‹ Mon oncle Célestin; moeurs cléricalesChapitre 3 sur 9 · ÉVÊCHÉ · texte numérisé non relu

ÉVÊCHÉ

Secrétariat général,

4t Ce 28 avril! 8 46.

» Monsieur le curé, » Je suis heureux de vous annoncer que, confor-

mément au désir que vous m'en avez exprimé, j'ai

» obtenu pour vous de Monseigneur le poste de » Lignières-sur-Graveson, canton de Lunas... »

— Mon Dieu! soupira Marianne.

— Mon Dieu! répétai-je.

«.... Sa Grandeur vous donne l'ordre d'aller oc- » cuper votre nouvelle paroisse dans le plus bref » délai, M. le curé-doyen de Lunas ayant été dé- » chargé; à partir de ce jour, du soin de veiller au » service de Lignières-sur-Graveson, et M. l'abbé » Rascol, aumônier du couvent des Dames-Noires, » ayant été nommé desservant des Aires, Saint-Michel » et Margal.

» Votre frère » en Notre-Seigneur Jésus-Christ, » FRANÇOIS viDALENC, vicaire-géuéral. »

Mon oncle laissa glisser de sa main l'épître glaciale de son condisciple du grand séminaire, et, s'affaissant dans son faateuil de l'air d'un homme assommé par un terrible coup :

— Mon Dieu ! articula-t-il à son tour, mon Dieu !...

S'en aller, quitter les Aires, Saint-Michel, Margal, quelle affaire, quelle afifaire énorme !

Après deux jours d'effarement, de larmes, car mon oncle avait beau se raidir, on surprenait des traces -^ luisantes sur ses joues plus pâles, plus creuses que jamais, les regards parurent moins troubles, et l'on

ut

songea à se préoccuper du déménagement. Le marguillier Simonnet Garidel, l'ermite Jean Maniglier dit Braguidus, M. Anselme Benoît offraient leurs services à qui mieux mieux. L'officier de santé déclarait qu'il accompagnerait mon oncle jusqu'à Lignières-sur-Graveson; Simonnet Garidel proposait sa carriole et ses mulets pour transporter notre mobilier; quant à Braguibus, on pouvait l'utiliser à telle besogne qu'on voudrait : à faire des malles, à clouer des caisses, à ficeler des paquets...

La lettre du vicaire-général Vidalenc était arrivée n lundi matin, et, le mercredi soir, mon oncle Célestin n'avait pris, relativement à son départ, aucun parti décisif. Je le vois encore, après avoir récité ses vêpres, assis sur le perron à la porte du presbytère, renirer dans la salle, lancer avec je ne sais quel emportement contenu son bréviaire sur la table ronde, puis se promener de long en large, poussant des soupirs qui ressemblaient à des sanglots. Il s'arrêta devant une immense lithographie placée au-dessus du buffet. Cette lithographie représentait Jésus et la Samaritaine à la fontaine de Jacob.

— Seigneur ! murmura-t-il .

Son œil ardent de fièvre allait de la margelle du puits, ébréchée, tapissée de mousse, à la cruche que la jeune Samaritaine, d'un mouvement pudique, penchait vers les lèvres de Jésus. Une minute, il demeura recueilli, plongé dans un anéantissement religieux que je ne lui avais connu qu'à l'autel. Penché en avant, il gardait l'attitude qu'il prenait, à la messe, à l'instant unique de la Consécration. J'entendais

mme un murmurement à peine distinct. A plusieurs

prises, il se passa une main sur le front; puis je

is, du bout de ses doigts, se détacher une goutte

-. d'eau qui brilla d'un éclat de perle et tomba.

^H — Seigneur ! répéta-t-il, Seigneur ! donnez-moi à

^Boire, ainsi que la Samaritaine vous donna à boire a

Et, comme si quelque ange invisible, ou Jésus luimême versait à son âme altérée de courage et de résolution le rafraîchissement dont elle avait besoin, dans les ténèbres commençantes, je crus apercevoir mon oncle tendant le col en avant par le mouvement qui lui était familier lorsqu'il approchait ses lèvres du calice, et savourant le breuvage divin. Mais soudain il se redressa. J'ouïs un grincement aigu le long de la muraille, au-dessus du buffet. Que se passait-il ? 0 surprise ! mon oncle, la soutane souillée de poussière, de toiles d'araignées, était planté debout contre la grande table ronde du salon, maintenant contre une de ses jambes Jésiis et la Samaritaine qu'il venait de décrocher.

— Alors, c'est décidé, nous partons ? demanda Marianne.

— Nous partons.

— Dieu de miséricorde ! et quand partons-nous ?

— C'est aujourd'hui mercredi. Il faut que, dimanche, je dise la messe à Lignières-sur-G-raveson.

— Mais nous n'aurons jamais le temps. . .

— Monseigneur l'ordonne.

— Ah ! si je pouvais le tenir. Monseigneur, c'est moi qui lui parlerais ! Maintenant que vous voilà un peu plus en force, pourquoi irions-nous à Lignières, un endroit misérable, à ce que l'on dit, et si petit qu'on n'y compte pas plus de vingt-cinq ou trente feux. Quelle paroisse pour passer les derniers jours de sa vie, car nous y mourrons tous, bien sûr, nous y mourrons. Voyez ce qui est arrivé à M. l'abbé Combescure...

— Petit, interrompit mon oncle, demain matin, de bonne heure, tu iras prévenir M. Anselme Benoît, Simonnet Garidel, l'ermite Jean Maniglier, qu'on a besoin d'eux à la cure... Tu pousseras jusqu'à Margal, et tu diras à Pierre Sureau que je tiens beaucoup à l'embrasser avant mon départ. Il m'a servi tant de fois la messe ! Je lui donnerai une

image de son saint patron avec les clefs du paradis à la main.

Quel désordre le lendemain ! Non, je n'ai jamais vu pareil entassement d'objets poussiéreux, vermoulus, par-ci par-là disloqués. Et pourtant, quand chaque tableau — nous possédions sept grandes lithographies imprimées rue Galande, à Paris, — quand chaque chaise, quand le fauteuil en paille de la salle, — le fauteuil de mon oncle ! — quand chaque casserole de cuivre rouge, chaque assiette, chaque cafetière, — on en a par douzaines dans les ménages du Midi— quand la lourde table ronde en noyer occupaient les places que mon oncle et Marianne leur avaient assignées vingt-six ans auparavant, tout cela, nettoyé, épousseté, fourbi par la main diligente de la vieille gouvernante, toujours prête à leur verser de r huile de bras, comme elle disait pittoresquement, se tenait si bien, avait si bon air !

Encore qu'il demeurât à quatre kilomètres de chez nous, Pierre Sureau, attiré par la promesse d'une belle image, était arrivé à la cure le premier, et tout de suite, je lui avais encombré les bras de dix paillassons tressés en forme de corbeille, où, le vendredi de chaque semaine, Marianne boulangeait notre pain. .Je suis honteux de l'avouer, en dépit de l'apparence piteuse que j'essayais de donner à ma mine, dans le fond j'étais content. Ce -remue-ménage effroyable, qui mettait la mort dans l'âme des miens, m'amusait, moi, au delà de ce que je pourrais dire. Oh! l'enfance!...

— Tiens, disais-je à Pierre Sureau, emporte ceci, emporte cela, emporte tout ! Plus tôt ce sera fini, plus tôt nous partirons.

Et je prenais plaisir à le charger comme un baudet, et je lui riais au nez, et je lui faisais des grimaces grotesques, sans bien savoir pourquoi par exemple. Vers le soir de cette première journée, le jeudi, comme Simonnet Garidel et l'ermite Jean jManiglier

avaient complètement vidé le salon de meubles, dans cette pièce qui ne m'avait jamais paru si grande, une idée, une idée infernale me traversa soudainement l'esprit. Certes, du haut de la chaire, j'avais trop souvent entendu M. le curé maudire le bal, « cette caverne où l'on vole la vertu des jeunes filles, Spelunca latro7ium », pour avoir eu jamais envie d'aller voir ce qui se passait derrière la tente qu'à la fête patronale on élevait sur la place du village, contre la muraille du four communal. Eh bien, qui le croirait ? en découvrant tout à coup notre salle de la cure si vaste, il me parut qu'elle ressemblait à la salle d'un bal, et saisissant à la taille Pierre Sureau, bien ahuri de l'aventure, je l'entraînai vigoureusement dans l'espace, obligeant ses jambes peu déliées à des gambades ridicules et sa bouche innocente à des fredons qui ne lui étaient pas moins inconnus qu'à moi.

Mon oncle avait réservé pour le dernier moment le déménagement de sa bibliothèque. Il ne voulait pas que ses livres courussent le risque d'être foulés par les grosses pièces, et, après les avoir serrés en de larges corbeilles, il avait le dessein de les faire placer sur le devant de la carriole où il devait s'asseoir luimême, où le cas échéant il lui serait permis de les protéger. Qui dira du reste si, dans sa lenteur à faire emballer des objets si précieux, il n'entrait pas encore quelque espoir de rester? Une chose, jusqu'à un certain point, pouvait justifier l'opiniâtreté de ses espérances : son successeur n'était pas arrivé. Arriveraitil?

Mon oncle, debout sur une chaise, en me passant les Œuvres de saint Bernard, Sancti Be7mardi opéra omnia, trois volumes à couverture chocolat clair édités chez Gaume, à Paris, rue du Vieux Colombier, mon oncle se perdait en toute espèce de plaintes, de doléances, de récriminations à haute voix. Pourtant ses poussées d'irritation, qui lui arrachaient plus d'une parole peu séante, — une fois il osa qualifier la

terrible hiérarchie ecclésiastique de chaîne de fer^ ce qui était chez un prêtre si humble, si soumis, d'une audace incroyable, — ne duraient pas, et le mot vif n'avait pas été articulé qu'il était aussitôt racheté par une oraison jaculatoire où le cœur sacerdotal du bon prêtre se montrait tout entier.

« Mon Dieu, pardonnez-moi ! Mon Dieu, je vous aime ! Mon Dieu, venez à mon secours, Domine^ ad adjuvandum me festîna ! »

Le vendredi, vers les onze heures du matin, comme je recevais des mains de mon oncle Céiestin le deuxième tome du Theologiœ cursus completus, le facteur rural, qui, trouvant les portes grandes ouvertes et tout un monde affairé besognant de droite et de gauche, avait traversé plusieurs pièces sans être aperçu, se dressa devant nous.

— Une lettre ! cria-t-il.

— Une lettre ! dit mon oncle, sautant de sa chaise d'un bond d'écureuil... C'est de M. le vicaire-général sans doute. ,

Il déchira et lut :

« Montpellier...

