A un bienfaiteur ingrat
... Je ne vous ai jamais dit qu'il ne fallait pas vous plaindre. Moi-même je me plains souvent. Je vous ai reproché surtout et même exclusivement, je crois, le mystère dont votre amitié s'enveloppait. Relisez-moi.
En général, je trouve cela peu digne d'un homme et, dans la circonstance, j'y ai vu un enfantillage mauvais, désolant. Votre lettre veut être profondément humble, mais elle est saturée d'amertume, et je devine que vous avez lutté beaucoup pour obtenir la grâce de m'écrire,
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sans violence, — violence, je le dis en passant, qui ne m'aurait pas déplu. Ce qui peut me déplaire, c'est de vouloir à toute force que je sois un saint et un prophète et de me parler en conséquence. Alors, comme je tiens de mon origine un sentiment très-vif du ridicule, je ne connais plus d'autre besoin que celui de me défendre avec les armes que Dieu m'a données, et on est sûr d'écoper ferme. Le mot « j'y renonce» qui vous a fait souffrir était conditionnel, puisque précédé de la conjonction SI que vous n'avez pourtant pas dû prendre pour la septième note de la gamme. Donc vous n'avez pas lieu de gémir sur une « promptitude » hypothétique exigée par d'imaginaires circonstances. Tout cela est fort absurde et déraisonnable. Ah! certes, oui, par exemple, que j'y renoncerais, et que je vous lâcherais, et que je vous planterais, et que je vous plaquerais, si nos relations devaient être sans virilité. Mais tel n'est pas le cas, n'est-ce pas? Alors... ! ?
... Je crois savoir ce que c'est que de donner. J'ai passé une partie de ma vie à ça, et c'était quelquefois bien drôle. J'ai donc le droit de vous parler comme je fais. Deux mots pour me résumer. Il fallait ou ne pas faire ce que vous avez fait ou, l'ayant fait, ne pas le dire. Si je dois, vous connaissant mieux, vous aimer beaucoup, un peu plus tard, ce ne sera pas parce que vous m'aurez «donné de l'argent», fût-ce au prix d'énormes sacrifices, mais parce que vous me l'aurez donné par amour. Si le texte que vous citez du Mendiant, page 63, ne vous semble pas conforme stricte-
ment à eei (formera mois, tant pis pour tous, La peuque toutes mes lignes peuvenl être étmdiéi commentées., discutées comme les lignes «lu T< sacré, m'indigne profondément et nie porterai! à dét ter mes propres œuvres, parce que c'est trop bote.
Rien n'est plus facile (pie d' » être avec, moi . La recette infaillible, c'est d'avoir, je ne dis pas de la bonté, mais de la bonTiomiê, et de ne pas m'infliges une situation de bonze, que je trouve ridicule, rapetissante, humiliante en vain et qui me fait horreur. Or vous i figé dans le respect. Il faut changer cela. Alors seulement nous pourrons marcher ensemble. J'ai soif d'être regardé comme un pauvre homme, très-isolé et plein d'amour. Rien de plus. Vous ne connaissez pas ma faiblesse, ni mon ignorance, ni mon abjection véritable, ni ma tristesse de démon, et vous ne savez rien de la Joie qui est au fond de mon âme.
Lettre du prince Ourousof m'apprenant qu'il est ilevenu complètement sourd. Il s'en console avec ^on« àme de bouquiniste ». « La musique, le bruit des feuilles, les accents de la douce voix humaine, l'échange rapide des idées..., tout cela a disparu. Mes amis sont fatigués de crier après moi. » il ajoute à ces lignes tristes « qu'il n'a pas de croyances religieuses et qu'il vit (en attendant on ne sait quelle horrible mort) comme une bète ». Pauvre malheureux !
On m'écrit que Léon Deschamps, mon ancien
imprésario de la Plume, a été enterré, samedi matin, 30 décembre. Même sort que Rodolphe Salis. On crève au moment où on pense avoir fait fortune. A quoi bon tant de saletés?
7. — Nolite conformari huic sœculo. C'est ce que dit aujourd'hui l'Eglise, au dimanche dans l'octave de l'Epiphanie. Quel curieux travail de grouper les blasphèmes en usage parmi les chrétiens, c'est-à-dire les démentis formels donnés à l'Esprit-Saint par les gens du monde ! Le texte ci-dessus en est une occasion très-fréquente et l'un des plus saisissants exemples.
