Reçu un beau portrait de Joergensen. Réponse
Cher ami, c'est vrai que vous n'êtes pas beau comme un ténor ou un perruquier, mais, ainsi que j'aimais à le supposer, vous avez une excellente figure de martyr. Peut-être même, si j'en crois l'énergie de quelques-uns de vos traits, seriez-vous peu éloigné de ce terrible saint dont je ne peux, en ce moment, retrouver le nom, qui, saisissant un lambeau de sa chair qu'on lui arrachait, le jeta au juge avec ce cri : ((Es Canis, mange, chien ». L'Église qui est parfaitement douce et infaillible, a placé ce violent sublime sur ses autels, à coté de saint Laurent qui paraît avoir mis en pratique la sacrée Sentence : Hilarem datorem diligit Deus.
Le martyre. Ah ! voilà vingt ans que j'y pense, comme le pauvre vidangeur pense à son salaire, et si des paroles qui me furent dites autrefois s'accomplissent, je peux compter sur une mort joyeuse, peut-être, mais sans douceur. Serez-vous alors mon compagnon?
7. — Suite du silence de tout le monde. Je passe maintenant des quinze jours sans recevoir une lettre de France. De Groux lui-même, l'ami du Mendiant, m'a complètement abandonné. Si je venais à mourir de chagrin ou de misère, on ne le saurait même pas.
9. — Nouvelle douloureuse. J'apprends la mort de mon cher Soirat, l'éditeur du Désespéré. Avec déchirement je me rappelle notre dernière entrevue, ia veille du départ, et la manière presque emportée dont je l'ai serré dans mes bras, au dernier instant. Pauvre homme, si simple, si affectueux I C'était un ami sûr. Combien m'en restet-il maintenant?... Je lui avais souvent dit mon désir de lui être utile, un jour. Je croyais que ce serait en ce monde, et il y comptait. Ce sera donc en l'autre, et nous commençons dès aujourd'hui. Quelque chose de très-suave nous fait comprendre qu'il s'agit d'une âme qui plaisait à Dieu.
Nous avons enfin une ennemie à Kolding.
Aujourd'hui, une laveuse déjà employée une foia esl venue pleine du désir de l'aire une querelle. Elle était enragée d'un reproche, d'ailleurs trèsdoux, que Jeanne lui avait fait, hier soir, au sujet dune pièce de linge mal lavée. Nous avons senti une sorte de fureur démoniaque ne demandant qu'une occasion d'éclater. Je note ce fait imperceptible, parce qu'il montre bien, au plus bas étage de cette société, le fétide orgueil qu'on y cultive, dès l'enfance, comme la plus précieuse fleur. Un protestant n'a jamais tort.
10. — ... L'argentdes pauvres, des plus pauvres, arrivant toujours à la minute où on ne peut plus s'en passer et l'argent des riches n'arrivant jamais. Nous ne vivons pas autrement depuis des années.
11. — Ce matin, à la sortie de la grand'messe, j'ai eu l'impression que voici. Il m'a semblé que le petit troupeau catholique, dont je suis, est fort méprisé ici. De fait, il n'est recruté que parmi les indigents. Il y avait à quelques pas de notre église une belle voiture, un landau fort élégant, attelé de deux chevaux reluisants où deux dames, en toilettes furieuses, attendaient. Peut-être me suisje trompé, mais il m'a bien semblé, encore
une fois, que nous étions regardés du haut de la lune. Après tout, n'était-ce pas le devoir de ces belles dames accoutumées à sucer Luther, de nous concilier du fond des astres? Telle a été ma première rencontre de la richesse en Danemark.
12. — Il pleut chez nous. Le voisin, l'homme à la margarine, prend dès bains à l'étage supérieur. L'idée de ces bains, de cette nudité qui trempe au-dessus de nos têtes et de ces gouttes qui tombent, tout cela me casse, me détruit, me jette dans le gouffre. Ce triton a pour sœur une hérétique vénérable qui a dit à Jeanne : — Ah ! oui, vous êtes catholiques, vous autres! Chacun sa foi! Vous avez un crucifix, moi j'ai le portrait de Luther au-dessus démon lit, c'est plus sur.
