‹ Mon journalChapitre 51 sur 80 · Sujet de méditation offert à un sourd · texte numérisé non relu

Sujet de méditation offert à un sourd

... Moi, G. R., je suis frappé de la foudre, enveloppé dans une catastrophe quelconque, ad arbitrium fati, et me voilà mort soudainement, laissant, par force et contre mon gré, tout ce que je possède à des gens riches déjà, et que je méprise. Il me faut donc paraître devant le Juge, ayant raté l'œuvre pour laquelle j'étais

MON ÏOUBKAL

si précisément désigné, c'est-à-dire le sauvetage de Léon Bloy, le seul de mes contemporains que je crusse capable de dire quelque chose à Dien et aux hommes. Je laisse derrière moi ce grand artiste malheureux, plus dénué que jamais, privé de toute assistance humaine dans un pays lointain. Il aurait fallu simplement recommencer ce que j'avais déjà fait, que dis-je? mettre ma joie et mon espérance à le recommencer, et je n'en serais pas devenu plus pauvre. Mais il aurait fallu aussi m'exposer au mécontentement de certaines personnes, encourir des scènes. Je n'en ai pas eu le courage et me voilà jeté dans les chemins éternels sans le viatique de cette œuvre pour laquelle j'avais été si particulièrement, si exceptionnellement marqué.

. . . Voulez-vous, cher ami, lire encore quelques lignes. Si je ne vous disais pas très-nettement ma situation vraie, mon danger extrême, si je ne vous faisais pas remarquer, avec des attitudes plus ou moins suppliantes, que vous pourriez me délivrer si vous le fouliez de toute votre âme, savez-vous à quoi je m'exposerais? Très-certainement à ceci que, dans l'autre vie que nous appellerons, s'il vous plaît, la vie absolue, vous me reprocheriez avec des sanglots surnaturels d'avoir su ce que vous deviez faire, ce que Dieu attendait de vous et de vous l'avoir laissé ignorer.

28. — Si on était capable d'envelopper d'un unique regard, comme font les anges, tous les aspects d'un événement et les concordances ou

coïncidences presque toujours inobservées d'une multitude de faits, si on pouvait, à force d'attention et d'amour, réunir et tisser ensemble tous ces fils épars, on finirait, sans doute, par entrevoir le plan de Dieu. C'est ainsi que les dénions, qui sont des anges, ont le pouvoir, quelquefois, de prophétiser par la bouche de leurs serviteurs... Si je savais, par exemple, ce qui s'est passé dans un village du Thibet, dans l'entrepont d'un navire en perdition sur l'Atlantique, au fond d'une galerie souterraine du Borinage ou dans le palais de tel ou tel prince, à la minute précise où ma décision de venir en Danemark fut irrévocable — alors, peutêtre, je lirais, comme en un livre à tranches de feu, le motif divin de ce voyage de tribulation.

31. — Un petit professeur de la ville qui veut quelques leçons, m'a dit : « Les Français sont des dieux pour les autres hommes. »> Le sachant ivrogne, j'avais envie de lui répondre : « Les dieux ont soif! » [Information qui eût été, d'ailleurs, bien inutile. Ce joyeux Danois n'est pas venu, je crois, une seule fois, sans apporter une ou môme deux bouteilles. Je n'aurais jamais imaginé, fût-ce en rêve, de pareilles leçons de littérature.]

Juin

1". — Je suis inanimé, stupide, al)so!ument privé d'enthousiasme. Excellent état pour écrire.

2. — Nouveau sujet de plainte contre le curé Storp. Il nous avait dit de lui amener Véronique pour que cette enfant fût exercée avec d'autres petites filles pour la procession de la Fête-Dieu, qui se fera dans deux jours. Une heure après on nous la ramène dans un état inquiétant, ayant été laissée en plein soleil longtemps et tête nue, sans nécessité, sans utilité, par un effet de cet instinct de muflerie, de tyrannie et de hasse férocité qui est le fonc', de la nature prussienne.

