‹ Mon Oncle AlcideChapitre 13 sur 29 · C EST MON COUS1 N · texte numérisé non relu

C EST MON COUS1 N

A défaut de courage, le sang-froid, du moins, restait à Labanère. Il posa son chapeau, chercha son lorgnon, mil quelque temps à trouver l'entrefilet, et, très lentement, il lut tout haut ces Ifgnes :

« On annonce le mariage du vicomte de Labanère avec mademoiselle Cajixte de Pont- Croix. Les Labanère sont de vieille noblesse picarde, etc. »

La lecture dura (Wux minutes pendanl lesquelles la marquise resta debout, frémissànte, crispant les mains, jouant des narines, tellement qu'on pouvait se demander — ce que fit Héruel — si elle n'avait pas un poignard dans sa manche, et si, au premier mol, Tanneguy n'était pas un homme mort. Aussi l'officier de marine guettait le moindre mouvement de la Sansedoni. Mais, la lecture finie, Labanère plia le journal, le posa sur u:i meuble, ôta son lorgnon, le mil. dans s;i poche, et répondit fort tranquillement :

— Ah ! les journaux l'annoncent? Je croyais que c'était encore un secret de famille. Eh bien! oui, mon cousin germain se marie. Char-

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manl mariage qu'il fait là. Tu connais la petite de Pont-Croix, Iléruel?

Dans son ébahissement, le lieutenant fut sur le point de tout trahir, chose d'autant plus facile que la marquise n'était pas femme à gober la première histoire qu'on lui racontait. Aussi demanda-t-elleàTanneguy, sans quitter l'offensive:

— Alors, tout le monde est donc vicomte dans votre famille ?

Tanneguy fut superbe. Il fit tout un cours de science héraldique pour expliquer le cas et termina en disant :

— Voilà comment Gaétan et moi — il s'appelle Gaétan — portons tous deux le même titre. Mais Gaétan est plus jeune. S'il a vingthuit ans, c'est le bout du monde. N'est-ce pas, Robert? Tu dois le savoir, car mon cousin à servi sous tes ordres.

— Parfaitement, dit iléruel.

Cette seule réponse, qui était un joli mensonge, écarta toute défiance de l'esprit de la marquise, pour le présent et pour l'avenir. Elle tenait Iléruel pour la loyauté en personne et l'estimait profondément. Elle lui fit, l'incident vidé, le plus charmant accueil, lui repro-

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cha qu'on ne le voyait jamais. On devinait, toutefois, qu'elle aurait voulu lui demander :

— Quelle idée avez-vous eu de venir chez moi aujourd'hui ?

Quand les deux compères turent dans la rue, hors de portée de tout rayon visuel dangereux, Labanère s'arrêta et le commandant en fit autant. Le premier avait, malgré tout, un peu envie de rire : le second était dans une vraie colère de marin.

— -le ne pourrai jamais rentrer chez moi, dit -il, sans avoir donné une paire de soufflets à quelqu'un; tiens, à ce passant qui vient là. Ou plutôt, j'ai envie de me gifler moi-même, car j'ai menti comme un arracheur de dents.

— Eh bien, bats-toi avec « Gaétan », ton ancien subordonné. Allons, calme-toi; je ne plaisanterai plus. Seulement, à ton tour, net'étonne pas qu'on ait peur en présence de cette femme; tu en as tàté maintenant.

— Oui, et que le diable m'emporte si j'en lâte une seconde fois! Ainsi, voilà ce qu'une femme peut faire de nous !

La crise était reculée, niais elle ne pouvait manquer d'éclater un jour ou Tau lie. Même, il eûl été impossible à Tanneguy de continuer son douhle rôle sans une circonstance qui vint à son aide. Chaque année, la mère de la marquise [lassait à Paris cinq ou six semaines e1 logeait chez sa fille, ce qui, naturellement, modifiait les habitudes de la maison d'une façon complète.

Libre, ou à peu près, Labanère pu! faire, tranquillement et honnêtement, sa cour à sa fiancée, et prendre paît, même, à quelques tournées d'emplettes. In jour, comme on choi-

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sissail des bijoux clic/ Ravaut, qui est-ce qui entre dans la boutique? Madame Sansedoni el sa mère. La marquise jeta sur la pauvre Calixte an regard tel que l'enfant sentit un

frisson lui courir entre les deux épaules. En même temps, elle marchait bravement sur Lanabère et lui tendait la main en le fixant dans les yeux, car un soupçon lui traversait de nouveau l'esprit.

— Que de trésors! dit-elle sans se soucier d'être entendue. Il me semble, mon cher vicomte, que vous faites bien les choses?

Tout en parlant ainsi, elle le tenait sous son regard ainsi que la jeune fille. Taaneguy songeait :

— Si je ne me tire pas de là, il ne restera pas une vitre entière dans le magasin, tout à l'heure.

Il s'en lira, celte fois encore. Avec un calme qui rappelait l'ancien chasseur de tigres, il répondit à haute voix :

— On u'a pas grand mérite à faire bien les choses, quand on n'agit pas pour son compte.

Tour Calixte et sa mère cela voulait dire : « Celle parure est le cadeau de noces de

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ma vieille tante de Peyrhorrade qui m'a chargé de l'acquisition. »

Pour la marquise, cela signifiait :

« Je suis ici au lieu et place de mon cousin. »

C'est, d'ailleurs, ce qu'il expliqua plus en détail, non sans avoir pris la précaution de pousser la Sansedoni dans un coin de la boutique. Il raconta que Gaétan obligé à une absence pour aller chercher des papiers, l'avait chargé de conduire mademoiselle de Pont- Croix chez son bijoutier.

