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DIX-SEPT MOIS EN DANEMARK

Janvier

6. — Départ. Au dernier moment, serré dans mes bras cinq amis [dont un seul m'est resté fidèle. Trois ont fait ce qu'ils ont pu pour nous tuer et le quatrième, un peintre, m'a lâché avec la plus ignoble candeur, avouant que mon amitié lui semblait plus compromettante qu'utile. C'est mon calviniste abjurateur du 18 décembre 1897].

On se traîne sur la France, la Belgique, l'Alle-

7. — Repos de vingt-quatre heures à Hambourg. Le patron de Y Hôtel Scandinave, un voleur formé à Paris, dans les endroits où l'on s'amuse, nous rafle un bon tiers de notre dernier argent. Je recommande l'établissement aux voyageurs apoplectiques.

8. — Traversée du Holstein et du Siesvig. Enfin le Danemark. Soulagement de ne plus voir les casques à pointe. Attendrissement bête à

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l'apparition des premiers fonctionnaires danois, comme si je retrouvais des amis très-chers. Ah ! je devais bientôt la connaître, l'amitié, Y hospitalité danoise!

9. — Installation provisoire au célèbre village d'Àskov, foyer du bavardage grundtvigien et frigidarium des âmes. J'aurai l'occasion de reparler de cette fente à punaises. Dès ce premier jour, une promenade affreuse dans la boue et la neige m'a donné le pressentiment de ce que j'allais avoir à souffrir. Je n'imagine pas une déréliction du cœur qui dépasserait la mélancolie d'un paysage protestant au mois de janvier.

11. — Voyage à Kolding, petite ville du voisinage où nous vivrons comme nous pourrons. Il s'y trouve une minuscule église catholique trop vaste pour les paroissiens. Emotion de voir une humble crèche d'Epiphanie avec des mages et des chameaux allemands qui nous attendaient. Nousnous sommes tellement éloignés de la France que c'est là seulement, dans ces quelques mètres carrés, sur cet îlot catholique perdu au milieu des glaces de Luther, que Dieu pourra nous parler et que nous pourrons parler à Dieu.

Visite au curé. C'est un Prussien rhénan, très-

fier de l'être et la tête de veau ecclésiastique la plus exacte que j'aie jamais vue. Il faudra m'habi-

tuer à cela e\ à plusieurs autres choses.

1*^. — Loué un appartement avec jardin au bord d'une rivière de livre d'heures. Le décor ne me déplaît pas. Certains aspects de cette vieille ville jutlandaise donnent une sensation de recul vers le temps ancien. Mais il y a trop de Jutlandais, trop de propriétaires surtout. Gomment prévoir que j'allais retrouver, à une telle distance de Montrouge, les mêmes animaux puants? Gomment prévoir surtout l'homicide cherté des loyers dans un trou boréal aussi lointain? Mon propriétaire est un maître maçon, un murmester, une sorte d'entrepreneur qui bâtit des maisons à vil prix pour y fourrer ses concitoyens et se faire ainsi du vingt pour cent, comme dans la banlieue de Paris. Ce malfaiteur passe la vie à sourire, uniquement pour montrer une gueule qu'il croit de putain et qui me parait de crocodile.

Dieu prédestine aux dents des chevreaux les brins d'herbe, La mer aux coups de vent, les donjons aux boulets, Aux rayons du soleil les Panthéons superbes, Vos faces aux larges soufflets.

15. — Tristesse et ennui terribles — déjà ! Sentiment d'horreur pour ce monde protestant où il

me faudra vivre. Et si l'homme sur qui je veux compter encore nous a trompés, si nous sommes sans ressources, que devenir? J'ai froid et peur. Dimanche luthérien à la campagne, sans messe ni prière, sans un acte religieux quelconque.

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