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Très affectueusement, presque amoureusement en apparence, le baron Silber et sa femme, causent, après déjeuner, dans la salle à manger du matin de leur hôtel, avenue Friedland.
Monsieur est revenu dans la matinée de Viroflay, où il a installé son établissement de courses, écuries, allées d'entraînement, paddocks, etc. Très occupé à la Bourse, il se rend une ou deux fois par semaine à son haras dans la soirée, alin de pouvoir, dit-il, assister au travail des chevaux au point du jour. Il rentre d'ordinaire assez fatigué; ce qui se comprend après une nu il aussi courte.
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Karl Silbcr, financier autrichien dont personne n'avait entendu le nom à Paris il y a dix ans, s'est bien rattrapé depuis. Vous ne pouvez ouvrir un journal de banque, de sport ou d'autre chose, sans trouver qu'on y parle de ses émissions, de son écurie, de ses bals, ou de la beauté de sa femme. Car cet homme, qui ne se refuse rien, s'est donné le luxe aimable, et dangereux d'épouser, sur le coup de quarante ans, peu après la guerre, cette adorable Marguerite de Francmont, avec laquelle tout Paris a dansé, pendant quatre saisons consécutives, mais que sa pauvreté réservait à un mariage de ce genre. Il faut dire, à sa louange, qu'elle en a pris son parti à merveille.
Les deux époux font excellent ménage, et Silber, qui a pu reconnaître chez sa femme une intelligence peu commune, ne fait rien, sauf en matière de finances, sans la consulter avec une condescendance doucereuse.
— Alors, dit le baron en roulant dans le sucre une dernière fraise, Guérin est venu?
— Oui, hier soir, comme vous veniez de partir pour Viroflay. Je l'ai reçu et lui ai tout
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expliqué de mon mieux. Je lui ai raconté les indiscrétions dont vous êtes victime et qui font planer sur vous d'injustes soupçons. « Tout ce qui se passe à l'écurie, ai-je dit, est reporté par le menu au bookmaker de la rue Vivien ne. On sait là, d'avance, quel cheval doit partir ou être retiré, lequel porte l'argent de l'écurie ou est désigné pour faire le jeu. Nous sommes évidemment trahis, à journée faite, par quelqu'un; mais par qui? Voilà ce qu'il importe de savoir, car on commence à nous accuser de manœuvres déloyales.
— Et qu'a-t-il répondu, ce brave Tricoche?
— Il a demandé si vous aviez des doutes sur quelqu'un de nos hommes.
— Eh! mon Dieu! je n'ai des doutes sur aucun en particulier, ce qui revient à en avoir sur tous en général.
— C'est précisément ce que j'ai déclaré. Alors il a pris des notes et il est parti, en me promettant de charger son meilleur agent de cette affaire délicate. Il reviendra dès qu'il aura découvert quelque chose.
— Espérons que ce sera bientôt. Vous n'avez pas eu d'autre visite?
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— Aucune. J'ai diné seule et suis allée chez ma mère. Et vous, mon ami, qu'avez-vous fait à Viroflay?
— Toujours la môme chose : vérifié des comptes, donné de l'argent, examiné des poulains. Ce matin, à trois heures, j'étais sur mon poney et j'assistais au travail. Décidément Kronstadt devient trop léger et nous n'arriverons pas à le conserver dans sa forme jusqu'au 25. Jevaisêtre obligé de me couvrir, car j'avais mis des sommes sur le cheval. Allons! je vous quitte. Voici l'heure d'aller faire un lour à la Bourse.
— Vous semblez fatigué, mon pauvre Karl?
— Dame! on le sérail à moins, .l'étais levé avant le soleil !
— Vous pourriez aller moins souvent làbas.
— Moins souvent! C'est-à-dire qu'il faudrait y aller tous les jours. L'qmI du maître, voyezvous, il n'y a que cela, surtout en matière d'écurie de courses. Et Dieu merci! j'ai un iril qui y \<>it clair!
— Oh! oui! fit la belle Marguerite, en égra-
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Lignant la nappe de la pointe de son ongle rose. Mais il faut espérer que Guérin y verra encore plus clair que vous. Cela m'amuse beaucoup d'avoir affaire à celte agence dont on a t.int parlé!
Deux ou trois heures plus tard, Karl Silber, voluptueusement étendu dans un excellent fauleuil de son cabinet de la rue Richelieu, fumait, les paupières à demi closes, le plus pur des produits de la Havane.
Près de lui, dans un fauteuil non moins moelleux, ayant aux lèvres un cigare puisé à la môme source, le jeune de Payzac, un décavé au passé nuageux, causait, 1rs yeux très ouverls, faisant de son mieux son métier d'ami intime d'un homme riche.
— Savez-vous, baron, disait-il, que vous êtes le mortel le plus heureux de Paris? La seule
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Bourse d'aujourd'hui a mis dans vos poches [tins d'argent qu'il ne m'en faudrait pour m'amuser pendant une année.
— On dirait que cela vous contrarie? grogna le financier sans sortir de sa somnolence.
— Moi! pas le moins du inonde, certes! je suis trop votre ami pour cela. Mais quand je compare nos deux destinées!...
— Alors, pourquoi, diantre! les comparezvous?
