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Froid atroce depuis le premier jour du printemps

26. — Dimanche des Rameaux. Malgré son prussianisme et son imbécillité, notre curé ne laisse pas d'être prêtre et de solenniser ce jour de façon touchante, avec des ressources misérables. Attendri, je rapporte à la maison un humble bouquet de feuilles de houx, de ramuscules de sapin et de buis bénit. Je me demande ce que pourrait être ce souvenirdu dimanche des Palmes au Groenland, s'il y avait là une église catholique.

28. — Mardi saint. Le souvenir atroce de notre escroc nous tourmentait au point d'être un danger pour nos âmes. L'unique moyen d'en finir ne serait-il pas, — renonçant pour l'amour de Dieu à une vengeance facile, heureusement différée jusqu'ici — d'écrire à ce scélérat une lettre sans colère où je lui dirais les motifs religieux de mon silence vis-à-vis du parquet:

Monsieur, je croyais que ma lettre du 4 serait la dernière. Mais voici la Semaine sainte, et comme les préceptes chrétiens aussi bien que les pratiques de TEglise sont pour nous des choses sérieuses et profondes, j'ai décidé, sur le conseil de ma femme, que vous avez failli tuer, d'offrir à Dieu le sacrifice de ma vengeance — différée jusqu'à ce jour pour des raisons que je n'ai pas à vous dire.

Je sais que cette idée de vengeance vous a paru ridicule. On m'a écrit que vous en parliez comme d'une illusion fort comique. Vous aviez tort. Non seulement je pouvais vous poursuivre comme un voleur avec de suffisants témoignages, mais je pouvais, entre autres démarches, écrire au Procureur Général Bertrand que vous avez abusé de son nom pour me tromper et qu'ainsi vous l'avez fait votre complice dans une basse manœuvre d'escroquerie. Il est probable qu'une telle information n'aurait pas disposé ce magistrat à une indulgence extrême.

Je renonce donc, provisoirement, à vous punir, ce

qui est méritoire, sans doute, car je ne me rappel!

pas qu'aucun homme m'ait l'ait plus de mal et avec autant d'injustice. Cet effort sera peut-être profitable à

L'âme de celle que vous avez laissé mourir sans sacrements, comme une athée ou une hérétique. Peut-être aussi votre petit Charles obtiendra-t-il de la sorte la d'une mur! prochaine qui le délivrera de l'épouvantable malheur d'être élevé par son père. Vous avez établi votre vie sur le mensonge et même sur le mensonge sacrilège. Que Dieu ait pitié de vous !

Dédicace à Auguste Marguillier d'un exemplaire de Léon Bloy devenu les cochons : « Souvenir affectueux d'un exilé que les cochons même oublient. »

Appris lamort de Paul Bonnetain. Encore un du Désespéré qui s'en va. Les enterrerai-je tous? Sur vingt ou vingt-quatre, en voilà dix de partis. Ce qui n'est pas fait pour guérir mon mépris et mon horreur des contemporains, c'est la vilenie des oraisons funèbres ou dithyrambes après le corbillard. Je parle de ceux que j'ai lus dans Y Aurore : Descaves et Geffroy, et je parle de ceux que je devine. Que penser de ces misérables compagnons de l'écritoire nocturne qui décernent le génie, — oui, le génie ! — à cette carcasse qu'ils méprisaient ou haïssaient et dont le malpropre semblant de vie a dû leur paraître quelquefois si long !

Visite à mon élève Kanaris Klein. Àh î c'est une affaire ! Il me montre avec orgueil une copie d'un portrait de Thorvaldsen par Horace Vernet. Le célèbre poncif au chapeau tromblon du musée de Copenhague était déjà, me dit-on, l'auteur d'un buste du vitrier de la Smala qui lui manifesta sa gratitude en le délayant sur un châssis. Ce portrait, qui donne l'idée bien danoise d'un grand sculpteur en margarine, est exactement hideux. Les deux œuvres se valent sans doute. C'est étonnant comme ouest infaillible et spontané, en pays protestant, quand il s'agit de donner la préférence à des choses laides et ignobles!

29. — À Georges Rémond, celui de tous mes contemporains qui parait avoir le plus fait pour moi :

... Certaines expressions de votre lettre me donnent à penser que vous m'avez jugé très-imprudent et même, je crois, peu digne d'intérêt pour m'être laissé prendre aussi bêtement par un escroc. Peut-être avez-vous raison. Peut-être vous trompez-vous. Je n'en sais rien et cela m'est tout à fait égal. Etant un homme pécheur, il est vrai, mais de prière amoureuse et de communion fréquente, habitué, d'ailleurs, à une vie qui n'est pas celle des autres hommes, j'ai trouvé tout naturel, en certaines circonstances, que le secours décisif, la délivrance tant espérée, depuis si longtemps, me fût offerte par le moyen d'un instrument quelconque, ridicule ou

MON .liH'II.N M. 18'J

abject, que j'avais si peu choisi. J'ai dune accueilli cet

affreux drôle que je croyais seulement un imbécile. Je parais avoir été roulé, c'est sûr; mais qui a été roulé certainement et indiscutablement? Telle est laqueslion...

Pourquoi ne viendriez-vous pas nous voir, cet été, à Kolding ? Ah! oui, pourquoi? Ces questions me donnent envie de pleurer. Pourquoi l'expérience de toutes les générations a-t-elle démontré que ce sera toujours en vain qu'un homme de cinquante ou soixante ans dira à un homme de vingt ans : « Ne passez pas parla, je m'y suis déchiré, c'est un chemin de mort. » L'adolescent, s'il a quelque noblesse, répondra toujours, en descendant à reculons l'escalier du gouffre : « Je ne veux pas être un mufle ! » et ce sera invincible. Et plus il aura de noblesse plus ce sera invincible... Il est clair que vous vous êtes lié vous-même d'une façon cruelle, c'est-àdire banale, précisément à l'époque de votre vie où vous auriez eu tant besoin d'être libre, étant exceptionnellement doué du côté de l'intelligence, je vous le dis. C'est effrayant de penser que l'Esprit de Dieu se présentera demain à votre porte et que vous serez forcé de lui répondre : Il y a quelqu'un! Repassez au commencement des siècles.

("est à détraquer l'entendement, à suggérer le dégoût de vivre, de penser qu'un homme peut se dire admirateur du Salut par les Juifs et croire, en même temps, qu'il y a des choses plus importantes que d'obéir aux commandements de Dieu...

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