Le dimanche, ici, est particulièrement
sinistre. Le salut auquel j'ai assisté, ce soir, était précédé d'un sermon de notre curé. La sottise capitale de cet homme, en langue danoise, bafouillée devant le Saint Sacrement, me paraît avoir quelque chose d'homicide.
6. — Traits caractéristiques des protestants, à quelque secte qu'ils appartiennent. Haine de la pénitence, amour de tout ce qui est facile, indifférence monstrueuse pour tout ce qui est beau. « Fumer sa pipe devant la Face de Dieu ! » me disait un professeur Grundtvigien. Leur tolérance, d'ailleurs illusoire, n'est qu'un manque inouï d'Absolu, un mépris démoniaque de la Substance.
À Daman :
Mon cher éditeur, avez-vous recula lettre que je vous écrivis de Paris aux environs du 1er janvier? Cette lettre était importante, au moins, en ce sens, qu'elle vous apprenait ma résolution de quitter la France où je ne voyais guère le moyen de subsister et de me réfugier en Danemark où j'espérais pouvoir vivre avec les miens. Jusqu'à présent cette idée pour laquelle j'ai tout sacrifié, tout épuisé, paraît avoir été des plus funestes. Soit. J'ai, par bonheur, cinquante-deux ans, et, selon le cours ordinaire des choses, il y a lieu de croire, étant déjà un peu démoli, que l'heure désirable de mon élargissement approche. En attendant, j'ai
MON loi UN Al. 1 55
pense qu'il pouvait êlre utile de ne pas vous lais ignorer mon adresse.
s. — Réponse très-bonne de Joe rgensen m'expliquant le « songe > que je lui reproche. L'article où Cela se trouve est de 95 et, à cette époque, il n'était pas encore catholique. J'ai donc un ami en Danemark, porte à porte, à une cinquantaine de lieues.
Deuxième leçon à Kanaris Klein. Je lui persuade que le mieux est de s'habituer d'abord à ma littérature pour qu'ensuite aucune autre prose française ne puisse l'étonner.
[Ici, je demande la permission d'insérer une étude publiée au Mercure de France, en juin 1901, un an après le bienheureux exode qui me tira des griffes de Luther. Travail consciencieux et documenté qui me dispensera de beaucoup d'explicacations ultérieures.]
Johannes Joergensen et le Mouvement Catholique en Danemark
Fuit homo missus a Deo, cui nomen erat Joannes. Hic venit in testimonium, ut testimonium perhifoeret de lumine, ut omnes crederent per ilium.
Initium sancti EvangelH secundum Joannem.
A Mogens Ballin.
S'il est une chose évidente pour un Français ayant habité le Danemark, c'est l'impossibilité absolue de surmonter la médiocrité d'esprit et la médiocrité d'âme du monde Scandinave. Un catholique latin n'arrive pas à concevoir ces protestants incurables qu'aucune lumière n'a visités depuis une quinzaine de générations que leurs ancêtres se sont levés pour l'apostasie à l'appel d'un moine en chaleur.
L'affaiblissement de la raison, chez ces êtres, est un prodige accablant. Pour ce qui est de leur ignorance, elle passe tout ce qu'on pourrait imaginer. Ils en sont à ne pouvoir former une idée générale et à vivre exclusivement sur des lieux communs de l'Age de pierre qu'ils lèguent à leurs petits comme des nouveautés.
En Danemark, pour ne rien dire des autres grouillements luthériens, Dieu est immémorialement sup-
planté par ce qu'on esl convenu d'appeler la science,
— depuis L'abolition déjà séculaire du sens «les mots,
— laquelle science nVsi qu'une pédagogie intensive, calculée, semble-t-il, pour former des sots.
D'étonnants crétins sont, on ce royaume, les produits très-admirés de la plus furieuse culture. Il n'y a presque pas d'exemples d'un Danois capable de s'assimiler une substance métaphysique, et l'oubli des lois profondes esl inexprimable. En fait d'art ils en sont à Raphaël et à Thorvaldsen. Il est difficile de dire à quoi ressembleraient leurs grands hommes dans un milieu véritablement intellectuel.
J'ai vu un professeur Moltesen, lumière du parti Grundtvigien, me servir comme des efforts de pensées des rengaines déjà vomies du temps de Luther et que même les cochons de Poméranie ont cessé de réavaler.
L'ignorance altière et la culminante imbécillité de ces hérétiques paraissent insondables et tout à fait saris remède. Ce ne serait pas trop de la Puissance divine sur le pied de guerre pour dompter un si bête orgueil. « Jouir devant la face du Seigneur ! » disent-ils, en vue de signifier leur dédain pour toutes les pratiques onéreuses du Christianisme. Je ne verrais guère pour les assouplir qu'une bonne prédication afllictive, et j'imagine que le luthérien le plus constant menacé, je ne dis pas du gril, mais seulement d'une bastonnade apostolique un peu sérieuse, regrimperait vivement à l'arbre des siècles et se retrouverait romain subito.
Le matin, un peu avant huit heures, piétinement immense de tout un peuple se rendant aux écoles, petits garçons et petites filles, hommes et femmes, chargés de livres et de cartons, les uns pour apprendre, les autres pour enseigner, tous pour se mettre en contact avec la mort. Cela fait penser à la multitude flagellée des pauvres mineurs, se hâtant, chaque aurore, vers les gouffres noirs, à l'heure où se lève la flamboyante image de Notre Seigneur Jésus-Christ.
Car telle est la vie danoise. On va, « de l'utérus au sépulcre », uniquement pour donner des leçons ou pour en recevoir, à moins qu'on n'appartienne à la plus basse classe ouvrière. Et toute l'existence de ces fantômes luthériens condamnés à une science de fosse commune se passe ainsi dans une école morne où ils crèvent, à la fin, dans les ténèbres, sans avoir jamais pu excogiter ou comprendre quoi que ce soit.
