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A un paveur de l'enfer

Monsieur, je n'aime pas les fumisteries. Ce matin, en mon absence, ma femme voit venir votre lettre recommandée et ficelée !! ! La trouvant tout à fait sans défense, le facteur lui demande deux signatures qu'elle donne avec joie, croyant à une somme dont le besoin est extrême et qu'on attend chaque jour de la Providence. Le désappointement a été plus que pénible et je me demande s'il y a beaucoup de crimes qu'on puisse comparer à la diabolique atrocité de se moquer ainsi des pauvres...

Vous êtes, paraît-il, coutumier de ces farces lugubres. Je me rappelle qu'en février dernier, vous nous jouâtes un tour semblable. Veuillez trouver ici l'assurance de ma rage.

P. S. Voici le facteur qui revient avec des papiers.

M.»\ J0URNÀ1

Bst-ce enfin le message tant dés ne que

ee matin, Le MÊME, une continuation de la mêmi lade féroce. Ma femme avait signé à droite au Lien <1< Signer à gauche. Zut !

En cherchant je ne sais quoi, je mets la main sur le livre de Paul Féval, les Étapes cFune conversion, Ravissement de relire ce délicieux roman autobiographique, si français, si catholique e1 si mal fichu. Je me dis avec amertume que j'ai fait trop peu pour ce pauvre homme qui m'a aimé et dont l'image presque effacée me remue le cœur. En même temps que me revient le souvenir trouble de ses derniers jours, je pense à ces romanciers aux tomes innombrables, autour de qui Hotte, pendant leur vie et surtout à l'heure de la mort, une si terrible armée de fantômes, parmi lesquels il s'en trouve qui ont tué des âmes. Quelle effrayante pensée I

Retrouvé ceci :

Revue Moderne. N° 51, 10 février 1888. Lettre de Léon Bloy à Charles Buet. il faut pourtant que je te parle de ton livre. Ce n'est pas facile. J'ai beaucoup aimé Féval dont les qualités de cœur étaient une espèce de prodige dans le milieu de chenapans littéraires où il vécut. J'ai aimé et j'aime encore son talent si éloigné de notre art contemporain et de nos névroses.

Ce romancier fort supérieur, selon moi, aux Alexandre Dumas ou aux Soulié de son temps, était saturé d'une bonne humeur désormais défunte à jamais et son esprit ressemblait à ces authentiques bijoux en vieil or ou en vieil argent conservés dans les familles, qui font rougir tous les tocs actuels.

Ce qui ne me plaît pas, par exemple, c'est le débordement diluvial de son écritoire, la production à outrance du feuilleton, le flux alvin d'une incessante prose lâchée sur le papier des journaux dans les latrines de la curiosité populaire.

Ce que j'aime bien moins encore, c'est l'antilittéraire fureur de retaper, de ressemeler catholiquement des oeuvres bien innocentes qu'il aurait fallu laisser telles qu'elles étaient, sans se mettre en peine d'abreuver de lectures aussi lamentablement châtiées, les cercles catholiques ou les bibliothèques paroissiales.

Il est vrai que l'argent gagné par des travaux si préjudiciables à sa gloire, Féval le faisait aussitôt passer dans la main des pauvres. J'en sais quelque chose, moi! Je n'ai jamais connu une aumônière aussi royalement ouverte que la sienne, et sa piété peu clairvoyante mais d'une tendresse infinie, avait pour support une humilité si vraie, si touchante, que c'est un réconfort de m'en souvenir.

Il faut songer que cet homme, dont la célébrité fut grande, avait dû sacrifier à Dieu non seulement cette -célébrité, non seulement le salaire immense de sçs travaux de feuilletoniste, mais encore et surtout le seul

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public- m étal de comprendre et d'applaudir L'artisi véritable qui était en lui.

Il se vil forcé de descendre jusqu'aux faibles el limons cerveaux catholiques pour lesquels toute œuvred'art est un scandale. Il dut subir quotidiennement les conseils ou les remontrances de prêtres et de boutiquiers prodigieusement inférieurs à lui et il accepta cette immense culbute avec simplicité, pour se punir de n'avoir pas toujours aimé Jésus-Christ de tout son cœur.

Nous savons pourtant qu'il en souffrait. — Ah ! mon pauvre enfant! me disait-il un jour, en sortant delà boutique de Palmé, que d'humiliations! Priez notre -Sauveur pour qu'il me donne la force...

Les lettres que tu publies donnent le caractère de Paul Féval avec son mélange de ferveur mystique et d'inaltérable gaîté. Je suis fier d'occuper dans ton livre une si vaste place.

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