14. — Lu dans Y Aurore un article surprenant d'Urbain Gohier (Z?2«is nationaux, vendredi 12 mai, n° 571). Je dis surprenant, parce que tout préparé que je sois à la sottise et au goujatismede ce domestique des Loges, il y avait pourtant, aujourd'hui, une transcendance imprévue dans son crétinisme voltairien. Quel rêve, quel sale rêve, ô Seigneur! de lire, en 1899, des gargouillades libérâtres et antireligieuses qui eussent paru décrépites en 1850! Cet Urbain, pour qui l'auteur du
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Juif Errant <i^l évidemment un grand homme, croit a une Congrégation instituée depuis les siècles à seule lin de soutirer l'argent des peuples et de sodomiser la jeunesse. C'est ainsi qu'il conçoil l'Eglise. En conséquence, il conclut au massacre et au pillage de toutes les communautés religieuses. Je crois qu'il est possible d'être aussi bête, niais comment pourrait-on elre plus bête? Clemenceau, qui est une crapule douée, doit souffrir, parfois, du voisinage de ce pauvre.
17. — Aurore du 15, premier feuilleton de Fécondité, œuvre nouvelle de Zola et résolution déconsigner, chaque jour, mes sensations. Rien de tel pour faire passer le temps de la vie que de conspuer un pareil auteur. [Ces notes réparties sur plus de cinq mois, durée totale de la monstrueuse publication, ont été assez abondantes pour former un volume intitulé Je m accuse !..., édité en 1900 par la Maison d'Art.]
A un Belge :
... Vous demandez pourquoi j'ai souligné dans le Texte des Machabées (lib. II, cap. VI, v. 19) les mots : Voluntarie prxibat ad suppliciant. Quel enfantillage ! J'ai souligné ces mots pour toutes les raisons que vous avez supposées et pour toutes celles que vous pourriez supposer encore — mais surtout parce que je suis un
de ces fous clairsemés pour qui le Saint Livre est un miiîoir, le miroir aux énigmes de saint Paul, miroir immense, infini où se précipitent leurs âmes, aussitôt qu'une Parole les éveille, pour y vérifier leur identité...
Vous avez été mal renseigné. Le Salut par les Juifs — le plus important de mes livres — n'est pas recherché des bibliophiles. Il en est, au contraire, ignoré ou méprisé profondément, ainsi qu'il convient, et rien n'est plus facile que de se le procurer, quand on sait le moyen et qu'on peut sacrifier 2 ou 3 francs.
Voici la très-sotte et très-déplorable histoire. Le Salut par les Juifs, édité en 92 par un humble marchand de papier devenu éditeur pour ce seul ouvrage dont il espérait quelque succès, n'en eut aucun. Deux cents exemplaires à peine se vendirent ou furent distribués. Un peu plus tard le commerce de vendeur-commissionnaire pratiqué par mon éditeur ne marchant plus, il se vit forcé d'y renoncer et ne garda que le bouillon de mon livre, huit cents exemplaires environ, comptant qu'un jour il trouverait une occasion de s'en défaire avantageusement. Calcul pas trop bête, mais combien onéreux pour moi ! Écoutez la suite. Adrien Demay, tel est le nom de cet éditeur, est devenu plombier. Il met du zinc sur des maisons, pose des tuyaux de gaz, des robinets, installe des appareils de cabinets d'aisances. Le bouillon du Salut par les Juifs, le seul livre du xix" siècle où il soit parlé de la Troisième Personne divine, est parmi ces ustensiles depuis environ sept ans ! Adrien Demay habite Gentilly, 63, route de Fontaine-
bleau. A défaut d'un acheteur en bloc, il vend volontiers ses exemplaires au détail. Mais que pensez-vous de cette misère? Un tel livre sorti de mon cœur percé, après des maux inouïs et jeté hors de la circulation, enseveli dans la poussière, au milieu des horribles objets d'un commerce ridicule, sans qu'il soit possible de rêver seulement un millionnaire chrétien qui consentirait à changer cela pour quelques centaines de francs! Et factus est sudor ejus sicut guttœ sanguinis decurr cutis in terram...
