‹ Mon Oncle AlcideChapitre 5 sur 29 · ans r \ i; i · texte numérisé non relu

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<le l'institution Mathieu, -le suis un honnête lu inmc, el je comprends les devoirs que la situation m'impose.

— Je le sais, affirma Julie avec chaleur. Je vous connais par vos lettres à mon amie. Je n'ai jamais rien lu de plus touchant.

— Vous avez lu des lettres de moi! m'écriaije abasourdi.

Ma voisine me poussa doucement du coude en me désignant la grosse dame qui, de l'autre côté de ma chaise, tâchait de surprendre notre conversation. Puis, abordant un sujet moins dangereux :

— Voilà une belle saison pour les foins, dit-elle.

Et, jusqu'à la lin du repas, nous ne parlâmes plus que de choses indifférentes. Mais j'étais mal à mon aise; mon appétit avait disparu. Je ne pouvais m'empêcher de jeter à la dérobée sur ma victime des regards empreints d'une compassion tendre. C'était le moins que je pusse l'aire. Quant aux lettres, à mes lettres, le diable m'emporte si j'y comprenais quelque chose !

A peine sortis de table, Berthe se rapprocha

de Julie et de moi, puis, sans affectation, les deux fillettes m'entraînèrent dans un petit salon où nous nous trouvâmes seuls, car le Percheron, mon collègue, semblait avoir pris son parti de son rôle effacé. .Mes deux compagnes me firent asseoir dans un fauteuil avec des soins de garde-malades. L'urïe m'apporta du café, l'autre du sucre, qu'elles me servirent avec autant de componction qu'elles en eussent mis à m'administrer un bol de tisane

— Pauvre garçon ! disait Julie en soupirant. Il n'a fait que la regarder tout le temps!

— Beaucoup trop! appuya Berthe. C'était de l'imprudence. Vous finiriez par faire quelque folie; mais nous ne vous quittons pas d'une semelle.

— Ma foi! mesdemoiselles, je ne demande pas mieux, répondis-je galamment.

— Ah! ma chère! comme il est courageux, discret, chevaleresque!

— Oui; mais nous ne nous y laissons pas prendre. Comme si nous ne savions pas que vous avez menacé de provoquer Mouturat!

— De lui couper la gorge!

— De lui dire qu'elle vous aime, que m mis

l'adorez, que vous en avez reçu plus de vingt lettres, que vous lui avez parlé plus de vingt fois en secret...

— Un galant homme ne fait pas de ces choses-là, monsieur.

J'étais littéralement confondu de stupéfaction et je regardais alternativement les deux amies d'un air aussi hébété que possible.

— Pauvre garçon ! comme il souffre! s'écria mademoiselle Julie, qui était décidément la plus compatissante des deux. N'allez pas vous tuer, au moins; Catherine en mourrait!

— Allons, voyons, dit Berlhe avec fermeté, vous savez bien que vous ne pouviez pas l'épouser. Son père n'y aurait pas consenti.

Jones Miller me refuser la main de sa fille! C'était plus fort que tout le reste. Comme j'allais protester, Julie posa sa petite main sur mon épaule et me dit d'une voix très douce :

— Monsieur Arthur, ayez du courage, oubliez Catherine! Vous aurez en nous, à tout jamais, deux amies, deux sœurs.

« Monsieur Arthur! » Je compris tout. Je jouais depuis trois heures, sans m'en douter,

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le rôle du jeune marchand de fourrages (jui s'était trouvé mal d'émotion, au moment de voir sa bien-aimée passer dans les bras d'un autre.

— Pardon, fis-je en prenant mon chapeau. Il y a erreur. Ce n'est pas moi qui suis Arthur Grandmougin.

Et je dégringolai l'escalier, en songeant à part moi qu'il est bien difficile de n'être pas enrossé par les marchands de chevaux, même sans qu'ils le sachent.

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— Oh! charmante! mais si originale!

Tous ceux qui connaissent mademoiselle de Gampfranc ont répété ou entendu répéter cette phrase, depuis qu'Éliane a dépassé la dix-huitième année. Et, chose plus grave, il y a au moins vingt ans qu'on répète la phrase, moi tout le premier. Je ne voudrais même pas répondre que ce n'est pas moi qui l'ai dite d'abord, car il y avait peu de temps que la guerre était finie quand j'ai vu pour la première fois ma cousine: j'ai l'honneur d'être allié aux Campfranc.