Mes pensées sont noires. Exagitat me spiritus nequam.
9. — A quelqu'un [qui est obscur et qui restera éternellement inconnu] :
Le Siècle des Charognes
Danemark, Kolding, 6 janvier 1900.
Mon cher Ami,
Ne pensez-vous pas que le xixe siècle, nommé par vous a le Siècle des Morts », serait mieux et plus historiquement désigné Siècle des Charognes?
MON .MHItNAI.
Le mot MORT a une force <-t une beauté <{ui no conviennent pas ici. Beati morlui, fut-il dit à Patmoa par une Voix qui criait du ciel. Le morne Esprit-Saint qui déclare la Béatitude <l<is morts veut aussi qu'on prie pour eux, et cela est recommandé dans la Liturgie trèsredoutable.
Y a-t-il, pour un être humain, quelque chose d'aussi important que d'être mort? Existe-t-il un état plus aimable, plus enviable, plus désirable, plus exquis, plus spirituel, plus divin, plus épouvantable, que l'état d'un mort, d'un vrai mort qu'on met en terre et qui a déjà paru devant Dieu pour être jugé? C'est, alors, fini des contingences banales, des devoirs du monde et de la sagesse des imbéciles.
Il s'agit seulement de savoir si on est mort dans le Seigneur. On est avalé par l'Absolu. On est absolument heureux ou absolument malheureux, et on le sait absolument.
Quoi de commun entre une telle manière d'être, où tout est grand, et l'infirmité misérable des trucs modernes pour s'apparenter à Ce qui n'est pas ?
Ah! que le nom de charognes convient mieux aux passagers du xixe siècle ! et que ce siècle puant est bien leur vaisseau! Vous rappelez-vous l'image affreuse inventée par Edgar Poë, ces naufragés rencontrant, au milieu de l'Océan, un navire qui serait pour eux la délivrance, mais dont l'équipage est pourri et qui laisse derrière lui la peste? On ne dit pas s'ils sont morts
dans le Seigneur, ceux-là. On n'en sait rien, on renonce même à toute conjecture.
Les putréfiés du xixe siècle qui vont asphyxier, derrière eux, le xxe — si le Feu n'intervient pas — sont moins anonymes que ceux du démoniaque poète. Chacun de nous a trop connu ces horribles voyageurs, et nous ne finirions pas de raconter leurs histoires.
Mais à quoi bon? Voici déjà bien longtemps que le cœur me manque, et je me demande quelle aide pourra vous offrir un balayeur si découragé. J'ai cru, il y a environ vingt ans, qu'on pouvait, je n'ose dire purifier, mais au moins décrotter quelque chose. Je cherche aujourd'hui, avec amertume, une pauvre image de Dieu qui se soit aussi complètement trompée. Franchement, il y a trop d'ordure, même pour deux, même pour deux cent mille.
Cependant, mon ami, si vous tenez absolument à marcher, je marcherai avec vous. Ce sera bien le diable si je ne réussis pas à étriper quelqu'un. Il est clair que Le Scandale serait un titre dérisoire si nous nous bornions, pour tout office, à passer une main caressante sur la croupe des contemporains.
Je reviens à ce mot de charognes dont l'élégance est incertaine et la suavité discutable, et qui ne s'emploie que très-rarement dans les salons catholiques; mais qui est Tunique pour exprimer ma pensée. Voudrait-on me dire de quel autre mot je peux faire usage pour qualifier et apanager suffisamment l'abomination que voici ?
mon lornvu.
Le petil nombre d'àtnea vivantes pour <|ui le Sang de Jésue est valable encore1, s<» trouve en pré d'une multitude inconcevable, Intmaginée jusqu'ici. C'eei «la troupe infinie des piî -<i tiennent de-
vant l<i trôna, en présence de l'Agneau, tétas de pobes blanches e! des palmes dans les mains ». Ces gens .sont les catholiques modernes.
Interminablement ils défilent sur la prairie qui est juste au devant du ciel, Puis, soudain, on s'aperçoit que les oiseaux tombent des nues, que les fleurs périssent, que tout meurt sur leur passage, enfin qu'ils laissent derrière eux une coulée <ie putréfaction, et si on les touche, il semble qu'on soit inoculé à jamais, comme Philoctète. C'est la procession des charognes. Encore une fois, quel autre mot?
