‹ Mon journalChapitre 48 sur 80 · Vendredi Saint, à Henry de Groux · texte numérisé non relu

Vendredi Saint, à Henry de Groux

Mon cher Henry, je prends occasion de la Mort de Notre Seigneur pour vous écrire. J"ai reçu de vous, le 23, douze lignes d'une écriture plutôt atroce et signées illisiblement, qui paraissent avoir été écrites au café, dans un mouvement soudain, sous l'empire de je ne sais quoi. Soudainement donc, brièvement et fébrilement, vous me déclarez que vous m'aimez de toutes vos forces et que vous m'êtes fidèle. Mon trèscher, il y a dans le Mendiant, livre plein de vous, je ne sais à quelle page, ceci : « Il y en a qui croient m'aimer et qui me haïssent. » Dieu me préserve de penser que vous êtes de ceux-là. Mais, je me le demande, si vous étiez mon ennemi, comment pourriezvous être plus séparé de moi ? Vous savez très-bien ce que je veux dire, n'est-ce pas? Si vous aviez en commun avec moi quelques idées ou sentiments essentiels, ah ! mon pauvre ami, qu'il vous eût été facile de m'écrire plus de douze lignes, me sachant si malheureux!... Je pense à vous avec une tristesse infinie.

Dans 1 après-midi, je vais lire l'office de Ténèbres et faire le chemin de croix dans notre église malheureusement trop peu déserte. J'espère qu'il me sera tenu compte de cet effort de prière ayant eu à lutter contre l'impatience et Thorreur que me donnaient de misérables protestants venus pour voir et s'amuser. Car le Vendredi Saint, ici, est un jour de vacance et de soûlerie.

Avril

2. — Dimanche <!•' Pâques. Allant à l'église, entendu le carillon Infâme du temple. Hien ne peut être imaginé de plus odieux, de plus intolérable que cette chaudronnerie d'enfer qui suffit aux protestants. Il y a là, m'a dit notre curé, une pauvre vieille cloche catholique âgée de quatre cents ans qui pleure d'entendre les autres.

Nous avons découvert qu'une masse de petits gâteaux danois faits ici, cette semaine sainte, en vue de Pâques, a disparu complètement. Ils ont été mandés, sans doute, par une jeune fille assez agréable avoir qui a passé chez nous trois jours. La gourmandise soutenue par une faculté remarquable de s'empiffrer est une chose très-scandinave. Mais plus Scandinave et plus protestant encore paraît être le désir des vierges de se faire tripoter par les messieurs. J'ai cru démêler ça chez cette jeune personne, parfaitement élevée d'ailleurs.

Dans Y Aurore venue ce matin (de vendredi, 31 mars), lu article d'Urbain Gohier qui « entreprend de refaire un peuple ». La lecture de ce républicain merdeux produit en moi quelque chose d'apocalyptique. Faut-il que la France soit châtiée,

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quasi maudite pour que de tels couillons surgissent !

3. — Encore ce carillon horrible du temple protestant. Arrivé près de notre église, je jouis délicieusement des notes pures de nos cloches bénies. Et le gouffre, le chaos déjà incomblable s'élargit.

Cognoverunt eum in fractione pa?iis, dit le sublime évangile du Lundi de Pâques. Juste ce qui n'arrive pas en Danemark. La forme même des pains ne permet pas qu'on les rompe. On débite le pain en tranches minces au moyen d'une petite guillotine.

Nul ne paraît avoir voulu me faire la surprise d'un secours pascal.

5. — A propos de je ne sais quoi, ayant dit au curé Storp que je ne suis pas « dans la voie commune », je crois lire en cet homme la pensée bien allemande que je n'ai pas le droit de n'être pas comme les autres.

[Plus tard, j'ai su que cette parole ne m'avait pas été pardonnéeet je pense, aujourd'hui, qu'elle ne le sera jamais.]

6. — Notes sur la tolérance luthérienne et sur la célèbre douceur danoise :

MON JOURNAI 10.J

Quand an indigent a été secouru par ce qui équivaut en ce pays à l'Assistance publique, il n'a pas le droil «le ><i marier ayant cinq ans, à moins qiCil ne rembourse V argent reçu.

Le concubinage se nomme ici mariage polonais et les concubins se nomment polakker.

