Continué le Fils de Louis XVI, malgré
Mon JOURNAL ".'il
foui. <- Seigneur Jésus ayez pitié d<-s pauvres lampes (jui se consumenl devant votre Pâte douloureuse ! -
13. — Le curé Storp juge que je manque de justice el de charité quand je parle des Luthériens. Pour lui tous ces prolestants, presque sans exception, sont de bonne foi. D'ailleurs, j'aurais beau dire ou écrire n'importe quoi, l'effet serait le même. Son parti est pris. Un Français se trompe toujours. Profonde misère de ce prêtre que tous les protestants malins méprisent ici, à ce qu'on m'a dit.
14. — J'étonne fort en me soulageant d'un mal de tète par le moyen d'une compresse d'eau sédative, remède banal s'il en fut, mais ignoré en Danemark aussi complètement que si c'était une vérité religieuse.
15. — Fragment d'une lettre à Johannes Joergensen, l'excellent poète catholique.
[Cette lettre, traduite en danois, a été publiée dans le Tilskueren, importante revue littéraire de Copenhague.^
Vous ai-je dit que la sœur Anne-Catherine
Emmerich, la Voyante stigmatisée de Dulmen est, à
mes yeux, le plus grand de tous les poètes, sansexception? Tellement grand et tellement poète que lorsque je pense à elle, tout s'efface.
Quel souvenir que celui de ma première lecture de sa Douloureuse Passion! C'était un ou deux ans avant l'atroce guerre franco-allemande. J'étais très-jeune et déjà si pauvre que même les murailles du sous-sol fétide que j'habitais avaient l'air de se reculer de moi! Le précédent locataire avait pris la fuite, vaincu par les araignées, les scolopendres et la vermine. L'humidité était telle que des champignons, malheureusement incomestibles, poussaient sur mes dictionnaires.
Meublé d'un litde fer qui eût épouvanté un vagabond, d'une table de cuisine qui pouvait avoir eu quelque équilibre sous la Terreur et d'un vieux pupitre privé de pieds que je conserve pieusement encore, mon gîte paraissait immense tant il y avait de coins hostiles où ne pénétrait jamais la lumière.
Ce fut là qu'étant malade, un jour de carême, je lus, pour la première fois, celivre extraordinaire. Je n'avais pas beaucoup plus de vingt ans et je ne me rappelle plus rien, sinon qu'il y eut un torrent de délices, une pluie de larmes. Je me vis extrêmement à ma place dans la poussière et dans l'ordure, et je sentis passer sur moi la Beauté divine !
19. — Saint Joseph. Fête singulièrement dure pour moi ! Que de souvenirs douloureux ! Vingt plaies profondes se rouvrent comme des fontaines.
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Et ma. prière me semble si vaine, si frappée d'impuissance ! J'ai demandé, naturellement, d'être tiré d»' cette Egypte. Mais je l'ai demandé sans foi, sans espérance, sans amour, ayant été si cruellement déçu, depuis vingt ans! Je ne sens rien en moi que la présence, à une profondeur où je n'ose descendre, d'un sombre lac de douleurs dont les vagues furieuses me submergeront peutêtre à l'heure de mon agonie.
20. — Le curé Storp me montre une nouvelle acquisition : La Bonne Souffrance, de Coppée. Cette ordure doit lui plaire, ayant été faite pour lui. C'est une chose vraiment curieuse que l'exactitude avec laquelle cet homme pense non aussitôt que j'ai dit oui, à propos de n'importe quoi. Si je lui disais que Jésus-Christ est ressuscité, son premier mouvement serait de me regarder comme un hérétique.
Je touche heureusement à la fin de mon livre, mais quels efforts et que de tourments ! Il faut être le Dieu des artistes et le Rédempteur des écrivains pour savoir ce que leurs œuvres ont coûté.
22. — Je reçois l'aumône spirituelle dune pauvre servante polonaise morte à l'hôpital et que le curé a assistée. Cette lamentable créature, qui
ne connaissait même pas le danois, semble avoir été un exemplaire du dénùment et de l'abandon parfaits. J'assiste à ses funérailles et je sens une consolation véritable, douce et profonde, comme si cette misérable d'entre les pauvresses était une âme proche de la mienne, désignée pour me se- -courir.
