‹ Mon Oncle AlcideChapitre 7 sur 29 · I.'i'i l>n| r-ON LA RENDRE · texte numérisé non relu

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que Jes officiers fussent des savants, la fin de sa carrière était forcément marquée.

Il n'a jamais été d'un caractère aimable. Mais, depuis la déception qui, par deux fois, a bouleversé sa vie, il est devenu à peu près impossible de l'approcher. Il en veut à tout le monde : aux civils qu'il appelle des propres à lien; aux militaires qu'il traite de faux frères; aux femmes qui ne l'ont jamais pris au sérieux; aux nobles, parce qu'il est roturier; au peuple, parce que les Bellevillois ont failli le fusiller sous la Commune.

Si la guerre contre l'Allemagne ne donna pas à Goudelin la graine d'épi nards depuis si longtemps rêvée, elle lui donna du moins une demi-forlune. Son frère aîné, assez gros marchand de bois des environs du Mans, mourut de frayeur pour avoir failli être emmené par les Prussiens comme otage, et lui laiss;i trois cent mille francs. Le colonel les prit en vociférant contre ce... poltron d'Antoine, acheta une petite maison à Rocheville, résidence qui lixa son choix parce qu'on n'y trouvait aucune garnison, et commit la seule action blâmable de sa vie en épousant une jolie personne, bien élevée,

toute jeune el fort pauvre, à qui, dès le lendemain, il s'occupa d'inculquer les trois vertus qu'il avait pratiquées toute sa vie : l'économie, le silence et l'obéissance passive.

On peut penser, d'après cela, que la pauvre madame Goudelin ne s'amusait pas tous les jours.

Certes, parmi les jeunes célibataires de Rocheville, pins d'un n'eût pas mieux demandé que de distraire cette charmante personne si mal mariée. Mais le colonel n'aimait pas les « freluquets », comme il les appelait, et, à la seule vue d'un visage masculin tant soit peu inquiétant, son vieux poil se hérissait comme celui d'un sanglier qui entend du bruit autour de sa bauge.

— Je sais bien, disait-il parfois, avec l'intention que ses paroles fussent répétées, je sais bien que ces ...-là n'attendent que l'occasion de me faire... ridicule. Mais ils se... mettent le doigt dans l'œil, péremptoirement. Vous me direz qu'une femme qui veut en... tortiller son mari en vient toujours à bout? Eh bien, je voudrais voir çal J'ai connu jadis des factions plus dangereuses. Mais si quelqu'un a

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jamais été fichu do surprendre mon poste, qu'il vienne me le dire. Soyez tranquilles. Le service en campagne, ça me connaît.

Il y a quelques années, le comte de Seineport fut nommé sous-préfet de Rocheville et, pour débuter par un coup d'éclat, lança des invitations à un grand bal, dont sa mère, venue avec lui, devait faire les honneurs. Un grand bal à la sous-préfecture de Rocheville ! cela ne s'était pas vu depuis le temps où la belle madame Goste-Lacour y brillait, sous l'Empire, d'un éclat inconnu depuis.

La femme du colonel eut le désir d'assister à la fête, un de ces désirs fous de femme recluse, qui traversent soudainement, comme un météore inattendu, le ciel vide de ces existences sans étoiles. Mais le vieux soldat y consentirait-il ? C'était bien douteux. Permettrait-il que sa femme fit les frais d'une toilette neuve, d'une voiture, et, surtout, qu'elle montrât aux lumières ses épaules potelées, qu'elle abandonnât aux valseurs sa taille souple et charmante? Un vieil oncle de Marguerite, son confident, et, trop souvent, son consolateur, se chargea d'entamer les négociations.

— Aller au bal chez un sous-préfet républicain ! répondit le colonel au premier mot. Vous n'y songez pas. Vous savez ce que je pense de la République.

— Le comte de Seineport républicain ! répondit l'oncle. Vous ne le croyez pas, je suppose ?