Les niais de France, peut-être aussi ceux d'Algérie, de Cochinchine ou de Madagascar, ne manqueront pas de m'objecter Ibsen, Bjoernson ou Strindberg. Une jocrisserie — très-estimable, d'ailleurs, puisqu'elle est latine — a voulu qu'une foule d'excellents éphèbes, inhabilement émasculés par Zola et sur le point de rendre leurs âmes, crussent trouver la vie du côté où on paraissait gueuler davantage et s'emballassent pour ces insupportables bonshommes, d'autant plus grands, n'est-ce ? pas qu'ils parlaient une langue inconnue, à jamais inconnue et intraduisible.
Faut-il être à une époque de famine pour qu'une soi-
disant jeunesse française aille quémander sa pitance ohez de lels pauvres !
Remarquez que je nomme les plus importants, ceux dont on a beaucoup parlé. C'est une occasion d'élonnement pouvant aller un peu au delà des limites ordinaires de l'effroi, de se dire qu'à Paris même des trésors ont pu être supposés dans la littérature la plus mendiante, la plus contrefaite ou la plus niaisement serviie qu'on ait pu voir dans le siècle de Léopold II.
Sans parler de l'athéisme poncif et de l'impiété de camelote qu'on y arbore sans lassitude, que dire, par exemple, du bas romantisme recuprrë par Ibsen, et de son « mourir en beauté », par quoi la moiteur des femmes est généralement obtenue? Que dire des brutalités salopes de Bjoernson ou de la démence cafarde, enchevêtrée et ligamenteuse du dernier livre de Strindberg ' ?
Ce sera une honte bizarre, dans quelques années., d'avoir été si dévot pour ces raclures d'un art médiocredont la France a cessé de s'enorgueillir depuis environ cinquante-cinq ans, mais qui suffit tel quel à l'éblouissèment des Scandinaves.
1. Je parle, bien entendu, de la machine Infernu, traduction éditée parle Mercure en 1898. Depuis, je ne sais pas. La vie est
courte.
11 se publia, en 1898, à la librairie Perrin, une traduction de Livsloegn og Livssandhed, — approximativement le Néant et la Vie, — opuscule de Johannes Joergensen qui fut, je crois, peu remarqué. C'était, d'ailleurs, l'un des moindres ouvrages de ce poète et j'ignore ce qui a pu déterminer le choix du traducteur. Toutefois cette plaquette méritait qu'on en parlât, tant elle est douce et pénétrante. C'est un tourbillon de douceur avec des remous puissants de mélancolie.
Te souviens-tu de l'un de nous qui dut partir sous la bourrasque d'automne, clans la boue, le long des routes désertes?... En vain cherchait-il à se raidir : un immense désespoir s'empara de son être tandis qu'une voix criait en lui :«Àh! que n'ai-je une Jérusalem où me rendre pieds nus, perdu dans la foule des pieux pèlerins, pour y laver les souillures de mon âme et recommencer la vie, — cette sainte Vie par nous tellement profanée que, pour expier nos fautes, il nous faudra pleurer mille ans dans le Sein éternel de Dieu!...
Ah! oui, la sainte Vie, le Sein éternel de Dieu, le voilà l'obstacle ! L'auteur se déclare affamé de Dieu. Tout est dit. On l'a assez vu, assez entendu, qu'on l'éteigne, qu'on l'étouffé, qu'on l'étrangle, qu'il disparaisse avec son ami Bloy dont il est, dès lors, tout à fait digne de partager l'ignominie !
Joergensen est un prédestiné sans chaussure qui chemine douloureusement, parmi les tessons humains, dans la direction des gouffres du Paradis. Et combien
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il porte cela sur sa figure! Issu d'une colonie slave établie en un coin de la Fionie, il a, jusqu'à l'outrance, le type de ces mangeurs «le chandelles venus des plateaux tartares qui entreprirent, au xme siècle, d'avaler tous les luminaires de l'Occident,
Un prêtre sot, missionnaire prussien en Danemark, me parlait de la laideur excessive de Joergensen. Ne Fayant pas encore vu, je pouvais croire que cette laideur épouvantait les chevaux dans les rues de Copenhague et procurait, à chaque sortie du célèbre catholique, de calamiteuses bousculades.
J'ai trouvé d'abord le Tartare-Mongol déjà dit, puis l'étrange douceur de cette face patiente Ta transfigurée pour moi, et je me suis cru en présence d'une tranquille image byzantine des belles époques, lorsqueles effigies de Constantin et de Justinien, aperçues en haut de la Ville aux dix mille châsses d'or, faisaient reculer une dernière fois la croupe du monde. Oui, vraiment, cette figure isocèle, pénitente et contemplative, m'a semblé appartenir à quelqu'une de ces mosaïques déterrées, où le triomphe des Cosme, des Démétrius, des Théodore ou du Mégalomartyr est représenté, pour les siècles, avec de petits cubes de marbre coloré, d'une délicatesse éternelle.
Johannes Joergensen me fit le très-grand honneur de me venir voir à Kolding, petite ville jutlandaise où je subissais, il y a deux ans, le plus bizarre de tous les exils. Heures difficiles à oublier.
C'est une des découvertes de la science moderne
que les hommes de génie sont assez souvent dénués d'intelligence. Celui-là est intelligent avec magnificence, avec profondeur, et j'eus une joie merveilleuse à sentir que j'existais vraiment pour un tel homme. Mais quelle destinée et combien la mienne me parut moins intolérable !
Ce grand écrivain catholique, le seul qu'il y ait dans le vaste monde Scandinave, est en lutte avec trois ennemis implacables : les protestants, les athées et, bientôt, les... catholiques. 11 est vrai que les deux premiers groupes se confondent tellement !
