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À un poète belge

... Vous avez lu la Femme pauore , le Mendiant migrât,.. Aujourd'hui, comme au temps du Dése je n'ai qu'à verser un peu de moi <Ians un livre pour qu'il déborde de douleur. Je me rappelle bien qu'aussitôt après la Lecture du Désespéré, comprenant que ce livre t'était qu'une déchirante autobiographie, il vous parut ■érisoire de ne m'offrir que d'économiques et affamantes congratulations sur mon grand art de souffrir pour l'amusement des amateurs. Vous fîtes alors pour moi ce qui vous fut possible, je le crois... Aujourd'hui, vous êtes parmi les puissants de ce monde. Soulïrirez-vous que celui que vous honorâtes autrefois comme un « grand artiste », et dont l'œuvre n'est pas finie, passe le temps de Noël dans un trou neigeux du Jutland, abandonné au vertige du désespoir?...

[Sans réponse, bien entendu.]

21. — Rien de la poste, sinon V Aurore « aux doigts de... bran » où se trouvent deux lettres de Zola qui veut absolument prouver que son père n'était pas un coquin, comme, si cela pouvait intéresser quelqu'un sur la face du monde habité.

Lu avec délices Marie d'Agreda. Il sort de ces révélations une main divine sentie autrefois, avant mon entrée dans le cloaque littéraire, et qui me saisit aujourd'hui plus fortement.

22. — Aucune lettre d'aucun humain. Je n'arrive pas à prendre mon parti de ce silence. Je ne profère pas de plaintes, mais, au dedans, quelle clameur !

Préparation d'un arbre de Noël pour la joie des enfants. Jeanne a pu acheter une oie. On se réjouira comme on pourra.

Le curé ne veut pas dire la messe de minuit avant six heures du matin, sous prétexte, j'imagine, qu'il n'y aurait pas d'assistants. Il y aurait les sœurs et moi, peut-être aussi quelque autre personne. Dieu sait le vrai motif qui ne doit pas être sublime. Je ne lui en parle pas. Il m'opposerait la Prusse, comme toujours.

23. — Quelqu'un sait-il, parmi les cochons sentimentaux qui se croient chrétiens, que les larmes sans prières tuent les morts?

A de Groux :

« Pas de nouvelles, bonnes nouvelles », dit un lieu commun éternel. Je souscris avec élan à cette forte parole. Cependant, si l'absence de nouvelles de mon ami Henry de Groux, par exemple, signifie que tout va bien pour lui, je dois nécessairement conclure qu'une nouvelle, même excellente, de ce peintre, prouverait que tout va mal, et que plusieurs nouvelles, bonnes eu mauvaises, donneraient à craindre une catastrophe,.

mon .km ;

Rien de pins limpid oui de m eafantra,

par enfin, si de* aouveli nvent être bonnes qu'à

la condition de n'être pas, puisqu'il est dit que les I" nouvelles ne sauraient jaillir que «lu néant de toutes

■OUVelles, il n'est pas moins absurde d'en supposer de

lises puisque ces mauvaises ne seraient pas et ne pourraient pas être des nouvelles — la nature,

nce même des nouvelles riant, comme on se crève à le démontrer, de n'être pas bonnes, parce qu'alors il faudrait invinciblement les taire; ou de n'être pas mauvaises, ee qui forcerait de les déclarer, chose préuent impossible.

Pour plus de clarté, j'ajoute que les petits ruisseaux font les grandes rivières, que l'habit ne fait pas le moine, qu'il y a bougrement loin de la croupe aux lèvres et qu'il n'est jamais trop tard pour bien faire.

24. — Le curé Storp explique l'impossibilité de la messe de minuit par l'hostilité de la canaille de Holding, disposée, pense-t-il, à venir faire du vacarme à la porte de l'église, peut-être dans

église même, comme il est arrivé une fois. xplication qui me satisfait, sans diminuer mon rtume.

25. — Noël triste. L'absence de toute lettre est assez pour me tordre le cœur, puis le temps,

ui était devenu moins rude, s'est remis au froid.

Entouré des pauvres miens, je me vois sur un glaçon, au milieu d'une mer hostile, sous un ciel noir...