Le Danemark étant surtout le pays delà vertu, lorsque les concubins n'obtiennent pas d'enfants, tout va bien et ou leur permet de se marier, si ça les amuse. Dans le cas contraire, le mariage leur e>i interdit (!!!)

Un séducteur n'a pas le droit (!) d'épouser une fille séduite, si un enfant intervient (!!?)

Un failli n'a pas le droit de prendre une bonne à son service avant d'avoir payé tous ses créanciers.

Je croyais connaître le démon impur et sa haine de la pauvreté!

7. — A Bigand-Kaire, capitaine au long cours, dédicataire de la Femme pauvre, à Gancale :

Mon cher Bigand, peut-être vous rappelez-vous le nom de ce Léon Bloy qui vous dédia l'un de ses livres, le meilleur, dit-on. Cet écrivain malheureux vous a écrit, depuis, sans obtenir de réponse, il y a bien longtemps déjà. Pourquoi n'en a-t-il pas obtenu? C'est Dieu qui le sait. Ensuite il a publié un livre important,

le Mendiant ingrat, où vous êtes mentionné, naturellement. Privé de votre adresse, Léon Bloy n'avait aucun moyen de vous envoyer le volume. Aujourd'hui, en Danemark, déçu de la façon la plus atroce, la plus mortelle, par un prétendu sauveur, dénué de tout secours humain et sur le point, croirait-on, de périr décidément et ignominieusement avec sa femme et ses, deux enfants, il pense que ce serait tout de même trop cochon de crever comme ça, sans que vous sachiez au moins, vous, son bienfaiteur, en quel lieu du monde il crève.

[Sans réponse, éternellement.] Ce Bigand-Kaire, à qui j'ai fait une des plus belles dédicaces qui soient en littérature, est un personnage extraordinaire. Ayant résolu, en mars 95, de me procurer un secours sérieux, ce marin ne fut pas longtemps sans découvrir qu'un certain projet de tombola, qu'il avait conçu et qui a réussi, rencontrait beaucoup d'obstacles. A partir de ce moment, je vis paraître le bienfaiteur dolent et onéreux, forcé de me pardonner, chaque jour, d'être pour lui l'occasion d'un tas de tourments. Je ne lui avais jamais rien demandé.

Le brave homme avait l'air d'être traîné, comme un esclave ou un galérien, à l'accomplissement de son propre bienfait : — Ah ! si j'avais su ! disait-il souvent. J'insiste sur ce point qu'il s'était

offerl de lui-même, spontanément, avant que je le connusse.

On peu! se représenter !<• délice de ma >ituation. Mais, après un premier mouvement de révolte, il m1 ad vint d'être immobilisé par une profonde méditation sur le cas presque inouï de homme envoyé pour m cuir très-utilement,

un certain jour, et qui obéissait avec n ■ un matelot hargneux commandé pour le service des pompes, en péril de mer. La corvée finie, le marsouin a disparu à jamais dans les antres de an.

Visite de la femme Kanaris-Klein, une des grandes dames du trou. Ses deux filles, de sept à dix ans, l'accompagnent. Ma Véronique, en compagnie de ces enfants déplorables que leur mère habille une demi-douzaine de fois par jour, ressemble à une petite princesse pauvre qui n'aurait que deux oies à garder.

8. — Fête anniversaire de l'imbécile Christian. le vieux roi reproducteur. On se pavoise, des fanfares parcourent les rues. Pour échapper à ce boucan, lu le Scarabée d'or de Poë et de Baudelaire. avec une indicible volupté.

9. — Quasimodo. Très-bel article de Joergensen sur le Mendiant ingrat, dans le Katholikt

feuille hebdomadaire dont il est l'unique rédacteur et qui est une sorte de gazette officielle dans le petit monde catholique en Danemark. Rien de pareil en France où ce qu'on nomme « la bonne presse » est cuisiné dans des casseroles sans art par d'innombrables tapirs. Réponse :

Cher ami, votre article si généreux et si fort a été pour nous une consolation que nous avons reçue comme le reste, quasimodo geniti infantes. Nous avions été si tristes pendant tant de jours! Et quand nous sommes très-tristes, nous pensons à nos chers petits qui sont sous la terre et dans les cieux. Il a donc fallu, par la bonté infinie, qu'un peu de consolation nous arrivât précisément en ce jour, Bominica in albis, où l'Eglise paraît avoir donné aux petits enfants un pouvoir trèsparticulier d'intercession...