Elle vivait alors dans le château de ce nom,

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lieu passablement triste et des plus retirés avec ses grands-parents et son unique frère, quand celui-ci n'était pas au collège. Guillaume avait douze ans; Eliane bien près de vingt. Leur père et leur mère n'existaient déjà plus à cette époque ; je ne les ai jamais connus.

Le hasard d'une carrière m'avait amené dans la Picardie, leur pays. Je les visitai au hasard de ma liste, sans savoir chez qui j'allais. De nos jours la généalogie et les alliances sont lettre morte pour les jeunes gens, et sans mon vénérable cousin — dont Dieu ait l'âme — qui savait comme son Pater les tenants et aboutissants de sa famille, je serais probablement dans la même ignorance aujourd'hui.

Mon excuse, et je la fis valoir de mon mieux, était dans l'extrême éloignement de nos deux provinces.

Les chers vieillards, qui étaient la bonté même, u'en restèrent pas au cousinage en paroles avec moi. Ils me traitèrent en proche parent, et j'eus ma chambre, que j'occupais le plus possible. Un dîner, une veillée de famille au milieu de ces quatre personnes dont chacune ne vivait que pour les trois

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autres, me réchauffait le cœur pour une semaine. On ne s'étonnera pus, je pense, de m'en tendre dire qu'Éliane, à elle seule, pouvait revendiquer une part considérable dans ce réchauffement. Ce qui m'étonne davantage moi-même, c'est de n'être pas devenu effroyablement amoureux d'elle, ou plutôt, ayant commencé à l'être, d'avoir guéri, sinon complètement, du moins assez pour dormir, manger et boire comme on le faisait à Campfranc, ce qui n'est pas peu dire. Encore fallait-il, pour que je ne restasse point éveillé jusqu'à minuit (on quittait toujours le salon à dix heures), encore fallait-il que ma jeune parente n'eût pas chanté certaines romances désastreuses pour mes nerfs : les Trois Fils d'or, par exemple.

Je n'affirmerai point qu'Éliane aurait gagné des millions sur la scène de l'Opéra; mais je sais bien qu'aucune voix, à l'Opéra ni ailleurs, ne m'a fait l'effet de la sienne. C'était un mélange de pureté céleste avec des vibrations passionnées, sous lesquelles on devinait toujours un sanglot contenu, ce qui était, je m'empresse de le dire, une simple façon d'être de l'organe.

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Dieu merci, ma cousine avait L'air de tout autre chose que d'un cœur brisé.

On pouvait la trouver jolie, mais c'était, dans tous les cas, une beauté ordinaire, tandis que son charme était à citer comme un exemple d'indéfinissable dans la séduction. Le teint était clair et coloré, &ans tomber dans une exagération de santé villageoise. Les mains parfaites de forme et de blancheur. Même j'imagine que ces mains, en allant et venant sur les louches, — ma cousine s'accompagnait toujours elle-même, — contribuaient à rendre les Trois Fils d'or aussi malsains qu'ils étaient. Le regard, limpide comme la voix, semblait, comme elle, toujours prêt à se troubler d'une douleur. Et cependant je n'ai jamais vu ces beaux yeux couleur de pervenche mouillés d'une larme. Il> laissaient lire tant qu'on voulait dans leur éther azuré, et Dieu sait quelle sainte el radieuse innocence j'y ai toujours lue, même quand une sorte de lueur tremblante s'y allumait tout à coup, pareille au scintillement des étoiles par une nuit très pure.

Éliane me donna bientôt son amitié et même sa confiance, après toutefois qu'elle m'eut se-

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rieusement observé, et qu'elle vil son grandpère et sa grand'mère me traiter comme l'enfant de la maison. Je me flatte de n'avoir jamais trahi personne, niais il y avait, sous ce vieux toit, une telle atmosphère d'honneur et de loyauté, (pie le plus traître, le plus félon des humains n'aurait pu s'y comporter autrement qu'en modèle de chevalerie.