3. — A celui que j'avais chargé de mendier pour moi à Paris (Voir plus haut, 20 mai) et qui n'a pu récolter aucune aumône :

... Ce matin, à la pauvre église catholique, notre seule ressource en ce pays, comme je gémissais lâchement de cette attitude mendicitaire qui est Tinchangeable état d'un homme qu'on aurait pu croire si désigné pour faire l'aumône à des multitudes, il me fut dit par ma femme :

— Tu as remarqué, bien des fois, et tu as fait remar-

quer le Texte de saint Paul disant que nous voyons tout «dans un miroir», à V envers par conséquent. Il faut aller à l'extrémité de cette parole nécessairement absolue, puisqu'elle est donnée par l'Esprit-Saint. Donc nous voyons exactement /'inverse de ce qui est. Quand nous croyons voir notre main droite, c'est notre main gauche que nous voyons, quand nous croyons recevoir nous donnons et quand nous croyons donner, nous recevons.

Cette pensée m'a consolé et m'a mis dans le cas de vous répondre avec une grande sérénité... Je voudrais, mon ami, vous mettre le cœur tout à fait en paix. Je voudrais surtout vous savoir au point de vue surnaturel qui est Tunique. J'ai eu tort de vous donner l'alarme. Je suis un misérable, un gueux, un parfait mufle, un incomestible pourceau, un républicain, un honnête homme! !! pour avoir exprimé une inquiétude quelconque, ayant la ressource de prier, de communier. — Quand donc as-tu manqué de pain, sotte créature? Quand as-tu demandé du secours sans en recevoir, homme de peu de foi? Telles sont les interrogations qui me poursuivent...

Vous avez connu par moi Henry de Groux, l'un des hommes les plus lamentables et les plus extraordinaires. Il vous sera peut-être donné de le secourir. C'est une pauvre âme désorbitée — comme sa peinture. Il y a eu des choses de premier ordre à son début, le Christ aux Outrages entre autres. Ensuite c'est à pleurer. J'ai tout fait pour mettre en lui un équilibre. Il a fini par se

iter de m'entendre parler de Dieu et j'ai perdu tout ascendant. Un autre serait peut-être plus heureux,

le plus humble, le plus timide.

... Ma femme, qui partage tous les sentiments exprimés ici, vous supplie de mépriser, de détester et, s'il est possible, de détruire le soi-disant portrait de son mari que vous avez vu chez de Groux et qui est une caricature intolérable.

4. — Procession du Saint Sacrement dans le jardin du curé attenant à l'église. Tout est convenable et aussi bien fait que possible, le euro ayant élé aidé par trois religieuses allemandes installées ici pour l'enseignement des petites danoises catholiques. Malheureusement il y a trop de chants en danois. Même le Te Deinn est travesti en cette langue où le somptueux Cantique a l'air d'être vêtu de guenilles. Je ne croyais pas que cela fût permis. Beaucoup de curieux à la porte et aux fenêtres des maisons voisines, gens ignorants, sinon haineux, qui regardent le Saint Sacrement comme le regarderaient des bestiaux.

5. — Le curé m'offre une nouvelle promenade en bateau. Lâche et triste, j'accepte, songeant au délice de la première heure, et j'en suis puni par une journée de fatigue et d'ennui. Voyage à Strib, point terminus de la ligne de Fionie, en face de

Frédéricia, qui est la porte du Jutland. Lieu banal. Aller et retour, dix heures sur mer. Je suis navré. Le curé semble jouir beaucoup et je me demande si c'est aussi sacerdotal que possible, cette joie-là. Si un agonisant, si quelque malheureux catholique, victime d'un accident imprévu, avait besoin de lui, pourtant!... Je crains qu'à force de fréquenter les protestants il n'ait pris quelque chose de leurs pasteurs.

Page 1