» Monsieur le curé, » Je regrette que de graves difficultés pécuniaires » pour monter mon ménage ne m'aient pas encore » permis d'aller occuper le poste auquel vient de » m'appeler Monseigneur Mais je serai aux Aires » dimanche, dès huit heures du matin, pour y rem- » plir mes nouvelles fonctions de curé. » Votre très humble serviteur,

» Rascol. »

— Rascol ? Rascol ? demandai-ie.

— M. l'abbé Rascol, aumônier des Sœurs-Noires, à Montpellier, a été nommé curé des Aires... à ma place... C'est fini...

— Ah !^ cet affreux M. Vidalenc, qui nous chasse d'ici ! m'écriai-je furieux.

— Vidalenc ! Vidalenc ! répéta mon oncle, le menton serré, l'œil en feu... Veux-tu savoir ce qu'il a fait, ce Vidalenc, que j'ai secouru au séminaire comme un pauvre ? Regarde !

Il ouvrit d'un mouvement brusque le troisième tome du Theologiœ cursus completus, qu'il tenait justement pour me le passer, et je vis une énorme tache d'encre étalée.

— Il est vicaire-général du diocèse, reprit-il avec emportement, et il n'a jamais songé à écrire à M.l'abbé Migne, libraire-éditeur, chaussée du Maine, à Paris, pour me faire remplacer ce volume. Voik\ les hommes !

A cet instant pénible, Marianne parut, soutenant de ses doigts noueux, crochus, résistants comme des crochets de fer, le plateau où étincelaient, rangées en bataille, les porcelaines de M. l'abbé Combescure.

— Eh bien, demanda-t-elle, dois-je les arranger avec des linges dans mon panier, où dois-je les laisser ici?

— Emballez tout, emballez tout, murmura mon oncle véritablement désespéré.

C'est le samedi matin, par exemple, à l'heure solennelle du départ que j'eus le cœur serré ! La paroisse, avec toutes ses annexes, était venue assister à la dernière messe de mon oncle, et, au sortir de réglise, la foule épaisse des paysans, des paysannes. des enfants, s'était répandue aux alentours du presbytère, bruissante comme mille essaims échappés. Chacun, soucieux de donner un souvenir à M. le curé.

apportait quelque chose à la main : qui tenait un quartier de jambon salé ; qui deux ou trois douzaines de petits fromages de chèvre encore humides de la iaisselle ; qui six serviettes fabriquées avec du fil du pays, le fil renommé tiré des genêts de Saint-Michel ; qui une paire de poulets de grain... Marianne, les paupières rougies, la mine défaite, recevait ces humbles cadeaux, et, ne pouvant parler, remerciait de la tête. Moi, je regardais stupidement dans l'espace, n'osant arrêter mes yeux sur personne. Soudain, je me sentis toucher au côté. Je me retournai. Pierre Sureau bourrait les poches de ma veste de jolies noisettes, des noisettes de Margal, tendres, fines, d'un goût exquis.

— Je sais que tu les aimes bien, me dit-il.

— Vive M. le curé ! crièrent cinq cents voix. Mon oncle Célestin, qui avait été long à sortir du

presbytère, venait de se montrer. Il referma la porte de la maison curiale à double tour ; puis, tendant la clef à Ambroise Combal :

— Monsieur le maire, accentua-t-il très distinctement, je vous prie, quand M. l'abbé Rascol se présentera ici demain pour prendre possession de son poste, de lui dire que je confie les riches de la paroisse des Aires à son zèle et les pauvres à sa charité.

— Vive M. le curé! répéta-t-on.

Mais mon oncle, qui descendait à peine de l'autel, où il avait, à n'en pas douter, puisé des forces véritablement miraculeuses, à la surprise générale, s'élança vers la carriole des Garidel.

— Non ! non ! Margouette, je vous le défends I s'écria-t-il, s'adressant à une vieille paysanne déguenillée.

— Ce n'est qu'une douzaine d'œufs... que je mettais là. .. dans cette poignée de foin, sur la charrette...

— Vous êtes trop pauvre.

— Alors, je serai la seule de la paroisse qui ne

VOUS aura pas fait son présent, sanglota la malheureuse femme.

Et son visage parcheminé, creusé de rides profondes, parut subitement noyé de pleurs.

Mon oncle, dont la face blême avait rougi légèrement, reprit deux à deux, dans le tablier de la pauvresse, les œufs qu'elle y avait replacés docilement, et, les glissant lui-même avec des précautions infinies dans l'étroit réduit où on avait tenté de les cacher :

— Vous avez raison, ma brave Margouette, vous avez cent fois raison de m'ofFrir quelque chose, vous aussi. Je n'ai pas le droit de refuser le denier de la veuve.

J'avais remarqué que, la douzaine d'œufs enfouie dans le trou, mon oncle avait déboutonné les petits boutons en crin noir de sa soutane, à Tendroit de la ceinture, et passé la main dans l'entrebâillement du drap. Ce geste lui était familier quand, pour se renseigner sur l'heure, il retirait de la poche de son gilet sa montre d'argent, un gros oignon bien luisant, au tictac retentissant de pendule, dont ma grand'mère lui avait fait cadeau le jour de son ordination. Mais, au lieu d'amener la montre, sa main fluette amena un gros écu de cinq francs.

~ A quoi pense M. le curé ? marmotta Marianne, la langue déliée comme par miracle.

-— Margouette, dit mon oncle, je n'entends pas vous payer vos œufs, que je reçois avec plaisir. Je tiens seulement, de même que j'emporte un souvenir de vous, à ce que vous ayez un souvenir de moi.

Il lui coula la pièce blanche entre les doigts.

— Eh bien, Simonnet, demeurerons-nous ici jusqu'à la semaine prochaine, mon garçon? cria Mar rianne, à qui la crainte de nouvelles largesses de M. le curé communiqua le courage de presser le départ.

Le jeune Garidel fit claquer son fouet, et la car-

riole, tirée par deux forts mulets, des bêtes magnifiques que certainement, en épousant Liette Combal, la fille de M. le maire, Simonnet n'avait pas été fâché de trouver dans l'écurie de son beau-père, la carriole s'ébranla.

La multitude des ouailles, de peur d'être dépassée par la charrette, dont les roues bien graissées tournaient rapidement, se précipita en avant comme une avalanche. Marianne, pâle mais énergique, marquant le pas courbée sur son bâton sec de châtaignier sauvage, allait derrière, l'œil à tout et à tous, aux paroissiens éplorés, à moi tenant la main de Pierre Sureau, à mon oncle s'entretenant avec M. Anselme Benoît qui lui avait offert le bras, aux meubles surtout empilés vaille que vaille sur la charrette, et qu'en dépit des cordes passées et nouées dans tous les sens, elle redoutait toujours de voir se détacher, tomber, se briser sur le chemin.

— Jésus-Maria! l'entendais-je marmotter, Jésus- Maria! pourvu que cela tienne jusqu'àLignières, dans la montagne ! Ciel de Dieu ! y a-t-ii du bon sens, de la part de Monseigneur à nous envoyer à Lignières à notre âge, avec notre santé ? Et si nous versons en route, car ça ne doit pas être bien plénier les chemins qui vont à notre nouvelle paroisse, est-ce Monseigneur, avec sa crosse et sa mitre, qui nous rendra nos meubles et tout ce que nous avons? Ces pauvres porcelaines de M. l'abbé Combescure, s'il allait leur arriver accident !... Dieu est bien dur aux humains (luelquefois... S'il ne s'agissait que de moi, cela me serait égal, et on pourrait bien me travailler comme la pâte dans le pétrin sans me faire crier. Mais M. le curé !...

Je laissai Marianne à ses jérémiades, et me rabattis vers mon oncle qui venait de s'arrêter au beau milieu de la place du village.

Quel spectacle touchant ! Sur le perron en pierre granitique de Caroux, qui fait une bordure saillante

au four communal, petit monument rustique en manière de rotonde, une vingtaine de vieux, de vieilles retrouvaient assis. Ceux-là, infirmes, épuisés jusqu'à la dernière goutte de vie par le travail de la terre si âpre en nos contrées cévenoles, les membres déjetés, le corps tordu, n'avaient pu arriver jusqu'au presbytère, et attendaient M. le curé au passage pour lui donner leur adieu, leur adichias, selon le mot du pays. En apercevant ces braves gens, dont quelquesuns venaient de quitter le lit pour se traîner iusque-là et tenaient leur dos collé à la muraille chaude du four communal, immobiles, à demi glacés, mon oncle demeura fixe une seconde. Puis, surmon-r tant une émotion qui avait eu la violence d'un saisissement, et allant au premier de ces vieillards plié en deux sur son long bâton, de cette voix angélique que devait avoir Jésus quand il se séparait des malbeu reux qu'il avait consolés, guéris dans les hameaux de la Galilée :

— Jacques Sévère, lui dit-il, ne m'oubliez pas. Et il l'embrassa.

A côté de Jacques Sévère, une petite vieille, âgée de quatre-vingt-dix ans, le visage réduit, ridé dans tous les sens comme un fruit trop mûr, parsemé de ces croûtes terreuses qui dénoncent l'épuisement total de la machine, la mort anticipée du tissu, se soutenait avec peine sur ses jarrets tremblants. Mon oncle lui sourit avec bonté; puis, écartant de la main, par un geste empreint tout ensemble d'affection et de respect, la touffe de cheveux blancs de la nonagénaire :

— Annette Martinage, priez pour moi.

Et ses lèvres effleurèrent le front étroit de la plus âgée de ses paroissiennes.

11 étreignit toute la file. M. Anselme Benoît regardait ahuri. Moi, j'avais les yeux troubles. Nous nous remîmes en marche.

— ... Quant au régime lacté, dit le médecin, re-

prenant une conversation interrompue, je me range tout à fait à l'opinion de M. le docteur Barascut, qui vous ordonne ce régime. Le lait est à la fois nutritif et rafraîchissant, et dans votre cas, son efïîcacité ne saurait être mise en doute.

— Je ne connais pas Lignières-sur-Graveson. Découvrirai-je seulement une chèvre dans ma nouvelle paroisse ?

— Des chèvres ! Il y en a partout. ... Au fait, pourquoi n'achèteriez-vous pas une chèvre en passant à Hérépian ? Cest la foire aujourd'hui...

— Une chèvre ! Et qui en prendrait soin ? Marianne n'a déjà que trop de besogne à la maison.

— A mon avis, une chèvre que vous auriez chez vous offrirait un double avantage : vous boiriez du lait toujours de même qualité, et vous le boiriez encore tiède de la mamelle, ce qui ne me paraît pas indifférent pour le résultat à obtenir. Songez-y, dans les irritations chroniques de la gorge, il faut...

