‹ Mon journalChapitre 58 sur 80 · A Joergensen · texte numérisé non relu

A Joergensen

... Vous quittez le Danemark pour longtemps peutêtre, sans m'avoir vu. Si je suis pour vous ce que vous m'avez écrit, comment cela est-il possible ? Comment n'avez-vous pu trouver aucun moyen de me voir durant six mois? Voilà ce que je n'arrive as à comprendre.

l'étais si près de vous et si malheureux, dans votre propre pays! Vous déplorez de n'avoir pu rien faire tour ma délivrance. Mais, mon ami, je n'ai pas besoin des hommes. Trente ou quarante ans, je n'ai reçu d'eux que des traitements cruels e1 d'horribles injustices. J'ai donc pris l'habitude de ne jamais compter même sur les meilleurs, et nous vivons, sans aucune ressource ter restre, exclusivement sur le Qtueriteprimum regnutnDei, de l'Evangile, surtout depuis que nous habitons le Danemark. Ce que vous pouviez faire ou tenter de faire pour moi, vous le saviez. Je vous l'avais écrit et ma femme vous lavait écrit. Cette action charitable de nous venir voir a du être possible, ne fût-ce qu'un jour ou deux, dans le long espace de six mois. En l'accomplissant, vous auriez eu part aux douces paroles : Hospes eram et collegisti me; in carcere eram et venisti ad me. Pourquoi faut-il que vous vous soyez privé de ce mérite et. qui sait? d'une telle consolation ? Car, enfin, Dieu m'avait peut-être conduit en Danemark pour vous donner quelque chose. Vous écrivez que je n'ai rien perdu en ne vous voyant pas. Hélas ! qu'en savez-vous? Adieu donc, mon cher Jean. Que Jésus et sa Mère vous accompagnent. Vous avez fait, sans doute, pour V étranger et le captif, ce que vous saviez faire. Etant un homme de bonne volonté, vous apprendrez certainement un jour — Dieu veuille que ce ne soit pas en souffrant ; — que la droiture, l'humilité, la pureté, la foi, l'espérance, la charité même sont fades, s'il ne s'y mêle un grain d'héroïsme...

23. — Il est convenu que, dès demain, nou commencerons une neuvaine pour une pativr vieille protestante, morte depuis longtemps, qui Jeanne a beaucoup aimée. Occasion, une fois d plus, d'admirer le mystère de la Communion de Saints. Voilà une malheureuse créature enterré dans T hérésie, il y a beaucoup d'années, et qui étai aussi éloignée de moi, en apparence, que le pour rait être une sauvagesse du Canada ou de la Terr de Feu. Eh bien! je vais prier pour elle comme j prierais pour une parente qui m'aurait été très chère, et, certainement, avec la même efficacité Pourquoi cela? Il y a donc des parentés d'âm indépendantes de toute consanguinité. J'y ai pens bien souvent, et c'est par cette fente que j'ai entrevu les grandes orgues de la Vie éternelle...^

Je constate avec chagrin qu'il n'y a plus d'espri en France, mais plus du tout. Cette forteresse d< la rue de Chabrol, ce blocus de V Anti-Juif, ce% parlementaires, etc. Si tous ces saltimbanques no mentent pas de concert, comme je l'imagine, que fait-on des pompes à incendie au moyen desquelles un commissaire de police désarmé noierait tran-^ quillement les imbéciles factieux dans leur citadelle, les forçant à fuir, trempés jusqu'aux os, inondés d'un ridicule infini.

MON i m RNAL

— Réponse généreuse de Joergensen disanl

que ma lettre lui a déchiré le cœur, s'accusanl d'avoir été lâche ,it Qu'annonçant sa visite, aujourd'hui même. Un moment nous déplorons notre misère <iui ne nous permet pas de le recevoir comme nous voudrions. Mais quelle crainte vainc!

.urément un mandat va venir, (l'est toujours ainsi. Je reçois, en effet, 35 couronnes, trois heures avant l'arrivée de notre hôte.