— Tout vous réussit, continua Payzac, sans répondre. Car ce n'est pas seulement à la Bourse que vous êtes heureux. Vous vous êtes avisé, Dieu sait pourquoi, de faire courir, et, quand vos chevaux perdent, vous trouve/ moyen de gagner de l'argent avec ceux des autres.
— Est-ce que vous allez dire aussi que je fais exprès de laisser battre mes chevaux?
Payzac ne répondit que par un haussement d'épaules.
— Et tout cela n'est rien, poursuivit le parasite. Possesseur légitime de la plus jolie femme de Paris, vous n'en cueillez pas moins, sur un lerrain plus mystérieux...
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— Clml! interrompit le banquier en se redressant et on regardant autour de lui d'un air inquiet. Vous savez de quelle importance il est pour moi que certains secrets ne s'ébruitent pas. Vous êtes seul à connaître tout un côté de ma vie.
— Je tais mieux que de le connaître. A qui donc devez-vous d'avoir rencontré Vanda?
Sans moi, mon cher, vous auriez toujours ignoré la plus grande joie qu'il y ail sur terre.
— Oui, répondit Silber, que ce sujet ne manquait jamais d'attendrir. Cette pauvre iîlle étrangère, a l'âme reconnaissante el délicate, m'a fait comprendre le bonheur infini d'être aimé pour soi-même. Elle s'est attachée à moi comme un chien; mais il faut dire que j'en suis arrivé à la traiter comme une amie, comme une compagne. Or, mon cher, rien ne nous attache les femmes comme de les mettre de moitié dans notre vie. Ainsi, voyez la baronne ! Elle est persuadée que je lui raconte tout. J'ai l'air de ne rien décider sans l'avoir consultée. Qu'en résulte-t-il? Qu'elle a pour moi une affection... tranquille, sans doute, mais
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solide cl dévouée... Et, surtout, elle a l'esprit occupé, ce qui est fort important; car, au fond, c'esl une nature ardente.
— Oh! fît le comte, en poussant une bouffée, je ne l'aurais pas cru! Mais ce qu'il y a de certain, c'esl que vous savez vous y prendre. Le diable m'emporte si un autre pourrait conduire, comme vous, deux ménages de front, sans accident d'aucune sorte. Votre combinaison de Viroflay est un chef-d'œuvre, tout simplement.
— Que voulez-vous! les combinaisons, c'esl mon métier. Si vous saviez combien il en faut, dans certains cas, pour réussir une émission!
— A propos d'émission, mon cher Silber, j'ai une petite requête à vous adresser.
Et le jeune besoigneux, jugeant le terrain suffisamment préparé, aborda le sujet véritable de sa visite.
Quinze jours plus tard, le baron se trouvait de nouveau, avec sa femme, dans la petite salle manger où le déjeuner venait de finir. Silber ne faisait qu'arriver de Viroflay où il avait passé la nuit.
— N'avez-vous rien perdu? questionna tout à coup la baronne.
En même temps, elle tirait de la poche de sa matinée de cachemire un ticket d'abonnement sur le chemin de fer de l'Ouest.
— Ah! parbleu! fit le baron, je l'ai joliment cherché hier. Où L'avez-vous trouvé, chère amie?
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Un domestique entra, portant sur le plateau une carte de visite.
— Tiens! s'écria Karl, c'est Guérin. Voulezvous qu'on le lasse entrer ici? Un personnage aussi précieux peut bien être traité en ami de la maison.
— Mais oui. Je crois bien ! approuva la belle Marguerite.
Le chef de la fameuse agence fut introduit. Rasé de frais, babillé comme un homme sérieux, il ressemblait, avec son pince-nez, ses favoris grisonnants et son large portefeuille, au maître clerc d'une étude importante. Du reste, il avait la mine satisfaite d'un homme qui apporte des nouvelles.
— Eh bien! demanda la baronne qui était en belle humeur, avez-vous découvert quelque chose ?
— J'ai tout découvert, répondit Guérin, sans fausse modestie, en posant son portefeuille sur la table. Etje vous assure qiU3 l'histoire est curieuse. Histoire de femme; je m'en doutais d'ailleurs.
— Peut-être, fit observer Silber, en désignant sa femme du regard, conviendrait-il que nous fussions seuls...
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— Ali! non! par exemple, protesta Marguerite. Pour qui me prend-on? C'est moi qui ai posé les jalons de l'affaire. Je sens que je vais m'amuser comme au théâtre. Je reste.
Guérin, qui aimait mieux avoir deux auditeurs qu'un seul, et qui avait des prétentions au talent de narrateur, fit signe qu'il saurait gazer au besoin. Puis il commença, après avoir pris un temps :
— Peu d'affaires nous ont donné autant de mal que la vôtre. D'ordinaire nous avons à suivre des gens qui ne se doutent de rien et ne prennent point de précautions. Ici, au contraire, tout le monde se cache. Il nous a déjà fallu près de huit jours pour savoir que Williamson, le bookmaker de la rue Vivienne, a une liaison, et pour connaître la demoiselle qu'il honore de ses faveurs.
— Ah! ah! il y a une demoiselle? demanda Silber.
— Je l'aurais parié d'avance, répondit Guérin. Aussi, le premier soin de mon associé et principal agent, Couturier, fut-il de la découvrir. La chose prit quelques jours, parce que Williamson ne la visite pas régulièrement.