26. — Lisant dans l'épître du jour que saint Etienne devant le tribunal des Juifs vit la gloire de Dieu, ayant plein l'esprit des magnificences de Marie d'Agreda qui raconte qu'à ce moment, la Sainte Vierge en personne vint assister le Protomartyr; il me revient avec précision cette idée, autrefois si familière, que la Gloire de Dieu c'est Marie. Alors je songe amoureusement que la fonction de Marie est un mystère de force et de splendeur dont rien ne peut donner l'idée, qu'aucune image ne pourrait même faire pressentir ; que Marie est un être absolument indevinable, inconcevable et que la plus vague, la plus indécise, prénotion de ce gouffre d'éblouissements nous ferait mourir. Il faut remarquer cette parole de Marie d'Agreda extrêmement digne d'attention et dite plusieurs fois, de diverses manières, que le Saint-Esprit n'a pas manifesté les mystères de Marie aux premiers chrétiens parce que la Sagesse divine s'y opposait, le moment n'étant pas venu, non polestis portare modo.

Me voilà un peu consolé. Il est dit que Jésus viendra « dans la gloire de son Père ». Que se

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passera-t-il alors dans l'Absolu? Exactement ce qni sYsi passé an moment de L'Incarnation :

FEMINA CIRCUMDAB] i viit! M.

Quelles délices d'Mre chez soi! C'est pour cela que le Paradis est si désirable. En Paradis seulement on sera chez soi.

27. — Dieu nous fait la grâce de ne pas nous laisser entamer par la tristesse. Elle rôde seulement autour de nous.

28. — Notre épicier présente un relevé de compte. Nous lui devons .près de 500 couronnes, 700 francs.

À Henry de Groux en réponse à une lettre extrêmement douloureuse, mais qui me rafraîchit le cœur et m'apaise comme une voix amie :

Mon cher Henry, j'ai écrit à huit personnes dont aucune ne pouvait décemment se dispenser de répondre, puis j'ai écrit, à une neuvième qui est vous, quelques lignes toquées n'exigeant aucun retour, et seul vous m'avez répondu... Je voudrais aujourd'hui vous parler raison et je ne sais par quel bout prendre votre lettre qui n'est pourtant pas merdeuse, mais par trop pleine de choses qui gueulent de se voir ensemble... Je suis disposé plus que vous ne pensez à me défier des Belges. Au point de vue du muflisme démoniaque, les catholiques riches dont la Belgique est ornée me paraissent

malaisément surpassables. Cependant j'ai connu ce type en France, Paris et provinces ; il est la fleur du christianisme contemporain et ne peut pas souffrir de contrefaçon même belge.

11 faut, une bonne fois, vous habituer à mon langage et enfoncer en vous cette idée simple que je n'appartiens à rien ni à personne, sinon à Dieu et à son Eglise. J'entends l'Eglise invisible. La visible, j'en conviens, est devenue abominable, bien que je sois infiniment éloigné d'accorder à la vermine du cul de Zola ou de Clemenceau le droit exorbitant d'avoir là -dessus l'ombre d'un avis. Tout ce qui n'est pas exclusivement, éperdument catholique n'a d'autre droit que celui de se taire, étant à peine digne de rincer des pots de chambre d'hôpital ou de racler le gratin des latrines d'une caserne d'infanterie allemande.

L'ignominie de cette Eglise, il y a longtemps que je l'ai vue, ayant, par miracle, des yeux pour la voir et que je l'ai racontée ou exprimée, parce que je suis du petit nombre de ceux à qui cela est permis; et je n'ai besoin, étant un homme racheté du Sang de Jésus-Christ, ni des maquereaux ni des larbins à coups de souliers d'aucun journal quotidien pour m'apprendre ce que je dois penser tel ou tel jour. La feuille que vous lisez vous a fait avaler une sottise énorme qu'un instant de réflexion ne vous aurait pas permis de garder sur l'estomac. Il y a des choses que le Pape, fùt-il un monstre, ne peut pas faire. Quant au Noël imbécile autant qu'inévitable d'Adam, je vous l'abandonne. 11 fait partie de l'Ordure

moderne el n'est, en somme, ni meilleur ni pire que <lu Wagner «levant le Saint Sacrement de l'autel.

points réglés, mi mot sur Con. de P. Je suis heureux d'abord que vous ayez dit votre mépris à celui de tous les salauds contemporains qui m'a fait le plus de mal. Tous mes amis ne font pas ainsi, vous le savez. Ensuite je vous approuve de ne vous être pas exposé à je ne sais quoi le odieuse affaire en rossant ce misérable dont toute 1 infamie ne vous est pas connue. C'eût été battre une charogne, opération horrible, dangereuse et combien vaine! Je suis au point de croire que moi-même venant à rencontrer l'individu, je ne pourrais sentir que de la pitié.