Délice de cette journée! Comment douter d'un homme qui, lâchant tout, spontanément, accourt sur une lettre capable de révolter tant d'autres? Il me paraît admirable. Il comprend tout, il devine tout, il est toujours prêt à s'humilier. Pourquoi faut-il qu'un tel ami me soit montré juste au moment où il va s'éloigner du Danemark et habiter Home, six mois, en qualité de pensionnaire du gouvernement danois ? Heures douces et bienfaisantes ! Je me plonge dans cette âme comme dans une fraîche fontaine au milieu d'un bois. Je lui dis mon attente amoureuse du Saint-Esprit, ma certitude ancienne d'un Avènement prochain, ma satiété infinie des hommes et mon inaptitude surnaturelle aux ombres de ce monde...

Il m'avoue avec douleur la misère inouïe des catholiques danois, incapables de zèle, privés de lumière, à peine décrottés du protestantisme, et la

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hideuse canaillerie de la plupart des convertis ouvriers, devenus catholiques par intérêt...

[Pour la configuration extérieure et physique de Joergensen, voir plus haut, 8 mars, mon étude sur lui et le mouvement catholique en Danemark.]

26. — J'ai la sensation de manger les miettes d'un festin. La visite de Joergensen n'a-t-elle pas été, humainement, l'unique rais de lumière dans notre existence misérable. Ma lettre d'adieu :

Vous êtes mon hôte pour toujours. Votre générosité nous a unis d'un lien très-fort. L'espace est vaincu. En quelque lieu que vous alliez, nous serons ensemble. Prions attentivement l'un pour l'autre. Il arrivera sans doute que vous vous souviendrez de mon âme douloureuse à Saint-Pierre, à Saint-Jean-de-Latran, à Sainte- Marie-Majeure, à Lorette ou dans quelque autre sanctuaire fameux, pendant que je me souviendrai de la vôtre dans l'humble église de Kolding où Dieu veut peut-être que je le supplie avec larmes longtemps encore. J'ose espérer, cependant, qu'il me sera donné bientôt de quitter ce pays hostile à la Piédemption. En attendant, ma captivité est aussi étroite que dure, et il faut qu'on m'aide. Souvenez-vous de mes fillettes priant pour vous, matin et soir, vous en avez été le témoin. Faites, en retour, prier pour moi vos innocents devant les tombeaux des Saints...

P. S. A l'instant même, j'apprends que le père je-

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suite que vous avez vu ici part demain soir et que l'abbé Storp ne reviendra que vendredi. Pas dem<

pendant quatre jours. Pays cruel! Ne | vait-on pas

laisser ce prêtre quatre jours encoro? Si un chrétien meurt, il faudra doue qu'il se passe des sacrements et qu'il soit enfoui comme une charogne?

Ai-je parlé «le l' Angélus luthérien ? C'est l'usage

de sonner les cloches au coucher du soleil et, je crois, à. son lever. Inutile de dire que cela ne correspond à aucune prière. C'est simplement un appel aux âmes poétiques.

27. — On m'écrit de Bruxelles que Deman, dont j'attendais toujours la réponse à ma proposition d'éditer Je m'acpuse, a donné l'ordre de ne lui transmettre aucune correspondance. Aggravation belge de la villégiature démoniaque. Évasion, disparition, évanouissement complet, absolu. Quelle horreur !

Rage des toilettes claires. Il faudra pourtant parler de ça. C'est tellement caractéristique du Danemark !

28. — Les bras en croix, gestes pour écarter les bourgeois et les démons.

Lettre d'Yves Berthou, malheureux mais plein d'affection, impatient de connaître mon sort et

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demandant ce qu'il peut faire pour me servir. C'est une âme singulièrement rafraîchissante et douce que celle de ce simple.

29. — Paroles pour séduire. — Je ne suis et ne veux être ni dreyfusard, ni antidreyfusard, ni antisémite. Je suis anticochon, simplement, et, à ce titre, l'ennemi, le vomisseur de tout le monde, a peu près. Je suis, si on veut, l'homme impossible de la Genèse, « manus cnjus contra omnes et manu» omnium contra eum, dont la main est levée contre tous et contre qui la main de tous est levée ». Avec moi on est sûr de ne prendre parti pour personne , sinon pour moi contre tout le monde et d'écoper immédiatement de tous les côtés à la fois.

30. — J'ai parlé des bouchers danois, j'aurais pu parler des lits danois, c'est-à-dire de l'absence du Lit conjugal. J'ai parlé aussi des latrines danoises et de plusieurs autres choses remarquables. Il serait étonnant que je n'eusse pas un mot à dire du pain de Luther. Les ennemis de l'Eucharistie ne sauront jamais faire du pain.