23. — Une des causes de mon extrême désir de fuite, c'est que notre curé refuse positivement de s'occuper de Véronique, ne voulant pas la confesser ni l'instruire. Abîme de l'àme teutonne. Il craint peut-être de manquer de fidélité à son empereur.
25. — Annonciation et dimanche de Lœtare, Lettre d'un jeune homme qui a senti le besoin de raconter à un captif qu'il voyage pour son plaisir. Cette lettre, où il n'est pas supposé, une minute, que je puisse souffrir usqite ad mortem, est suggestive d'une idée de conte. Des naufragés sur un radeau en sont à se dévorer, lorsqu'un message leur arrive par une bouteille. Secours miraculeux, réconfort inespéré venu d'un joyeux bourgeois tout plein d'or qui a eu l'inspiration de confier aux flots inconstants le récit d'une délicieuse excursion agrémentée de quelques ripailles, etc.
27. — Sottise Insondable «lu curé Stoirp, qui trouve que mon désir de foutre I»' camp <">L peu charitable. J'ai tort d<- ne pas chérir l<i> protestants et j'ai tort de m'occuper de Louis XVII. Vive monsieur Ubu ! Vive Cambronne ! Vive tout, excepté La Prusse, et puis zut!
81. — Je ne peux plus demander qu'une seule chose, le moyen de fuir. Le Danemark me tue.
Avril
4. — Toutes les démarches sont vaines, on est sans le sou et je ne parviens pas à me guérir d'un très-mauvais rhume. Je suis si triste qu'il me semble que je pourrais en mourir.
5. — Le Fils de Louis XVI, achevé enfin, est envoyé à Friedrichs.
Cher ami, Voici l'objet. Je ne crois pas avoir rien fait de plus important, depuis que j'écris, et ma promesse est enfin accomplie. Je compte sur vous pour les démarches... Quant à Mme B..., rappelez-vous que je ne veux absolument pas qu'elle lise mon livre avant qu'il soit publié. Cette dame est faite pour donner de
l'argent, puisqu'elle en a trop ; mais ses millions, venus je ne sais d'où, ne lui confèrent aucune compétence en art ni aucune juridiction sur un artiste à qui elle a eu l'indicible honneur d'offrir une parcelle infinitésimale de son gigantesque superflu.
Je ne puis oublier la promesse que me fit autrefois F. de presser la dite personne dans le sens des frais d'impression. Ce serait un commencement de salaire de mon travail, lequel est énorme, sinon en volume, du moins en intensité, comme l'enfer théologique de saint Thomas, aux dernières heures du monde. Les connaisseurs verront cela...
8. — Dimanche des Rameaux. Temps horrible. C'est l'anniversaire de l'imbécile roi Christian et tout le Danemark est en fête. Son ignoble gendre, le prince de Galles, est à Copenhague, ayant échappé à une tentative d'assassinat à la gare du Nord, à Paris. Un jeune Belge a tiré sur ce cochon et l'a raté. On les saigne, ordinairement. C'est plus sûr et meilleur pour le boudin.
13. — Vendredi Saint. Le dernier vendredi saint du siècle est un treize.
Je lis que Huysmans vient de prendre l'habit des novices de Saint Benoît, à Ligugé, le 18 mars, après les premières vêpres de saint Joseph. Comment ne sentirais-je pas de l'amertume en me
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souvenant de L'excessive injustice de ce chrétien, me trahissant <lc la façon la plus criminelle, préalablement au lâchage le plus infect, après avoir
tant obtenu par moi! Car enfin, s'il est devenu chrétien, c'est parce que Dieu m'a envoyé à lui, c'est parce que j'ai prie' pour lui, plus d'une fois avec violence, c'est parce que j'ai accepté de souffrir pour lui, et tout cela il ne peut pas l'ignorer complètement, quelque aveugle qu'il puisse être. Je crois fermement que cet homme a reçu, par le dévouement de quelques dmes, des grâces peu ordinaires, et que le malheureux a fait son CHOIX. Que Dieu ait pitié de nous tous ! Ce pauvre Huysmans est-il condamné à augmenter le nombre des religieux médiocres et à écrire des livres estimables sur l'archéologie, l'iconographie, l'esthétique ou le bibelot du catholicisme ?
