Il n'est pas indifférent de vérifier que
l'Argent est au fond de la plupart des lâchages ou lâchetés dont je fus victime. Si on apprenait demain que je viens d'hériter d'un demi-milliard légué par un maquereau, je serais forcé de louer de vastes bureaux et d'appointer beaucoup d'employés pour dénombrer les amis fidèles, les admirateurs anciens; qui se précipiteraient.
L'amitié d'Henry de Groux devient pour moi comme un local ténébreux où je n'ose pénétrer. Autrefois, c'était comme une galerie des glaces où j'étais reflété, répercuté dans tous les sens... Me lias est mort quam vie ère.
Vous savez combien j'ai aimé Henry de Groux, puisque vous avez lu le Mendiant. Il est donc tout simple qu'il soit désigné pour me faire souffrir plus qu'un autre. L'épouvantable séduction exercée par le Crétin sur cette âme merveilleuse est une de mes plus intimes douleurs. Je porte cela comme une peine excessive par-dessus mes autres peines. J'avais tellement mis cet homme dans mon cœur que son « admiration » pour Zola me souille, m'empuantit.
Impossible qu'il ne me trahisse pas un jour...
Il est assez connu, le secret de ma solitude. C'est la solitude de Polichinelle. On renonce à être mon ami, parce qu'on ne veut pas me suivre, voilà tout. Pour moi, il n'y a rien en dehors de la prière. Tout ce qui n'est pas la recherche passionnée de Dieu est, à mes yeux, méprisable. Quand cela est bien vu et bien senti, on fout le camp. Maintenant, vous voilà docteur.
25. — Grande, interminable procession. La société de Tempérance déambule sous nos fenêtres, bannières déployées, pendant un quart d'heure. Il y a des bannières rouges, bleues, vertes, blanches, etc., tontes portées avec un respect, un recueillement infini, le recueillement de tout un peuple. Il faudrait une imagination foudroyante pour inventer une chose plus grotesque. Inutile de dire que ces gens-là jugent infiniment ridicules les processions du Saint Sacrement. Il y a lieu de croire, d'ailleurs, que cette société de tempérance est une sélection de pochards.
26. — Nuit mauvaise. J'ai l'âme agitée et douloureuse. Un peu après trois heures, je descends au jardin, dans la clarté de l'aube. Je pense aux saints Jean et Paul, dont c'est le jour, en attendant l'heure de la messe. Mullœtribulationesjustorum... J'aime ces Martyrs étrangement privilégiés, en si
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pet il nombre, qui sont nommés tous les m.i t ins au Sacrifice dans le inonde entier. Ils son! exactement Çrente-Neuf. Ces personnages extraordinaires ne pevraient-ils pas être invoqués comme des puissants d'une hiérarchie supérieure?
Quelques lettres utiles ne peuvent être envoyées pute de timbres. Rien ne part parce que rien n'arrive. Que Faire? .le vais me détraquer compièfement. Pourquoi Dieu semble-t-il m'abandonner ? Tout travail me devient impossible et je ne sais plus prier. Faudra-t-il que je meure dans ce pays atroce ?
27. — Enterrement d'une vieille catholique. Notre église était remplie de protestants qui se sont assez bien tenus. Effet d'une disposition générale ou particulière, j'étais tout en larmes, presque incapable de ne pas sangloter devant ces étrangers. J'ai le cœur si percé et de tant de coups, depuis si longtemps !
29. — Lettre d'un homme à qui j'ai beaucoup donné. Unique en six mois et combien insignifiante ! Ah ! il ne faudrait pas recevoir ça dans le désert au moment de mourir de soif!
30. — Tout mon travail, depuis quelques jours, consiste à relire Y Histoire des Variations avec
une douceur extrême. Lampe du Corpus Christi dans les Catacombes.
Juillet
1er. — Ayant exceptionnellement un peu de monnaie, nous décidons un voyage en bateauomnibus à Loeverodde, la station du fiord avant Faenoe. Idée malheureuse. Le bateau est plein de filles et de voyous et nous sommes traités avec un tel mépris qu'il me faut gifler un jeune polisson. Kanaris-Klein, qui se trouvait à l'autre bout du pont, s'empresse de filer à la première escale. Un instant, j'ai cru que nous allions avoir sur les bras une meute de crapules. Délivrés de nos ignobles compagnons à Loeverodde, nous poussons jusqu'à Faenoe, espérant y trouver la paix. Là nous tombons dans un bal énorme d'ouvriers et de filles du port visiblement disposés à l'insolence. Me voilà menacé du désespoir. II faut fuir encore. Une barque nous porte de l'autre côté du petit Belt, en Fionie. Arrivée à Middelfart, la villette aux maisons peintes. On respire enfin, mais impossible de revenir à Kolding, sinon par Frédéricia et au milieu de la nuit, bateau et chemin de
fer. Cette misérable journée m'a été une occasion de prendre contact avec Le goujatisme danois el d'acquérir une idée de [»lus sur la douceur hospitalière des luthériens.
4. — Lettre d'un bourgeois de la ville, marchand de papier, qui se dit le père du petit voyou que j'ai calotte samedi. Ce père exige des excuses ! : '. parle de témoins et sous-entend de vagues menaces. J'écris alors au bourgmestre pour lui demander sa protection en le faisant responsable des avanies ou des outrages que ses administrés pourraient vouloir infliger à un citoyen français. [Cette plainte n'a pas été vaine, on nous a laissés tranquilles. Mais il parait que la claque a fait grand bruit. Tous les Koldingois se sont sentis gitlés en la personne du jeune merdeux. S'ils savaient comme je les gifle encore, après quatre ans, et de tout mon cœur !]
Autre trait d'hospitalité. J'apprends que je suis imposé pour 42 couronnes (58 fr.80), mon revenu (!) étant évalué à 1.500, car on est ici sous le régime idiot et inique de l'impôt sur le revenu. On vous a vu dépenser 500 couronnes, un certain mois, donc vous avez un revenu fixe de 6.000. C'est aussi génial que ça. Le curé m'assure qu'avec une bonne déclaration d'indigence, je m'en tirerai. Exquis.
Ah ! les villégiatures, le temps des villégiatures, où les pauvres sont abandonnés! Voilà ce qui sera dit par le Saint-Esprit, quand l'heure sera venue de dire enfin quelque chose ! — Avez-vous songé parfois, crierait mon effrayant frère Hello, à cette villégiature terrible du Rédempteur qui commença le jour de l'Ascension et qui dure encore ? Ah ! Jésus adorable qui clamâtes, avant de mourir, le « Lamma Sabacthani », que vous avez cruellement abandonné vos pauvres pendant dix-neuf siècles !
Toujours pas de nouvelles de la mensualité de 50 francs promise, il y a deux mois. Sans doute qu'on n'arrive pas à former le bloc d'une douzaine de jeunes gens riches. Peut-être faudrait-il qu'ils fussent une cinquantaine ou même cinq cents, une cohorte, une légion thébaine, que sais-je ? Naturellement ça ne se trouve pas. J'ai écrit pour m'informer. Pas de réponse. On m'assure, d'autre part, que le suprême chic, le dernier bateau chez les Belges riches, c'est de foutre le camp en donnant l'ordre de ne pas faire suivre les lettres. Comme ça on est sûr de ne pas être embêté par Jésus-Christ mourant de faim.