31. — Hier soir, vers dix heures, Véronique, étant endormie, a récité en latin et en entier le Pater, sans se réveiller. Le cœur battant, la respiration suspendue, nous avons écouté cela...

Mi.N JOURNAI

Septembre

3. — Ce mutin, comme je sortais de l'église, chargé de peine, ayant vu donner Le Corps de Jésus-Christ à des canailles, unhicycliste arrive sur nous a v (M- une telle violence que j'en sjuis épouvanté.

Une seconde plus tard, il renverse un petit enfant, et accélère son mouvement, sans même retourner la tête. Il y aurait plaisir à rabattre d'un coup de fusil.

Arrivé à la maison, je vois une grande partie des capucines dont j'avais rempli notre jardin arrachées, brisées avec méchanceté, je ne sais par qui. J'en ai le cœur crevé. Mes pauvres tleurs m'avaient coûté beaucoup de soins et elles étaient pour moi une consolation. Voilà donc la tristesse complète et affreuse qui me ressaisit. Que Dieu ait pitié de moi !

Jeanne, me voyant dans cette détresse, écrit à un ami dévoué qui pourrait facilement me délivrer:

[Cette lettre, un cri des plus douloureux, n?a produit, naturellement, aucun effet. ]

Allons-nous être forcés de fuir le Danemark précipitamment? Le Lock-oui qui est, si j'ai bien

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compris, une sorte de grève des capitalistes en réponse aux grèves ouvrières, menace le royaume d'une ruine prochaine. On va jusqu'à dire que, dès demain, à la suite de je ne sais quelle décision, il se pourrait que tout commerce fût interrompu et que la vie devînt impossible. Il y aurait par-dessous tout cela une horrible et démoniaque main invisible.

4. — Dormant plus tard que de coutume, après une mauvaise nuit, je suis réveillé vers cinq heures par le mot Léon prononcé avec la plus grande netteté. Je me lève aussitôt et je dis l'office des morts.

6. — On m'informe que de Groux qui no m'écrit plus jamais a une existence des plus misérables. Affaire Dreyfus d'un côté, vadrouille continuelle de l'autre, je ne vois aucun moyen pour ce malheureux, acharné au massacre de sa volonté, d'échapper à l'abrutissement. Son talent de peintre qu'en 92 j'ai pu prendre pour du génie, qu'est-il devenu déjà? Qu'en a-t-il fait? Les dernières choses que j'ai vues étaient exécrables.

A un agité qui part pour la Grande Chartreuse :

... J'espère que vous me donnerez un récit de votre expédition. Ah ! je prévois un découragement peu ordi-

mon IOURNAL

naire. Vous partez, autant que je peux comprendre, .1 ]a recherche «lu décor mentionné dans le I> Kh bien, vous ne le trouverez pas, d'abord parce que Marchenoir visita la Chartreuse au coeur de l'hn

uite parce qu'il <''tai{ peut-être autremenl que vous. Je» vous plains de tomber dans l liorrible cohue des touristes dont le Désert de la Grande-Chartreuse est souillé, empuanti à ce moment de Tannée. Que deviendrez-vous ? Moi qui suis probablement plus armé, je ne pourrais pas supporter cela deux hi 1

Quel malheur que vous ne m'ayez pas consulté ! Avec la plus grande énergie, jevous aurais dit : N'allez pas, en cette saison, à la Grande-Chartreuse qui, d'ailleurs, je crois, n'existe plus depuis le Désespéré. A cette époque, ancienne déjà, elle agonisait. Allez plutôt à La Salette. Arrivant là dans les premiers jours de septembre, vous serez à peu près seul et ce que vous recevrez, étant un homme de bonne volonté envoyé par moi, c'est indicible.

7. — Rêves bizarres. 1° On m'offre d'éditer Je m'accuse, et la proposition vient précisément de Charpentier, l'éditeur de Zola; 2° le facteur me verse 11.556 francs et des centimes. Je crois voir encore ces chiffres et je sens encore l'émotion de ce coup de fortune. Ces songes, étranges chez un homme qui rêve aussi peu que moi, ne me font pas un joyeux réveil. C'est tout juste si le facteur a la bonté de m'apporter Y Aurore.