Cent voix couvrirent la voix de l'officier de santé.

« Smicte Michaéï ! » chantait la foule des paroissiens, immobile au milieu du sentier piquant droit vers la vallée de l'Orb.

— Mais ce sont les Litanies des Saints!... dit mon oncle.

En cet endroit ombragé par de hauts peupliers, sur une sorte d'esplanade verdoyante est plantée une grande croix de bois. Un Christ de taille démesurée, sculpté à la hache et au couteau par quelque pâtre de la montagne, depuis plus d'un siècle souffre là sa passion, montrant au passant ses pieds meutris, son flanc percé, ses mains déchirées par d'énormes clous, sa tête douloureuse, où s'enfonce une couronne d'épines enchevêtrées comme un buisson de houx. Ce calvaire rustique est d'un aspect plus cruel que touchant. Mon oncle Célestin tomba à genoux sur une dalle moussue, sorte de piédestal de ce crucifix colossal, et demeura plongé dans un profond recueille-

ment. Caché derrière la carriole de Simonnet fraridel, dont les mulets, atteints par ce vacarme subit, s'étaienf arrêtés, je suivais cette scène non sans inquiétude. Pourquoi mon oncle, au lieu de poursuivre son chemin, escaladait-il le calvaire ? Nous n'étions qu'au commencement de mai, et c'est à la fin de ce moij seulement qu'on célèbre, à travers champs, la jolia fète des Rogations. Essaierait-il de chanter, lui qui, hélas ! n'avait plus que le souffle ?

Cependant la paroisse des Aires continuait avec transport.

« Sancla Lucia !

» Orapro noMs ! » me surpris-je à crier.

Mon oncle se releva, et, la face tournée vers ses ouailles, les considéra sans rien dire. Je l'entendis tousser, non pas heureusement de cette grosse toux de poitrine qui nous alarmait tant à la cure, mais d'une petite toux de la gorge, qui lui était habituelle, même dans l'état de bonne santé, quand il voulait parler à haute voix à l'église, soit du haut de la chaire aux vêpres, soit à la messe du haut des marches du maître-autel. Allait-il prêcher ?

« Omnes sanctœ Virgines et Viduœ ! » entonnaient les autres.

« Oratepro noUs ! » répondis-je à mon insu.

Mon oncle Célestin étendit son bras amaigri sur la multitude, qui se tut incontinent.

— Mes chers enfants, dit-il, je vous quitte, mais...

Sa voix très faible s'embarrassa, et il demeura silencieux, les j^eux égarés à travers ses enfants prosternés parmi les cailloux, muets maintenant, pétrifiés. Impuissant, sous l'émotion qui le brisait, à trouver des mots pour formuler un plus long adieu, il allongea ses deux mains vers nous, et, avec un effort suprême :

« Benedicat vos omnlpotens Deus, Pater, et FiliuSy et Spiritus Sanctus ! »

Aux Rogations, tout le monde, après la bénédiction

solennelle qui clôt la cérémonie, renvoie au célébrant un amen formidable. Cette fois, personne ne répondit. Les mulets de Simonnet Garidel entraînèrent la carriole. Mon oncle, qui avait repris le bras de M. Anselme Benoît, passa devant moi ; il tenait collé contre son visage son grand mouchoir de cotonnade 3 carreaux rouges; ses yeux ruisselaient.

— Allez-vous-en tous, allez-vous-en ! répétait l'officier de santé, de mauvaise humeur.

Les paroissiens se retirèrent par groupes, discrètement. Nous descendîmes d'un pas rapide vers le creux de la vallée.

Cette vallée de l'Orb, qui, de Lunas à Olargues, offre des aspects si variés, si pittoresques, présente, entre les Aires et Hérépian, son plus merveilleux morceau. Au nord comme au midi, le terrain rocailleux, rougeâtre, sec et dur, n'a permis qu'une végétation fort pauvre aux bords de la rivière cherchant sa voie sur réchine d'énormes blocs granitiques enfouis aux profondeurs du sol ; ici, les arbres, nombreux, pressés, avec cette écorce lisse qui annonce la santé, sont d'une venue magnifique. Sans parler des oseraies, cette fortune des naturels des Aires, qui de tout temps préférèrent la vannerie à la culture, sans parler de ces oseraies touffues développant leurs perspectives blanchâtres à perte de vue de l'un et l'autre côté de rOrb, les saules, les bouleaux, les peupliers de France it les peupliers d'Italie dressent sur tous les points leurs rameaux tendres, leurs amoncellements cotonneux, leurs pyramides de feuillages hautes et aiguës comme des clochers.

Certes, la rivière rencontre encore plus d'un obstacle sur sa route, car nous sommes aux approches de Caroux et de l'Espinouse, ce nœud et cette épine des Cévennes dont les ramifications, les veinules, les fils capillaires ont parfois hors de terre de terribles soubresauts; il s'en faut néanmoins que l'Orb, grossi désormais de la Mare, rencontre les mêmes barrages, les mêmes murailles de rochers formidables comme des remparts. Étendu mollement sur une arène où des roches micacées allument sous le soleil de véritables écrins. il coule clément, emportant avec des rires joyeux les ombres moirées des grands arbres et des basses oseraies penchées sur lui Charme suprême de ce paysage unique ! les collines, qui, aux environs de Latour par exemple, resserrent si étroitement la vallée, ont fait plusieurs pas en arrière, et le gros bourg d'Hérépian respire à l'aise au milieu d'une aire élargie. Les maisonnettes blanches, recouvertes de tuiles rouges, ne s'entassent plus pressées, opprimées, étouffées par la montagne menaçante; elles s'éparpillent librement.

Ce matin-là, le ciel était d'une limpidité admirable ; un vent frais agitait les arbres, fiers de leurs frondaisons toutes neuves, et, parmi les rocailles gigantesques, la rivière avait des bruissements qui ressemblaient à des caquets. Après de poignantes inquiétudes de cœur, charmé par cette nature jeune» tout imprégnée des senteurs robustes du sol d'où elle venait de jaillir, moi, je m'en allais vers Lignières-sur-Graveson, l'inconnu ! avec une parfaite tranquillité. Tantôt j'étais en avant de la carriole, tantôt en arrière, jamais trop loin des miens, bondissant comme un chevreau à ses premiers élans dans la prairie. C'est étonnant le plaisir que je pris, quand nous côtoyâmes les oseraies d'Ambroise Combal, à suivre des yeux les multitudes d'oiseaux voletant de toutes parts. Chaque bestiole avait son bec

allongé d'un brin de paille, d'un fil, d'un fragment de laine blanc et léger comme un flocon de neige, d'une plumule trouvée on ne sait où. 0 joie, c'était la saison des nids ! Y aurait-il, dans notre paroisse de Lignières, des nids aussi beaux que ceux des Aires, de Margal, de Saint-Michel, farcis jusqu'aux bords de pinsons, de chardonnerets, de bouvreuils, le cou pelé, le bec jaune, la gorge rouge de sang et toujours ouverte vers moi pour la becquée ?

Simonnet Garidel incline ses mulets vers la gauche, et nous quittons le chemin ombragé des Aires pour nous engager dans la grande route de Béziers.

— Quel vacarme ! dit mon oncle Célestin, descendant de la carriole où M. Anselme Benoît l'avait contraint de monter.

— C'est aujourd'hui la foire d'Hérépian, et les porcs de la montagne s'amusent, répondit Marianne, époussetant de la main avec une familiarité maternelle la soutane de M. le curé un peu salie sur le devant.

Puis, elle ajouta :

— Jésus-Seigneur-Dieu ! quand je pense que vous avez mis votre plus belle ceinture pour voyager !

Simonnet faisait claquer son fouet pour remettre l'équipage en marche, lorsque, à l'entrée du pont, un homme petit, maigre,— bossu, je crois, — accosta mon oncle :

— Pardon, excuse, monsieur le curé..., bredouillat-il, tirant son chapeau de feutre noir aux larges bords.

— Qu'y a-t-il pour votre service, mon brave ?

— Vous allez à Lignières-sur-G-raveson, sans doute ?

— J'y vais.

— Alors, vous êtes notre nouveau curé ?

— Je suis le nouveau desservant de Lignières, le successeur de défunt M. l'abbé Combescure.

— Moi, je m'appelle Thomas Galtier, je suis

le bedeau de la paroisse de Lignières, et je venais à votre rencontre...

— Hue ! cria Simonnet Garidel.

Un énorme troupeau de porcs envahit le pont avec nous, et, durant cinq minutes, nous nous trouvâmes noyés dans cette avalanche, qui balayait tout irrésistiblement. En me sentant soulevé par la cohue, je m'accrochai à l'arrière de la charrette et grimpai dessus lestement. Je vis mon oncle. Il se tenait collé au parapet, et Marianne, devant lui, repoussait, tantôt du pied, tantôt du bâton, les bêtes qui, le groin traînant, voulaient flairer son maître de trop près. Je ne lui connaissais pas cet air méchant, cette figure de combat, ferme et résolue. Je finis par découvrir M. Anselme Benoît. Comme nous avions hasardé dix pas à peine sur le pont à l'instant de la bousculade, il avait eu le temps de rétrograder vers le sentier des Aires, où il se tenait à l'abri bravement. Quant à Thomas Galtier, je l'aperçus enfin, mais en quel état, mon Dieu ! J'en ris encore, et c'était si triste pourtant ! Au moment même où il adressait sa dernière parole h mon oncle, un animal de taille démesurée, un de ces cochons plantureux comme on en élève du côté de Pézènes, engraissé de raves et de châtaignes, d'une vigueur exceptionnelle, s'était, on ne sait par quel hasard, glissé entre ses deux jambes écartées et l'avait emporté à califourchon avec fureur. Vainement le bedeau, ahuri de l'aventure, redoutant de tomber au milieu d'un troupeau féroce, qui le piétinerait, le blesserait, le mangerait peut-être, car le porc a des gloutonneries qui font frémir, criait-il, hurlait-il, tendait-il désespérément les bras aux porchers, aux chiens, gardiens de cette tourbe endiablée, les porchers riaient et les chiens ne l'entendaient pas. Enfin la bête, qui, sous le poids inattendu qui la chargeait, s'échauffait de plus en plus et menaçait de devenir enragée, dans son aveuglement se heurta la tête contre une des roues de notre char-

rette immobile. Le choc fut terrible, et elle s'abattit lourdement des quatre pattes, entraînant son cavalier. Le bedeau roula, roula... Finalement il put se relever, avant que la colonne de ces hideux quadrupèdes, qui le touchait, dont il sentait l'haleine épaisse sur son visage, ne le foulât à le tuer. Une fois l'effroyable meute passée, nous nous hâtâmes tous vers le malheureux bedeau. Son pantalon avait de nombreuses éraflures, surtout aux genoux et un peu plus haut. Quant à sa face, elle était blanche de poussière et tachée par-ci par-là de gouttelettes de sang. Son nez particulièrement, un beau nez crochu à fortes narines bien ouvertes, avait souffert dans la chute : il était d'un noir bleuté, ce qui, sur son masque de plâtre, en dépit de la circonstance si pénible, était d'un effet comique qui me fit rire aux éclats.

