‹ Mon journalChapitre 34 sur 80 · A Ijlmond de Bruijn · texte numérisé non relu

A Ijlmond de Bruijn

Je suis prêt à faire la notice que vous attendez de moi et je peux l'écrire en quelques instants. Mais j'ai été fort déçu. Publier en noir des enluminures et vendre une telle collection 60 francs, c'est simplement se moquer du monde. M. Lyon-Claesen, qui est riche à tuer, dit-on, a voulu faire un gain usuraire en même temps qu'une ignoble économie, et je ne comprends rien à la tentation avouée par vous de « voler un livre si beau ». Voilà, en aussi peu de mots que possible, toute la substance de la notice que je pourrais vous envoyer. Cela vous convient-il ? Si oui, écrivez-moi un seul mot et, par le retour du courrier, vous aurez ma prose, à coup sûr très-malgracieuse pour M. Claesen.

20. — Nous avions une fleur unique dans notre petit jardin. Gomme c'était aujourd'hui la fête d'une amie de mon enfance, malade et probablement près de sa fin, nous avons coupé cette pauvre fleur et, après un voyage pénible dans Paris, c'est notre innocente Madeleine que nous avons chargée de l'offrir à cette -personne qui est sa marraine. La maison était pleine d'autres fleurs magnifiques et rares apportées par des gens riches. Notre malade.

ayant fort appartenu au monde et sur le point de mourir, j'en ai peur, dans les ténèbres du monde, n'a même pas regardé celle que lai tendait la petite main sans péché, et nous sommes partis rame glacée, ayant eu comme l'impression d'un cœur se retournant contre la muraille.

25. — Fête de saint Jacques et du Ghristophore. Aucun événement remarquable. Voilà ce que je trouve presque à chaque page de ce journal. Faut-il être privé de clairvoyance, indigent d'esprit et de cœur pour écrire cela! Il est vrai que je suis si las de consigner des tourments, d'orthographier des lamentations !

27. — Lu dans Y Aurore un entrefilet disant que de Groux a illustré d'un portrait de Zola la brochure d'un jeune porc glorifiant le vieux pour avoir fait la guerre au catholicisme... Envoyé la coupure à de Groux avec ceci : « Joli! Tout s'explique. Devenu l'ami et le collaborateur de ces crapules, pourquoi viendriez- vous chez moi? »

28. — Réponse irritée d'Henry de Groux. Ma réponse à cette réponse :

Mon cher Henry, votre lettre pleine de colère me prouve, hélas! que c'est le plus vainement du monde

MON JOURKi M H'-'

que je vous aiécril les lettres nombreuses qui remplissent le Mendiant ingrat. Évidemment c'est le fiasco le plus complet. Vous n'avez rien compris, rien voulu comprendre. L'humiliation nVst pas médiocre.

Vous me dites que vous avez « gueulé » votre estime pour l'homme le plus méprisable du siècle « devant une bande d'assassins, » et que vous ne voulez pas être — comme moi, sans doute — « avec les traîtres, les amis des traîtres, les faussaires, les assassins, les journalistes, etc. », oubliant que l'individu en question (Zola) est, par excellence et dans l'Absolu, le type des traîtres, des faussaires, des assassins, des journalistes qui vous font horreur. C'est de la démence.

Vous terminez par ces mots : « Je n'ai vraiment pas autre chose à dire (c'est peu) et je ne vois pas dans votre œuvre un meilleur enseignement. »

Je ne sais pas comment vous m'avez lu, mon pauvre Henry. J'ai passé ma vie à dire ou à écrire qu'il n'y a qu'un intérêt au monde : la Gloire de Dieu, et que tout le reste est vain et haïssable. Que faites-vous ? Vous m'opposez un personnage qui, depuis vingt ans, ne se lasse pas de lancer des ordures à la Face infiniment adorable de Jésus-Christ et qui, à l'heure même où il joue cette pantalonnade ignoble de « défendre un innocent », après avoir blessé à mort des milliers d'âmes sans défense, continue l'attitude atroce pour laquelle il n'est pas de châtiment.