Ici, en France, l'Ecrivain de Dieu, s'il existe, ne peut pas être universellement détesté. 11 parle, malgré tout, à un peuple fou de ses dons et de ses promesses, fou de sa vieille gloire éteinte, fou de son amour perduT galvaudé, souillé, et qui versa, quinze siècles, son sang le plus écarlate pour Jésus-Christ. La France a beau être présentement renégate, idolâtre, prostituée à des imbéciles qui ressemblent à des démons, elle est toujours sur le point de pousser un immense cri de désespoir et de tomber comme une morte de peur, s'il se fait un peu de bruit dans son antichambre et si elle croit voir entrer le patient Epoux aux mains et aux pieds percés. Quelle que puisse être l'apparente exécration dont le rémunère la bâtardise, le dit Écrivain est, tout de même, assuré de rencontrer, à une faible profondeur, un tressaillement quelconque çàetlà, fûtce du côté des empoisonneurs d'enfants,... fût-ce même du côté des catholiques.
Les francs-maçons, les protestants, les juifs, les catholiques on! bien pu enterrer le Catholicisme, — et
sous quelle matière ! — mais ils n'ont pu le tuer tout à fait. L'indestructible générosité française ne le permet
. « Dieu a besoin de la France », a dit de Maistie, qui n'était pas un Français. Il faudra bien, dans les ténèbres et les poussières du xxe siècle, qu'il y ait au moins une nation qui conserve, en quelques-unes de ses unités raisonnables, ce que L'Europe entière semble avoir perdu : le besoin vivant de la Lumière et de la Beauté.
En Danemark, rien de pareil. Là, on n'a besoin de rien, puisqu'on est mort, et vous pouvez fouiller à dix mille pieds sans rien découvrir — sauf miracle — sinon la putréfaction. Il n'y a, sans doute, pas de pays au monde où le développement à outrance et soi-disant scientifique de ce qu'on veut nommer le libre examen ait plus complètement détruit le sens religieux. Aussi quelle situation que celle d'un admirable écrivain tel que Joergensen, forcé de^recommencer sans relâche les traditionnels apologétiques, sans l'espérable consolation de la trouvaille d'un cœur palpitant !
Autant parler à ces assistants affreux de « l'église sans autel ni sanctuaire », décrite par Anne-Catherine Emmerich dans une de ses étonnantes visions : « Chacun tirait de son sein une idole différente, la plaçait devant lui et l'adorait. C'était comme si chacun mettait au dehors sa pensée intime, la passion qui ranimait, sous la forme d'un nuage noir qui prenait aussitôt une figure déterminée. »
Les seuls ennemis véritables de l'écrivain catholique en France sont les catholiques. Là-bas, c'est tout le monde sans exception. Il scandalise tout le monde. Or, malheur à qui scandalise les peuples tombés en enfance et qui s'imaginent croire en Dieu. Expedit ei ut suspendatur... Silence, mesdemoiselles de Bienfilàtre, il n'est pas permis de faire de l'ironie avec le saint Texte.
L'un des derniers ouvrages de Joergensen, Notre- Dame de Danemark, Vor Frue af Danmark, sans être ce qu'on peut appeler une autobiographie, raconte néanmoins son évolution d'une manière assez précise. On était un cochon de protestant, un homme sans Dieu, il fallait devenir catholique et ce n'était pas aisé.
Joergensen avait appartenu au milieu des étudiants danois pourris par Georges Brandes, l'un des youtres les plus nuisibles qu'on ait jamais vus. Le Danemark d'abord, et, je crois bien aussi, la Suède et la Norvège lui sont redevables au moins d'une génération de charognes. L'idée fixe, dominante de ce chef d'école, — simple critique de village qui ne put jamais se recommander d'aucune œuvre personnelle, — fut d'identifier l'athéisme avec la noblesse d'âme et d'attribuer systématiquement au christianisme toute bassesse, toute laideur, toute ordure. Rien de plus.
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Cette doctrine, obstinément ressemelée, de puisenviron deux siècles, par tous les cordonniers philosophiques du vieux monde, s'est nommée Brandésianisme. Elle est à la portée d'un chacun et les plus culs-de-jatte intellectuels y peuvent grimper sans effort.
Aussi quel triomphe dans cette banlieue de Paris nommée Copenhague! Les jeunes Danois, congestionnés d'enthousiasme, désignèrent, m'a-t-on dit, sous le nom de Lucifer cet éblouissant imbécile. Evidemment une telle basse-cour ne pouvait retenir longtemps un être aussi supérieur que Joergensen. Mais où aller ?
L'ignorance du catholicisme chez les luthériens Scandinaves est une sorte de prodige. Elle est à un point tel qu'il est impossible de rien préciser sans avoir l'air d'un farceur de table d'hôte. Leurs plus savants professeurs sont persuadés que l'Eglise romaine met au nombre des réprouvés ceux qui n'adorent pas le bois ou la pierre.
Mais, surtout, l'indifférence, une indifférence trèsparticulière, d'espèce rare et cultivée avec le plus grand amour. Au fond, tout Danois est certain que le Danemark seul existe nécessairement et que ce qui n'est pas lui pourrait fort bien ne pas exister. Passé la frontière de cette Chine minuscule, il n'y a plus que des Barbares, une humanité inférieure. Allez dire à ces pauvres gens que l'ombilic du monde pourrait être ailleurs que dans la Baltique!...
166 MON JOUHNAt
Pour faire contrepoids à l'école de la Viande inaugurée par Brandes, trois sortes de protestantisme : la Haute Église, la Mission intérieure et le Grundtvigianisme.
Le numéro 1 comprend tous les fonctionnaires, tous les larbins officiels de la piété luthérienne en Danemark, le ministre de l'Intérieur étant leur pape infaillible. Ils ont des évoques, comme en Angleterre. Pourquoi la succession apostolique, tant réclamée par les hérétiques anglais, n'existerait-elle pas chez les protestants de tous les terroirs ? Judas lscariote, quoique damné autant qu'on le puisse être, n'a pas cessé d'être apôtre. Il lui faut donc des successeurs. Quand on touche à ce corps, les morceaux restent dans la main. Evidemment ce n'était pas à cette porte que le réfractaire de la doctrine du Cul devait frapper.
