A de Groux
... N'avez-vous pas compris, depuis longtemps, que les infâmes catholiques actuels ne peuvent être jugés que par un catholique de ma sorte ? Quand vous dites, de manière ou d'autre, votre indignation contre cette racaille, vous me faites suer. Pour les vomir comme il faut, il est indispensable d'avoir, auparavant, dégueulé Zola, vous comprendrez ça plus tard. Et vos fureurs, à côté des miennes, vous paraîtront une sorte d'attendrissement eucharistique et fraternel... Ah ! çà, que me dites-vous de « l'Immaculée Conception et du Saint- Esprit dont ces salauds peuvent dégoûter » ? Est-ce bien à moi que vous avez cru écrire ? Et depuis quand l'infamie, fût-ce d'une multitude, aurait-elle le pouvoir d'altérer, d'abolir la Vérité ?...
20. — On vient nous réclamer encore 20 couronnes pour nos contributions. Tapirs!
22. — A mon pèlerin de la Chartreuse qui n'est autre que le mathématicien à qui j'ai déjà beaucoup écrit :
... Quel enfantillage d'avoir espéré embraser le fond d'une citerne en y précipitant un tison ! Les ecclésiastiques modernes, à figures de mouflons ou d'alligators, observables dans les défilés dominicaux de Saint-Sulpice — étant des puits et même quelquefois des fosses — ont au fond d'eux la Vérité, ne l'oubliez pas. J'entends non la Vérité absolue que tout chrétien porte en son cœur, mais la vérité scientifique universelle : théologie, philosophie, histoire, arts et littératures. Par conséquent ils n'ont besoin de rien, pas même de Dieu, et le comble du délire est de prétendre les emballer sur n'importe quoi.
27. — Deman refuse d'éditer la brochure sur Zola. Ce refus s'est fait attendre, mais il est aussi net qu'on puisse le désirer. J'écris à d'autres.
29. — Le mathématicien me lâche [pour aller, m'a-t-on dit, à un pasteur]. Que Dieu ait pitié de cette àme?
MON i»»i l'.XAl
Octobre
1 . — Dimanche du Rosaire et commencement de l'interminable hiver danois. 0 Sauveur Jésus, adorable Évêque suant le sang, n'allez-vous pas nous tirer d'ici!
S. — Ai-je ou n'ai-je pas mentionné déjà les tabliers blancs des bouchers? Gela, je pense, mérite furieusement d'être remarqué. Donc les bouchers danois ont autour du ventre des tabliers blancs grands comme des jupes, avec des entre-deux de dentelles . Il m'est arrivé, marchant les yeux fixés à terre, de me croire tout à coup en présence d'une putain battant son quart. Vérification faite, j'étais face à face avec un pauvre goujat fumant sa pipe devant des viandes.
Le roman de Zola est fini et l'Affaire parait enterrée. L'Aurore n'aura donc plus à nr offrir que des blasphèmes ou des cochonneries sans intérêt. Journal puant et illisible.
10. — Appris une chose horrible. Il parait qu'en Danemark on a tellement peur de l'inhumation prématurée qu'on ouvre la carotide aux morts ou
286 MOH JOl'KXÀL
prétendus morts avant de les enterrer, quand ils en ont fait la demande. Vainement objecterait-on qu'il faut alors, de toute nécessité, adopter à la fois l'idée de suicide et l'idée d'assassinat. Telles sont les iioretti du protestantisme.
13. — On vient de me dire que je passe, àKolding, pour le cousin de Dreyfus ! ! ! Je cogne les astres de mon front sublime.
14. — Impression sinistre. Ce soir, la nuit tombée, vu dans ia petite rue voisine un groupe à peu près indistinct, à l'entrée d'un passage peu éclairé. Des gens étaient là pour la levée d'un corps qui devait être porté par eux dans le temple protestant où il attendra, cercueil entr'ouvert, l'heure de l'enfouissement. Toujours dans les ténèbres, bien entendu. Les familles engendrées de Luther ne gardent pas leurs morts, un seul jour.