— Pauvre Galtier, quel malheur ! soupira mon oncle.

— Ce ne sera rien, dit M. Anselme Benoît.

— Mon chapeau est aussi aplati qu'une fouace sortant du four... Mon Dieu! quand la Galtière verra ça ! pleurnicha-t-il.

— La Galtière ? interrogea Marianne.

— Oui, la Galtière, ma femme.

Il promena un regard anxieux sur son costume de sergette verte, et, avisant des trous aux genoux, des trous aux coudes :

— Mon Dieu I répéta-t-il, quand la Galtière verra ça !

— N'ayez pas peur, je parlerai à la Galtière, moi, intervint mon oncle. Puis, si vous avez besoin de quelque chose, je...

— Cet homme n'a besoin de rien! interrompit Marianne. — Allons, Simonnet, pousse tes bêtes.

Au sortir du pont, très étroit, la route devient plus large; mais ce jour là elle était encombrée jusqu'au milieu de la chaussée. Par ce beau temps, les paysans de l'Espinouse, débarrassés enfin de la neige, qui du-

rant des mois les retient prisonniers dans cette région, la plus âpre des Cévennes, étaient descendus à la foire, eux, leurs femmes, leurs enfants, leurs bestiaux. Hérépian, d'ordinaire silencieux dans la verdure vivace de ses prés, au confluent des deux jolies rivières de la Mare et de l'Orb, était envahi, débordé, noyé dans des multitudes compactes, d'où s'échappaient, au milieu des jurons sonores des hommes et des bavardages des femmes, les grognements, tantôt assourdis, tantôt stridents, des porcs mordus par les chiens, les braiements prolongés des ânes, les hennissements haut montés des chevaux, les bêlements tremblés des chèvres et des moutons, les appels des coqs, les harpions liés pour la vente, les gloussements résignés des poules encagéeset laissant pendre le col hors des barreaux.

— Faites place ! faites donc place ! criait Simonnet Garidel.

Enfin nous atteignîmes le haut de la rue très spacieuse qui coupe en deux le bourg, et nous allions prendre, à droite, la route vers Bédarieux, lorsque Thomas Galtier s'élança vers Simonnet et l'obligea à arrêter la carriole.

— Vous ne voulez donc pas que je dise adieu à Marie ? s'écria-t-il.

— Marie ? demanda mon oncle.

— C'est ma fille, je l'ai emmenée de Lignières pour la louer comme pastoure à quelque herhager de l'Espinouse. Nous sommes tpop de bouches affamées à la maison. J'ai neuf enfants.

— Et où est-elle, votre fille ?

— Là-bas.

Il désignait une prairie dans le sentier de l'ermitage de Notre- Dame-de-Capimont.

— Où l'on voit les chèvres ? s'informa M. Anselme Benoît.

— Oui.

Il partit comme un trait.

^"Qui sait si sa fille est jolie ? demanda de but en

Ilanc l'officier de santé.

[ — Monsieur le médecin, souvenez-vous de Ninette ktinel ! articula Marianne sévèrement.

l — C'est une plaisanterie, dit-il, penaud. Je me moque bien de la fille du bedeau de Lignières, moi ! Devinez à qui je pense en ce moment?

Il se pencha à l'oreille de notre vieille gouvernante; puis, d'une vo'x si basse que j'eus de la peine à l'entendre :

— Pourquoi me parler de Ninette Catinel ? Si cette fille s'est noyée, vous savez bien que ce n'est pas ma faute... Je pense à M. le curé.

I^K — A M. le curé ?

Hf -- M. Barascut ordonne qu'il achète une chèvre i)onne laitière.

— Nous, une chèvre !

— M. Barascut croit que du lait, plusieurs fois par jour, opérerait très efficacement...

— Jésus-Maria ! une chèvre à présent... Elles valent peut-être beaucoup d'argent aujourd'hui, les chèvres.

— Il faut que M. le curé guérisse.

Elle alla vers mon oncle Célestin.

— J'ai bien envie de marchander une chèvre, lui dit-elle. Si nous avancions jusqu'à la prairie ?

— Une chèvre, Marianne ! Vous êtes déjà surchargée de tant de besognes !

Sauf Simonnet, tenu de garder ses mulets, nous enfilons tous le chemin creux vers Notre-Dame- de- Capimont.

C'est dans le courant du mois de mai que les grands troupeaux de chèvres et de moutons qui, en octobre, étaient descendus vers la plaine, chassés par la neige et les vents terribles des hauteurs, remontent vers la montagne redevenue hospitalièie. Il faut voir, dès les premières tiédeurs du printemps, ces bandes innombrables défiler à travers nos vallées étroites, toutes luisantes de gazons et d'arbustes neufs. Un pâtre de haute taille, vêtu de la grisaoudo, sorte de dalmatique en toile écrue, tient la tête de la tarriney pour employer le langage du pays, montrant la route ; des chiens-loups, race hérissée, hargneuse, féroce, courant sur les flancs de la colonne, la maintiennent en bon ordre; des aide-bergers, des pillards, autre mot cévenol, ferment la marche, pressant les traînards, lançant des pierres aux chèvres gourmandes, dont la langue et l'œil guignent toujours quelque bourgeon.

A l'Espinouse, cette rocaille sombre des Cévennes, l'arrivée des tarrines est le signal d'un redoublement d'activité et de vie. Comme la nature endormie sous les frimas, l'homme, tapi en l'intérieur des métairies, avait sommeillé durant des jours et des jours. Mais voici l'heure venue du réveil, du travail, de la lutte acharnée pourle pain quotidien. Lamontagne, du reste, se fait superbe : les châtaigniers, qu'on eût pu croire morts, revivent, se décorent, s'étalent; les cours d'eau, qu'on n'entendait plus, jasent, parlent, galopent ; il n'est pas jusqu'aux rochers, attristés dans lanéantissement si poignant de l'hiver, qui n'éclatent en sou-

rires dans cette renaissance universelle du sol. Et les bergeries désertes hier, quelle animation aujourd'hui ! A la voix des montagnards qui se perdait sans réveiller d'écho, mille voix chevrotantes répondent maintenant, en haut, en bas, partout. Quelle joie, les bêtes sont revenues !

C'est dans le feu de cette surexcitation générale que les ménagères, créatures vaillantes, viennent à la foire d'Hérépian pour y louer qui des pastoures, qui des porchers, qui des faucheurs. L'homme, trop occupé, s'exterminant sur les monts, la femme est partie toute seule pour le bourg, proprette, blanche, son panier d'osier au bras, pressée, affairée, <^ comptant déjà dans sa pensée », comme Perrette, qu'en dehors de la fille ou du garçon qu'il faudrait prendre à gages, « un porc à s'engraisser coûterait peu de son ». Oh ! le porc, qu'en mai on achète tout petit pour dix francs, quelquefois moins, et qu'on vend en janvier deux cents francs, quelquefois plus !

Nous touchâmes à la prairie où se tient, à Hérépian, la foire aux domestiques. Il y avait là une cinquantaine de forts gaillards appuyés sur de longs bâtons, la mine grave, attendant la pratique. Parmi eux, se trouvaient des filles robustes, aux joues rondes, épanouies, les manches retroussées pour montrer leurs bras musculeux. Celles-ci étaient bien moins sérieuses que ceux-là, au milieu desquels elles semblaient prendre plaisir à se faufiler, comme pour jouer à cache-cache, avec des rires d'une révoltante immodestie.

— Eh bien ! eh bien ! cria mon oncle offusqué.

Et se tournant vers le bedeau de Lignières-sur- Graveson :

- Comment avez-vous pu laisser votre fille seule au milieu de cette jeunesse folle ?

— Pardi ! ne faut-il pas qu'elle apprenne à vivre !... VMe est timide comme un roitelet de bruyère... Ça la formera de batifoler un peu avec ces gens... Mais je

ne vois pas Marie. — Marie Galtier ! Marie Galtier I appela-t-il.

La voix du bedeau, une voix grêle et nazillarde, une voix de bossu, se perdit dans le fracas des bêtes et des gens. Personne ne répondit.

— La coquine ! pourvu qu'elle ne soit pas retournée à Lignières ! maugréa-t-il. Ça l'amuse si peu de voir du pays et d'entrer en service î

Et, de toute la force de ses poumons :

— Marie Galtier ! Marie Galtier !

— Votre fille est là-haut, près de la source, avec le Santi-BeMi, lui dit un passant

— Est-ce que le Santi-Belli l'a louée, ma fille? s'informa Thomas Galtier.

— Êtes -vous de votre pays, vous, par exemple! répondit l'autre, persiflant.

Nous poussâmes jusqu'au bout de la prairie, tirant vers l'ermitage de Capimont. Là, de la crête de la roche nue, par une fente obstruée de mousse, sourd un mince filet d'eau claire. C'est plutôt un suintement qu'un jet. Le granit rose, fendillé, cassé par-ci par-là, a reçu tous les germes que le vent lui a apportés, les a vus naître, se développer, et les produit orgueilleusement aux yeux. Ce bloc, grâce à l'humidité entretenue par la source, s'offre comme un gigantesque bouquet. Au bas, une cuvette naturelle, creusée dans le roc, est constamment pleine, et les gouttes qui s'en échappent nourrissent des gazons drus, d'un vert presque noir. Sur ces gazons épais, nous trouvâmes douillettement assis, avec d'autres paysans vidant bouteille, Marie Galtier et l'Italien Jacopo Rusca, dit le Santi-Belli.

— Ah ! tu te conduis comme ça, toi ! nasilla le be-

3 précipitant vers sa fille et lui décochant un

soufflet.

lomas Galtier ! intervint mon oncle.

elle brute ! grommela M. Anselme Benoît avec

tion.

— Quelle brute ! répétai-je, non moins indigné. C'est au milieu de cette bagarre que Marianne,

demeurée en arrière, nous rejoignit. Elle tirait à elle une jolie chèvre noire ayant deux magnifiques taches blanches, l'une au front, l'autre au poitrail. La corde était fort lâche, et la chèvre folâtre en profitait pour se cabrer de toute sa taille, étalant l'ampleur de ses mamelles pleines et la richesse de son poil soyeux.