18. — J'apprends la mort de Francisque Sarcey. Médiocre nouvelle. Enfin, cela fait toujours une charogne de plus. Il était du Désespéré. Combien m'en reste-t-il encore à enterrer?
Visité l'école de gymnastique pour fillettes de dix à quatorze ans. Exercices variés. C'est utile, peut-être, mais laid. Je ne peux me défendre d'une horreur intime. C'est l'absence de Dieu. Je pense à sainte Agnès, à sainte Rose de Lima, à des milliers d'autres. Comment concevoir ces sublimes vierges sur le trapèze hygiénique et roboratif de Luther?... Oh ! cette femme qui commandait, avec une voix de sous-officier prussien, les exercices !
19. — Pourquoi, aujourd'hui seulement, relisant le xvme chapitre de saint Mathieu, ai-jeremar-
que l'immensité de la somme due par le premier « débiteur» : dix mille talents, c'est-à-dire 55 millions si on suppose des talents d'argent? Eu supposant des talents d'or, cela ferait* à peu près 900 millions î ! ! C'est l'unique fois qu'un chiffre aussi énorme est mentionné dans l'Evangile. Les cent deniers de l'autre « débiteur » faisaient un peu moins de 80 francs. Il n'en a fallu que le tiers pour payer le Sang de Jésus-Christ.
Une vieille marchande de poisson qui nous vend quelquefois du hareng fumé s'est présentée, ce matin, les mains vides quoique très-sales et réclamant une gratification pour Pentecôte. Elle tombait mal. Nous avons objecté à cette protestante le Saint-Esprit qui ne permet pas de donner à ceux qui le méprisent.
20. — Reçu un numéro de septembre 98 de Y Humanité nouvelle, revue évidemment littéraire, où un monsieur proclame ceci :
Dieu seul est épargné par Léon Bloy (!) ; son âme, pour un court instant dégorgée de pus, s'aromatise de louanges vers Celui qui créa le morpion, l'hyène, la vipère, la mouche charbonneuse, le crapaud, le vautour, la punaise et Tacarus de la gale et qui sut, un jour, les réunir en un seul être pour l'édification des catholiques et la gloire des lettres françaises.
MON JOURH M - 1
J'ai copié la phrase parer qu'elle me pénètre de consolation cl me semble plus honorable que cinquante brochures apologétiques. Le Mendiant ingrat fut l'occasion de ce suffrage.
Envoyé à un pauvre habitant Paris une autorisation de mendier pour moi ainsi libellée : • Vivant à cinq cents lieues de Paris, privé de tout moyen d'existence et menacé de périr, j'autorise mon ami dévoué L. D. à mendier pour moi». Suivait une liste de victimes, une dizaine de noms d'individus rêvés exorables.
21. — Dimanche de Pentecôte. Chacun, ici, me dit-on, est exclusivement et continuellement occupé à rechercher ce qui, dans la conduite ou les paroles d'autrui, peut être offensant ou non offensant. C'est à donner le vertige de se pencher sur le gouffre de ces âmes vides.
Grand jour, celui de Pentecôte, dans le monde luthérien. N'est-ce pas à mourir d'indignation, de les voir s'associer à nos fêtes chrétiennes, ces vils hérétiques, ces parricides renégats qui n'ont su que couvrir d'ordures et assassiner, autant qu'ils ont pu, la sainte Mère Eglise, depuis près de quatre cents ans!