Cette horreur appartient au xixe siècle. A d'autres époques, on apostasiait bravement. On était ingénument et résolument un renégat. On recevait le Corps du Christ, puis, sans barguigner, on allait le vendre, comme on aurait été secourir un pauvre. Cela se faisait, en somme, gentiment et on était des Judas à la bonne franquette. Aujourd'hui, c'est autre chose, mais, avant d'aller plus loin, je demande à vous et à ceux qui pourraient me lire de vouloir bien m'assister de leurs prières.
Je n'ai cessé de l'écrire depuis vingt ans. Jamais il n'y eut rien d'aussi odieux, d'aussi complètement exécrable que le monde catholique contemporain — au moins en France et en Belgique — et je renonce à me demander
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ce qui pourrait plus sûrement appeler le Feu du Ciel.
S'il y a une chose connue et inexplicable, c'est que Dieu souffre tout. Voilà qui est entendu. Sans parler de la Sueur de Sang ni de n'importe quel autre Mystère de cette Passion que je crus voir dans mon enfance, lorsqu'une vieille parente qui m'endormait sur ses genoux me disait : « Si tu n'es pas sage, les Juifs te cracheront à la figure» ; sans rappeler aucun autre objet de la Peur qu'il y eut à Gethsémani, n'oublions pas la Dérision prodigieuse, le Blasphème irrémissible et inégalable que le sale Apôtre mit au début des Tourments divins : Osculetur m& osculo orissui.
A ce propos, et pour le dire en passant, quand donc viendra l'herméneute, l'explicateur comme il ne s'en est jamais vu, par qui nous saurons enfin que le Cantique des cantiques est simplement un récit préalable de la Passion, antérieur d'une trentaine de générations aux quatre Évangiles?
Donc, encore une fois, Dieu souffre tout — excepté une seule chose. Non patietur vos tentari supra id quod potestis. Tout le reste, mais pas cela. « Dieu ne souffrira pas que vous soyez tenté au-dessus de votre pouvoir. » Eh bien, on croirait que nous en sommes à ce point, et depuis longtemps déjà. C'est détraquant.
Je déclare, au nom d'un très-petit groupe d'individus aimant Dieu et décidés à mourir pour lui, quand il le faudra, que le spectacle des catholiques modernes est une tentation au-dessus de nos forces.
Pour ce qui est des miennes, j'avoue qu'elles ont fort
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diminue. Voici que je marche sur mes oinquanti quatre ans, et il y en B au moins trente que je voî catholiques fain- des saletés. Je veux bien que ces cochons soient mes frères ou, du moins, mes cousins germains, puisque je suis, comme eux, catholique et forcé d'obéir au même pasteur, lequel est, sans doute, un fils prodigue ; mais le moyen de ne pas bondir, de ne pas pousser d'effroyables cris?...
Je vis, ou, pour mieux dire, je subsiste douloureusement et miraculeusement ici, en Danemark, sans moyen de fuir, parmi des protestants incurables qu'aucune lumière n'a visités, depuis environ trois cents ans que leur nation s'est levée en masse et sans hésiter une seconde à la voix d'un sale moine, pour renier Jésus-Christ. L'affaiblissement de la raison, chez ces pauvres êtres, est un des prodiges les plus effrayants de la Justice. Pour ce qui est de leur ignorance, elle passe tout ce qu'on peut imaginer. Ils en sont à ne. pouvoir former une idée générale et à vivre exclusivement sur des lieux communs séculaires qu'ils lèguent à leurs enfants comme des nouveautés. Des ténèbres sur des sépulcres.
Mais les catholiques! Des créatures grandies, élevées dans la Lumière ! informées à chaque instant de leur effrayant état de privilégiées ; incapables, quoi qu'elles fassent, de rencontrer seulement Terreur, tant la société où elles vivent — toute ruinée qu'elle est — a pu conserver encore d'unité divine ! Des intelligences-
pareilles à des coupes d'invités de Dieu où n'est versé que le vin fort de la Doctrine sans mélange!... Ces êtres, dis-je, descendus volontairement dans les Lieux sombres, au-dessous des hérétiques et des infidèles, avec les parures du festin des Noces, pour y baiser amoureusement d'épouvantables Idoles!