Les numéros 2 et 3 affectent volontiers une altière indépendance. La Mission soi-disant intérieure a pour spécialité d'offrir l'enfer, des deux mains; les Grundtvigiens offrent le paradis, quoi qu'on fasse ou quoi qu'on ait fait. C'est leur unique différence appréciable. Tout le reste paraît identique. Faire ce qui plaît et croire ce qu'on veut. C'est la base même du protestantisme.
Toutefois, les Grundtvigiens, ainsi nommés d'un poète vomitif extrêmement recommandé, se distinguent par l'ostentation d'une hideur, d'une cuistrerie effroyables. Impossible de se faire une idée de ça quand on n'a pas vu le célèbre village d'Askov, en Jutland,
MON JOURN v l 107
OÙ la secte a son quartier général. Ah ! le langage, oh ! les gueules et les toilettes de la vertu !
Enfin les uns et les autres font des conférences et chantent des cantiques insupportables, du matin au soir. Là non plus il n'y avait pas de place pour un artiste.
Herman Ronge, le protagoniste de Vor Frue af Danmark, avait appris d'un professeur fameux de Copenhague que la pensée ne peut se passer des problèmes, mais qu'elle se passe très-bien de leur solution. Il s'agit même de ne jamais les résoudre pour ne pas barrer Vhorizon. Sottise empruntée à Renan, l'homme le plus sot du défunt siècle. L'état d'àme résultant de ces théories lui devenait intolérable. Le besoin de s'insensibiliser par des poisons commençant à se l'aire sentir, il eut le bonheur de rencontrer Ernest Hello.
Il lisait Hello comme on ne lit que très-rarement dans la vie. Il craignait de perdre la moindre miette de ce pain si précieux pour l'âme. Il tenait le livre sur ses genoux ainsi qu'un avare tiendrait un vase plein de perles précieuses et ses doigts en caressaient les feuilles amoureusement. Il voyait pour la première fois, ayant vécu jusqu'alors comme dans une chambre obscure où il s'était habitué à discerner les objets en tâtonnant.
Devenu enfin catholique, après les angoisses et les reculades ordinaires, il voulut l'être absolument. « Il faut croire avec le corps, disait-il, s'agenouiller, faire le signe de la croix, se frapper la poitrine. » Voilà ce que ne veulent pas les protestants, suceurs indécourageables de la vieille tétasse de Luther, qui appellent
ces actes du paganisme et qui ne voient que des symboles exclusivement spirituels là où se trouve la réalité terrible des sacrements. Par une conséquence directe, on est, avec eux, forcé de se contenter de la pâle doctrine de l'immortalité de l'âme au lieu de la plénitude du dogme chrétien de la Résurrection de la Chair.
C'est à faire frémir de penser qu'avec ses dons exceptionnels d'écrivain et d'artiste et ce besoin de logique absolue qui le traîne dans les voies de l'apostolat, un tel homme va être forcé de parler de Dieu à un tel monde ! Il se sent tout à coup si exilé dans son pays sans prière, au milieu de ces innombrables figures tristes où le sursum corda des enfants de la bienheureuse Eglise a disparu depuis quatre siècles !
0 Seigneur! s'écrie-t-il, ne me laissez pas périr comme un grain de poussière dans un tourbillon de grains de poussière. Prenez-moi dans votre Main, ô mon Dieu, et ajoutez-moi comme une pauvre pierre dans une place méprisée de la grande Cathédrale de la Vie. Ne me rejetez pas, faites de moi un de vos ouvriers. Montrez-moi le moyen de vivre par un temps de dissolution et de confusion comme firent ces maîtres qui, dans les siècles de foi, remplissaient le monde de beauté. Donnez-moi de travailler comme eux, non par égoïsme ni vanité, mais par le seul besoin de voir votre Nom glorifié sur la terre aussi bien qu'au ciel.
Il n'est peut-être pas inutile de faire observer que cela n'est qu'une très-misérable traduction.
M<,\ .loi ll\ M fgQ
Qu'il Boit bien entendu que je n'ai pas formé le aV d'une étude des livres de Joergensen. C'est tout à l'ait au-dessus de mon pouvoir. J'ai voulu seulement et surtout montrer un pauvre homme supérieur dans l'excessive misère d'une lutte épouvantablement inégale avec tout un monde.
Je ne crois pas à la conversion possible du Danemark, non plus que de la Suède ni de la Norvège. Je l'ai déjà dit, on est mort. L'apostasie de ces peuples a été telle que leur retour au catholicisme ne pourrait plus être un miracle distinct de la réapparition terrestre de Notre Seigneur Jésus-Christ.
Alors que toutes les nations chrétiennes brûlaient de colère au seul nom de l'Hérésie; alors que des centaines de martyrs arrosaient de leur, sang la France, l'Allemagne, les Pays-Bas, l'Angleterre même qui fut si lâche pourtant, si promptement renégate au commandement de son roi ; oui, seuls, alors, les Scandinaves n'opposèrent aucune résistance et renièrent instantanément, avec des outrages, leur mère de Rome qui les avait allaités.
Cette apostasie électrique de toute une race est un prodige d'ignominie, une turpitude septentrionale dont la raison latine reste confondue. La Honte capitale est entrée là comme dans sa maison, sans avoir besoin de frapper.
170 MON JOURXAL
Comment voudrait-on que le Diable se laissât expulser de ces pays tristes où il est installé comme un père au milieu de ses enfants et qu'une domination si longue, si certaine, si incontestée, fût abandonnée par ce logicien? Il est mille fois probable, au contraire, que la célèbre douceur danoise, qui est une bien bonne blague, s'exercerait contre les apôtres avec une intensité rare et dont il ne se serait peut-être pas vu d'exemple, même parmi les brutes féroces déchaînées autrefois par le sodomite Calvin.