Vous souvenez-vous de la prière de Léopold a les deux gueuses, dans la Femme pauvre, et comment cette prière fut exaucée? Ne vous ai-je pas dit que cet épisode était absolument mon histoire ? Eh bien ! j'ai appris que Tune des deux scélérates, celle que je donne à manger à son chien, est réellement morte, mangée par un cancer, dans l'année qui a suivi. Quant à l'autre, je u'ai assisté qu'au commencement de sa ruine e! j'ignore de quelle affreuse manière elle a dû finir. Soyez, sûr qu'il y a quelque chose de ce genre pour l'ignobi ■• assassin dont je parle. Je pouvais agir contre lui assez dangereusement. Mais cela m'eût troublé. Je lui ai donc envoyé mon pardon — le remettant aux Mains de Dieu d'une façon très-particulière . On verra.

Le mot important de votre lettre est celui-ci : « Une honte infinie d'espérer aucun refuge en dehors de

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Dieu o. Vous ai-je assez écrit cela? Ceux qui ont lu le Mendiant le savent. Le jour est peut-être proche où vous le sentirez tellement que vous tomberez à genoux pour y rester en pleurant jusqu'à l'heure de votre mort. Vous saurez alors ce que c'est que la Joie et ce que c'est que le Mépris, mais vous ne le saurez qu'alors. Vous avez beaucoup compté sur les hommes, mon pauvre Henry, vous avez même cru que de la raclure de canailles vomie par moi pouvait présenter une surface d'héroïsme et vous vous étonnez d'être par terre au milieu d'une multitude d'étrons! C'est trop bête, avouez-le.

Vous parlez de votre misère qui est atroce. Voulezvous comparer votre situation à la mienne ? Vous êtes déçu de toutes manières, littéralement sans un sou, et l'avenir vous parait encore plus sombre que le présent. Tel est mon cas, avec cette différence (rue je savais à l'avance et depuis longtemps que toutes ces choses m'arriveraient, les ayant demandées. D'où il suit naturellement que les horreurs de la vie ont pour moi un sens qu'elles ne peuvent avoir pour vous. Je sais au moins qu'en souffrant ceci, je gagne ceia...

J'ai essayé autrefois de lire Dante dans la meilleure traduction. J'ai même entrepris de lire le texte. L'ennui m'a terrassé, un ennui à n'en jamais revenir. Je vois en lui un imagier souvent admirable, mais un penseur nul et une âme de journaliste théologien. 11 faut être un enfant pour sentir une terreur quelconque à la lecture de son Enfer, et les diables qui pètent ne m'amusent

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médiocrement, que dans Callot. Quant à ionJ^urça-

toirc et à son Paradis, ceux-là seule qui ont éludir Tliistoire de TA ri à L'école de Péladan peuvent ignorer qne Dante partage avec Raphaël engendré de lui la

gloire d'avoir préparé la Bondieuserie sulpicienne.

Les plus célèbres chants de la Divine Comédie mis en regard des visions les moins connues d'Anne-Catherine Emmerich ou de Marie d'Agreda ou de cinquante autres font pitié. Toutes les fois que Dante est proposé à ma ferveur, je crois entendre le plus homicide de tous les démons, le démon de la Sottise moderne, chuchoter que ce Florentin avec ses laques d'un Japon trèsvieux remplace, en somme, très-avantageusement pour les âmes contemporaines, la colossale splendeur de cette Troupe inspirée qui chanta mille ans la Gloire de Dieu dans des églises «au cintre surbaissé». Pour tout dire, la Divine Comédie est un cadeau anticipé du protestantisme.

C'est un lieu commun sur la guitare de dire que l'art des Primitifs a été la fleur du catholicisme et que la Renaissance a malheureusement souillé cette fleur. 11 faudrait abandonner cette idée à Huysmans et à Jean Lorrain, une bonne fois. Comme si l'Art, qu'il soit des Primitifs ou de ce quon nomme gàteusementles Renaissants ou même de M. Dufayel, n'était pas un miroir pour se regarder soi-même, alors qu'on pourrait faire éclater toutes les lumières du Paradis en ne regardant que Dieu.