... Votre distinction entre les catholiques convertis et les autres est d'un penseur. Ah! si vous saviez ce que c'est que le catholicisme de Huysmans, par exemple, et ce qu'il m'a fallu de temps, de paroles, de prières, de larmes et de souffrances pour engendrer cet avorton des Théologales que tous les médiocres admirent!...

11. — 0 le beau commencement de ce jour où l'Eglise fait la fête de saint Léon! le seul, je crois, de tous les saints papes à qui elle donne le même évangile qu'à saint Pierre, comme pour affirmer aux dissidents le dogme essentiel de la Succession

Mon Jni RNAL I'

apostolique. Trois autels ont été disposés dans noire petite église pour les messes d'une dizaine de prêtres. Toutes les missions du Jutland représentées. Il par aï I s'agir d'une conférence ecclésiastique où des pipes incalculables seront fumées. Au Tond, Jeanne pense que, pour célébrer convenablement ma fête, il ne fallait pas moins de dix prêtres à Kolding.

13. — Horrible, épouvantable, homicide odeur de nos latrines pareilles à toutes les latrines danoises qui sont une espèce de honte barbare et d'inexprimable ignominie particulière à ce royaume. J'aurai trop l'occasion d'y revenir.

14. — Lu dans V Aurore un discours de Clemenceau où il nomme Dreyfus hérétique (forme de louange, bien entendu;. Le savant Clemenceau croit que les Juifs sont des hérétiques. Ce fait imperceptible n'éclaire-t-il pas toute l'histoire contemporaine?

17. — Il y a en Danemark, région sentimentale, une grande miséricorde pour les petits oiseaux. Devant chaque maison on est sûr de trouver au moins une perche, un mât, le long duquel sont fixées des boîtes garnies de trous pour servir de

refuges aux volatiles vagabonds, merles ou alouettes. Môme sur les arbres j'aperçois ces boites ressemblant à des ex-voto et me rappelant av«c dérision les petites niches de saints qu'on voit encore en France, dans quelques campagnes de l'Ouest et du Midi. C'est à pleurer.

18. — Le curé Storp avait promis de payer mon terme qui tombe aujourd'hui. Il s'exécute, mais en profitant de l'ascendant de son bienfait pour démasquer le terrible bourgeois allemand qui est eu lui et me reprocher avant tout de n'avoir pas de ressources fixes. — Vous comptez exclusivement sur les autres pour vivre ! bafouille-t-il en an français impossible. Je lui montre alors la liste de mes œuvres, laquelle suppose, j'imagine, une somme considérable d'efforts personnels. Peine perdue, on se fout de mes œuvres, puisqu'elles ne représentent pas d'argent. Enfin ce pasteur, oubliant ou n'oubliant pas qu'il vient de me rendre un service et qu'un autre moment serait mieux choisi, dévoile tout à coup ses blessures. Ayant lu ou cru lire le Mendiant ingrat que j'ai été assez imprudent pour donner à un pareil idiot, la manière dont j'y parle de quelques prêtres infâmes de Paris tels que les Pères Augustin s de l'Assomption, l'a exaspéré. D'une part, le mot propre, qu'il

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saisi I à peine une Pois sur dix, lui fail horreur; d'autre part, il ne peu! admettre la clairvoj d'un Béculier sans soutane en matière ecclésiastique ou religieuse. Il affirme que je me trompe et que j'ai tort d'écrire comme je le fais. A cette occasion, j<i remarque L'inutilité absolue de tout ce qui a pu être dit fntre nous depuis deux mois. Les imbéciles sont fuyants et imperméables comme des glaires. Ouoique très-irrité, je me borne à répondre que je suis un homme craignant Dieu, que je viens de Paris, que je sais les choses dont je parle et qu'il les ignore. Là-dessus fureur extrême. Voilà un curé Storp qui se met tout à coup à gueuler. Et, soudain, la Prusse de 70 m'apparait. C'est Vénnemil Je quitte cet énergumène médiocre, le cœur inondé d'amertume. Et nous n'avons ici que ce seul prêtre!