Lâcheté, Avarice, Imbécillité, Cruauté. Ne pas aimer, ne pas donner, ne pas voir, ne pas comprendre, et, tant qu'on peut, faire souffrir ! Juste le contraire du Nolite conformari liuic sœculo. Le mépris de ce Précepte est indubitablement ce que la Volonté humaine a réalisé de plus désastreux et de plus complet depuis la prédication du Christianisme.
Il serait, d'ailleurs, intéressant de grouper les topiques, proverbes, dictons, adages, maximes ou sentences morales accumulés au cours des siècles, par les chrétiens, contre l'Évangile. On verrait qu'il n'y a pas UNE parole du Sauveur ou de ses Amis qui ne reçoive chaque jour, de la Prudence humaine, le démenti le plus insultant; et nos dévotes, on aime à le croire, seraient heureuses d'apprendre qu'elles parlent, tout le temps, comme les démons.
Cette besogne utile me requiert, comme dirait Huysmans qui n'est pas un apôtre moins estimé que François Coppée ou que saint Paul.
Je ne sais rien d'aussi dégoûtant que de parler de ces misérables qui font paraître petites les Souffrances du Rédempteur, tellement ils ont l'air capable de fairemieux que les bourreaux de Jérusalem.
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Beaucoup de mes pages, et non des moins bonne», j'ose le dire, furent écrites pour exhaler mon horreur de leur vilenie et de leur sottise. J'ai toujours insisté particulièrement sur cette dernière qui est une espèce de monstre dans l'histoire de l'esprit humain, et que je ne puis mieux comparer qu'à une végétation syphilitique sur une admirable face. Au surplus, toutes les figuresou
ubinaisons de similitudes supposées capables de produire le dégoût sont d'une insuffisance plus que dérisoire quand on songe, par exemple, à la littérature catholique!... Une société où on en est à croire que le Beau est une chose obscène et que le P. Bailly est un écrivain, est évidemment une société formée par Satan, avec une attention angélique et une expérience effroyable...
Voulez-vous que nous parlions de leurs pauvres, rien que de leurs pauvres dont j'ai l'honneur d'être?
J'ai rencontré, un jour, à Paris, une très-belle meute appartenant à je ne sais quel mauvais apôtre qui avait su vendre son Maître beaucoup plus de 30 deniers. J'en ai parlé, je ne sais où. J'ai dû dire la révolte immense et profonde, le mouvement de haine infinie que me fit éprouver la vue de ces soixante ou quatrevingts chiens qui mangeaient, chaque jour, le pain de soixante ou quatre-vingts pauvres.
A cette époque lointaine, j'étais fort jeune, mais déjà fort crevant de faim, et je me rappelle très-bien que je fis de vains efforts pour concevoir la patience des indi-
gents à qui on inflige de tels défis et que je rentrai en grinçant des dents.
Ah ! je sais bien que la richesse est le plus effrayant anathème, que les maudits qui la détiennent au préjudice des membres douloureux de Jésus-Christ sont promis à des tourments incompréhensibles et qu'On a pour eux en réserve la Demeure des Hurlements et des Épouvantes.
Oui, sans doute, cette certitude évangélique est rafraîchissante pour ceux qui souffrent en ce monde. Mais lorsque, songeant à la réversibilité des douleurs, on se rappelle, par exemple, qu'il est nécessaire qu'un petit enfant soit torturé par la faim, dans une chambre glacée, pour qu'une chrétienne ravissante ne soit pas privée du délice d'un repas exquis devant un bon feu ; oh ! alors, que c'est long d'attendre ! et que je comprends la justice des désespérés!
J'ai pensé, quelquefois, que cette meute dont le souvenir me poursuit, était une de ces images douloureuses, qui passent dans le fond des songes de la vie et je me suis dit que ce troupeau féroce était, en une manière, — et bien plus exactement qu'on ne pourrait croire — pour chasser le Pauvre.