Cérémonies du jour, adoration de la Croix dans notre église. J'y ai conduit Véronique. J'en reviens avec une tristesse énorme, à travers une ville morte. Pourquoi les luthériens respectent-ils le Vendredi Saint, qui devrait être si exécré par eux, puisque c'est le jour de la Rédemption? Du fond de leur ignorance et de leur misère, ils obéissent encore à l'Église, en cette manière, mais moi je pleure et je crie des lieux profonds.
19. — Jeudi de Pâques. Déménagement. C'est l'époque, le jour marqué sur les almanachs danois : Flyttedag. Dans toutes les villes, on ne voit que des voitures chargées de meubles et des gens aux mains sales, mais peut-être moins ennuyés que moi. Depuis notre mariage, c'est le neuvième déménagement. Quelle dérision d'y être forcé dans ce cul de bouteille, au lieu de nous évader vers la France dont je crois entendre la voix douce dans le silence des nuits, voix si triste et si lointaine qui me reproche de ne pas revenir l
Lettre agréable de Redonne!, directeur de la « Maison d'Art », déclarant son intention d'éditer Je m'accuse...
2L. — Songe extraordinaire. J'étais avec Paul Bourget, redevenu monami(!) et nous regardionsensemble une grande foret, d'un point élevé. Rien n'était plus beau que cette forêt. Seulement lestêtes des arbres mouraient, la forêt tout entière étant empoisonnée par les racines. C'était I'Eglise. Je disais alors à mon compagnon : « Souvenezvous que je vous prends à témoin, rappelez-vous que j'ai annoncé cela il y a dix ans. » J'ai été surpris, à mon réveil, de ne plus retrouver Y émotion de ce songe qui a été puissante et suave — inexprimablement.
22. — Première communion dans notre église. Les pauvres petits communiants sont à peine dix, dont un bon tiers de renouvelants. J'aurais cru à une foule de parente etde curieux. Il est venu trèspeu «Je gens. C'est une grande pitié de voir se geler Le Sang de Jésus-Christ a mesure qu'on s'avance vers le nord.
29. — Un personnage qui se croit catholique et à qui Friedrichs a e'té forcé de communiquer le manuscrit du Fils de Lords X TV, me reproche de parler sans respect du protestantisme, après avoir reçu de « l'argent protestant ». Suis-je donc à vendre comme un porc? L'argent protestant! Je suis admirablement placé ici pour répondre que les protestants ne possèdent que ce qu'ils ont volé aux catholiques. S'il y a un axiome en histoire, c'est celui-là. Je me sens très-houleux, très-sombre, quand j'y pense.
Mai
1er. — Le curé Storp me dit ingénument que, lorsqu'un savant allemand a traité un point d'histoire, c'est fini à tout jamais. Il n'y a plus à y revenir.
Persécution. La petite salope employée par nous l'an dernier et qu'il nous fallut jeter à la porte, entreprend de se venger en déchaînant contre nous les goujats de sa connaissance. Ce soir, en guise d'ouverture du mois de Marie, nous avons dû subir les injures les plus atroces. Un vieil ouvrier, logé sous le toit, s'y est employé généreusement. La nuit venue, ce misérable, complètement ivre, est descendu nous insulter, ou plutôt insulter Jeanne, qui lui répondait avec calme à travers la porte verrouillée, carie bandit avait essayé d'entrer, Dieu sait pourquoi. Sa fureur s'exprimait par des hurlements effroyables. Sans moyen d'échanger aucune parole avec ce chenapan forcené qui ne paraissait pas en état de comprendre une langue humaine, que pouvais-je faire? Frémissant derrière la porte, je me tenais prêt à frapper dans le cas où il aurait réussi à la forcer, mais je ne pouvais faire une sortie et démolir cet ivrogne âgé sans m'exposer à la plus extrême rigueur des lois danoises, qui seraient implacables contre un Français. Le bel amour du Danemark pour la France fait partie intégrante de l'hypocrisie de ce peuple. Je ne pouvais, sur ce point, garder la moindre illusion.