A Mogens Ballin, à Copenhague
Monsieur, j'ai appris par une carte de notre ami Johannes Joergensen qu'on m'a fait l'honneur de parler de moi dans une réunion d'étudiants catholiques et qu'un avorton de prêtre, ayant dit beaucoup de mal de ma personne et de mes œuvres, vous m'avez défendu généreusement. J'estimerais que je suis exactement au niveau de cet ecclésiastique, si je ne vous disais pas
MON mi |;\ \|.
ma gratitude. La générosité devient rare déni univers lamentableoù la France parait mourir, et c'est un réconfort pour moi d'être sûr, au moins, de denx
amis, en Danemark, Joergensen et vous.
Les injures ou les calomnies d'un abbé Gamel, bien que je ne les connaisse pas, ont eu le pouvoir, je l'avoue, de me faire souffrir. Je devrais être pourtant bien habitué à ce genre de t.ibulation. Mais je suis en exil, effroyablement loin de ma patrie, absolument seul dans un trou, livré à la plus menaçante misère. En ce moment même, à bout de ressources et dans l'impossibilité de prendre la fuite à cause des dettes qu'il m'a fallu l'aire pour ne pas mourir de faim, je suis forcé d'endurer, jusque dans ma maison, de goujates injures, sans la consolation qui me resterait en France d'un coup de force vengeur. Je suis averti amplement que je n'ai aucune justice à espérer en Danemark, fussé-je en cas de légitime défense, et que ma qualité de Français surtout me désigne aux outrages de la crapule.
Mais, alors, que penser de cet ignoble prêtre qui sait tout cela, qui me respecterait si j'étais riche, qui me lécherait les pieds si j'étais puissant, mais qui, me voyant pauvre, isolé dans un monde hostile et me croyant tout à fait vaincu, m'accable? La hideur morale de cet Iscariote, dont vous apprendrez un jour f apostasie, m'épouvante.
Seulement qu'il prenne garde. Je suis de ces vaincus foulés aux pieds qu'on croit morts, qu'on croit du
fumier, mais qui se relèvent soudain et qui rongent le cœur des vainqueurs.
Je compte sur vous, monsieur Ballin, pour me renseigner exactement. J'ai besoin de savoir ce dont le drôle m'accuse en mon absence, et vous devez vous en souvenir, puisque vous y avez répondu. J'espère que vous ne me refuserez pas cette information.
Je ne connais ce Gamel que pour l'avoir rencontré deux fois. Il me fut présenté par le curé de Kolding et me parut médiocre d'esprit autant que de figure. Une fois il me demanda, n'ayant rien lu de moi, ce que j'entendais par « le Salut par les Juifs », ex quibus est ChiHstus, a dit saint Paul. Découragé d'avance par la mauvaise grâce de l'individu, je me vis bientôt forcé de renoncer à l'explication. Cependant je ne montrai pas de mépris. La dernière fois que je le vis, il eut le tact gothique d'exhaler un grand dédain pour la France. Il m'eût été facile d'humilier cet idiot sacré. Je ne l'ai pas fait. Pourquoi donc me hait-il, sinon parce que je suis Français, artiste, fier et pauvre? Les âmes de domestiques sont implacables.
Vous devinez bien que je ne quitterai pas le Danemark sans quelques notes. J'ai déjà un volume entièrement consacré à ce noble peuple qui m'a traité avec tant d'honneur et qui m'a rendu si heureux. Le Danois Gamel et les missions catholiques n'y seront pas oubliés.
A Johannes Joergensen :
Mon ami, je vous prie de fermer vous-même la lettre
ci-jointe à Ballin et de la lui faire parvenir en l'appuyant, si c'est nécessaire. Je tiens beaucoup aux renseignements que je demande. L'acharnement haineux du Gamei m'a été dur. Quelque habitué que je sois aux vilenies, je n'ai pu me défendre d'une tristesse horrible. Cela tient sans doute à ce que je suis très-malheureux, mais surtout à cette circonstance que le personnage est un jeune prêtre qui outrage, en plein pays protestant, un écrivain catholique français en exil et dans l'indigence, dont l'âge et les travaux devraient lui inspirer au moins un peu de respect. Quel autre mot que celui de trahison pour caractériser un tel acte ? J'ai eu un peu d'étonnement, d'ailleurs. Le Gamel m'avait paru un domestique et un sot très-empanaché, mais je ne le savais pas méchant. Il ira loin. Il appartient à cette légion de prêtres épouvantables dont les Pères Augustins de l'Assomption, en France, réalisent admirablement le type et qui ont tant avili l'Église depuis vingt ans...
9. — Grande tempête, ce matin. Le vent refoule, avec une violence extrême, les eaux du nord dans la plaine submergée et pleine d'épaves. Tristesse infinie.
11. — (In Dania in foro : Anniint. B. M. V.) Jour bizarre. On le nomme en danois Store Bededacj (Voir l'année dernière, 28 avril.) Ce qui est
singulier, c'est le choix de ce jour pour célébrer l'Annonciation. L'Eglise ou plutôt le Vicaire apostolique mettant Marie à la remorque des protestants, c'est si monstrueux que j'en suis comme pétrifié d'horreur. Il paraît que c'est très important de faire coïncider la fête de l'incarnation avec la grande soûlographie Scandinave.