Bonne réponse à faire, si nous avions la ressource d'une autre soutane : — Vous avez de l'argent et je n'en ai pas. Donc nous ne pouvons nous entretenir ni de politique, ni de philosophie, ni d'art, ni d'histoire, ni de religion, ni de quoi que ce soit.

Combien de fois ai-je remarqué que la citation des Textes les plus forts ne produit absolument aucun effet sur ces animaux. J'ai connu un personnage de grande autorité dans le monde reli-

gieux qui trouvait cela futile, et certains prêtres de l'espèce de Storp paraissent regarder les Préceptes mêmes de l'Evangile comme de bonnes blagues un peu vieillottes. On croit les entendre dire : — Oui, oui, je la connais, ça ne prend pas. En géne'ral ces prêtres effrayants sont habitués, dès le séminaire, à voir dans l'Ecriture une matière à examen qui n'a rien de commun avec ce qu'ils nomment la vie pratique.

Pour tout dire je me suis cogné, une fois de plus, à l'orgueil sacerdotal, le sentiment le plus judaïque et le plus invincible qui soit.

Aujourd'hui encore, trentième jour du printemps, notre petite Madeleine, qui vient d'avoir deux ans, se plaint du froid. Il y a de la neige, en effet, et tous les rugissements ne remplaceraient pas un sac de charbon.

20. — Sur le chemin de l'église une petite fille me donne une lettre de Storp. Il m'apprend qu'il a la grippe et qu'il est forcé de garder le lit. Il me semble qu'un prêtre mangé du zèle de la Maison de Dieu aurait trouvé la force de célébrer la messe, ne fût-ce que pour n'en pas priver un seul chrétien. Sa lettre, d'une écriture ferme et nette, ne donne pas l'idée d'un moribond. Je suis donc privé de la messe, mais en même temps

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délivré «le la leçon de français de ce jour, ce <|ui r->l un»- sorte <l<i consolation.

Je commence à me pénétrer de cette idée que tes missions catholiques dans les pays Bcandinaves

<>ù le martyre est pou décerné sont, pour des prêtres suffisamment riches, une très-douillette situation. L'évêque est loin, le ministère à peu près nul et, quand on a la gueule fine, il y a bien -1rs douceurs.

21. — Lorsque les hommes se réunissent, ils ne font ordinairement rien de noble. Un chrétien ne peut être sauvé que par UN de ses frères qui le prend dans ses bras et le porte seul à travers l'eau et le feu — comme j'ai fait pour quelquesuns. J'ai cherché ce frère dans les royaumes et les républiques.

22. — Visite bien imprévue de Storp venu comme un chien mouillé sous un prétexte quelconque. Je me suis fort apaisé depuis quatre jours. Je profite cependant de l'occasion pour lui dire à peu près tout. Mais il m'écoute avec des yeux tellement dénués d'intelligence!... 11 ne revient pas de mon Mendiant, il n'en reviendra jamais. « Le membrum virile » de la page 276 lui est particulièrement insupportable. C'est une chose

qui ne peut pas se dire devant les jeunes filles. Deux ou trois autres critiques de même force et c'est tout. Jeanne étant venue prendre part à cette absurde conversation, je crois remarquer en notre curé ce mépris armé contre la femme qui est un signe si profondément caractéristique de l'homme médiocre.

A propos de mépris, j'ai eu l'occasion de lui exprimer le mien pour les luthériens danois, disant qu'à mon avis le meilleur missionnaire serait un tout-puissant, un dominateur formidable qui exigerait le rétablissement du catholicisme sous peine d'extermination. Il a objecté que je ne connaissais pas ces hérétiques et que certainement beaucoup donneraient leur vie pour Luther.

— Eh bien! lui ai-je répondu, cela ferait du fumier et les enfants, du moins, seraient catholiques! Ce ton horrifie le curé Storp.

23. — La ville se pavoise derechef. Il paraît que c'est aujourd'hui l'anniversaire d'une victoire des Danois sur les Allemands en 48. C'est comme si nous faisions en France l'anniversaire d'Iéna après Sedan. Passant près du cimetière, je remarque des drapeaux sur quelques tombes.

