‹ Mon journalChapitre 53 sur 80 · A de Groux · texte numérisé non relu

A de Groux

Mon cher Henry, je ne veux pas me venger bassement de vos silences en ne vous répondant pas. J'ai d'ailleurs des choses à vous dire. . .Vous n'avez pas le droit d'ignorer mes sentiments. Vous savez d'une manière certaine que je communie tous les jours, que je mange le Corps du Christ, chaque matin, en vue d'obtenir de Dieu et de tous les habitants du ciel que Dreyfus soit maintenu ou condamné derechef. Vous savez aussi — oh! combien ! — que je suis, à cet égard, dans la tradition universelle de l'Eglise et que, par toute la terre, les chrétiens n'ont prié, pleuré, souffert depuis dixneuf siècles, que pour cet objet.

Urbain Gohier, qu'il ne faudrait pas confondre avec Urbain II, vous est garant de ce fait que les Croisades furent une entreprise criminelle de l'État-Major dont il n'a tenu qu'à un fil que Piquart et le doux Crétin des Pyrénées ne devinssent les déplorables victimes.

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Ces idées, pas banales du tout, pas gâteuses pour un centime, comme on peut voir, appuyées, d'ailleurs, sur une science énorme cl vérifiées par un déclanchetnent philosophique très-supérieur, vous sont devenues précieuses, et votre amitié pour moi est d'autant plus attendrissante qu'il demeure constant que je suis parmi la « colme des hypocrites assassins » qu'on est toujours sur de rencontrer dans ces petites chapelles homicides où on ne verrait que vous, Henry, s'il n'y avait pas cet inconvénient, où on n'entendrait que vos sanglots de contrition et d'amour au pied des autels...

Il m'est impossible naturellement de deviner ce que vous sentirez à la lecture de cette lettre. Je consens, s'il le faut, à être pour vous un assassin, voire un hypocrite à la façon de ces missionnaires dont les Chinois ouvrent le ventre pour les alléger de leurs intestins et qui mettent quelquefois trois jours à mourir. Mais comment pourrais-je consentir à vous mépriser ? 11 y a trop peu de mois que vous adorez le Salaud pour avoir pu déjà devenir abject ou complètement gaga. Quand on a fait le Christ aux Outrages, il faut, sans doute, un peu plus de temps. Mais, en souvenir d'une époque où, fier de tenir votre main dans la mienne, vous ne baissiez pas le front devant un individu reconnu par vous-même immonde; en mémoire de ce temps si peu lointain où les sales millions du tripoteur du cul des bourgeois vous. faisaient horreur ; Léon Bloy, resté pauvre pour l'Amour de Dieu, vous supplie d'avoir pitié de vous-même...

Vous le savez, Henry, quand on n'est pas avec moi, on est contre moi, et c'est un miracle inouï que vous ne soyez pas devenu mon ennemi depuis que vous marchez avec les Bourgeois et que vous vous faites casser la figure pour les Propriétaires. Car, il n'y a pas à dire, vous serrez la main à des gens que je craindrais d'honorer d'un coup de soulier dans le derrière et qui me haïssent. Et vous avez tellement renié les grandes choses pour lesquelles seules j'ai voulu vivre et mourir que, lorsque nous nous reverrons, nous n'aurons pas plus à nous dire que si nous étions deux morts.

20. — La bicyclette me ravit la très-maigre ressource de mes leçons au petit professeur ivrogne. Ami du cycle et de la bouteille, le pauvre garçon s'est infailliblement cassé la ligure en pédalant et voilà les leçons interrompues.

21. — Privés de messe par l'absence de notre curé qui a été se promener à Odense, exténués de misère et de tristesse, nous pensons que ce prêtre aurait pu se faire remplacer, par pitié, par miséricorde ou justice sacerdotale, par tendresse pour de pauvres âmes. Dans ce sentiment d'angoisse et de déréliction, nous faisons un chemin de croix après avoir suivi attentivement la messe d'un autre prêtre invisible et inconnu que nous

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supposons présent et dont c'esl l'heure de célébrer, en un lieu quelconque de La terre.

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