12. — Bonne nouvelle enfin! Nous allons pouvoir partir. Un admirable ami m'a trouvé la plus grande partie de la somme. Le reste, j'espère le trouver ici.
Lettre folle d'Henry de Groux. Par une sorte de prodige, il m'écrit trois pages pour ne Rien me dire, sinon que sa vie est mystérieuse. Vers le soir, autre lettre encore plus démente d'une personne agitée naguère et qui donne maintenant des leçons d'équilibre chrétien... Quel songe que cette vie!
13. — La misère a ceci de bon qu'elle nous fixe, comme des clous, dans la Main de Jésus- Christ.
Réponse de Ballin. Il me raconte la scène. Il faisait une conférence inspirée de mes vues sur l'Art et le mépris des catholiques modernes pour le Beau. D'abord, protestation d'un père jésuite (?),
MON IOURXAL .'{li"
j)uis attaque véhémente de Game) qui déclare ne
connaître ni Verlaine, ai Hello, et que je suis coupable de quarante hérésies! Etc., etc. Sommé de faire connaître ces hérésies, il avoue les ignorer, • lisant qu'uu ami les a collectionnées et qu'il va lui envoyer la liste.
Mon premier mouvement est d'écrire à cet àne malfaisant on à son évèque. Mais aussitôt nous pensons que nous ne savons rien du pouvoir que tels ou tels misérables ont de nous nuire et qu'il vaut mieux agir de Paris. Parler décela au curé Storp ne vaudrait rien. D'abord et avant tout il serait contre moi, eussé-je mille fois raison. Ensuite il est l'ami aux quarante hérésies, très-probablement.
Pour en revenir au Gamei, unité représentative d'un groupe compact, voilà donc comment je suis lu par des gens qui savent mal le français ou qui, le sachant à peu près, ne possèdent absolument pas le génie propre de la langue française. Ces critiques, préoccupés avant tout du désir de trouver des lares à un écrivain qui passe pour n'être pas un domestique et situés à plusieurs millions de lieues de la pensée de cet écrivain, réussissent naturellement à découvrir des textes plus ou moins contestables dont ils abusent aussitôt par malice ou par sottise. Tels sont les mis-
sionnaires qui doivent restituer à l'Église les peuples Scandinaves.
14, — A de Groux :
Je vous annonce tout d'abord que nous allons pouvoir rentrer en France. Ce ne sera pas très-somptueux, mais enfin on cessera d'être en exil... Maintenant quel accueil puis-je attendre de vous ? Vous avez tellement changé que je ne sais plus. Votre dernière lettre est effrayante. Trois pages pour me dire que votre vie est un mystère impénétrable et que vous serez plus explicite dans une lettre ultérieure ! Voilà trois fois de suite que vous me servez ça. Seulement les deux premières, c'était en un post-scriptum de quelques lignes ; cette fois, c'est en trois pages. Si je vous écrivais, moi, de telles choses, vous sachant malheureux, que penseriezvous, sinon que je suis un méchant ou un aliéné ?
La réponse à ma demande n'était pourtant pas bien difficile : « Voici l'information que vous désirez. » Ces onze syllables suivies d'un très-petit nombre d'autres, m'eussent complètement satisfait.
Pour obtenir cette information si nécessaire, j'ai fait appel à notre amitié de dix ans, à tant de choses profondes qui sont entre nous. Après une attente de près de quinze jours, j'obtiens enfin de savoir que votre vie est énigmatique, insondable et que votre dévouement pour moi est toujours le même. Mais vous ne me dites pas un mot de la démarche que je vous avais supplié de faire. Pas un MOT! C'est prodigieux... Le service
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(juc je vous demandais du fond de ma détresse étail si simple, si facile, cl je l'ai attendu avec tant d'angoisse ! Pourquoi me le refusez-vous ? Qu'avez-vousàme reprocher? Mrs livres sont pleins de vous, depuis huit ans, et le jour où vous m'avez demandé de sacrifier mon pain et celui des miens pour un salaud, je l'ai fait. En retour, le 23 mars dernier, lorsque, tans rien demander, je vous ai laissé voir le désir profond de mon cœur, silence, refus invincible, Aujourd'hui, je vous demande une chose très-simple, très-importante pour moi, qui ne vous coûterait rien, et vous ne voulez pas me la donner ! Que voulez-vous que je pense et que voulez-vous que je fasse ? Ce nouveau refus est si monstrueux que je me demande si vous êtes encore mon ami.
A Ballin. Je lui annonce, en quelques lignes, que j'irai bientôt à Copenhague, avant de quitter le Danemark où je ne peux plus vivre :
... Quant au Gamel, je suis peu surpris d'apprendre îtfmbien il a été sot et ridicule. Le nombre des imbéïile étant « infini », a dit l'Esprit-Saint, il y aurait ieu, peut-être, d'user de miséricorde, mais je crois le Irôle malicieux. C'est plus grave. Mon désir est bruant de connaître l'ami aux quarante hérésies. Je m'en loute un peu, mais je le saurai à Copenhague. Quels missionnaires, quels apôtres !