Pauvres morts, eux aussi se réjouissent de la gloire du Danemark! Voila ce qui nous enfonce.

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nous autres catholiques romains qui ;ivons encore du respecl <it de la pitié pour les défunts. Le 14 juillet, «laie rudemenl glorieuse, pourtant, nous no penserions pas à planter des drapeaux ou

is oriflammes sur les tombes de nos cimetières.

la viendra sans doute.

Malgré le ridicule de cette fùte, le drapeau finnois, le Danebrog, est une chose belle et vénérable, d'origine catholique, ainsi que tout ce qui est resté beau chez les protestants. Cette croix blanche <ur un champ de feu et de sang est un peu plus belle que nos trois couleurs.

À propos de Storp et de cent mille autres. Objection inexprimée et sans réplique : Ma santé ne me permet pas de devenir un saint. Tel est le fond de ces serviteurs de Dieu.

24. — Après une sottise nouvelle de notre curé, indignation et peine très-grandes. Puis le calme. Je me souviens de la Providence et je songea la Mort qui arrive sur nous tous au grand galop. Nous serons tous morts et en putréfaction demain matin.

25. — J'apprends que les Danois, dans les rues de leurs villes, se comportent exactement comme les voitures dans les rues de Paris. Un piéton éduqué

doit toujours prendre la droite. Le diable alors ne le dérangerait pas. Une vieille femme malade qui viendrait à sa rencontre, ayant pris la gauche par nécessité ou par mégarde, aurait le devoir de lui céder le passage et de descendre dans la crotte.

28. — Ce jour est bizarre. On l'appelle ici le Grand Jour de Prière, « Store Bededag », parce que d'ingénieux pontifes luthériens imaginèrent, je ne sais quand, de mettre sur un jour unique toutes les fêtes réparties dans Tannée ecclésiastique et d'empiler en un seul tas toutes les prières éparses. Est-il besoin de le dire? ce jour de prière est surtout un jour de soûlographie.

Fin d'une lettre à un Polonais qui veut écrire sur moi et qui m'a prié de le documenter :

... La demande des notes biographiques est étrange de la part d'un «admirateur». Ma vie de misère estracontée dans le Désespéré, dans la deuxième partie de la Femme pauvre et dans le Mendiant ingrat. Il y a des gens qui savent cela en Islande, peut-être même au Groenland. Cette documentation doit vous suffire... Je ne refuse pas de répondre à une nouvelle lettre, mais ne recommencez pas la farce atroce de ce matin. Je suis ici, en exil, abandonné, presque sans ressources. Votre lettre arrivant recommandée et paraissant contenir de l'argent — ô Dieu éternel ! — fait bondir de joie une famille. Concevez-vous l'horreur d'un tel désappoin-

tementVSi vous êtes incapable de la concevoir, gardez-vous bien d'entreprendre voire « étude ». Vous ne comprendrez jamais.

29. — Inquiétude cruelle au sujet de Madeleine. C'est en revenant d'Askov, où l'avait menée sa mère par un temps pluvieux et froid, que cette entant est tombée malade. L'endroit, d'ailleurs, est abominable. Oui sait l'influence subie par cette innocente en ce lieu d'orgueil et de mort, si manifestement dévolu aux Puissances invisibles et mauvaises?

Oh ! l'horreur insurmontable, indicible de nos latrines luthériennes et Scandinaves qu'on ne vide pas et qui débordent comme un poème de Grundtvig !

Question sans réponse. Pourquoi est-il impossible, en Danemark, d'avoir de l'huile à manger? Jeanne s'était procuré une laitue dont elle voulait me régaler. Cette salade assaisonnée avait le goût de l'huile à cheveux. On dit que c'est la meilleure huile de table. Il y a quelques années à peine, ce produit étonnant ne se trouvait que chez les pharmaciens (!) qui le débitaient comme un poison sûr, dans des fioles mystérieuses. Aujourd'hui, les épiciers en vendent. Occasion de mélancolie. Tous les mystères foutent le camp.

Mai

Ier. — Immense besoin de fuir un pays qui ne veut pas de Marie et qui n'a pas de fleurs en mai.