Pour tout dire, vous croyez, comme tout le monde, qu'il y a des considérations qui doivent passer avant

la considération de l'Honneur de Dieu, qui sont plus urgentes, plus sérieuses, et vous êtes rempli de cette idée qu'un misérable qui outragea Dieu toute sa vie et qui en est fier, peut être autre chose qu'une puante et horrible canaille ! Quelle intelligence !

Je vous assure, mon cher Henry, que je suis profondément humilié, profondément affligé, triste à pleurer, en songeant que l'homme dont j'ai répondu devant la Troisième Personne va peut-être m'apporter, un de ces jours, une main prostituée dans les abatis merdeux de Zola ou de ses amis.

31. — La personnalité, l'individualité, c'est la vision particulière que chaque homme a de Dieu.

Août

o. — A Edmond de Bruijn :

Cher Monsieur, je suis forcé de vous rappeler que votre lettre du 26 juin, par laquelle vous m'annonçâtes votre résolution de m'envoyer les Heures de Notre Lame, me laissait toute ma liberté. Il était convenu que je devais être, dans tous les cas, le « destinataire définitif » de cet ouvrage et que son acceptation ne m'engageait pas à écrire une notice.

Vous savez combien j'ai été déçu. Sur cette impression je vous ai répondu, à peu près, que je me sentais

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Incapable d'écrire autre chose qu'une notice d&obliiicmitc, espérant bien, je l'avoue, que cet acte d'humilité vous découragerait complètement... Vous insistez. Que puis-je, sinon vous déclarer formellement (\x\eje ne veux pas? Si cela vous parait insupportable, j'ajoute que je suis prêt à vous renvoyer l'objet, aussitôt, bien entendu, que je serai assez riche pour dépenser les quinze ou vingt sous de frais de poste. Car je tiens à ne perdre aucune occasion de dire que je suis un gueux, ne fût-ce que pour dégoûter les bons chrétiens qui ont la misère en horreur et qui, se prétendant passionnés pour l'art, laisseraient périr sans secours les plus grands artistes du monde — à moins qu'ils ne les comblassent d'opprobre en les assistant d'une manière sordide et ignominieuse.

Il y a encore une autre raison de mon refus. Cette raison est qu'il ne me convient pas d'écrire dans une revue qui m'est hostile. Vous avez lu le Mendiant ingrat, vous savez très-bien ce que je veux dire. Vous savez que le silence est la forme la plus meurtrière de l'hostilité universelle contre moi. Dans le cas du Spectateur, la parfaite inimitié de ce silence est aggravée par la réclame scandaleuse à la Cathédrale de Huysmans. Ah! sans doute, vous avez nié cette réclame dans le dernier numéro, lequel numéro est une sorte d'affiche illustrée à la gloire du naturaliste chrétien que je m'accuse, hélas ! d'avoir poussé dans l'Eglise. Dieu veuille avoir égard à mon intention qui était charitable, en somme, et me pardonner cette mauvaise œuvre !

Il est vrai que vous vous séparez de Huysmans, mais c'est un sentiment tout personnel exprimé, d'ailleurs, en fort bons termes, et le Spectateur n'en continue pas moins à tambouriner pour Folantin, comme il fait depuis plusieurs mois.

Vous m'assurez de votre amitié et de votre considération littéraire. Comment pourrais-je y croire alors <jue, sachant très-bien qui je suis et l'injustice énorme dont je souffre, vous êtes, néanmoins, par votre silence, avec ceux qui me haïssent? Vous vous dites chrétien, vous vous croyez chrétien, vous disposez d'une grande publicité littéraire, et vous avez pu laisser passer un livre tel que la Femme pauvre sans dire un seul mot !

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