L'espèce de tolérance dédaigneuse accordée aux missionnaires catholiques — Allemands pour la plupart — depuis une cinquantaine d'années, témoigne d'une insultante sécurité que les résultats obtenus ne paraissent pas devoir ébranler demain matin. J'ai vécu plus d'un an, en qualité de brebis, au milieu d'un de ces troupeaux catholiques disséminés en Danemark, et je vous fiche ma parole que c'était un bien joli assemblage. C'était, pour la plupart, des ouvriers et des indigents de la dernière classe, recrutés à force d'aumônes, et j'ai pu me croire souvent parmi les paroissiens ou les paroissiennes magnifiques de Sainte-Clotilde ou de Saint-Thomas d'Aquin, tant ils étaient dénués de foi, puants d'orgueil, tant ils ressemblaient à notre canaille millionnaire !
Le tempérament Scandinave réformé par les grands Salauds du xvie siècle est essentiellement inapte à la piété affective sans laquelle il n'y a pas de catholicisme. Il paraît que cela suffit aux missionnaires, heureux et
fiers du recensemenl platonique de leur bétail, et qui n'ont eux-mêmes, ordinairement, qu'une soif médiocre du martyre.
C'est pour cela qu'un grand écrivain catholique tel que Johannes Joergensen doit avoir pour ennemis les catholiques encore plus que les protestants et surtout les prêtres, un peu plus tôt ou un peu plus tard. Jusqu'à présent, il a réussi à ne pas déplaire à ces derniers, son extrême humilité leur ayant fait croire, sans doute, qu'il pouvait y avoir en lui un domestique. Ah ! lorsqu'ils perdront cette illusion !... Ah !... surtout, lorsqu'ils sentiront Yartistef... Pauvre Joergensen !
J'ai écrit plus haut qu'il avait tout le monde contre lui. Je m'exprimais, Dieu me le pardonne ! en prophète, c'est-à-dire en raccourci. Pour les protestants et autres athées, c'est déjà fait, car il faut bien remarquer que la tolérance dont il vient d'être parlé n'est pas pour lui. Il n'a pas la même odeur que les boucs du voisinage, et le ilair des ogres de la Vie ne s'y trompe pas. On veut bien tolérer le catholicisme, mais à la condition qu'il ne soit pas plus vrai ni surtout plus vivant que n'importe quoi. C'est la mort qu'on veut, rien que la mort.
Les catholiques, à leur tour, détesteront leur apologiste quand ils auront vu l'Absolu redoutable qui est en ce poète si rempli de bonne volonté et de candeur.
En attendant cette découverte, le malheureux s'exténue en un labeur désespérant. Une croit pas beaucoup,
MON JOUHNAL
lui non plus, à la conversion de ses compatriotes. Mais il pense que ce n'est jamais inutile de rendre témoignage. Il espère aussi que ses écrits atteindront tout de même quelques âmes, et cela suffit pour qu'il accepte l'étrange peine de s'ajuster en pédagogue aux déplorables cerveaux luthériens. Voilà des années qu'il ne fait que cela. Il instruit, il rompt le pain de la doctrine à ces très-pauvres, il le leur émiette comme à des oiseaux sans nid et périssant de misère.
Dans l'asphyxie d'une telle besogne sans relâche, avoir écrit, entre autres choses, le Dernier Jour, Notre- Dame de Danemarck et, dans ces tout derniers tempsT l'éblouissant poème en prose intitulé Eva, voilà ce qui est inouï et ce qui peut à peine se comprendre. CarT enfin, cette propagande à laquelle il se condamne est un extrême danger pour son art. Son public le tire continuellement en bas, et c'est stupéfiant qu'il ne le fasse pas tomber.
Enormément affaibli déjà par ce cauchemar et perdant presque l'équilibre à chaque instant, il lui faut demeurer, quand même, un grand artiste, le plus grand, je crois, de tous les artistes Scandinaves, et il y parvient.
Quelques âmes..., oui certainement, il doit atteindre, il atteindra quelques âmes, et ce résultat vaut qu'on souffre. En tout cas, il lui restera d'avoir travaillé pour la Gloire de Dieu... Je le connais, ce métier terrible...
J'ai reçu, à mon tour, le siècle dernier, l'hospitalité
mon joun 1 73
la plus fraternelle chez Joergensen, à Copenhague, et j'ai vu à quel point la vie de ce4 écrivain si bassement
calomnie est en harmonie avec ses livres ; combien elle est haute et pure et parfaitement douce dans les amertumes.
Il y a de telles menaces que le martyre 'peut être prévu pour n'importe quel homme de cette sorte. Je le disais en commençant, mon ami Johannes porte tellement cette vocation sur sa figure! Le martyre administré par les imbéciles, quel rêve ! Il s'y prépare, je pense, tous les jours, dans lerecueillementetlapaix chrétienne de sa demeure.
Après tout cela, on demandera peut-être comment une telle ileur de catholicisme a pu pousser dans une terre aussi peu fertile. Le Danemark, en effet, n'y est pour rien. Johannes Joergensen s'est converti en Allemagne ou, du moins, à la suite d'impressions religieuses très-profondes reçues dans l'Allemagne du Sud et en Italie. Il a transcrit ces impressions dans son beau livre Rejsebogen, édité àCopenhague, ante porcos, en 1895.
A cette époque, il n'avait pas encore abjuré et il était plutôt artiste que chrétien, juste le contraire de ce qu'il est devenu, pour le mystérieux profit de son art. Qu'il me soit permis d'en détacher une page qui m'a remué avec force et dont la traduction sera ce
qu'elle pourra. — La langue danoise, me disait une Danoise de grande intelligence, n'est pas assez somptueuse pour donner autre chose que des reflets. Combien il faut que l'âme de Joergensen soit belle pour jeter de pareilles couleurs sur le pauvre mur Scandinave !