Un ami de Belgique a eu l'idée de me faire une mensualité de 50 francs jusqu'à l'achèvement du prochain livre. Mais, comme il est riche, il lui faut pour ça une dizaine de coopérateurs, et il n'en trouve que quatre. J'apprendrai un jour que cela se passe entre millionnaires. Ils se fendent chacun de cent sous pour sauver de la tribulation un écrivain qu'ils disent grand. J'imagine que mon livre sera fini, et même quelques autres, avant que ces bonnes volontés aient pu se grouper suffisamment etformer le mastic. Oies nobles et braves cœurs belges ! Ça me rappelle les 40 francs de la Chevalière de la mort (Voir l'introduction de ce livre). Je songe aux mensualités de 80 ou 100 francs qu'il m'est arrivé de faire sans que rien d'humain m'y forçât, du fond de ma misère, du fond de mes agonies!

Entendu par occasion, dans la première école de la ville, une lecture d'histoire de gnomes faite

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à des petites filles de quatre à cinq ans. Aussitôt que les petits enfants ont cessé de téter leurs mères, Luther leur propose l'exemple des démons, naturellement. C'est du protestantisme ultra fin. Je pense à ma petite Madeleine qui me parle tou^ les jours du " pelil Jésus >>.

2. — Encore une question sans réponse. Pourquoi, dans ce pays où on trouve, en somme, quelques industries et quelques bons ouvriers, est-il impossible de découvrir un boucher, je ne dis pas sachant son métier, mais l'ayant appris ou essayé de l'apprendre ? Les étrangers doivent s'étonner de ces terribles quartiers de bêtes mortes que les garçons de boucherie apportent sur leurs épaules en de vastes pelles à mortier et que les clients sont forcés de découper eux-mêmes.

Silence de quiconque pourrait m'écrire. Je dis à Jeanne la joie que j'aurais à lire une lettre longue, fervente, pleine d'àme, pleine de pensée, comme j'ai souvent essayé d'en écrire! Je suis le Mendiant ingrat, c'est bien vrai, mais qui donc m'a donné autant qu'il avait reçu de moi?

3. — Engueulade prodigieusement comique à l'adresse de mon propriétaire qui ne sait pas un mot de français. Avec une véhémence dont cet

homme est inutilement accablé, je parle de la bouche en pot de chambre de notre voisin, le commissionnaire en margarine, et de l'emmagasinage de son infâme produit derrière la cloison de nos lieux, proximité d'une perturbante et inexprimable dégoûtation.

4. — Pourquoi neparlerais-je pas de ces pauvres marronniers plantés le long de la rue où est située notre église et qui font chaque jour de si navrants efforts pour développer leurs premières feuilles? Pourront-ils seulement donner de l'ombre dans un mois, ces pauvres arbres en exil parmi cette nation gelée qui n'a pas une rose à offrir à Marie le jour de l'Invention de la Croix?

Le facteur vêtu de rouge comme un bourreau, — ils sont ainsi costumés en Danemark — me réclame par erreur une signature. Il s'agissait d'un misérable imprimé, poème ridicule inexplicablement envoyé par un certain abbé Fouéré- Macé, de Dinan, se disant « Ermite de Lehon », qui joint sa carte à ce chef-d'œuvre. J'écris :

Monsieur l'Ermite ou monsieur le Recteur, comme il vous plaira, il est manifeste que vous aimez à rire, et je suis forcé d'avouer que je ne hais pas la plaisanterie. Mais il y a des moments. Omnia tempus habent. Bref, je suis ici, à cette adresse danoise que vous connaissez,

je ne sais comment, dans la plus complète misère, ne pouvant compter pour vivre et faire vivre les miens

que sur des miracles sans cesse renouvelés et obtenus a force de prières. Or, le fadeur se présente réclamanl ma signature que je me prépare à donner avec allégresse, croyant à une lettre chargée! Le terrible fumiste se trompait, la lettre chargée était pour un autre, et je recevais le poème inspiré par Ovide où l'Ermite de Lehon me parle de mes «salons dorés». L'ironie m'a paru féroce, venant surtout d'un prêtre. Je vous en supplie, monsieur le Recteur, épargnezmoi désormais ce genre de facétie, et si vous ne pouvez ou ne voulez rien pour votre frère, laissez-le, du moins, souffrir en paix.

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