Obsession terrible! Entendez-vous ce concert, dans ce palais en fête, cette musique, ces instruments de joie et d'amour qui font croire aux hommes que leur paradis n'est pas perdu! Eh bien, pour moi, c'est toujours la fanfare du lancer, le signal de la chasse à
courre, Est-ce pour moi, aujourd'hui? Est-ce pour mon frère? Et quel moyen de nous défendre ? Mais ces atroces, dont le pauvre suant d'ang<
entend l'allégresse, sont des catholiques, pourtant, des chrétiens comme lui ! n'est-ce pas ? Alors tout ce qui porte la marque de Dieu sur terre, les croix des chemins, les images pieuses des vieux temps, la ilèche d'une humble église à l'horizon, les morts couchés dans le cimetière et qui joignent les mains dans leurs sépulcres, les bêtes même, étonnées de la méchanceté des hommes et qui ont l'air de vouloir noyer Caïn dans les lacs tranquilles de leurs yeux;... tout intercède pour le pauvre et tout intercède en vain. Les Saints, les Anges ne peuvent rien ; la Vierge même est rebutée ; et le chasseur poursuit sa victime sans avoir aperçu le Sauveur en Sang qui accourait, lui offrant son Corps !... Le riche est une brute inexorable qu'on est forcé d'arrêter avec une faux ou un paquet de mitraille dans le ventre.
Je suis mécontent de cette espèce de parabole qui suggère mal ce que je pense et surtout ce que je sens. Mais quoi ? De l'absolu où je suis placé, il m'est impossible de voir le riche, et surtout le riche catholique, autrement que persécuteur et dévorateur du pauvre. C'est ainsi que l'Esprit-Saint parle de lui et c'est exactement à la même vision qu'aboutit la science très-basse qu'on a voulu nommer l'économie politique.
Il est intolérable à la raison qu'un homme naisse
gorgé de biens et qu'un autre naisse au fond d'un trou à fumier. Le Verbe de Dieu est venu dans une étable, en haine du Monde, les enfants le savent, et tous les sophismes des démons ne changeront rien à ce mystère que la joie du riche a pour substance la Douleur du pauvre. Quand on ne comprend pas cela, on est un sot pour le temps et pour l'éternité. — Un sot pour l'éternité !
Ah ! si les riches modernes étaient des païens authentiques, des idolâtres déclarés ! il n'y aurait rien à dire. Leur premier devoir serait évidemment d'écraser les faibles et celui des faibles seraitdeles crever à leur tour, quand l'occasion s'en présenterait. Mais ils veulent être catholiques tout de même et catholiques comme ça! Ils prétendentcacher leurs idoles jusque dans les Plaies adorables !...
Et vous voudriez que je ne les appelasse pas des charognes !
Vous savez que j'ai toujours été admirablement situé pour voir ces maudits, puisque je suis le « Mendiant ingrat», mais, en ce moment, avouez que mon poste d'observation est incomparable.
Abandonné de tous, excepté de deux ou trois pauvres, captif de la misère dans un pays hostile où rien n'est à entreprendre, menacé continuellement de tout ce qui peut faire la vie impossible et ne sachant pas quand finira ce tourment ; il vous est facile de deviner ce qu'ont pu être mes sentiments et mes pensées.
MON loi n\ M
Certaine jours, il oi'arrive de songer aux centaines de lettres passionnées par lesquelles des étrangers,
demeurés tels pour la plupart, me remerciaient <!<• l'immense bonheur qoe mes livres leur avaient donné.
Il serait même un peu ridicule de dire jusqu'où s'emportait parfois cet enthousiasme.
La consolation me fut accordée de guérir un assez grand nombre de ces malades.
— Apprenez, leur écrivais-je, que tout cela est fort sérieux et que je suis véritablement un pauvre.
Instantanément la tumeur disparaissait.
C'était même devenu, à Montrouge, une rigolade extrême pour moi et pour les très-rares lépreux qui m'étaient demeurés fidèles.
En Danemark j'écris beaucoup moins à cette racaille et, d'ailleurs, la farce horrible de démasquer une carcasse en putréfaction ne m'amuse plus.
Considérant, toutefois, que mon excessive détresse me conviait aux humiliations, j'ai écrit quelques lettres. Certaines réponses que je conserve avec soin pour les publier avec d'autres, dans mon futur livre sur l'Argent, me semblent, au point de vue de l'Infamie bourgeoise, peu inférieures aux plus beaux chants de Y Iliade. Mais le silence de quelques chrétiens que je ne veux pas nommer encore vaut, assurément, d'être médité.