Don Juan allait, parcourant les rues de la petite ville allemande. C'était le soir. Par les portes ouvertes d'une égliser il vit les cierges allumés sur les autels, il entendit les voix claires des moines quilouaientDieu àl'lieure de complies... Sicut erat in principio et mine et semper, etc. Les ondes delà mélodie ambrosienne, pures et simples comme celles de l'Océan, montèrent et moururent. L'office était fini. Lesfidèles se dispersèrent autour de don Juan qui continuait sa promenade solitaire. Et lesjeunes filles glissaient devant lui, leur livre pressé contre la poitrine; elles regardaient curieusement son grand chapeau à plumes flottantes, son pardessus à revers de soie rouge, son pantalon large, sa sonnante épée battant les dalles. — Regardez! un Espagnol ! chuchotaient-elles, riant un peuetse sauvant par les ruelles,, elles disparaissaient bientôt sous des portes obscures abritées par des auvents. Et don Juan ne voyait pas le moyen de leur parler, et restait seul, la place de l'Eglise se vidait, et les rues devenaient désertes, et enfin une vieille femme seule qui avait prié longtemps devant l'autel de Notre- Dame se hâtait de rentrer.
Alors, don Juan se mit à jurer et à maudire. Et il marchait, fouillant la ville dans tous les sens et son épée sonnait de plus en plus furieusement sur le pavé, et il frappait à toutes les fenêtres éclairées, et il appelait toutes les formes féminines que son rêve lui faisait voir dans le lointain des rues. Mais don Juan ne trouvait aucune femme à serrer dans ses bras, et la ville devenait noire et minuit sonnait à tous les clochers.
Enfin, il aperçut unelueur. S'étant approché rapidement,
MON .mriiNAi.
il se trouva devant une \ itre grillée. Au-dessus de la fenêtre, une lampe était allumée el une femme était derrière la grille. Et elle était belle. Don Juan s'arrêta au milieu de la rue et, ôtant son vaste chapeau, salua si profondément que Les plumes balayèrent le sol et il dit :
Noble dame, permettez-moi de me reposer dans votre maison. Je suis un étranger, un voyageur, et j'ai besoin de réconfort.
La dame ne répondit pas, mais à la lumière vacillante il sembla à don Juan qu'elle souriait. Et, avec plus de force, il se mita prier, àlui déclarer sa tendresse, à lui promettre les brûlants trésors de son amour. Mais elle ne répondit pas, continua seulement de sourire.
Alors don Juan, ivre de passion, se rua contre la porte. Mais elle était fermée. Il cria vers la grille, mais la femme ne répondit pas. Alors il se mit à l'insulter, à l'injurier, à l'appeler par tous les méchants noms et tous les mots impurs dont était pleine sa pensée. Mais la femme ne répondit pas, elle continuait son sourire.
Alors don Juan commença à la maudire, appelant sur elle toute la puissance de l'enfer, toute la malice du démon. Mais elle ne répondit pas. Et don Juan jura plus fort, et i! la maudissait par l'archange saint Michel, par saint Jean- Baptiste et par les saints Apôtres, et enfin par la Mère de Dieu elle-même.
Alors la lampe trembla en jetant une très-haute flamme. Et, dans cet éclair, don Juan vit qu'il y avait une image et non une femme derrière la vitre, — l'image d'une femme, — de la seule Femme pure et sainte parmi les femmes, — de la Mère de Dieu !
Avec un blasphème, don Juan s'en alla en chancelant. Mais à l'heure de la mort, sous l'étreinte terrible, don Juan ne se repentait de rien, ne se souvenait de rien, à l'exception d'une seule chose qui lui revenait accompagnée d'une angoisse infinie. Il se rappelait la nuit où il avait parlé à Elle comme à une putain, à Elle qui portait dans ses bras le Sauveur du monde... le Juge du monde.
Johannes Joergensen n'a que trente-cinq ans. Cela lui fait, selon la loi commune, trente ans à souffrir encore. On l'y aidera, je crois l'avoir assez dit. Il en a besoin, ayant le meilleur de sa tache à accomplir.
Pourtant, la liste de ses œuvres est déjà longue même à partir du moment où, devenant chrétien, illàcha définitivement « la Société pour la protection de la bête humaine », c'est-à-dire il y a environ six ans.
Ce moment plein d'héroïsme lui fut bizarre. Il raconte avoir senti tout à coup un dénuement dont ne peuvent se faire une idée les catholiques de naissance qui n'eurent jamais à se déraciner et qui ne souffrent d'aucun besoin de se développer, fût-ce dans le sens de la bêtise.
« Herman Ronge se sentait comme l'arbre dont on a coupé les branches pour le mettre en état de pousser avec plus de vigueur. Il se voyait une perche, un épouvantai!, mais il avait l'espoir d'une belle cime d'arbre.»
Chacun de ses livres est une occasion d'étonnement. On l'avait laissé à portée de la main et on est forcé d'entreprendre un voyage pour le rattraper, tant il a marché dans la poursuite ardente, inlassable de son identité. On se demande où s'arrêtera un artiste qui grandit toujours. Après le Dernier Jour, Ben Yderste Dag, publié il y a quatreans, et qui semble déjà si loin,
MON JOUBH M. 177
nment croire que L'écrivain d'un livre si fort n'avait pas atteint son sommet?
C'était un soir de novembre, à SoJome, un soir <lu mois des morts. Toute la journée, il avait fait noir dans les rues étroites, et, dos le matin, on avait allumé les lampes dans les boutiques profondes qui s'enfonçaient sous les maisons, comme des tanières splendidement illuminées, pleines des trésors du monde. Par les rues bitumées et sur les dalles des trottoirs, coulait incessamment le fleuve des hommes sous la lumière blanche des appareils électriques. Et toutes les ligures étaient pâles de l'air de Sodome — tel le linge blanchi au chlore — et de chaque face regardaient deux yeux, et derrière chaque paire d'yeux brûlait une âme.