L'histoire prit à merveille. Les deux Italiennes sortirent, après avoir lait semblant de regarder un collier, et Tanneguy rejoignit sa future « cousine » qui lui dit:

— Mon Dieu! quelle terrible femme 1 Elle m'a fait peur. J'espère bien que vous ne me la ferez jamais connaître.

— Soyez tranquille, répondit Labanère.

Tranquille, lui ne l'était guère. Les jours

marchaient; les bans étaient publiés. Si la marquise avait l'idée d'aller regarder derrière le grillage de la mairie de la rue de Grenelle ! Heureusement la présence de sa mère l'absor-

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bail et rendait les visiteurs plus rares. Ceux qui étaient au courant de la situation croyaient qu'elle avait accepté le mariage de Tanneguy et qu'elle se consolait par la tendresse filiale.

Lui-même, après s'être dit, pendant deux mois : « -le parlerai demain, » en arrivait à penser, en voyant quelle tournure les événements avaient pris d'eux-mêmes : « Si je pouvais ne pas parler du tout! »

A coup sûr, le procédé n'était pas correct, mais Labanèrc en était arrivé depuis longtemps à haïr la Sansedoni, et, d'autre part, il tenait absolument à son mariage avec Galixte. Or, de quelle extravagance n'était pas capable la marquise dans son premier moment de rage ?

D'ailleurs, il ne s'agit pas de savoir si Tanneguy eut tort ou raison. Ce qu'il y a de sûr, c'est que, la veille de son mariage, au matin, il en élail toujours au même point, lorsque, par le courrier, il reçut une lettre dont l'écriture le fit tressaillir.

« Ma mère s'absente demain pour la journée, lui écrivait la marquise; voulez-vous

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que nous déjeunions ensemble? Je compte sur vous. Il y a des semaines que je ne vous ai m à moi toute seule. »

— Cette vieille Ilalienne aurait bien dû remettre son absence de vin^l-quatre heures, s'écria Labanère.

Puis après quelques réflexions il répondit :

« Vous ne lisez donc plus les journaux? C'est précisément demain que mon cousin se marie, et je suis de noce naturellement: Après la cérémonie, il y a réception et lunch chez les Pont-Croix. Quand pourrai-je m'éclipser? Je l'ignore. Mais, aussitôt libre, je cours chez vous. »

— Ma foi ! se dit-il en cachetant son billet, à moins de divorce ou de mort, il pourrait bien se faire qu'on m'attende quelque temps.

À sept heures du soir, le lendemain, les nouveaux mariés partaient pour l'Italie, mais ils s'arrêtèrent à Lyon; je me suis laissé dire qu'on ne va pas toujours si loin le premier jour. Le lendemain, quand ils continuèrent

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leur voyage, Tanneguy et Calixle étaient devenus 1res bons amis, si l)ien que monsieur lit ses confidences à madame, ce qui était, après tout, de la prudence :

— Chère, vous souvenez-vous de cette grande femme brune qui m'a dit bonjour chez Havaul, el dont vous avez eu si peur?

— Oui, écries ; je la vois encore. Eh bien?

— Eh bien ! elle m'avait t'ait l'honneur de... d'ambitionner la place que vous occupez en ce moment, et si, quelque jour, elle nous rencontre et témoigne de la mauvaise humeur, vous n'en serez ni surprise ni effrayée. Ce sera un compliment a mon adresse, après tout.

La jeune vicomtesse n'était pas une sotte, surtout depuis Lyon, et, sachant à quoi s'en tenir sur ce que son mari appelait l'ambition de la Sansedoni, elle se mit à pleurer toutes ses larmes. Alors Tanneguy, pour la faire rire, ce qui ne fut pas long d'ailleurs, lui raconta son cousinage imaginaire avec un prétendu Labanère de la branche cadette.

— C'est bien fait! s'écria-t-elle. Celte femme n'a ([ne ce qu'elle mérite! Et si elle ose se montrer devant moi, je lui ferai les cornes.

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Cependant, madame de Labanère ne songea point à faire les cornes à la marquise, lorsque, quelques semaines plus tard, elles se rencontrèrent; voici dans quelles circonstances :

C'était dans un coin mystérieux des Cascine, à Florence. Tanneguy et sa femme étaient assis sur un banc, fort près l'un de l'autre. Il avait même un bras autour de la taille de Calixte, et l'autre sous sa tète, qu'elle tenait renversée et qu'il embrassait. Je me suis laissé dire aussi qu'on voit de ces choses-là aux Cascine.

Soudain, la Sansedoni dressa devant eux sa. haute taille, muette, les sourcils froncés, terrible. Et, quand la pauvre petite vicomtesse fut un peu revenue à elle, l'Italienne désigna du doigt Labanère qui s'était levé (car il n'avait plus peur, maintenant) et demanda :

— Savez- vous ce qu'était votre mari? madame.

Cette voix grave, ce geste dramatique, ce visage pâle et courroucé causèrent à Calixte la plus affreuse terreur qu'elle eût éprouvée de sa vie. Peut-être cette grande femme allait la tuer, elle et Tanneguy. Elle perdit la tête,

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voulut dire quelque chose, s'embrouilla, et unit par trouver cette réponse qui, dans la circonstance, était incommensurable :

— Ce n'est pas mon mari, madame, c'est son cousin.

Le mot était si drôle, que la marquise, d'abord, ne put s'empêcher de sourire. Puis son sourire s'effaça, ses yeux se' mouillèrent, et, ramenant son voile sur ses traits, elle s'éloigna avec cette seule parole :

— hnjralo !

C'était peut-être, après tout, la seule parole qu'elle avait à dire.

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