— Elle s'appelle Zite, elle a deux ans, elle a chevroté depuis trois mois à peine, nous dit notre gouvernante, enchantée de son acquisition.

Mais mon oncle n'entendait ni ne voyait rien, occupé à calmer les fureurs paternelles du bedeau.

— Savez-vous qu'avec tout ça il sonne deux heures, se lamentait le bossu, — sa bosse me faisait peur, — et qu'à quatre heures, il n'y aura plus un chat à la foire. Que faire alors? Fraudra-t-il que je ramène cette fille à la maison, où nous continuerons à être onze, quand il y a de la pitance pour trois... M. le curé Combescure n'est plus là pour nous assister. . . C'est moi qui en recevrais une trempe si la Galtière me voyait reparaître avec Marie !

— Comment, votre femme vous bat ? demanda le médecin, pouffant de rire.

— Si vous connaissiez la Galtière !

Il se retourna vers sa fille, aussi immobile, aussi blanche que la tige élancée du bouleau contre lequel elle s'appuyait, au bord de la source.

— Pourquoi n'es-tu pas restée là-bas où sont les loueurs et les loueuses ?

— C'est lui, murmura-t-elle en montrant le Santi- Belli.

Jacopo Ilusca fit quatre pas vers nous, et, quand nous comptions l'entendre parler pour se justifier, nous le vîmes d'abord s'incliner humblement, puis tomber aux pieds de mon oncle Célestin.

— Je vous salue, Révérendissime Père, au nom de Jésus-Christ, Notre-Seigneur...

Il se remit debout, et, nous désignant du doigt les mille objets retenus par des ficelles qui pendaient à sa ceinture rouge, aux boutons de sa veste de velours bleu, à toutes les parties de son vêtement : chapelets en cornaline, en verre, en coco, médailles de cuivre luisantes comme des sous neufs, estampes plus petites que la main, encastrées en des lamelles de laiton, statuettes de saintes en plâtre colorié :

— Je vendais ma marchandise bénite aux herbagers de la montagne, continua-t-il avec un zézaiement qui me fit perdre plus d'un mot, quand cette fille, Marie Galtier, s'est approchée de mai et m'a demandé en pleurant une médaille qui lui portât bonheur. Je lui ai donné pour rien saint Fulcran, évêque de Lodève, un saint du pays. Alors, elle a voulu savoir si saint Fulcran ferait le miracle de la reconduire à son village, qui est Lignières-sur- Graveson, et c'est en lui racontant la vie du grand saint Fulcran, qu'elle m'a suivi jusqu'à la source...

— Vous auriez mieux fait de la laisser se louer, gronda le bedeau.

— Mais puisque cette mameureuse enfant a peur de s'en aller à l'Espinouse et souhaite de retourner à la maison... Vous ignorez donc, père sans entrailles et sans cœur, poursuivit l'Italien, ses deux yeux attachés sur mon oncle, vous ignorez donc à quels dangers vous exposez votre fille? Apprenez-le, les pâtres de ce pays noir de l'Espinouse sont hardis, entreprenants aux femmes, et si vous leur livrez votre Marie, qui est pure et qui, pour son malheur, est jolie, ils n'en feront qu'une bouchée. Ces gens-là sont des loups aff'amés. Voilà.

— Il a raison, le Santi-Belli, il a raison ! intervint Marianne.

— Et puis, conclut Jacopo Rusca, il conviendrait peut-être de penser un peu à Notre-Seigneur du ciel, qui ne vous a pas donné des enfants pour les précipiter pieds et poings liés dans les œuvres du Démon.

MON ONCLE ^i"IESTIN 57

Pourquoi avez-vous appelé \otre fille du nom le plus beau de la terre, du nom de la Sainte-Yierge, si vous ne deviez pas veiller sur sa vertu ? Voyez-la sous cet arbre et dites-moi si elle ne ressemble pas à sainte .Philomène !

Il arracha une médaille de sa ceinture.

— Regardez, Révérendissime Père, regardez !

— C'est vrai, dit mon oncle.

— C'est tout à fait vrai, répéta Marianne.

— Sainte Philomène, vierge et martyre ! cria le Janti-Belli.

Combien la vendez-vous ? demanda notre gourernante, séduite par l'air de douceur, les petits 'aits fins de la thaumaturge.

Pour vous et la compagnie, ce sera trois sous. J'en prends dix ! dit mon oncle.

Moi, une! articula Marianne.

Une aussi, moi ! m'écriai-je. Et vous, monsieur le médecin ? implora Jacopo :usca, offrant sa marchandise 'bénite à l'officier de santé.

M. Anselme Benoît tira familièrement l'oreille au Santi-Belli. Tout à coup je saisis ces paroles qui me surprirent grandement.

— Je crois que nous t'avons un peu dérangé, drôle, et que tous les loups affamés ne sont pas dans l'Espinouse. Va au diable avec tes médailles et tes cha^pelets ! Je te le prédis depuis longtemps : à force d'embrasser les filles, tu finiras par embrasser les gendarmes au détour de quelque chemin .

Le Santi-Belli n'eut pas un mot ; il s'inclina respectueusement et remonta vers la source. En cet endroit, sur une pierre plate, reposait, faisant une tache blanche dans le gazon vert, une planche mince et longue, surchargée d'un monde de figurines en plâtre. Ici, saint Jacques, le bourdon de pèlerin à la main, le camail orné de coquilles aux épaules ; là, saint Fulcran, évêque de Lodève, la mitre en tête,

les bras tendus pour bénir ; plus loin, un groupe : Une fuite en Egypte, Jésus et la Vierge sur Tâne, saint Joseph tirant la bête par la bride et décrivant des pas de géant. Chacun de ces objets, couturé de grosses bavures, badigeonné de rouge, de jaune, surtout de bleu, était assujetti à la planchette de sapin légère comme un copeau par un tenon planté à même le bois. Plus d'un tenon dressait sa pointe vide, ce qui annonçait que la journée n'avait pas été trop mauvaise pour le marchand. Quand Jacopo Rusca souleva l'étagère à moitié enfouie dans les herbes vivaces de la source, il y eut parmi nous un oh ! d'admiration. Moi, particulièrement, j'avais été ébloui par la Fuite en Egypte, au long de laquelle le soleil cheminant vers les crêtes de Caroux venait de glisser un rayon d'or qui lui avait communiqué la vie. Mais l'Italien, soit qu'il fût attendu ailleurs, soit qu'il crût habile de ne pas provoquer un nouvel entretien avec M. Anselme Benoît, ne songea pas à nous proposer la plus menue pièce de son étalage. Décoré ainsi qu'une idole d'une cargaison de babioles pieuses, il se contenta une seconde fois de fléchir les genoux devant mon oncle, heureux de lui octroyer sa bénédiction ; puis, sans articuler une syllabe, avec un bruit de sonnailles qui rappelait le tintement des grelots au cou des mulets à l'époque des vendanges, il s'éloigna.

Cependant, comme Marianne faisait visiter sa chèvre à M. Anselme Benoît et que l'inspection durait, mon oncle Célestin, ne se soutenant plus, s'assit sur un quartier du rocher, à deux pas de la source. Je le voyais tantôt suivre distraitement son image étique tout entière reflétée dans la vasque de la fontaine, tantôt diriger ses regards vers Marie Galtier, perpétuellement fichée en terre à l'ombre tremblotante du bouleau. Je devinais dans ses yeux, agrandis par la maladie de toute la maigreur des joues, je ne sais quel mélange d'attendrissement profond et de très

vif intérêt. Il est certaii'x que, par son attitude modeste, son air de candeur, une sorte de rayonnement douloureux qui s'échappait de toute sa personne, la fille du bedeau de Lignières-sur-G-raveson était bien faite pour inspirer ces divers sentiments. En dépit de ses formes grêles, qu'allongeaient encore des vêtements serrés à la taille, Marie Galtier paraissait avoir vingt ans. Elle était élancée, avec un visage ovale très pâle. Autant qu'en forçant mes souvenirs, je puis rétablir l'ensemble de ses traits à cette première rencontre, son nez était un peu fort et sa bouche un peu grande ; mais ses yeux, bien que trop ronds, avaient une merveilleuse beauté. Non, jamais je ne vis k personne un bleu de cette nuance adorable. Ce n'était ni le bleu redoutable de l'acier qui- dénonce la violence du caractère, ni ce bleu céleste qui promet tant de soumissions, tant de faiblesses à l'amour ; c'était un bleu particulier qui n'appelait ni ne repoussait les tendres avances, quelque chose de paisible et de doux, avec cette vague expression farouche ordinaire à certains animaux inoJïensifs, au chevreau, à la brebis dans leurs plus jeunes ans. Phénomène bizarre, quand il s'agit d'une créature humaine ! du front très large, poli comme le marbre, de Marie Galtier ne se dégageait nulle pensée. Qu'éprouvait-elle en ce moment ? Nous savons qu'il lui en coûtait de s'en aller en qualité de pastoure à l'Espinouse ou ailleurs, et sa face impassible n'exprimait pas le moindre regret. Nous savons qu'elle eût voulu retourner au hameau natal, et ses yeux froids ne trahissaient pas le moindre désir. L'oppression de parents brutaux, la misère, ce fléau qui amoindrit toute vie, avaient-elles, dans quelque lutte obscure et lente , dépouillé cette paysanne de la conscience d'elle-même, des moyens de traduire au dehors sa personnalité morale ? ou bien est-il aux champs des êtres que l'hérédité a si intimement liés à la nature, qu'il faudrait les confondre avec les arbres, les troupeaux qui les entou-

50 MON ONCLE CJÉLESTIN

rent, parmi lesquels ils naissent, se dépensent, meurent sans avoir vécu ?

Mon oncle réfléchissait toujours. Thomas Galtier tira sa fille par la manche.

— Viens ! lui dit-il.

Marie ne résista pas. Elle sortit de son immobilité de statue et suivit son père.

— Où allez-vous? demanda mon oncle.

— Je ne puis attendre que le monde soit parti pour la louer, répondit le bedeau.

— Marianne ! appela mon oncle.

La gouvernante accourut.

— Il nous faudra bien quelqu'un, à la cure, pour soigner la chèvre, n'est-il pas vrai? lui demanda-t-il.

— Ce sera bien cher, quelqu'un !

— Galtier, voulez-vous me louer votre fille ?

— Certes ! monsieur le curé...

— Combien?

— Vingt écus Tan.

— Va pour vingt écus.

— Des écus de trois francs, je pense ? observa Marianne.

— Oui, oui, dit le bedeau en se frottant les mains. Nous quittons la prairie, la source de Capimont et

nous rejoignons Simonnet Garidel, qui s'impatiente, droit comme un pieu, devant sa charrette et ses mulets.

