‹ Mon journalChapitre 22 sur 80 · A Rachilde · texte numérisé non relu

A Rachilde

Rachilde, ma chère amie, décidément votre article est ce que j'ai eu de mieux jusqu'à ce jour. Vous avez vu plus loin et plus profond que les autres et vous avez eu la force incroyable, alors que tant de « bêtises » vous sollicitaient, vous imploraient à deux genoux, de n'en écouter qu'une seule. Cela tient sans doute à ce que vous avez négligé de lire le chapitre central de mon livre (p. 141). Vous présentez ma Femme pauore comme une femme honnête, hélas! oubliant ou méconnaissant que j'ai écrit ce violent poème uniquement et précisément en haine des honnêtes femmes. Ça c'est une gaffe, avouez-le.

Cependant vous avez vu le reste. Je vous passe, bien entendu, le « joug d'une religion abominablement meurtrière », lieu commun emprunté à la riche collection de François Coppée et sans doute béni par votre cochon d'abbé Charbonnel. Il faut bien vous passer ça puisque vous êtes « impure et très-imparfaite et que vous errez dans les ténèbres extérieures ».

Je suis persuadé que vous m'avez lu avec toute l'hu-

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milité disponible, ce qui est la vraie posture pour a] eevoiree que n'aperçoiveni pas les superbes.

Par exemple, je vous dois nue vive reconnaissance pour m'avoir lavé de 1' <• épouvantable orgueil » que

me reprochent invariablement des juges qui ne savent pas le sens de ce mot. L'orgueil est, en effet, le seul vice dont il est impossible de se défendre sans ridicule. On peut se défendre d'avoir du génie, mais non d'être un orgueilleux. Je vous remercie d'y avoir pensé.

J'ai souvent voulu vous parler de vos livres à vous, Rachilde, et vraiment c'est trop difficile. Très-sincèrement, je ne sais que penser de vous. Si vous étiez sciemment une scélérate, parbleu ! Mais vous êtes une perverse ingénue, et j'avoue que cela me détraque. Vous allez aux ténèbres instinctivement, comme les plantes vont à la lumière. Vos livres n'ont même pas l'excuse de la viande, c'est épouvantable. J'avais cru et je m'étais dit que l'abomination froide de la Princesse des Ténèbres ne pouvait pas être dépassée. Erreur. Les Hors-Nature vont plus loin, et ils y vont comme je viens de le dire, sans viande, ainsi que des démons.

Alors, c'est bien simple, je ne connais pas votre limite, et vous me faites peur.

Voici tout ce que peut vous dire l'homme d'Absolu, ie Chrétien. Ne vous êtes-vous jamais demandé ce que devaient produire sur certaines âmes vos horribles livres, malheureusement saturés d'Art? Il vous plaît de déclarer que vous êtes une inconsciente et pacifique bestiole. Cependant j'ai cru voir en vous quelque

chose comme de la bonté. Oh î je peux me tromper, certes ! mais enfin, dans cette hypothèse, je n'arrive pas à concevoir que vous ne soyez jamais, fût-ce une seule heure, tourmentée par l'inquiétude.

Jeanne à Rachilde :

Madame, du fond de notre solitude, je vous envoie un merci pour avoir dit que mon mari est un homme de génie. Mais, croyez-le, nous sommes loin du désespoir. C'est le mot qu'on ne prononce jamais ici.

Je suis parfaitement sûre que Léon Bloy sait où il va, et je suis, par conséquent, parfaitement heureuse de le suivre. Vous cherchez l'Absolu à votre manière. Je suis donc avec vous, ne dussions-nous jamais nous rencontrer, car j'ai horreur de la médiocrité et j'aime ceux qui osent aller jusqu'au bout.

Je savais bien que vous sentiriez le surnaturel divin dans certaines pages de la Femme pauvre. Autrement, à quoi bon être avec le démon ? Comme vous devez vous ennuyer quelquefois ! Dans ces moments-là, Madame, croyez à ma très-vive sympathie.

