres. Il s'agit maintenant de faire pleurer, de faire sangloter, d'ouvrir les écluses de la compassion sur le malheur inouï de Louis XVII. C'est la tâche que j'ai entreprise. Que Dieu ait pitié de moi !...

[Promesse qui n'a pas été tenue et qui ne pouvait pas l'être. J'ai fait ce qu'il m'a été donné de faire, et le Fils de Louis XVI, publié en 1900, n'est pas indigne d'un écrivain à qui ses ennemis euxmêmes ont souvent accordé de la force et de la grandeur. Mais que voulez-vous? Louis XVII était par trop inférieur à son infortune. Sa médiocrité excessive tuait la compassion. Octobre 1903. ]

... Je tenais surtout à vous dire combien votre lettre m'a été douce. Ma vie ne Test pas. Souvent elle est plus que dure, et vous avez compris que les pages sombres de mon livre ne pouvaient pas être de l'invention. Aune certaine profondeur, les gémissements et les sanglots ne s'inventent pas. Depuis longtemps je n'ai qu'à puiser dans mes souvenirs pour écrire les livres les plus douloureux. Comme tous les êtres épris d'Absolu, j'ai très-peu d'amis. J'ai même autant d'ennemis que si j'étais un homme politique. Ayant eu

MON .loi l!N M. t i T

l'occasion, autrefois, de dénoncer quelques turpitudes, il est conforme aux pratiques do ce monde que Les plus

vils goujats de plume s'accordent Le droit de me calomnier et de m'outrager chaque fois qu'ils pens< al le pouvoir faire impunément. C'est pour cela que l'expression d'une sympathie vraie me parait si délicieuse.

27. — Départ soudain et mystérieux de la famille de Groux. Bienheureuse fin de cette détraquante hospitalité.

Page 1