A Georges Rémond
... Avant-hier de Groux est venu et nous a laissés fort tristes. Le malheureux semble désormais incapable de penser à autre chose qu'à cette diabolique affaire qui déséquilibre tant de gens. C'est une obsession, un cas effrayant d'hypnotisme noir...
Une pensée terrible, c'est que mon amitié pour lui est précisément ce qui me condamne à être le plus redoutable de ses accusateurs. Vous avez lu le Mendiant. Quel homme a pu être plus averti que celui-là? Depuis plusieurs années, j'ai fait les plus grands, les plus continuels efforts pour tourner cette âme vers Dieu. A l'heure actuelle, — c'est de quoi pleurer, — il en esta cette imbécillité, qui fait honte et peur, de dire que le Symbole des Apôtres est une « théorie »
MON IOUMIAL l'<l
et de ne plus vouloir du tout de l'Église parce qu'il existe des individus comme Drumont ou le P. Bailly? Pour tout dire, en un mot, il n'est plus du toutattâ — Vous aurez beau faire, lui ai-je dit, vous finirez par être contre moi, c'est absolument certain.
Cette pensée douloureuse en éveille une autre, mon cher ami. Je me demande si vous-même pouvez être avec moi, ayant tellement congédié la vie divine. Faites attention que vous êtes exceptionnellement averti, vous aussi, et que le conseil d'être avec moi peut devenir pour vous un précepte rigoureux, une clause de vie ou de mort. Vous savez à peine qui je suis, vous ignorez ce que Dieu veut faire de nous et vous êtes infiniment éloigné de prévoir ce qui va venir.
Il faudrait que vous fussiez prêt, vraiment prêi, car votre destin ne vous sera pas donné à choisir et la Réquisition de l'Absolu sautera sur vous comme un tigre. Souvenez-vous de cette parole, mon cher Georges, et croyez que c'est à peine moi qui vous parle en cet instant...
Ici mon journal est interrompu trois mois, et je le constate avec la plus vive satisfaction. Le Mendiant Ingrat et la plupart de mes autres livres font assez voir que ma carcasse n'a pas vieilli sur
i'â'2 MON JOURNAL
dos lits de roses. Peut-être même trouvera-t-on qu'il est difficile d'aller plus loin dans ce golfe de' misère et d'épouvante qui me fait penser au terrible canton de mer du pôle antarctique si tragiquement nommé par les explorateurs « Erebus et Terror ». Pourtant les trois mois que je viens de dire sont un passage de ma vie que je n'ose pas trop regarder.
La fuite en Danemark décidée et nos meubles emballés et expédiés, il nous fallut vivre plus de deux mois, misérables et suant d'angoisse, dans une chambre d'hôtel, par la volonté d'un escroc qui me dépouilla du précieux argent recueilli pour ce voyage. Ma stupidité, je l'avoue, dépassa les bornes, mais j'avais été si bien englué par cette canaille! Enfin, le 6 janvier, fête de l'Epiphanie, ayant obtenu difficilement un nouveau subside, on put partir. J'avais un moyen de me venger de l'atroce ordure si validement élue contre moi par les démons. Lorsque j'eus la preuve de l'étonnante vilenie d'un individu qui m'avait choisi, moi, le mendiant célèbre, parmi tous les gens à dépouiller, il m'eût été possible encore, du fond du Danemark, de le frapper d'une façon très-rude. J'y renonçai, considérant que j'étais en exil, abandonné, dénué, menacé chaque
MON J0URNA1
jour, enveloppé «l'un bourdonnement de désespoir el que j'avais moi-même un besoin extraordinaire de miséricorde...
<( Quand la main d'un père veut châtier son
enfant, dit sainte Gerlrude rapportant une parole divine les verges ne peuvent point s'y opposer. C'est pourquoi je voudrais que mes élus n'imputassent jamais leurs souffrances aux hommes dont je me sers pour les purifier, mais qu'ils jetassent plutôt les yeux sur ma charité paternelle qui ne permettrait pas que le moindre souffle de vent approchât d'eux, si je ne considérais leur salut e'ternel que je leur donnerai pour récompense ; et ainsi ils auraient de la compassion pour ces personnes qui se souillent en rendant les autres plus purs. <>
Le séjour de dix semaines en cet hôtel sinistre de l'avenue d'Orléans, où tout nous semblait perdu, est pour moi un souvenir formidable accompagné, même après cinq ans, d'une crispation de cœur si douloureuse que je voudrais pouvoir en effacer complètement les images, s'il n'y avait pas un point, un unique point suave... Ah ! que Dieu fut bon pour ses pauvres, ce jour-là î
C'était le 13 novembre. On venait de voir disparaître les derniers centimes, on pouvait être jeté
dans la rue, le lendemain; nos meubles, en compagnie de ma bibliothèque et de mes papiers, flottaient sur la mer du Nord.
Notre petite Madeleine, ravissante fillette de vingt mois, se mit à ramper sur le lit de sa mère, en appelant Jésus comme elle aurait appelé un frère. La tendresse pure de ce mouvement fut inexprimable. Je me souviendrai toujours de ces grands yeux bleus limpides où se peignait l'adorable Image, fixés sur un point de l'ignoble chambre garnie, pratiquée seulement, jusqu'à ce jour, par les blasphèmes et les luxures. Même après la mort, surtout après la mort, j'entendrai le nom du Sauveur proféré par cette bouche sans péché, par cette bouche d'innocence et de cantique. L'aimable enfant se traînait sur les genoux, tirée par la Vision et se retournant plusieurs fois, comme si nous avions été des tarasques aveugles domptées par elle, qui eussent eu besoin qu'on les instruisît, qu'on leur apprît à voir Dieu, qu'on leur enseignât le latin de l'Invisible ! Et cette chose merveilleuse dura longtemps, puis il nous sembla que tonies les étoiles se couchaient.
Alors nous comprîmes que le Sauveur, qui avait voulu ce témoignage, était infiniment éloigné de nous redemander nos âmes, qu'il nous sollicitait seulement de les lui prêter un peu en vue d'ac-
eomplir quelque chose qui avait « manqué a sa
m ». Ce quelque chose qu'il esl seul à jusqu'à La consommation des siècles, allait, eu s'accomplir, à une distance énorme uVs autels de Jésus-Christ, par deux souffrantes unités de la Communion des Saints.