9. — Choses vues chez un bienfaiteur : 1° une crainte extrême de passer pour avare: 2° le besoin peu dissimilé de prouver Y ingratitude de l'obligé ; 3° le désir bien évident de mettre désormais sur le dos des autres le fardeau qui incommode. Il parait que ces choses vont très-bien ensemble. Que répondrait ce chrétien si un apôtre, par exemple, mettons saint André, venu tout exprès du Paradis, lui disait : — Etes-vous bien sur que vous n'avez pas le devoir d'offrir à Léon Bîoy tout ce que vous possédez sans vous réserver un centime? Etes-vous bien sûr que telle n'est pas la destination vraie, la destination divine de cet argent que vous n'avez pas même acquis par votre travail et qui vous est tombé du ciel?

11. — Suite des villégiatures. On va se rafraîchir le poitrail dans de vertes prairies en donnant l'ordre aux larbins de ne faire suivre aucun message. Les pauvres, cela s'entend, peuvent se taper, et pour ce qui est des Anges dont parle saini Paul qui demandent quelquefois l'hospitalité en habits de pauvres, ils attendront le Jugement universel ou toute autre époque aussi incertaine.

12. — Nous connaissons un jeune homme riche qui a, chaque jour, un peu plus de dix-huit ans,

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mais notre confiance en Dieu <mi ;i toujours quinze.

L5. — Suite de mes leçons de français au curé Storp qui s'efforce toujours de paraître bonhomme, sans cesser toutefois d'être imbécile résolument. Il me parle de la beauté du Suffrage universel ou, tout au moins, de son utilité, me blâmant fort de mon système d'abstention. Les idées de Léon XIII. Impossibilité absolue de faire entrer une idée supérieure dans de tels cerveaux.

Employé la plus grande partie de ce jour à ma brochure Je ni accuse qui devient un livre et dont la confection est pénible. 11 est si difficile et si répugnant de lier, de maintenir continuellement ensemble l'ignoble roman et F ignoble Affaire!

16. — Hier nous avions reçu un choc très rude. Aujourd'hui rien pour adoucir notre peine. Cependant nous sommes très-calmes, à peu près sans douleur. Effet tout surnaturel d'une vie meilleure, d'une appétence plus vive de la vie spirituelle. Quand nous aurons donné la vie à cette pensée que nous n'avons rien à attendre des hommes et que Dieu doit nous suffire, nous serons devenus inaccessibles à toute sollicitude, à toute souffrance.

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À un fonctionnaire colonial qui se dit pauvre et môme paralytique. Un incendie a brûlé ses livres et autographes et il voudrait renouveler son fonds :

Monsieur, /otre lettre me dorme lien de croire que vous êtes un pauvre, et c'est pour cela que je vous réponds. Si vous étiez un riche je ne vous répondrais pasr à moins que ce ne fût pour vous adresser des malédictions avec l'assurance la plus injurieuse d'un méprisabsolu. Mais vous êtes un pauvre et un malade. Alors non seulement je vous écris, mais encore je vous prie d'accepter mon dernier livre. Peut-être ne le connaissezvous pas.

J'habite le Danemark en qualité de naufragé, avec ma femme et mes enfants, au milieu des hérétiques» sans moyen de fuir. Ma vie est un miracle. J'ai des « admirateurs passionnes » qui sont riches, et qui aimeraient mieux jeter leur argent dans les latrines que de nf épargner une heure de souffrance. Pourquoi? C'est le mystère de la richesse que Jésus a tant condamnée. Les démons doivent être riches. Encore une fois, je vous offre le Mendiant ingrat dont je possède quelques exemplaires. Cadeau absolument désintéressé, veuillez le croire, d'un écrivain détesté et détestateur de ce monde abominable.

17. — Je veux consigner ici la merveille de bonne volonté et de piété dont, chaque jour, noire

petite Madeleine nous donne le spectacle e1 de plus en plus. Elle fait souvent le Bigne de croix, à tout propos. Quand je dis la prière avec Véronique,

elle vient s'agenouiller près de nous, joint ses petites mains, essaie de répéter nos paroles et donne t«»ns les signes de l'attention lapins amoureuse. A l'église silence parfait, quelle que soit la longueur de l'office, à la grand' messe par exemple. Combien de traits encore! Chère entant de chrétiens venue après tant de douleurs, et quelles douleurs . Pourquoi est-elle dans cet affreux pays? Pourquoi cette fleur parmi ces ordures?

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