Pour vous venger de mes lieux communs, vous avez

feint de vous emballer sur les violences de Dante contre Boniface VIII et les rois de France. O liseur de Y Aurore, de la. Libre Parole et d'autres feuilles de commodités, ne voyez-vous donc pas ici le pauvre journaliste gibelin dont toute la finesse consiste à fourrer ses ennemis ou, pour mieux dire, les ennemis de ses patrons, en enfer? Misère aggravée par un tas de pions qui se sont donné un mal de tous les diables — c'est le cas de le dire — pour le disculper.

Or voici. Boniface VIII est précisément le plus haut des Papes. Il n'est pas devenu un Saint, je le reconnais ou plutôt je reconnais que l'Église ne l'a pas mis au nombre des saints, mais il est l'auteur de la Bulle Unam Sanctam, — la plus grandiose parole qui ait été écrite depuis saint Jean — où il est affirmé que le Pape est le Chef, le Maître spirituel et temporel de toute la terre, acte le plus grand et le plus digne de la Papauté qui ait été accompli depuis saint Pierre. Quant à la France, c'est le royaume de Marie. Regnum Galliœ, regnum Marix, le royaume de France ayant été donné à la Mère de Dieu par quelqu'un qui en avait le pouvoir et donné pour l'éternité. Par conséquent il n'y a lieu à aucun mépris, à aucun dédain, même du haut des pics de la Crotte, fût-ce dans les plus beaux vers du monde et Dante, ici, comme pour Boniface, est un sot, j'ai le chagrin de le dire. Donc vive Feller, vive Crampon et à bas la vieille soularde !

Ah! cà, mais, dites donc, hé! le peintre, est-ce que vous allez me fourrer avec Drumont, maintenant. Si le

mon fOURNAL .'{I

puant individu ainsi désigné vide son pol d<- (diambrc, Chaque malin, dans la gueule de Victoria, s'ensnit-il que je doive lui être assimilé parce que, depuis environ vingt ans, je promulgue la nécessité d'en finir avec l'abominable engeance de cette salope. Napoléon n'eut que cette idée qui n'était pas déjà si mal pour un «raté», convenez-en. Je n'ai aucun besoin de l'Apocalypse pour discerner que l'Angleterre est parfaitement haïssable et que plus on crève d'Anglais, plus les séraphins doivent resplendir. Ceux qui les crèvent et qui ne valent peut-être pas mieux seront crevés à leur tour, de sorte qu'on ne sera pas un instant sans joie. Mais il faut que l'Angleterre soit saignée dNabord. Telles sont mes vues politiques.

Là où je ne comprends plus, mais plus du tout, c'est lorsque vous me dites que le christianisme devient impossible avec ce lieu commun qui est un proverbe : « Si la parole est d'argent, le silence est d'or. » C'est comme si vous me disiez qu'il est impossible de ne pas mourir de faim, quand on a une invitation à dîner d'un ami sûr dont le domicile esta deux pas et la table surabondamment garnie. Moi, j'ai toujours lu ceci : « La Parole, c'est Jésus, et le Silence, c'est le Saint-Esprit. Portez ça à votre propriétaire...

31. — Idée Scandinave et protestante. On se développe intellectuellement jusqu'à cinquante ans. Ensuite on rajeunit. Vainement, je cherche dans mes souvenirs les plus lointains quelque

chose d'aussi béte. On y tient tellement que les jeunes romanciers ne manquent pas de faire des gâteux detous les vieillards.

Nous lisons Marie d'Agreda. Impressions sublimes. Autour de nous l'ignoble allégresse des protestants qui célèbrent par des pétards et des hurlements cette fin d'année et ce commencement d'une autre année, échéances, d'ailleurs, absolument insignifiantes pour ces animaux qui ne peuvent avoir en vue que de manger, de boire et de saillir leurs trop fécondes femelles.

Janvier

1er. — A Georges Rcmond :

Vous me dites que Georges D. vous a assuré m'avoir écrit quatre fois. Votre lettre précédente ne me parlait que de deux. La déveine de ce garçon est galopante. Il est désormais indiscutable que la poste lui en veut et que quarante autres lettres auraient le môme sort. Priez-le donc de ne pas pousser plus loin l'expérience. Dites-lui que je ne peux supporter la pensée qu'il se crève inutilement pour moi. Ne me sufïit-il pas de savoir que j'ai en lui le plus attentif, le plus exact, le plus dévoué, le plus admirable ami?

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