M. Anselme Benoît nous quitta à Herépian. Il avait bien promis de nous accompagner jusqu'à notre

nouvelle paroisse, mais ses malades, une affaire urgente du côté de Saint-Gervais, l'obligeaient à battre en retraite. Du reste, il ne tarderait pas à pousser une pointe jusqu'à Lignières-sur-Graveson. Les adieux furent des plus pénibles du côté de mon oncle, très affectionné à ce rustaud, comblé par lui de toutes les façons. Marianne, qui n'avait jamais beaucoup aimé l'officier de santé, lui reprochant de se montrer plus attentif aux tilles qu'à ses pratiques, parut assez indifférente à son salut. Pour moi, je me serais passé de la caresse dont il jugea à propos de me gratifier : un pincement brutal de ma joue droite, qu'il pressa entre le pouce et l'index à me la déchirer.

Comme désormais on ne devait plus s'arrêter qu'à Lignières, on se préoccupa, avant de se remettre en route, d'installer commodément mon oncle Célestin sur le devant de la charrette. On avait bien laissé une place à cet endroit lors du chargement du mobilier ; mais quand, après la bénédiction au calvaire des Aires, mon oncle s'était laissé hisser jusqu'à ce trou par les bras robustes de M. Anselme Benoît, il ne s'y était maintenu que très difficilement jusqu'au passage du pont, les quatre pieds d'une chaise lui labourant les côtes à chaque cahot de la route et le condamnant à garder la tête constamment penchée. Simonnet et moi, nous délions deux ou trois cordes, refoulons le buffet, et tout est dit. Malheureusement, dans un effort trop brusque pour rejeter sur l'arrière de la carriole le couvercle de notre pétrin, il se produit un cliquetis qui me remplit d'épouvante.

— Ciel ! les porcelaines de M. l'abbé Combescure, cria Marianne. — Passe-moi le panier, Simonnet.

Alors, sur les bords de la route, au milieu des passants, notre gouvernante ouvrit le panier et en retira une à une toutes les pièces de l'incomparable cabaret de M. l'abbé Combescure. Il est incontestable que mon

oncle revoyait ces chers objets avec plaisir, car ses yeux, noyés de larmes tout à l'heure à Téloignement de M. Anselme Benoît, retrouvaient leur limpidité et souriaient. Rien de cassé.

Aidé par Simonnet, par Marianne, par moi, — je relevais la queue de sa soutane où il aurait pu s'entraver, — mon oncle monta sur la charrette et occupa l'endroit choisi que nous venions de lui arranger.

— Eh bien ! mais qu'est devenue ma chèvre ? demanda Marianne, comme Simonnet incitait les mulets.

— Là-bas ! répondit Marie Galtier, désignant, sur la route de Béziers, la porte grande ouverte de l'auberge du Soleil-d' Or .

Et, sans en avoir reçu Tordre, elle s'élança. Mais quand on croyait qu'elle allait délier Zite, attachée à un anneau rivé au mur, la jeune paysanne passa devant elle indifférente, et, franchissant quatre marches, disparut dans Thôtellerie.

— Que signifie?... murmura mon oncle surpris. Au même instant, sur l'esplanade du perron du

Soleil d'Or, reparut Marie Galtier, tirant son père par le bras. Derrière celui-ci, se bousculaient deux hommes qui avaient l'air fort peu solides sur leurs jambes, le santi-belli Jacopo Rusca et un autre personnage connu dix lieues à la ronde, Barthélémy Pigassou, ermite de Saint-Raphaël, dans le bois du Gros.

Mais, avant de nous engager plus loin dans ces impressions et souvenirs du pays natal, qu'on nous permette quelques réflexions. Elles ne seront pas inutiles à l'intelligence de ce récit.

Pour les populations méridionales, particulièrement pour celles de nos montagnes, la religion est un spectacle, et c'est un spectacle joyeux. L'histoire, le crucifix à la main, a eu beau, avec Simon de Montfort et saint Dominique, raî;a^^r^^^<s, terres et châteaux, selon les mots d'un chroniqueur, tou3 les attentats,

toutes les aventures, sont passés sur nos têtes, et nous sommes demeurés des hommes de bon sens pour maudire les assassins, et des hommes de gai savoir pour rire des convertisseurs. Nulle contrée ne porte une plus forte empreinte des batailles livrées pour la conscience libre que notre contrée cévenole ; en aucun endroit du monde, le fer et le feu ne furent employés avec plus de rage pour conquérir la créature humaine à Dieu, et nulle part on n'y a moins réussi. C'est le châtiment des entreprises criminelles d'aller juste contre le but qu'elles se proposaient. Nos montagnards sont restés ce que les Romains les ont connus, énergiques, sobres, railleurs. Certes, nous avons des processions à tout bout de champ, et les corporations, les congrégations dévotes abondent. Mais une chose remarquable, c'est de constater combien ces réunions manquent du recueillement, de la tenue qui leur communiquerait un caractère religieux. On prie peut-être, mais assurément on se divertit.

A Bédarieux, petite ville de dix mille âmes à peine, sans parler des confréries du Saint-Rosaire, de Sainte- Philomène, de Saint-Joseph, de la Bonne-Mort, on comptait, il y a peu d'années encore, quantité de sociétés laïques sous la présidence du curé-doyen : Pénitents bleus. Pénitents blancs, Association pieuse des Aînés, Association non moins pieuse des Cadets. Il fallait voir, quand une fête faisait sortir ces divers groupes de leurs salles respectives pour s'acheminer vers les chapelles éparpillées sur nos pics, quels drapeaux énormes, rouges, jaunes, bleus ! quelles bannières bossuées de broderies épaisses représentant le saint patron ou la sainte patronne de la confrérie, au milieu d'un ciel étoile ! quelles croix en argent, aux longs manches peinturlurés, écrasant les porteurs de leur poids trop lourd ! et puis, au milieu des litanies qui vont leur train, quels bruissements de conversations particulières, souvent quels éclats de rire, parfois quels rudes coups assénés ! Toujours le spectacle.

Mais parmi ces associations turbulentes , batailleuses, jalouses les unes des autres, plus amoureuses de franches lippées sur les gazons frais autour des chapelles votives que d'invocations au saint patron, une, fort ancienne celle-là, se distingue par des caractères particuliers. C'est la confrérie des Frères libres de Saint-François. Tandis que les Pénitents blancs, les Pénitents bleus ne sont autorisés à endosser leur costume, le sac, qu'aux funérailles d'un confrère ou dans des cérémonies déterminées, les Frères libres de Saint-François, par une tolérance de l'autorité diocésaine, que les mœurs de notre Midi, demeuré païen dans la pompe catholique, expliquent, jouissent du privilège de ne dépouiller jamais l'habit ecclésiastique dont on les a une fois gratifiés. Les processions servant de prétexte à de gargantualesques pique-niques, à Notre-Dame-de- Capimont aux bords des sources vives, à Saint- Michel-des-Aires à l'ombre noire des châtaigniers, il n'est pas de crête, et les Cévennes en sont hérissées comme une scie est hérissée de dents, qui ne soit embellie de son ermitage et de son ermite, lequel est affilié à la confrérie des Frères de Saint-François. Ce Frère, affublé tantôt d'une bure de capucin, présent d'un riche pèlerin, tantôt d'une vieille soutane, cadeau d'un desservant du voisinage, n'a aucune sorte de caractère sacré. Il est laïque, absolument laïque. Une fantaisie passagère, un négoce embarrassé, des lubies religieuses étranges, la paresse^ surtout, jettent chaque jour plus d'un de nos paysans, voire de nos citadins, dans la confrérie des Frères libres de Saint-François. On est si libre en cette benoîte confrérie ! Comment, en effet, n'aurait-on pas la vocation, quand il s'agit seulement détenir proprel'ermitage et de balayer la chapelle quatre ou cinq fois l'an, la veille des processions? Puis c'est un ordre mendiant, cet ordre mirifique ! et quelles délices, un petit ânon entre les jambes, de descendre-

de la montagne pour aller aux quêtes, aux plantureuses quêtes des victuailles dont regorge le pays ! — Sommes-nous en hiver? Voici venir le moment de la grande tuerie des cochons dans les ménages ; et les âmes charitables ne refuseront pas au Frère qui prie pour elles jusqu'à fin de salive, un quartier de jambon avec le sel pour le mettre en état, un pli de saucisse, une andouillette, un boudin. — Est-ce le printemps? Voici l'heure où, les froids ayant passé sur les tonneaux pleins de la dernière récolte, on va goûter le vin nouveau ; et qui oserait ne pas vider son broc de quelques litres dans l'outre de peau de bouc du pauvre ermite quêteur ? — L'été, il a le blé, 'les amandes, le miel; l'automne, les châtaignes, les raisins et toute espèce de fruits. Quant aux pièces blanches, elles sont des quatre saisons, et le Frère libre de Saint-François, humble, pénitent, ne ferme la main ni aux sous ni aux deniers.

Ces voyages, à bride très lâche, à travers une contrée pittoresque, parmi des populations gouailleuses, aimables, indulgentes, généreuses, ont un irrésistible attrait pour nos ermites cévenols. Malheureusement, cette sorte de vagabondage, où les libations à verre pleurant, les caquets salés, remplacent trop souvent les méditations pieuses et les oraisons jaculatoires, où le saint homme libre traverse plus d'auberges que ^^'églises, le déprave vite et met en lambeaux sa voca- ^Hon. Après quelques années de courses à gueule que ^^^fcux-tu, Termite, que rien ne préserve des chutes, ^^H l'onction sainte qui aide tant à la dignité du prêtre, ^^H la hiérarchie, cette gaine terrible, ni la culture de ^resprit qui pousse à la fierté, roule à toutes les ignominies. BarthélemyPigassou était le plus bas tombé des ermites de la montagne. On l'avait connu sobre, rangé, même pieux, jaloux de son ermitage et de sa chapelle de Saint-Raphaël, où tout reluisait comme la prunelle de son œil. Mais depuis qu'il avait fait la connaissance de Jacopo Rusca et autres gens de même,

farine, il avait glissé d'échelon en échelon au dernier degré de l'avilissement et de la honte. Les Santi-Belli l'avaient perdu, irrémédiablement perdu.

Que sont les Santi-Belli ?