— Dans tous les cas, il est nc-ble. Ces genslà et moi ne passons pas par la même porte.

— Il est noble, c'est vrai. Mais il a fait des concessions en servant le gouvernement actuel. D'ailleurs, c'est un frère d'armes. Il s'est battu sur la Loire en même temps que vous.

— Joli souvenir, que vous me rappelez là ! Il y a des moments où l'uniforme et tous ceux qui Font porté me font horreur. Ne me parlez pas de l'armée. On y fait tout pour la protection, rien pour le mérite.

— M. de Seineport était zouave de Charette ; ce n'est plus précisément l'armée. Et il n'a même pas été décorél

— Tant pis! C'est qu'il n'a pas fait son devoir, alurs.

— Vous êtes exigeant ! 11 a reçu trois blessures à Patay.

— Morbleu ! monsieur, comment l'entendezvôus? Moi, je n'ai jamais attrapé une égratignure. Suis-je donc un mauvais soldat?

L'entretien dura sur ce ton aimable pendant deux heures. A la fin, l'oncle, qui n'était pas Normand pour rien, gagna son procès. Il fut convenu que Marguerite irait au bal, et qu'elle recevrait cent francs, pas un sou de plus, pour tous ses frais quelconques, à charge d'en juslifie'r et de rendre le surplus, s'il en restait. Goudelin n'admettait pas que sa femme eût jamais cinquante centimes en poche. Cela faisait partie de sa théorie du « service en campagne ».

Madame Goudelin fut la reine du bal. Seineport, qui s'y connaissait, la fit valser cinq ou six fois, sans faire attention aux yeux du colonel qui brillaient comme des braises, à l'ombre des sourcils buissonnants. La pauvre Marguerite les voyait bien, elle. Mais elle avait décidé de s'amuser, cette nuit-là, pour tout le reste de sa vie.

Elle devinait que son mari était en rage contre elle. Que serait-ce s'il savait qu'elle avait fait trois ou quatre cents francs de dettes

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pour sa jolie robe, ses fins souliers de salin, ses bas à jour, son éventail, sans compter ce qu'on ne voyait pas ; car elle avait voulu, une fois dans sa vie, satisfaire, — bien innocemment ! — ses instincts d'élégance, être une vraie femme, enfin! Hélas! que de charmantes choses perdues!

Le vieux, soldat ne desserra pas les mâchoires tandis que l'omnibus du chemin de fer, détourné, pour cette occasion, de son service habituel, le ramenait, lui et sa femme, à la petite maison du faubourg, le bal terminé.

Le lendemain, Marguerite encore grisée de son rêve de la unit, passa des heures à se rejouer à elle-même, sur son piano, les yeux à demi fermés pour se croire encore à la fête, les valses qui l'avaient bercée tandis qu'elle s'abandonnait au bras de Seineport. C'était, à dire vrai, le premier homme qu'elle eût vu de sa vie. Mais, pour qui eût pu les pénétrer, ces visions n'avaient rien de bien coupable et ne dép< ssaient guère le trouble inconscient de la jeune pensionnaire qui a reçu la veille, au parloir, la visite d'un cousin.

Le colonel n'en jugeait point ainsi. Cet

homme, qui avait passé, jusque-là, par toutes les épreuves physiques dont l'existence humaine peut être assaillie, cet homme, depuis la veille, connaissait un tourment auprès duquel tous les autres lui semblaient un bobo d'enfant. Le pauvre Goudelin était jaloux, jaloux pour la première fois de sa vie, à soixante ans !

Il avait passé le reste de la nuit dans un fauteuil, ayant toujours devant les yeux cette jolie femme qui était la sienne, emportée par un inconnu dont les moustaches blondes frôlaient presque l'oreille de la valseuse infatigable.