Peut-être aussi qu'Éliane fut attirée vers moi par le mystérieux pressentiment d'une heure qui devait me livrer, beaucoup plus lard, la clef d'un des cœurs féminins les plus nobles que j'aie connue Quoi qu'il en soit, elle parut vouloir se hâter de l'aire de moi son ami. Prétendait-elle, par cette amitié, me guérir d'une folie sinon dangereuse, du moins incommode pour la suite de nos relations? Je ne saurais le dire; mais, la première fois que je lui parlai d'amour, pas pour mon compte personnel, mais au point de vue général, un petit mouvement qu'elle eut me montra qu'elle craignait l'amour de la meilleure foi du monde. Je crois bien que ce fut ce jour-là que je me permis de l'appeler «originale», à part moi, bien entendu. Et l'on devine que la même épithète

sortit de ma bouche quand je sus par sa grand'mère, un peu plus tard, qu'elle avait l'intention de prendre le voile.

— Eliane au couvent! Pouvez-vous imaginer cela? me dit la marquise. Moi, je suis comme ces vieux vases si souvent froissés qu'ils semblent ne pouvoir achever de se rompre. Mais mon pauvre mari ne. vivrait pas six mois, l'enfant partie. Surtout, n'en parlez pas à votre cousin.

Le lendemain, l'octogénaire marquis de Gampfranc me confia le même secret avec les mêmes recommandations de mystère, ajoutant qu'un vieux soldat comme lui pouvait tout supporter sans faiblir, mais que le voile de novice de la petite-fille serait le suaire de l'aïeule.

— Mon cher cousin, conlinua-t-il de sa pauvre voix tremblante, vous avez de l'influence sur Éliane. Dites-lui, je vous y autorise, que vous connaissez par moi les idées qui l'occupent, et prêchez-la de votre mieux. En certains cas, les vieux curés ne valent pas les jeunes.

— Je prêcherai avec d'autant plus de zèle, ivpumlis-je, que je prêcherai de bonne foi. J'ai

l'intime conviction que ma cousine Éliane esl faite pour le monde. Si j'osais vous adresser une question... A-t-elle eu, si jeune encore, quelque désenchantement ?. . .

A cette parole, mon vénérable cousin m'éclata de rire au nez, ou à peu près, bien qu'il fût poli au point d'inspirer le découragement à ceux qui, comme moi, se piquent de politesse.

— Au fait, me dit-il, votre question est naturelle; mais vous ne la feriez pas si vous aviez, à mon exemple, surveillé le cœur d'Eliane avec tout le soin qu'un avare peut mettre à surveiller son coffre-fort. Du jour où la mort, en se trompant de génération, nous a confié cette enfant, je l'ai observée chaque fois qu'un homme possible était mis en face d'elle, ce qui est arrivé assez rarement. Plusieurs partis invraisemblables lui furent offerts, néanmoins, et nous avons passé, ma pauvre femme et moi, bien des nuits sans fermer l'œil, craignant, et pourtant désirant, que la chère petite nous fût enlevée. Mais pas une des fibres de son cœur n'a tressailli. C'est le bon Dieu, maintenant, qui nous empêche de dormir!

Voilà comment, sans qu'Éliane pût en avoir le moindre soupçon, je fus enrôlé clans la police secrète. Nous partions pour la promenade, le vieux marquis, sa petite-fille et moi. Régulièrement, à quelque distance du château, l'aïeul se plaignait de ses jambes et, s'asseyant sur quelque tronc d'arbre de la garenne, laissait la jeunesse louvoyer dans les allées solitaires. Loyalement, sans travailler pour mon compte, je remplissais ma mission, avec d'autant plus de facilité que la jeune tille éprouvait un plaisir en quelque sorte maladif à parler de ses adieux au monde.