Tant d'yeux! — Et tant dïimes ! Cela donnait le vertige <le plonger dans tous ces regards d'hommes et de penser à toutes ces âmes d'hommes. Et on pouvait se croire au bord d'un gouffre à la vue de tous ces gens de Sodome. — en se demandant d'où ils venaient, ce qu'ils cherchaient, où ils allaient, ce que serait leur destinée ici et au delà.
On a dit que Pascal voyait toujours un abîme à côté de lui... Combien sont-ils ceux pour qui la vie est réelle et qui sentent vraiment qu'ils vivent, et qu'ils sont au milieu des gouffres?... Et ces hommes, pour qui le sentiment cVetre est comme une fête perpétuelle et une terreur perpétuelle, ne peuvent vivre sans s'agenouiller, à chaque instant, dans leurs cœurs, et leurs âmes tremblent sans cesse comme les étoiles, parce qu'ils regardent sans cesse la puissance de Dieu, comme les étoiles, et ils tombent et ils adorent en tremblant. Mais pour les gens de Sodome, ces paroles n'ont pas de sens...
Les trois derniers chapitres de Ben Yderste Dag sont parmi les chosesles plus bouleversantes qu'on ait écrites et, cependant, jele sais, l'arbre napas encore obtenu sa
il*
178 mon jounxAL
cime. Quelqu'un setrouvera-t-ilen France pour traduire ce poète qu'il est honteux de ne pas connaître quand on a tant parlé d'Ibsen et des autres ? Si on veut à toute force écarter l'apologiste catholique, nécessairement et inéluctablement voué à l'exécration plus ou moins prochaine de ses coreligionnaires eux-mêmes et qui est à lui seul un spectacle ; il y a l'artiste, étrange à force de candeur, pour lequel il me semble que j'aurai épuisé l'éloge quand j'aurai dit qu'il est un poète de bonne volonté. Les trois ou quatre personnes qui savent encore l'énergie surnaturelle des expressions évangéliques me comprendront.
Malgré sa très-lointaine origine étrangère, Joergensen appartient bien à ce vieux peuple danois fait pour la simplicité, pour l'extrême simplicité, mais dénaturé monstrueusement par le protestantisme qui en a fait un peuple d'hypocrites et de moutardiers. Ce poète, par malheur si difficile à traduire, a retrouvé ou retenu, par un privilège unique, le parfum subtil de cette fleur sauvage que les cuistres barbares de la soi-disant réforme ont piétinée comme des brutes et qui en est morte en même temps que disparaissait Marie. « L'art des vieux jours, dit-il, appartient aux enfants comme le royaume des cieux. » Joergensen est un des plus aimables enfants de la Tour d'ivoire.
Dussé-je être l'unique voix d'ici longtemps, je suis heureux de cette occasion de pratiquer la justice en disant et même en criant, s'il le faut, combien je l'admire, ce prophète dans sa patrie, ce solitaire
douloureux, ce méconnu, et combien, il contre-balance l'énorme dégoût que ses Lamentables compatriotes m'ont inspiré. Ma joie est d'autant plus vive qu'il m'est donné de rendre témoignage à un tel chrétien dans une revue fort étrangère au christianisme et, par là, forl autorisée, car Julien l'Apostat est revenu vainqueur des Perses, au mépris de l'histoire, et triomphe dans Constantinople. J'ai seulement à déplorer mon extrême Insuffisance et je lui en demande pardon très-humblement.
Léon Bloy.
10. — A un poète belge [devenu, deux ans plus tard, un de mes plus lyriques lâcheurs :
... Il a fallu me replonger dans le torrent des amertumes, quitter tout, rompre tout lien, cesser — pour combien de temps? — d'habiter la France, arriver enfin en Danemark, d'autant plus agréable à Dieu, j'aime à le croire, qu'un providentiel malfaiteur m'avait dépouillé complètement, un peu avant le départ. N'est-ce pas très-beau?
Je ne peux donc faire ce que vous désirez, mais il est juste que vous connaissiez ma nouvelle résidence. Vous serez sûr, du moins, que voslettres, sivousm'écrivez, ne me seront pas présentées pêle-mêle avec des messages de riches ou desépitres de bienfaiteurs. Elles seront parfaitement isolées. Tout le monde m'a lâché, bien entendu, à commencer par ceux qui se disent mes admirateurs et qui ne verront leur devoir qu'au lit de
mort... sur la chaussée de leur agonie. Est-il croyable, — ô poète chrétien, dites-le-moi! — que le changement des eaux en sang et la venue même du Paraclet aurait le pouvoir de décider un milliardaire à me donner 50 centimes?...
Congédié, ce soir, notre bonne suédoise Tekla, pour cause de possession diabolique. Accident banal en son pays, surtout depuis Bernadotte. Cette créature devenait horriblement dangereuse et faisait de notre existence, déjà si misérable, un cauchemar.
13. — Notre curé, bienveillant jusqu'à ce jour, m'avance le prix d'un certain nombre de leçons et procure à ma femme une vieille truande, paroissienne d'un catholicisme assisté qui balaie l'église, sonne les cloches et fera désormais notre ménage.
On mange dans la Main de Dieu.
14. — Je ne reçois plus aucune lettre. Comment continuer à vivre si rien n'arrive de France?
16. — Toujours rien. Mes amis en sont à ne plus savoir dans quel gouffre de silence se précipiter.
[Je ne voulais plus parler de mon nauséeux escroc, sinon pour dire comment cela a fini. Je
MON JOUItNAL 1S!
n'ai pu renoncer I la lettre que voici adi
seul resté fidèle des cinq amis du départ (voir
6 janvier :
Cher ami, je me décide à voua écrire, oh! sans enthousiasme ni torches el Bans espoir d'une réponse. Pourquoi me répondriez-vous? Personne neme répond, personne ne m'écrit. Je suis loin et on me sait malheureux. Bon débarras. Peut-être me répondrez-vous, cependant. Mais, j'y pense, vous ignorez, sans doute, que je suis cuit. Refait, cuit et frit, d'une manière complète et qui n'est pas à recommencer.