16. — A un mandarin qui m'a envoyé 500 francsr mais dont les vues sont exclusivement humaines et qui m'écrit en même temps des choses très-sages :

Cher monsieur, je reçois, ce matin, les 500 francs que vous voulez bien m'envoyer pour le service du Prince déshérité et par sympathie pour l'auteur non

moins déshérité de la Femme pauvre... Je vous supplie, de pratiquer à mon égard cette charité profonde qui consiste à se demander ce que Dieu a donné à une de

ses créatures et ce qu'il exige d'elle en retour. Pourquoi ne supposeriez-vous pas que ma vocation est peut-être unique? Longtemps avant d'avoir écrit une seule ligne, j'avais compris que le sacrifice de tout bonheur terrestre m'était demandé et j'avais accompli ce sacrifice. Je recommande à votre attention les pages du Désespère, de 179 à 184. Ce sont, je crois, les plus centrales de ce livre, celles qui expliquent tout, et c'est par ces pages que je répondais, dix ans à l'avance, à la lettre que vous venez de m'adresser...

Vous me jugez humainement sans prendre garde que je suis précisément hors de tous les points de vue humains etque c'est là toute ma force, monunique force. La vérité bien nette et qui éclate dans tous mes livres, c'est que je ri écris que pour Dieu. Vous déplorez que je me sois mis dans une situation telle que je ne puis faire tout le bien qu'on serait en droit d'attendre de moi. Voyons, cher ami, qu'en savez-vous? Vous me parlez des enseignements du christianisme, soit. Il est une chose que l'Église a toujours enseignée et qui est la doctrine de tous les saints, sans exception. C'est que le salut d'une seule âme importe plus que le soutien du corps de cent mille pauvres. Cela n'est pas défini en dogme ; mais c'est tellement Hé à la Doctrine essentielle, à la Parole de Dieu, qu'il est impossible d'être chrétien si on en doute.

Eh! bien, si le don d'écrire m'a été accordé, n'est-il pas infiniment plausible de conjecturer que j'ai surtout la mission d'agir sur les émes? Une telle mission est assurément bien étrangère à l'esprit du monde, ce ce monde pour qui Jésus a dit formellement qu'il ne priait pas (non pro mundo rogo) et qui regarde les âmes comme moins que rien. Mais vous qui vivez dans ce monde infâme à la façon d'un étranger, puisque vous avez donné le meilleur de votre effort à une cause qu'il méprise, vous ne pouvez pas et vous ne devez pas ne pas me comprendre.

Voilà la deuxième fois que vous me reprochez le moyen âge comme si vous n'en étiez pas vous-même de ce Moyen Age qui fut, après les Temps Apostoliques, la plus belle époque du monde. Une époque où on croyait, où on aimait jusqu'à en mourir, où on était fidèle jusque dans les supplices, où on se sacrifiait complètement, où le Corps et le Sang de Jésus-Christ passaient avant toutes choses. De quelle époque êtes-vous donc ou croyez-vous être lorsque vous donnez spontanément votre argent à un artiste proscrit, conspué de la multitude et qui vous est à peine connu, pour l'amour d'un prince malheureux que toute la terre a renié? Ne vous en déplaise, vous êtes, à votre insu et en la manière qui vous est donnée, oui, vous êtes simplement un de ceux-là qui s'en allaient à la conquête du Saint-Sépulcre, et Dieu qui « reconnaît les siens» saura vous reconnaître.

Vous dites, hélas 1 ou plutôt celui que vous croyez être dit que « toutes les vérités ne sont pas toujours

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bonnes à imprimer ». Quelles étranges vérités que celles qu'il faudrait cacher quelquefois! Moi, je m'en tiens au prœdicaté super tecta de l'Évangile, et je me

ferais brûler à petit feu plutôt que de taire une vérité.

Pour revenir au. bien que j'aurais pu faire, n'est-ce rien que d'avoir arraché plusieurs âmes aux griffes de Luther, d'avoir donné des prêtres à l'Église et des épouses à Jésus-Christ, d'avoir consolé et réconcilié des agonisants et d'avoir enduré pour cela de volontaires souffrances?

Ah ! ne me plaignez pas. Si ma vie avait été autre, si j'avais été un prudent, un modéré, un mesuré, que serais-je aujourd'hui ? Sans cloute je gagnerais beaucoup d'argent et j'aurais l'admiration de MM. les Journalistes; mais vous n'auriez jamais pu me connaître, me discerner dans la foule de ceux qui sont ainsi, et quelle raison pourriez-vous avoir de m'estimer ? De quel droit priveriez-vous les pauvres de ce que vous m'avez donné, si vous ne pensiez pas, au fond, que c'est précisément ce fou, ce lépreux, ce solitaire, qu'il faut aujourd'hui pour plaider l'impossible cause de Louis XVII et que c'est peut-être pour cela qu'il a tant souffert?...