Quand je lui disais qu'elle était faite pour le charmer par sa grâce et, chose plus méritoire, pour l'édifier par sa vertu, elle m'écoutait avec une expression douloureuse, parfois déchirante, <pie je ne pouvais nf expliquer. Telles ces jeunes martyres qui appelaient les lions, tout en frissonnant à la pensée des griffes qui allaient s'enfoncer clans leur chair rose. Eliane avait alors, dans le regard, un reflet d'infini, tout à la fois sublime et désolant. C'était le ciel qui apparaissait au fond de ses yeux, mais je l'y voyais avec celte même angoisse qui

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m'a serré le cœur, plus d'une fois, quand j'apercevais les étoiles, [tendant la nuit, à traders Ifs déchirures d'un toit crevé par les boulets d'une bataille.

Quand je lui parlais de ses grands-parents qu'elle condamnerait à mort en les quittant, elle fermait les yeux et se tordait les mains en silence. Puis elle répondait:

— Mon livre me remplacera; j'attendrai, s'il le faut, qu'il soit sorti du collège. Mais je vous assure qu'il faut que je parte.

— Sans avoir aimé? lui demandai-je.

— Ah! l'amour!... lit-elle, sans que le mot parût l'étonner, mais avec un sourire où mon expérience inachevée crut voir un mépris compatissant pour la tendresse humaine.

Je quittai la Picardie après y avoir vécu ilcux ans. Je ne revis plus Éliane, et, bien que je fusse devenu sou ami dans la meilleure acception du mot, nous ne nous écrivîmes jamais. Cependant, d'une façon ou de l'autre, j'avais quelquefois de ses nouvelles. Je sus qu'en définitive elle était restée dans le inonde, sans se marier toutefois. Ses grands- ■parents moururent, et j'attendis de jour en jour l'annonce de sa prise d'habit. Mais elle s'était éprise d'une passion pour son frère. Les deux orphelins vivaient seuls dans le vieux château, y menant la vie de deux vieil-

lards. Éliane continuait à refuser des partis superbes et, de plus en plus, on disait:

— Quelle originale!

Ce fut pour son frère qu'on alluma les torches redoutai des. J'appris l'année dernière, singulier rapprochement, que Guillaume de Gampfranc épousait la fille d'un de mes voisins de campagne. Le mariage s'était arrangé, rompu, renoué plusieurs fois, Guillaume n'a}rant pas la fortune équivalente à celle de sa future. Mon voisin, en m'apprenant ces détails, me confia que les difficultés venaient d'être aplanies par mademoiselle de Gampfranc, qui avait pris sur sa part po:ir grossir celle de son frère.

— Quelle originale! m'écriai-je de nouveau.

Je dois dire que, cette fois, mon interlocuteur ne fut pas de mon avis: l'alliance projetée pour sa lille lui plaisait sous tous les rapports.

L'époque fixée arriva. Guillaume et sa sœur débarquèrent un beau matin dans l'habitation où s'épanouissait la future. Le soir, devait avoir lieu un de ces terribles repas qui précèdent, accompagnent et même suivent, quel-

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quefois. les noces de province. Il va de soi que j'étais invité, et j'avoue que la perspective de revoir Éliane m'intéressait plus que le reste. Pauvre Éliane ! Je calculais sans beaucoup de peine qu'elle approchait de quarante ans.

A ma profonde surprise, je la trouvai à peine vieillie. Elle avait toujours ses mains, sa taille et ses yeux, dont toute femme eût été fière. Même, ce fameux soir, je vis ce qu'on ne voyait pas souvent dans l'austère manoir de Gampfranc : ses épaules de marbre sillonnées de jolies veines bleues. Je m'approchai, elle me reconnut., prit ma main avec une exclamation de joie sincère, et, pour une minute, devint toute rose, de très pâle qu'elle était. En l'observant, je lus dans ses yeux, plus que je ne l'avais jamais fait, cette fièvre mystérieuse qui m'avait souvent frappé. Quand nous pûmes échanger quelques mots à part, je lui dis :

— Pauvre cousine ! Je comprends ce qui se passe en vous, car je connais votre adoration pour Guillaume. Vous souriez, avec la mort dans le cœur.

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— Mon ami, répondit- elle simplement, avec nn mouvement de tète que je vois encore, ne vous (alignez pas à deviner ce qui se passe en moi. Je vous assure que vous n'en viendriez pas à bout.