Et, toute la journée, il avait erré dans le jardin, autour de la maison, épiant machinalement un ennemi insaisissable, comme, autrefois, il rodait aux avant-postes, ne se fiant pas à la vigilance des sentinelles. 11 flairait, chez sa femme, non seulement le regret du plaisir passé, mais encore une inquiétude vague, une agitation mystérieuse qu'il ne lui avait jamais connues.

Dans la soirée, le facteur vint, apportant une lettre adressée à madame Goudelin. Le colonel

prit la missive, cts'enfermant chez lui, l'ouvrit sans la moindre hésitation, de même qu'en temps de guerre on ne se fait pas faute de lire la dépèche surprise sur la poitrine trouée d'une estafette ennemie.

« Madame, écrivait Seineport,% je me suis demandé toute la matinée ce que doit faire un galant homme qui trouve... ce que vous avez perdu. Doit-il la brûler ou la rendre? Toute réflexion faite, j'estime qu'il vaut mieux vous rassurer et vous dire qu'elle est entre mes mains.

» Je l'ai vue tomber comme vous sortiez, et l'ai ramassée adroitement, sans être aperçu.

» Je serai discret, soyez tranquille, et personne ne saura rien. D'ailleurs, toutes les femmes sont plus ou moins dans votre cas ; mais si j'avais l'honneur d'être votre ami depuis plus longtemps, comme je vous gronderais! Si jeune, si jolie, et déjà trompeuse...! Mais je ne veux pas vous faire un sermon, bien que j'en aie presque le droit puisque vous êtes mon administrée. J'irai vous reporter demain la terrible pièce à conviction. Vous

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devinez combien j'eusse aimé à la garder, si elle eût été plus... personnelle.

» Mais, vu les circonstances, ce serait un simple vol, sans circonstances atténuantes. Je vous écris ces lignes pour vous mettre l'esprit en repos, car d'autres que moi eussent pu faire la trouvaille, et l'on est si méchant dans les petites villes! Je n'ose me présenter chez vous aujourd'hui, vous devez être fatiguée; mais j'irai demain vous demander l'honnête récompense que mérite

» Votre respectueux,

» seineport ».

— Mille millions de tonnerres! hurla Goudelin en frappant la table du poing. Je vois ce que c'est. Ma femme a laissé tomber de son corsage une lettre d'amour. J'en suis déjà là! Et ce sous-préfet de malheur veut bien prendre mon parti et donner de sages conseils ! Par les cornes du diable, il n'en donnera pas longtemps! Mais, d'abord, je veux leur montrer que Goudelin, tout... mystifié qu'il est, n'est pas un imbécile. Les ruses de guerre, ça me connaît, nom d'une bombe !

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Après avoir remis la lettre dans l'enveloppe qu'il reforma avec de la gomme, il la déposa dans la boîte où, d'ordinaire, le facteur laissail le courrier. Puis il reprit sa ronde, le poil hérissé, les yenx injectés de sang, vieilli de plusieurs années, mais aussi terrible à voir qu'aux jours, déjà lointains, où il faisait, avec son sabre, des abatis de chair humaine, ne s'arrètanl que pour essuyer aux crins de son cheval sa main où le sang rendait la poignée glissante.

Vers neuf heures du soir, le colonel vit une forme féminine se glisser vers la grille de sortie. Il bondit, saisit un bras, y enfonça ses ongles. La femme fit entendre un faible cri.

— Tais-toi ou je t'étrangle, lit (loudelin à travers ses dents serrées. Où vas-tu?

Il avait reconnu la servante de la maison.

— .Monsieur, répondit tant bien que mal la lille, qui (Ha il dévouée à sa maîtresse, j'ai ma mère qui esl malade...

— Tu mens. Tu as une lettre?

— Non, monsieur, gémit la malheureuse dont le bras saignait sous la griffe qui s'y était erispée. Je n'ai pas de lettre.

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— Écoute, râla Goudelin, je vais te fouiller, et si je trouve ce que je cherche, je crois bien que je te tuerai.

