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mais le long voyage qu'elle venait de faire l'avait fatiguée. Quand les fumeurs rentrèrent au salon, t'Ile avait disparu. Tout ce qu'elle put faire fut de conduire son frère à l'autel le jour du mariage. Puis, se sentant menacée d'une maladie, elle se hâta de regagner Campfranc, c'est-à-dire la solitude, car les jeunes mariés voyageaient en Italie.
Il y a quelques semaines, j'entrai chez un de nos grands médecins dont j'ai le plaisir d'être l'ami, plaisir sans mélange, puisque je ne suis pas son client. Le docteur était allé en province pour une consultation, mais, d'après un télégramme qui me fut communiqué, la voiture qui le ramenait de la gare ne devait pas être loin. Je pris le parti d'attendre et j'eus raison, car mon homme parut au bout de cinq minutes.
Je lui fis, au débotté, la commission qui m'amenait, puis, sachant que son antichambre était garnie de malades, je me hâtai de le
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laisser libre. D'un geste il me retint, et, me fourrant sous le nez un paquet de bonne apparence qu'il venait de tirer de sa valise :
— Qu'est-ce que c'est que ça?
— Ça, répondis-je après avoir flairé, ce n'est pas de la pharmacie.
— Vous avez deviné. Pour votre récompense, je vous invite à venir assister ce soir à l'autopsie de ce pâté d'Amiens.
— Deux fois pour une, dis-je au plus gourmet des docteurs, en lui serrant la main. Ah! vous êtes allé jusqu'en Picardie? Vous n'êtes pas coutumier d'aussi longs déplacements.
— Si je n'étais allé qu'à Amiens! Mais, pour gagner le château de Campfranc, il faut trois heures de voilure, et par des chemins...
— Vous venez de Campfranc! m'écriai-je.
Est-ce que la jeune femme aurait déjà besoin de vous?
— Ce n'est pas la jeune femme. C'est, ou plutôt c'était, une parente, pas bien jeune autant que j'ai pu voir, car je l'ai à peine vue. Elle rendait le dernier soupir quand
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je suis arrivé. Je ne saurai vous en dire plus.
— .Mon Dieu ! Serait-il possible que cette pauvre Eliane!... Voyons, docteur; ne me laissez pas dans' cette incertitude; tâchez de vous souvenir, je vous en prie! Quand la créature humaine a cessé de vivre, elle n'a même plus de nom, pour vous autres médecins!
— Mettez-vous à ma place. Un confrère de province m'appelle; j'arrive... dans un mauvais moment ; croyez-vous que c'est le cas de me faire conter l'histoire du défunt ou de la défunte? Si j'avais su que vous connaissiez les Campfranc 1 . . . Attendez: un détail vous mettra peut-être sur la voie La dernière parole de la moribonde — je ne l*ai pas entendue dire autre chose — a été un nom, un nom bizarre... Ah! je me souviens: JJcctor.
Le « détail » me suffisait. Oui! c'était bien la pauvre Eliane qui était morte, morte après avoir caché, pendant un quart de siècle, l'amour éclos <lan< son cœur vers la quinzième année.
Sans dire un mot de [dus, je suis rentré à la maison et, laissant le docteur en tête à
UNE ORIGINALE loi
lête avec son pâté, je suis resté auprès de ma lampe. J'ai songé, pendant de longues heures, à la charmante créature dont je suis seul à savoir le secret ici-bas, et qui méritait bien d'être appelée, en eft'et, par ce monde oublieux: « une originale ».
Le colonel Goudelin, retraité à Rocheville, petite sous-préfecture de Normandie, n'a jamais pardonné à l'Empire de lui avoir « fendu l'oreille» (il était alors chef d'escadrons au 2 Ie chasseurs), ni à la République de ne lui avoir pas conservé le grade decolonel qu'on lui avait donné pendant la guerre de 1870, époque à laquelle ce brave à trois poils avait repris du service.
L'Afrique, la Crimée, l'Italie, le Mexique, ce vaillant a tout vu, combattant partout comme un lion, sans jamais recevoir une égratignure. Seulement, il est « sorti du rang »; l'instruction lui manque et, du jour où l'on exigea