Presque aussitôt, l'appel des condamnés nous sépara. Il y avait, je pense, quelque chose comme quarante convives et, tout naturellement, la place d'honneur était pour Eliane de Campfranc. A sa droite elle avait un oncle de la mariée, Hector de Pontréal ou, comme on l'appelait encore à juste titre en dépit des années, le beau Pontréal. La femme de ce personnage au prénom bizarre, bourgeoise médiocre, épousée pour son énorme dot, m'était échue pour voisine, bonheur peu enviable, car la dame ne brillait ni par la beauté, ni par l'esprit. En quête de sujets de conversation, je lui racontai comment il se trouvait que mademoiselle de Campfranc était pour moi une amie de jeunesse.

— Tiens! s'écria madame de Pontréal, c'est comme Hector !

— Il connaît Eliane?

— Oh! oui. D'ailleurs il n'y a qu'à les re-

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-aider. On voit qu'ils causent comme des amis d'enfance.

— Gomment ! Pontréal a rencontré les Campfranc? Je ne devine pas où, par exemple.

— Il me racontait tout à l'heure, en voiture, qu'ils ont passé ensemble un hiver à Nice. La mère de cette demoiselle, aujourd'hui mûre, était allée y mourir de la poitrine. Les parents de mon mari s'y trouvaient à la même époque.

— C'est singulier, m'écriai-je. A moins que je ne l'aie oublié, je ne crois pas que mademoiselle de Campfranc m'ait jamais prononcé le nom de cette ville.

— Oh ! elle avait alors quinze ans ou guère plus, d'après ce que m'a dit Hector.

Nous quittâmes ce sujet pour un autre; mais, tout en parlant, j'observais E liane en qui je découvrais une personne nouvelle, mais surtout une personne bien étrange. Tantôt les discours d'Hector, qui était l'homme le plus gai de la province, lui rajeunissaient ie regard et le sourire au point que j'aurais pu croire, la connaissant moins, qu'il y avait entre eux ce qu'on appelle un flirt en règle. Tantôt elle

[ tarai ssait tout à coup repliée sur elle-même, découragée, vieillie, presque malade. Son assiette resta vide, et je remarquai qu'elle ne tourna pas une seule fois la tète dans ma direction. Pontréal mangeait et buvait magnifiquement ; il s'amusait, de toute évidence, comme un bienheureux. Sa femme, en prenant mon bras pour quitter la table, me dit :

— Si j'étais jalouse, il y aurait une scène conjugale ce soir. Mais je suis tranquille.

— Hector a fait ses preuves en matière de fidélité, répondis-je un peu perfidement, car le beau Pontréal avait, en effet, donné depuis longtemps la mesure de sa résistance aux tentations.

— Hélas!... soupira ma voisine. Mais on assure que les vieilles filles ne vous disent rien, messieurs.

Au fumoir, bientôt encombré, je n'eus pas de peine à me ménager un tête-à-tête avec le fringant Hector.

— Vous la connaissez donc aussi? lui demandai-je à brûle-pourpoint. Voyons: racontezmoi votre histoire. Je sais déjà que vous vous êtes vus à Nice.

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— Dites que nous nous sommes adorés !

Une grande passion, mon cher! Celle gamine de quinze ans était aussi débordante de poésie que je l'étais moi-même. Nos parents s'amusaient beaucoup de cette idylle enfantine.

— Quel âge aviez-vous donc, vous?

— Dix-sept ans. Mais je n'étais pas moins en relard pour la galanterie que pour mes études. Aussi ma fiancée d'alors n'a jamais eu à rougir de mes hardiesses. Car nous nous étions fiancés, ni plus ni moins. Ce que nous avons consommé de roses, de violettes, de feuilles d'arbres, de brins de mousse et autres légumes non comestibles est quelque chose d'effrayant. « Convenez, lui disais-je tout à l'heure, que vous croyiez alors avoir dans le cœur l'amour le plus grand, le plus vrai, le plus éternel dont une femme soit capable, un de ces amours dont on meurt. » Elle en est convenue, et, Dieu me pardonne, elle avait, en me faisant celle réponse, le même regard qu'il y a... Ma foi I j'aime autant ne pas faire le compte de nos automnes.

Je m'étais promis de m'amuser avec Éliane de sa rencontre avec son ancien amoureux,

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