Ces fêtes perpétuelles qui, à certaines dates fixes, poussent nos montagnards à aller s'ébattre sur l'herbe, à l'abri de quelque haute muraille, reste d'un château-fort de la guerre des Albigeois, aujourd'hui converti en chapelle, ces fêtes perpétuelles ont donné naissance à une industrie des plus singulières: l'industrie des médailles, des statuettes de saintes et de saints. Ce commerce, fort lucratif aux Cévennes, malgré les jalousies des Frères libres de Saint-François, très âpres au gain, y est demeuré le monopole presque exclusif des Italiens. De robustes gaillards, hardis, bien découplés pour la plupart, venus des environs de Livourne, de Gênes, de Turin, parcourent nos foires, se mêlent à nos processions, pénètrent dans nos presbytères, dans nos églises, et vendent de véritables cargaisons de menus objets pieux. — « Les beaux saints ! les beaux saints ! Santi belli ! délit ! » entend-on crier au milieu de nos réjouissances publiques. — C'est de ce cri, proféré sur les routes, les promenades, à la porte de nos sanctuaires, que ces étrangers tirent leur nom. Rarement, sauf pour les habitués qui s'obstinent à parcourir le même rayon, on sait eommentils s'appellent. Ce sont des Santi-Belli. Cela suffit. j

Jacopo Rusca était connu dans toute l'étendue des 1 Gévennes méridionales. Différant en cela de ses compatriotes, qui d'intervalle en intervalle retournent visiter le pays natal, depuis plus de vingt ans, lui, n'avait pas repassé les Alpes. Sous sa planchette, décorée de temps à autre d'un sujet nouveau, ses che- ! Teux, d'abord d'un noir bleuâtre, s'étaient peu à peu 'n piqués de fils d'argent, et sa barbe épaisse avait fini i par se mettre d'accord avec ses cheveux. Mais il faut i en convenir, en dépit de deux rides profondeci comme k

des sillons, lui descendant du nez, long et fin, aux coins de la bouche, cet Italien, par une richesse foncière de l'organisme, avait conservé un grand air de jeunesse. Il était droit et haut comme un peuplier, dégagé de la taille, et touchait, au moment où nous le rencontrons, à la quarantaine sans qu'aucune dépression dans le masque, aucune déviation dans la machine annonçassent cet âge dangereux où les faiblesses de structure du chétif édifice humain commencent à se trahir, où apparaissent pour la première fois à fleur de peau les symptômes redoutables de l'écroulement. Et puis quel œil noir sous le buisson des sourcils ! quelles dents éclatantes entre des lèvres charnues, sensuelles, d'un rouge presque sanguinolent ! Sa voix forte, bien timbrée, une voix de basse chantante, aux ondes aussi sonores que souples, détaillait, dans les chapelles, le latin des psaumes avec un éclat chaud, des vibrations enthousiastes qui, en lui méritant dès les premiers jours l'admiration de nos Cévenols, surtout de nos Cévenoles, lui avait attiré la sympathie du clergé, « heureux et fier — je cite les propres paroles de mon oncle Célestin — d'entendre louer le Seigneur par un organe digne de lui ». Mon Dieu, cette médaille représentant le Santi- Belli avec un profil aussi pur, une attitude aussi religieuse que les profils et les attitudes des saints dont il propageait les images, a peut-être bien son revers. Mais à quoi bon tendre l'oreille aux bruits qui couraient sur lui ? Ne médisait-on pas, lorsqu'on affirmait qu'il préférait les repas plantureux dans les auberges, avec les Frères libres de Saint-François, aux messes entendues, aux vêpres et aux compiles chantées ? Ne calomniait-on pas, lorsqu'on répétait que Jacopo P"^'"^ -^ ' ' '"

mire, par un mari dont il près, pour se débarrasser d couteau et, à la suite de ce par la cour d'assises, qui l'a

de prison ? Une chose certaine, c'est que mon oncle n'accordait nulle créance à ces propos malveillants, et qu'un jour, aux Ail:'es, ayant poussé la hardiessejusqu'à demander compte à Jacopo Rusca de sa. longue absence de nos foires et de nos processions,, il s'en rapporta d'une manière absolue au récit fort simple du Santi-Belli, affirmant, jurant avoir passé trois ans en Italie auprès de sa mère malade, — on pouvait écrire à Radovo, près de Milan, — et n'être rentré en France qu'une fois sa mère enterrée. Le bon fils !...

Au bas du perron de l'auberge, Thomas Galtier, se redressant d'un mouvement brusque, glissa des mains de sa fille et alla s'accrocher au bras gauche du Santi-Belli. Celui-ci avait déjà fort à faire pour empêcher Barthélémy Pigassou de rouler dans le ruisseau. Néanmoins, à la nouvelle charge qui lui incombait, Jacopo Rusca, solide sur ses jarrets, ne broncha pas.

— D'aplomb ! cria~t-il de sa voix magnifiquement étoffée.

Plantant debout et le bedeau et l'ermite, qui s'effondraient, il décrivit des bordées à travers la poussière de la route et les remorqua jusqu'à nous.

— Vous voyez, Révérendissime Père, vous voyez ! . . . dit-il à mon oncle, d'un air contrit, affligé.

— Boire... boire... baritonna Barthélémy Pigassou.

-- Moi, bredouilla Galtier, je contais comme ça que j'ai neuf enfants à la maison et que.,.

*- Vous, je VOUS ordonne de vous taire ! articula

mon oncle, irrité et navré tout ensemble du spec-

ftacle que lui offraient l'ermite de Saint-Raphaël et

e bedeau de Lignières, tous deux, dans une cer-

ine mesure, attachés au service de Dieu .

Enfin on se remet en marche, et nous arrivons aux bords de la Mare.

En 1846, le pont très spacieux que l'on a jeté depuis sur cette rivière n'existait pas encore. A cette époque, les charrettes, les voitures traversaient la Mare avec de l'eau jusqu'aux brancards. Quant aux piétons en procession vers Notre-Dame-de- Capimont, ils s'engageaient sur une longue file de

» planches branlantes que des chevalets fixés dans le sable maintenaient à la hauteur de deux mètres au-dessous du courant. La traversée eut lieu sans encombre, et nous arrivâmes tous sains et saufs sur l'autre rive, même Thomas Galtier et Barthélémy Pjgassou, que le Santi-Belli ne soutenait plus et dont la rivière, en dépit de leurs zigzags ridicules sur les planches, ne voulut pas absolument.

— Alors, vous accompagnez le Frère? demanda mon oncle, se tournant vers Jacopo Rusca.

— Moi, voyez-vous, Révérendissime Père, je cherche à faire le plus de bien possible au prochain. Je ne suis qu'un misérable marchand de choses du bon Dieu, mais tout de même j'essaie de vous ressembler,

tcar vous êtes un saint...

— Rusca!

1 — Vous avez raison, Santi-Belli : M. le curé est ^n saint comme il n'en existe pas beaucoup en ce bas ^onde.

i — Vous aussi, Marianne !...

' Le pauvre homme, imbu de l'idée que l'orgueil est le plus gros des péchés, avait craint de se laisser induire en tentation, et, cette crainte lui portant à la face ce qui lui restait de sang, il était devenu rouge comme un véritable charbon de l'enfer, puis

il avait éprouvé des picotements à la gorge et s'était pris à tousser.

On fit une halte de cinq minutes.

Durant ce moment très court, se passa une scène de scandale qui nous affligea tous, excepté par exemple cet affreux bossu de Thomas Galtier, assez impudent pour rire, quand plus d'un d'entre nous, mon oncle Célestin particulièrement, avait envie de pleurer. C'est à ne pas y croire! Termite Barthélémy Pigassou, sans provocation d'aucune sorte, se mit ■tout à coup à chanter. Si encore il eût entonné un cantique de sa voix forte, quoique rauque et avinée ! Point du tout, hélas! Ce furent des. mots abominables, des expressions obscènes dont le sens m'échappait un peu ; mais ce que j'en devinais à peu près, me faisait dresser les cheveux. Je me rappelle les premiers couplets de cette épouvantable grivoiserie rimée :

« Un bon ermite Ne doit aimer Que sa marmite Et son cellier.

Mais si fillette, La jambe en train, Veut qu'à la fête, Il danse un brin,

Il n'est prébende, Il n'est bourdon.

Qui lui défende Le rigodon »

— Frère Pigassou ! suppliait mon oncle.

Mais lui, qui se croyait drôle, sourd à tout ce qui n*était pas sa chanson de graisse et de crapule, allait d'un couplet au couplet suivant avec la même aisance, la même facilité que s'il se fût agi, aux vêpres ou aux compiles, de sauter d'un verset de psaume à un autre Terset. Et comprenez-vous ça? pas la moindre dé-

faillance de mémoire. Il nous fallut ouïr le long récit des jeux fort peu innocents auxquels une oisiveté malsaine, un vagabondage plein de hasards, la bru- IHbtalitê des mœurs campagnardes, que les Frères libres '^"de Saint-François n'ont pas dépouillée pour avoir changé d'habit, livrent nos ermites cévenols. Quelles liesses à l'ermitage ! quelles ripailles dans les auberges ! quels ravages amoureux dans les métairies !

— Croyez-moi, monsieur le curé, dit Simonnet, re-

i mettant la carriole en marche et suivant de l'œil Rusca et Pigassou qui s'éloignaient, ces ermites et ces Santi-Belli, c'est du mauvais monde. Ne vous y fiez trop. Oh ! puisqu'on le répète partout, peut-être Adon Labarie, frère de Notre-Dame-de-Nize, est-il un brave homme ; mais, j'en suis sûr et certain, ni le frère Agricol Lambertier, ermite de Saint-Pantaléon de Boubals, ni le frère Gratien Pastourel, ermite de Saint-Sauveur de Camplong, ne sont des saints, et gardez-vous de leur donner le bon Dieu sans confession. — Hardi, vous autres ! conclut-il, interpellant ses mulets.

Mon oncle tira sa grosse montre du trou.

— Il est trois heures, dit-il.

Incontinent il fit le signe de la croix, se toucha les lèvres du pouce, murmurant VAperi os meum, retira des profondeurs de ses poches un mignon livret à tranche dorée, dont la reliure disparaissait dans une housse de mérinos noir confectionnée par Marianne, et commença à mi-voix la lecture de son bréviaire.

Enfin, après tant d'ennuis, nous allions tranquilles à travers la route qui se désemplissait peu à peu. Les mille sentiers qui, du grand chemin serpentent à droite vers le bois du Gros, à gauche vers les collines de Canals, nous enlevaient du monde à chaque pas. J'étais ravi de ne plus nous sentir noyés dans le flot des villageois de Villemagne, de Nissergues, de Clairac, empêtrés de chèvres, de moutons, d'ânes, de truies traînant la meute grouinante de leurs cochon-

nets. Libre de mes allures désormais, j'abandonnai les brancards de la charrette, à côté desquels je cheminais, prenant plaisir à tenir les longues guides des mulets, à les encourager avec Simonnet, et je me lançai en avant. Je rejoignis Marie Galtier, qui, très sauvage, depuis Hérépian tirait sans cesse loin de nous.