La pauvre Normande s'évanouit, et ce fut une masse inanimée que le colonel parcourut de ses mains tremblantes de rage. Il cherchait une lettre ; il en trouva deux, et se sauva chez lui pour les lire, laissant la servante couchée en travers de l'allée. L'une des missives, adressée au comte, était ainsi conçue :

« Monsieur, je suis au comble de la honte et ne pourrai plus vous regarder en face. Remettez, s'il vous plaît, ce que vous avez trouvé à celui qui se présentera chez vous de ma part. C'est à lui que l'épave revient de droit. J'ai toute confiance en votre discrétion, à laquelle le hasard me livre, et je vous prie... etc.

«MARGUERITE GOUDELIX. »

Le second billet contenait ces lignes

« C'est M. de Seineport qui l'a trouvée. Jugez de ma confusion! Allez la lui réclamer

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de ma part. Comme je regrette de vous avoir écoulé! Enfla ! elle est retrouvée; c'est l'essentiel. Mais vous êtes bien coupable !

Sur l'adresse, il y avait écrit :

« Monsieur Alexandre, rue des Hautes- Treilles, Rocheville. »

Le colonel savait tout ce qu'il voulait savoir. Il décrocha de sa cheminée une paire de pistolets gros comme des caronades, se précipita hors de la maison, franchit, sans le regarder, le corps toujours étendu à la même place, et, cinq minutes après, il était à la porte de la sous-préfecture.

Seineport lisait dans son cabinet, lorsqu'on lui annonça le colonel.

Que pouvait bien vouloir de lui, à dix heures du soir, un monsieur qu'il n'avait pas vu trois fois dans sa vie?

— Faites entrer, dit-il en se rajustant et en se frottant les yeux; car il commençait à

s'endormir, n'ayant guère fermé l'œil la nuit précédente.

— Monsieur, commença le colonel entrant comme une bombe, sans saluer, ma femme a perdu une lettre chez vous, hier soir. Veuillez me la rendre.

Le comte de Seineport était le plus aimable des hommes, en temps ordinaire; mais il avait, à ses heures, la tète près du bonnet et n'était point de ceux qui endurent une impolitesse, surtout au moment de la digestion.

— Monsieur, répondit-il du même ton, madame Goudelin n'a perdu aucune lettre, que je sache. Mais en eût-elle perdu vingt-cinq, vous ne supposez pas, j'imagine, que je les rendrais à un autre qu'à elle-même.

— Alors, dit le colonel en sortant son artillerie de ses immenses poches, nous allons nous battre ici, tout de suite.

Le sous-préfet regarda avec étonnement, mais sans frayeur, le fou furieux qu'il avait devant lui.

— Vous avez perdu ta tète, répondit-il. Si vous voulez vous battre, envoyez-moi des té-

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moins et attendons qu'on y voie jour. Quai il à présent, faites-moi le plaisir de me laisser tranquille.

— Vous êtes un formaliste, ricana Goudelin. C'est votre droit. Demain, au jour, vous aurez de mes nouvelles. A l'heure du pansage, j'entends que tout soit fini. En attendant, je vais tuer Alexandre.

Et il s'élança hors de la pièce, laissant Seineport complètement abasourdi.

Quelques instants plus tard, un vieux bonhomme, occupé à éteindre les becs de gaz dans la rue des Hautes-Treilles, fut presque renversé par un colosse qui le secouait par le collet, en lui criant dans l'oreille :

— Où demeure Alexandre ?

Le pauvre diable, croyant qu'il était entre les mains d'un échappé de l'asile des aliénés, jeta sa perche et voulut s'enfuir.

Mais la griffe qui le retenait ne lâcha point prise, et la même voix rauque demanda encore :

— Alexandre? où est-il? vite!

— Grand Dieu! c'est vous, monsieur Goudelin. Mais tout le monde le connaît, Alexandre. Tenez, voilà sa boutique.

En effet, à la lueur de la dernière lanterne à gaz, on lisait, au-dessus d'une devanture fermée, cette inscription :

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