23. — Reçu des volumes d'Agénor de Gasparin (!!!). Annexion de ce cadeau à la petite bibliothèque de mes latrines. Ils vont y prendre contact avec des Bourget, des Renan, des Zola et des Anatole France.

24. — Lettre imbécile et nauséuse d'une calviniste en réponse à l'envoi de la Chevalière de la Mort. Elle me parle de la Bible, de la Saint-Barthélémy, des dangers de l'impureté, etc., et me donne des conseils.

25. — Quand je disais qu'Edmond est mon bienfaiteur! Lettre d'un inconnu :

... Croiriez-vous que ce qui m'a incité à les connaître (vos livres), c'est une diatribe furieuse contre vous, d'Edmond Lepelletier, dans YÉcho de Paris. Le fait que ce fangeux imbécile rageât de la sorte m'a tout de suite fait deviner, derrière cette colère, une haute et puissante individualité. Je ne m'étais donc pas trompé... En attendant de vous voir, acceptez cette somme, je vous en supplie, au nom de vos enfants. Vingt-cinq louis! Qu'est-ce que cela, aujourd'hui?

Août

4. — Les Iconoclastes. Tout un siècle effroyable du Bas-Empire, la plus tragique de toutes les histoires ! Que n'ai-je dix ans de moins! Gela suffirait pour l'érudition. Toutefois les rentes de M. Schlumberger manqueraient encore. Car il faut des rentes aujourd'hui pour être historien, surtout

de Byzance. Mais qu'est-ce que le plus beau récit en comparaison de L'empreinte des événements dans la Substance? Il n'y a qu'une manière de lire l'histoire, c'est de mourir.

7. — Commencé une neu vaine pour la Gloire de Dieu, au profit des morts.

A un ami :

Vous connaissez ma situation. Je vous l'ai assez montrée... Avant-hier encore, j'ai reçu de Dijon Tannonce gracieuse qu'on « fournira sur ma caisse un certain mandat à l'échéance du 15 courant ». Ce style décourageant émane d'un très-gros marchand de vins dont je suis débiteur depuis 1895, et qu'à cette époque je suppliai d'attendre indéfiniment, ma femme agonisant alors dans un hôpital, mon deuxième petit garçon, privé tout à coup de sa mère, étant sur le point de mourir, et moi-même en grand danger. Ce millionnaire ne peut plus attendre, paraît-il. De temps en temps, nous sommes avertis de la sorte que le passé dure toujours. Au fond, je n'ai pas d'autre ressource depuis longtemps que ma communion quotidienne qui me donnerait la force de marcher au milieu des flammes. . .

12. — Apparition imprévue d'Henry de Groux, ayant laissé sa femme je ne sais où et revenant d'un lieu dont il paraît lui-même incertain. On l'installe comme on peut. Sa présence ramène un

peu do désordre. Le pauvre diable va-t-il se remettre à nous faire souffrir?

19. — Reçu Durendal, revue belge d'une sottise excellente, qui publie à mon insu un de mes inédits dont j'avais autrefois donné le manuscrit à un jeune homme que je croyais mon ami. Publication inautorisée, défectueuse et préjudiciable autant que pourrait l'être l'acte de voler le pain des pauvres pour le jeter dans les lieux. L'auteur de cette vilenie est un petit avocaillon hollandais naturalisé belge! par son crétin de père. Il est nommé, pages 45. 139. 172, 366 et 433 du Mendiant ingrat. Je désespère de rencontrer une famille plus com- \ plètement abjecte.

28. — Bon article sur la Femme pauvre par Yves Berthou dans la Trèoe-Dieu, « revue d'art et de littérature », publiée au Havre, tous les mois, avec des sous de misère. J'avais envoyé mon livre avec cette dédicace : « La Trêve... Jamais! » Il y a, dans cet excellent article, une phrase quelconque : « L'éloquence est le style courant de Léon Bloy. » Inattentif, j'avais cru lire : « L'Espérance est le style, etc. », et j'avais poussé un immense cri d'admiration, hélas!

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Septembre

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