L'un d'eux, que vous connaissez peut-être, est une sorte de poète qui se fit, il y a douze ou quinze ans, une sorte de réputation, et devint prophète dans son
pays, en publiant, sous son nom, l'œuvre d'un autre, la croyant très-ignorée. Il jouissait, en outre, d'une haute renommée de sodomite.
A l'apparition du Désespéré, en 87, il fut un des premiers à me décocher son admiration. Aussitôt informé dema misère, ilnemelâcha pas toutde suite, comme on pouvait croire, mais, au contraire, m'offrit une petite installation à Bruxelles ou aux environs, pour y travailler dans son voisinage, et, sur mon refus d'être mis dans mes meubles, me fit tenir quelques centaines de francs, diligemment espacées, bien entendu, de manière à me profiter le moins possible. Je crois inutile d'ajouter qu'il ne manqua pas de se faire honneur de ces aumônes qu'un autre lui avait confiées pour moi.
Je ne découvris que plus tard, en même temps que cette dernière circonstance, les deux belles choses mentionnées plus haut. Cependant une lettre extrêmement curieuse, où ce renaissant m'envoyait des baisers, m'avait étonné et ce fut même, si je ne me trompe, sur cet étonnement exprimé que nos relations cessèrent.
J'eus la fantaisie de lui écrire de Danemark, le mois dernier, après dix ans de silence, en lui exposant ma situation quasi mortelle. Je le savais marié à une femme et riche. — Après tout, me suis-je dit, il n'est peut-être plus le même homme. Pourquoi le priver de cette occasion de faire enfin quelque chose de propre ?
Ma lettre, je crois, ne manquait pas d'énergie ni de beauté. Mais pour y répondre, il aurait fallu... ce qui
manque aux femmes pour écrire de très-beaux vers, comme disait le grand Corneille*
Vous voyez, mou ami, que je suis en belle posture pour combattre. Songez à la force d'un homme qui n'attend absolument rien des hommes, sinon un ut horrible et la plus excessive amertume, ayant eu le cœur saccagé pendant vingt ans. Vive Dieu! alors, et que les charognes... se multiplient. Comptez sur moi.
Votre
Léon Bloy.
10. — Dans le Mercure de France, article prodigieux de Victor Charbonnel. Ce hideux calotin ose insinuer et même dire assez clairement que, lorsqu'il portait encore la soutane^ toutes les femmes couraient après lui, et qu'il n'avait qu'à se baisser pour en prendre. Ta gueule! Victor, ta gueule!
11. — Recherche d'unautre logement. Mes petitsenfants, si j'en ai, ne comprendront pas que leur infortuné grand-père, ayant déjà tant écopé dans un trou, se soit obstiné à y séjourner. Mais le moyen de fuir?
Enterrement luthérien. Cortège vu de nos fenêtres. Il parait que c'est un cordonnier important qui fut ou qui aurait pu être héroïque pen-
dant la guerre. On l'accompagne avec une musique grave, mettons la Marche funèbre de Beethoven, et on revient en jouant des valses ou des polkas. J'ai déjà vu cela, et il paraît que c'est toujours ainsi, que le défunt ait été cordonnier ou chambellan, — deux manières d'être, d'ailleurs, à peu près aussi augustes l'une que l'autre — mais cela valait d'être écrit.
Cher ami, je suis embarrassé pour vous répondre. Je ne voudrais pas vous désobliger et cependant... vous m'offrez ceci : Les tètes de quelques amis à vous et à de Groux, entreprenant de se cotiser avec mes amis, à moi !!! à l'effet de récupérer le Saint par les Juifs en train de pourrir, dites-vous, chez l'éditeur devenu restaurateur de latrines, comme il convenait. En suite de ce premier effort on vendrait à mon profit le dit bouquin. Résultat : 5 ou 6 francs de rente par mois à Fauteur, dans deux ou trois ans. Il serait humain, R., de ne pas servir d'aussi amères plaisanteries à un écrivain chargé de famille qui ne se souvient pas de vous avoir fait du mal et qui ne demande plus rien à personne, heureux de savoir que ses amis sont rassurés sur sont sort.
Toutefois, je ne crains pas que le Salut pourrisse chez notre entrepreneur de plomberie. Cet homme a trop le désir et l'espoir de vendre, un jour, avantageusement son bouillon.