Cela sans un geste religieux quelconque, sans rien qui rappelle qu'on est des chrétiens ni même des hommes. L'infamie de cette chose est indicible. Un sauvage croirait que ces gens appartiennent à la voirie et qu'ils sont là pour accomplir une besogne sanitaire dangereuse et particulièrement fétide. En quoi il se tromperait très-peu. Dans un monde où le suffrage pour les défunts n'existe pas
nom i"i i - 287
plus que La notion de de éternelle, un parenJ brèsbher, un excellent ami décédés sont, dans la minute (jui suit leur dernier soupir, d'affligeantes rhatognes que La raison prescrit d'oublier a L'instant nême.
A ce propos, il y a lieu de parler des innombrables boutiques de cercueils dont s'enorgueillit le Danemark. A chaque pas, étalage de ces meubles ;i tous les prix. On peut acheter en même temps pour sa fiancée un piano, un cercueil et une salle à manger, les deux derniers articles en vieux chêne, et le tout à tempérament, j'ose le croire. On penserait naturellement que ce peuple est très-brave devant la mort. C'est le contraire. On crève de peur, mais comme tout le monde meurt en naissant, c'est un commerce considérable.
15. — 21e dimanche après Pentecôte. Evangile des deux débiteurs. Tristesse et langueur en songeant à la nécessité de prolonger notre séjour, combien de temps? A la messe, je pense à l'autre nécessité d'accomplir ma vocation, de faire ce que Dieu veut de moi, et je demande que cette chose inconnue arrive enfin, puisque je commence à devenir vieux. Comme toujours en pareil cas, je crois entendre la multitude infinie des
faibles qu'on écrase... et des torrents de soldats en marche...
Payé notre terme. Nous revoilà sans le sou. Il fallait cela. Notre propriétaire semblait attendre. Il faisait des chiffres et, certes, il nous aurait traités avec la plus extrême rigueur. On peut dire que celui-là se fiche un peu de l'Evangile des deux débiteurs. C'est un bon cochon luthérien douceâtre et féroce.
16. — Grise de tristesse épouvantable, étouffante, mortelle si elle se prolongeait. Je me vois cadenassé dans une prison noire, sans secours, ni consolation, presque sans Dieu. Tel est l'effet de ce commencement d'hiver Scandinave. Si le contact du protestantisme est déjà horrible en été, que sera-ce par les jours noirs et les nuits glacées? Ne claudas ora canentium te, Domine.
Envoyé à un éditeur belge le manuscrit de Je m'accuse..., avec une crainte extrême qu'il ne le garde, sans daigner me répondre, ut fert illorum consuetudo piratarum .
20. — Yves Berthou, ami excellent que j'avais prié de me chercher un éditeur à Paris, m'envoie deux lettres de refus, une de Champion, l'autre ^de Fasquelle, éditeur de Zola. Cette dernière est fort
Curieuse. Avoir écrite cet ennemi était déjà une gaffe extraordinaire, mais, tout de même, cela me ravit de savoir que Zola sera ainsi infailliblement informé de la tournée paradoxale de coups de soulier dans le derrière que je lui prépare. Celte réponse donc où Fasquelle proteste de son admiration pour moi — ce qui ne manque pas de cocasserie — est, en outre, surprenante, mise en regard de la réponse de son confrère Champion. Celui-ci, qui déclare plus énergiquement encore son admiration, ne saurait m'éditer parce qu'il « n'édite jamais de livres de littérature pure », et que « sa maison a une spécialité de livres» que, par conséquent, on est en droit de supposer aussi étrangers à la littérature qu'à la pureté. Fasquelle, au contraire, ne peut m'éditer parce que je n'entre pas « dans le cadre exclusivement littéraire des publications de sa maison ».