Vous rappelez-vous le gentilhomme crapoussin qui m'accompagnait à la gare du Nord, le 6 janvier, et qui s'en retourna sans doute avec vous, avec Georges D. et les de Groux, le cœur (!) allégé de ma présence, laquelle aurait pu devenir périlleuse pour ses abatis et pour sa fourrure, si elle s'était prolongée seulement de quelques jours. Eh! bien, c'est celui-là et non pas un autre qui m'avait débarrassé d'une somme qui m'eût exposé au danger de ne pas souffrir tout de suite en arrivant ici. Avantagé d'un flair qui n'est pas indistinctement accordé à tous les maquereaux, il eut le tact de se manifester au moment extraordinaire où j'avais les sous de mon voyage et de mon installation à l'étranger. Il me rafla à peu près tout, mais en plusieurs fois, de manière à renouveler de temps en temps le bienfait de ses promesses. Car, vous l'avez su, le cher garçon me voulait combler, ayant à recueillir de grandes richesses le lendemain de chacun des jours où le soleil se levait sur
moi. C'est en attendant la jubilation de ce coup de veine que nous avons avalé deux mois de garno. Comment pourrai-je rémunérer un tel bienfaiteur, je me le demande ? Quelques jours après notre arrivée en Danemark, nous devions recevoir la forte somme, cela va sans dire...
La chose a été bien faite. Vous saurez qu'il ne s'agit pas d'un cabot vulgaire, quand je vous aurai dit que la conversion religieuse, les confessions, les communions et jusqu'au cadavre d'une femme morte dont ma littérature aurait consolé les derniers jours, me furent servis chaque matin. 11 veut même un peu de miracle... Assez causé de cette charogne...
17. — Lettre de Johannes Joergensen, très-noble, très-affectueuse. Pauvre lui-même il ne peut me proposer d'autre expédient que d'envoyer au Tilskueren une réponse à un article hostile de cette revue. Réponse qui me serait payée honorablement. Jeanne la traduirait en danois. L'article hostile est d'une médiocrité honteuse. Je cherche une idée. Tout est difficile dans un pays où mes violences parisiennes seraient incomprises et inacceptées.
18. — Commencé avec dégoût le sale travail de laver la gueule à un idiot Scandinave. J'y renonce bientôt par l'effet d'une tristesse atroce. J'aime mieux mettre ma confiance en Dieu.
mois roi RNAL 183
— Aujourd'hui, chez notre curé Storp, j'ai sailli l'Allemand. J'avais fail La gaffe de lui prêter Sueur de Sang) qui n'a pu passer et qu'il me reproche comme une mauvaise action. Impossible de me défendre. Si je lui disais le mol de Cambronne, il croirait que je lui oiïïe des excuses.
21. — Pour faire suite à Cambronne, découverte du magasin de margarine d'un habitant de notre maison, entrepositaire et commissionnaire de cette chose. Le dit magasin est situé derrière les latrines dont une mince cloison ne le sépare qu'à regret. J'abuse de l'ignorance de cet homme qui ne sait pas un mot de français et dont les lèvres en bourrelets évoquent une image obscène, pour lui demander s'il ne se trompe pas, quelquefois, de marchandise.
A mon curé prussien, pour tout arranger :
... Comment se pourrait-il qu'un Français digne de ce nom supportât ce qui s'est passé en 1870? Un roi hérétique, un roi de cette Prusse misérable qui était encore idolâtre, il y a six cents ans, alors que la France versait son sang pour Jésus-Christ depuis dix siècles ; le triste prêcheur Guillaume, continuateur de Gustave - Adolphe, piétinant la noble France de Marie conçue sans péché, à la tête d'un million de brutes féroces, pendant six mois! Ah î dans l'enfer où hurlent, sans
doute, à l'heure actuelle, ces trois maudits, Guillaume, Bismarck et de Mollke, je présume qu'ils jugent enfin leur politique de démons comme elle doit être jugée. Mais quel Français, je vous le demande, faudrait-il être pour les absoudre, pour se rappeler, sans palpitations de cœur, l'effroyable guerre de 1870 ?
Certes, il est clair que Dieu voulait châtier sa Fille, et il est bien certain qu'il ne pouvait pas lui envoyer de pires bourreaux ! Pourquoi pensez-vous que j'ai exagéré l'horreur de cette guerre dont je fus témoin? Vous étiez alors en Westphalie et ne saviez de ce drame horrible que ce qui vous en était raconté par les gazettes allemandes. Comment auriez-vous pu connaître la vérité? Une fois pour toutes, rappelez-vous que j'ai vu de mes yeux ces abominations et que j'en ai gardé au fond de l'âme quelque chose comme une vision de ma mère violée sous mes yeux par des incendiaires couverts de sang. C'est ainsi que j'ai pu écrire mon livre, vingt-deux ans plus tard...
Le miracle, c'est la restitution de Tordre.
Pourquoi l'Église est-elle si haïe? Parce qu'elle est la conscience du genre humain. — Jeanne.
Le travail est la prière des esclaves. La prière est le travail des hommes libres.
22. — Souvent il me semble que tout m'abandonne, que tout croule. Ma vie a été si uniformément terrible, depuis une ou deux générations,
MON loi K\ \!. \K)
qu'il esl; incompréhensible pour moi-mêmeque pu la supporter, il y a ce que j'ai écrit, mais il y a surtout (•»• «pu* je n'ai pas écrit, ce que je n'ai pas eu la force d'écrire et que je a'ose même pas évoquer.Àh! si ou savait! Il i'aul avoir été vraiment choisi pour connaître l'horreur de certaines images dupasse qu'on est foret- d'écarter à l'instant même en criant vers Dieu... Pourquoi le Maître m'a-t-il voulu dans ce pays où la laideur du protestantisme renouvelle pour moi, chaque minute, le pressentiment des amertumes de la mort? Je n'en sais rien et sans doute je n'ai pas besoin de le savoir. J'attends et je prie en larmes.