— Eh bien, toi, lui dis-je, pourquoi vas-tu si vite ? Elle tourna vers moi ses yeux bleus, immenses

comme toute l'eau de la source de Capimont.

— Tues donc bien pressée ? insistai-je.

— Oui, répondit-elle d'une voix plus fine que îe tintement de la sonnette d'argent, agitée par le petit Pierre Sureau ou par moi, en l'église des Aires, au moment sacré de l'Élévation.

— Et pourquoi es-tu si pressée ?

— Je ne sais pas, monsieur le neveu.

— Monsieur le neveu ! m'écriai-je, en éclatant de rire, tu m'appelles Monsieur le neveu !

— Vous êtes le neveu de M. le curé...

— Ah ! pour ça, c'est vrai, dis-je, me rengorgeant et tâchant de ne pas trouver trop extraordinaire et le grand Vous et le grand Monsieur dont on m'honorait.

Marie redoubla le pas.

— Tu crois donc que je ne suis pas capable de te suivre ? repris-je un peu fâché. Veux-tu que nous essayons de courir, pour voir celui de nous deux qui ira le plus vite ?

Elle, me montrant la chevrette de Marianne :

— Il faut que je la garde.

— Mais lâche-lui la corde, elle s'amusera à gaiopper avec nous.

Encore une fois elle me considéra ; puis demeura muette.

— Es-tu sotte vraiment de m'examiner comme une bête curieuse... Allons !

Et je pris du champ.

Quand, après cent enjambées folles, je me retournai

croyant découvrir Marie Galtier sur mes talons, je l'aperçus là-bas, non loin de la carriole, toujours la cordelette deZite à la main. Essoufflé, je m'assis sur un tas de gravier au bord de la route et je l'attendis. Elle passa sans me voir. Vraiment cette fille de Lignièressur-Graveson était bien étonnante. Quelle indifférence! Irrésistiblement je m'encourus après elle. Elle ne pressa ni ne ralentit le pas à mon approche. Je remarquai qu'elle marchait pieds nus. Ses souliers à grosse semelle, dont le soleil allumait les rangées de clous comme des diamants, pendaient au long de son dos, retenus par une ficelle. Qui sait si elle n'avait pas refusé la partie que je lui proposais par crainte de se blesser ? Je n'en doutai nullement lorsque, malgré que j'en eusse, tout en elle sollicitant mon attention, j'observai combien ses pieds étaient petits. Vu hasard peut-être contribua-t-il à exagérer cette petitesse dans mon esprit : une femme, jupes retroussées jusqu'aux genoux, au même instant, marquait dans la poussière blanche d'énormes traces béantes, quand Marie Galtier n'y marquait rien ou à peu près rien.

— Tu es aussi légère qu'un oiseau, toi, lui dis-je. Elle n'eut pas l'air de m'entendre.

— Tu es donc sourde ? lui criai-je.

Et, comme je le faisais dix fois par jour à Marianne, s'entêtant à ne pas répondre à mes questions, je lui tirai la robe fortement. L'étoffe uséejusqu'à la trame céda, et une déchirure apparut.

— Pardon, Marie Galtier, pardon, balbutiai -je, penaud.

Elle me tendit la corde de la chèvre, rejoignit avec une épingle prise à son corsage les deux lèvres de la plaie faite à son vêtement si pauvre, reprit la corde, n'eut pas un mot et se remit en marche comme devant. Pour moi, bien qu'estomaqué dans le fond, les façons de cette paysanne de Lignières, si dédaigneuse» si hautaine, me révoltaient, et je l'eusse volontiers souffletée ainsi aue son père l'avait osé dans la prai-

rie d'Hérépian. Je me contins, et me rabattis vers les miens. En ce moment, mon oncle, son bréviaire sur les genoux, l'index de la main droite passé entre les pages, récitait par cœur ce verset du psalmiste :

« A facie Domini mota est terra^ a facie Dei Jacob, »

Bientôt je démêlai à Thorizon, dans les brumes printanières, les toits confus de Bédarieux. Quelques tours de roue, et je vis distinctement le clocher de Saint -Alexandre, puis les clochetons très bas de Saint-Louis. Au-dessus des lignes enchevêtrées des. maisons, des usines, les lignes du roc de Philip, du roc Rouge, du roc de Tantajo émergèrent franches, nettes, touchées par des rayons qui en détaillaient les pittoresques accidents. Oh ! ma jolie ville natale, quels tressaillements à tes aspects si connus !

Galtier ayant déclaré que, si nous nous arrêtions, il ferait noire nuit quand nous serions rendus à la paroisse, mon oncle, à mon grand crève-cœur, ordonna de passer outre sans une minute de halte, et nous poursuivîmes en droiture vers Lignières-sur-Gra- , veson.

Cependant mon estomac commençait à battre la chamade. Le matin, vers les dix heures, avant de quitter les Aires, j'avais mangé un restant d'agneau i rôti de la veille, et comme mon oncle, trop boule- ^ versé par le départ, refusait son racahout, je l'avais lampe d'un tour de langue avidement. Ah ! le racahout de mon oncle Célestin, fabriqué par Marianne sur une ordonnance de M. le docteur Barascut, de Bédarieux, avec de la fécule, du chocolat passé au tamis, du sucre pilé, du salep, cette drogue si chère L., Mais agneau et racahout étaient loin après une marche forcée de plusieurs heures, et je sentais mes dents s'allonger à vue d'œil vers toute victuaille qu'on voudrait m'offrir.

— Est-ce que tu es fatigué? me demanda mon oncle.

— Non certes! répondis-je.

— Peut-être notre enfant a-t-il faim? intervint Marianne.

Nous étions entre les deux villages du Mas-Blanc et de Latour, dont nous apercevions les maisonnettes, les fabriques de drap de l'un et de l'autre côté de rOrb. En face de nous s'étendait, de la route à la rivière, la magnifique prairie de M. Martel-Laprade, célèbre dans tout le pays par sa splendide plantation de peupliers, les plus beaux arbres de la vallée. Mon oncle fit arrêter la charrette et en descendit. Il paraissait joyeux. Du reste, il était ainsi toutes les fois qu'il venait de prier. Comme quelqu'un sortant de l'audience d'un grand personnage qui n'aurait rien su lui refuser, cent fois, après la messe, le bréviaire, la simple prière du soir, n'avais-je pas entendu mon oncle Célestin s'écrier, la face épanouie :

« 0 Marianne, si vous saviez combien le Seigneur a été bon pour moi ! »

D'une enjambée très hardie, si l'on songe à sa respiration si brève, il franchit le fossé entre le chemin et la f)rairie, et nous attira sous les hauts peupliers, dont l'es ombres, grandies par les rayons du couchant, s'allongeaient démesurées sur l'herbe et sur Teau avec des sveltesses, des dentelures, des ajourements de clochers. Quel repas délicieux et charmant! Si seulement nous avions eu du feu pour faire une omelette avec les œufs de la Margouette ! Nous nous contentâmes de mordre au jambon salé, à la saucisse. Cette saucisse crue de Margal, qu'en janvier on presse à tour de bras dans la tripe, qu'on laisse sécher aux poutrelles du plafond, qu'on mange à Pâques toute crue et aussi ferme que le saucisson! J'en demandai trois fois à Marianne. Je fis honneur également à un pot de grattons que Jean Maniglier, autrement dit BraguUjus. avait glissé entre deux étagères de la bibliothèque. Où diable frère Braguibus avait-il quêté de si succulents grattons? C'était à s'en lécher les

pouces et les babines jusqu'à demain. Le vin faillit nous manquer. Mon Dieu ! la privation n'eût pas été grande pour mon oncle, pour Marianne, pour moi. Mais Thomas Galtier, Simonnet Garidel, peut-être Marie Galtier!.. Mon oncle, qui s'était contenté, lui, d'une écuelle de lait crémeux et tiède, trait à la minute de sa chèvre, ennuyé de nous voir soufîrir la soif, bien que la rivière coulât à nos pieds invitante et claire comme le cristal, retourna vers la carriole, et, avant que Marianne, alarmée, eût pu l'en empêcher, il tirait de la paille deux bouteilles et revenait en courant vers nous.

— C'est le vin de la messe, monsieur le curé, c'est le vin de la messe ! criait la gouvernante avec des gestes désespérés, des moulinets bizarres de son bâton.

Quand nous traversâmes Latour, nous étions fort gais. Moi particulièrement, je jabotais à tour de langue avec Marie Galtier, devenue, depuis la dînette dans la prairie de M. Martel -Laprade, moins farouche et moins glacée.

— Quelle est cette chapelle, à droite, au milieu de cette terre et de ces rochers tout rouges ? lui demandai-je.

— Saint-Pantaléon, de Boubals.

— L'ermitage du frère Agricol Lambertier ?

— Oui, monsieur le neveu.

— Et ces maisons, toujours à droite, presque au bord de l'eau, tu les connais ?

— C'est Caunas.

— Tu sais tout le pays par cœur?

— C'est mon pays.

— Tu aimes mieux être ici qu'à l'Espinouse, n'estil pas vrai ?

— Je connais ici, je ne connais pas l'Espinouse. Une fois, je suis allée à Grangelourde, dans l'Escandorgue, où mon oncle Germain est berger, mais je suis retournée chez nous...

I — Mon oncle a été bien bon pour toi.

I^K — Oui, monsieur le neveu. Aussi vous verrez I^Bcomme je soignerai la chèvre de la cure... Moi, j aime. I^BLignières-sur-Graveson, rien que Lignières-sur- I^Boraveson... Il est beau, allez, mon pays ! v^Ê La nuit tombait douce, claire, parfumée par la -^ nature en travail. Le soleil avait été vif, et dans l'air flottaient les essences capiteuses des bourgeons restés longtemps ouverts. Des bouffées chaudes de sève traversaient l'espace, et on sentait pleuvoir comme des germes légers. Le pollen, cette fécondation éternelle, volait par couches épaisses, appelant tout être à la résurrection, à la vie. La haute vallée de l'Orb, dans le silence sublime ou elle entrait peu à peu, après les bruits, les retentissements, le spectacle aveuglant du jour, revêtait un caractère quasi-divin. Dans la griserie de mon cerveau, alourdi tout ensemble et par la fatigue et par le printemps, les forêts de châtaigniers qui bordent la route m'apparaissaient tantôt comme des cathédrales envahies par un peuple de fidèles, tantôt — j'avais commencé dernièrement la Mythologie — comme des bois sacrés d'où s'échappaient les centaures et les déesses courant à des rendez-vous de chasse avec les dieux.

— jXous arrivons, cria Thomas Galtier.

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