Il serait peu équitable de méconnaître que les éditeurs de tout genre crèvent en même temps d'admiration pour Léon Bloy et du chagrin de ne pouvoir l'éditer, juste au moment où cet écrivain agonise lui-même d'une autre manière. Le désespoir de ces braves gens est « à faire pleurer les pierres », comme le dit, avec tant d'originalité, notre délicieux Crétin.
MON JOUIJXAL
24. — Guerre du Transvaal. L'univers entier fait des vœux pour la défaite des Anglais. C'est la première fois, je pense, qu'une pareille unanimité s'est vue. Je ne me lasse pas d'admirer qu'un grand homme à peu près sans Dieu, Napoléon, ait eu l'intuition prophétique de la délivrance du monde par l'humiliation ou la destruction de l'Angleterre.
24. — Ce matin, ayant fait à mon curé la demande vraiment naïve de ses prières, cet homme a paru céder à une impulsion intérieure et m'a déclaré soudain que je ne gagnerais jamais ma vie avec ma plume. C'est ainsi que le fil à couper le beurre dut être inventé.
29. — Lettre banale d'un monsieur qui dit que je suis un crapaud et qui s'afflige de savoir que je vis encore.
30. — Temps horrible. On nage dans la boue glacée. Chose très-danoise. On pave les rues avec beaucoup de soin et, l'opération terminée, on jette sur les pavés une masse énorme de terre pour ne pas risquer d'être à court de crotte. Les enfants de Luther ne peuvent pas vivre hors de la boue.
.MON JOUIt.N M. li'Jl
J'ai déjà parle des Latrines épouvantable», si nettement significatives, du protestantisme. Mai> j'avais omis la haine merveilleuse des bains, plus si- Ëmilicative encore. Il ne faut pas chercher à Kolding
un établissement de bains. I m a, il est vrai, quelque chose qui se nomme ainsi, mais à distance et hors m li ville, comme autrefois, en France, la maison du bourreau ou celle des lépreux. Encore cet Établissement estival doit-il cire tel que je n'oserais jamais y mettre le pied. Je craindrais d'eu sortir plein de vermine et beaucoup plus sale qu'avant. En général, plus ouest crasseux et moins on se lave, chez Luther. Je présume que la veille de leur mariage ou de ce qui en tient lieu, les vierges ou prétendues vierges sont raclées par leur parents.
Novembre
1er. — Il va sans dire que la Toussaint est, ici, un jour quelconque et que la grande fête n'existe absolument pas. Si l'ignorance des luthériens était moins dense, moins compacte, moins lourde, ils daigneraient faire aux Amis de Dieu l'honneur de quelques outrages. Mais tout, chez ces brutes, est éteint. Ténèbres complètes. Ils ne
292 MON .IOUKXAL
savent rien. Je ne pense pas avoir jamais senti une telle amertume, une telle horreur pour l'abjection et la stupidité de ces renégats.
Dans notre église, quelle tristesse de ne jamais entendre un seul chant liturgique! Toujours des cantiques, je ne sais lesquels, en langue danoise. L'abbé Storp à qui j'en parlais, un jour, me déclara qu'il était impossible d'apprendre aux enfants à chanter, par exemple, le Credo en latin. Affirmation singulièrement outrageante. Autant dire que les enfants de ce pays sont idiots ou que le curé ne veut pas prendre la peine de les instruire.
Visite d'une dame venue pour parler français. Quelle conversation ! Je vérifie, une fois de plus, que le protestantisme vit exclusivement sur des lieux communs de concierges, si méprisables qu'on a honte de les entendre et qu'on se vomit soimême d'y répondre : l'Inquisition, les crimes des papes, l'immoralité des moines, la non-sainteté de Marie, l'absurdité du célibat ecclésiastique, etc., J'ai eu quelque mérite à garder ma patience. Mlle T., notre visiteuse, est cependant une bonne personne, nullement dénuée d'intelligence, ni même d'un certain esprit, mais elle est fille de pasteur et tout raisonnement, toute logique succombe...