LIVRE DEUXIEME
L I G N l'È RE S -* SUR- G R-A V E S 0»
'Tes Aires ! Là-bas, le long de l'Orb, se déployaient d'abord des oseraies immenses, au feuillage floconneux, blanchâtre par endroits, plus loin d'un vert tendre, aussi transparent que Feau de la rivière dont le courant se trouvait en quelque sorte élargi ; puis riait le village, tout frais parmi ses jardinets herbus; enfin, c'étaient les antiques châtaigneraies, aux troncs énormes, aux rameaux étalés, noires d'ombre, de frondaisons accumulées, de pelons mûrissants, du milieu desquelles, vers le haut, jaillissait la gigantesque muraille de l'ermitage de Saint-Michel, d'un blanc de craie, avec des meurtrières regardant la vallée comme des yeux. Ici, sur les bords du Graveson, des rochers partout, des rochers aussi loin que s'étendait la vue. Les rares maisonnettes de Lignières, enfouies au milieu d'éboulements rocheux, paraissaient à peine, et il fallait se casser le nez aux portes des habitations pour les voir. A tant de pierrailles roulant sous les pieds, on aurait pu croire qu'un plateau granitique, dont au loin on discernait la crête déchiquetée, ravagé par les vents, ébranlé par quelque secousse intérieure du sol, où se découvraient des fragments de lave, avait vomi sur Lignières ses graviers, ses cendres, ses scories.
Notre nouvelle paroisse n'avait qu'une rue, obstruée de blocs qui la condamnaient à d'incessants
détours. Elle partait du Graveson et remontait le long d'un étroit ruisseau qui s'appelle le Berlou. Vraiment le Berlou était bien le plus joli, ïe plus clairet ruisseau du monde. Et puis quel ravissant tapage il faisait dans la solitude de ce paysage désolé, tenu de cabrioler en mille cascatelles, depuis les monts de l'Escandorgue dont il sourdait mince comme un fil, jusqu'au Graveson où il arrivait grossi d'une multitude de petits affluents accourus à son appel joyeux !... C'est au confluent même du Graveson et du Berlou, quand on a dépassé les dernières masures du village, et de l'autre côté du ruisseau, que se profile la longue muraille du Prieuré^ comme on appelle la cure dans ce pays. Cette muraille, percée de plus de cent fenêtres, est surmontée d'un lourd entablement en pierre brute, sans le moindre ornement architectural. La seule décoration que l'œil découvre sur cette surface nue, dont le mortier s'exfolie par places, est une mitre à pointes vives, aux fanons ingénieusement enroulés. Cette mitre, noircie par le temps, est sculptée dans une pose inclinée au-dessus de la porte d'entrée, large baie trapue, à plein cintre. Les jambages solides de cette ouverture, veufs de tout chapiteau, semblaient plutôt faits pour donner accès en l'intérieur d'une forteresse qu'en l'intérieur d'un couvent.
Le Prieuré de Lignières-sur-Graveson était un monastère dépendant de la grande abbaye de Bénédictins de Joncels, à quelques kilomètres dans la montagne, sur les confins des anciens diocèses de Lodève et de Béziers. Le cardinal de Beausset fut le dernier abbé commandataire de Joncels... On devine si nous nous trouvâmes à l'aise ' dans cette ruine. Vraiment nous eûmes peur devant ces corridors interminables, sur lesquels ouvraient des cellules, duis des cellul«s, toujours des cellules. Si ces chambrettes alignées avaient eu des portes et des volets ! Par malheur, la plupart étaient des trous
av
noirs béants, où lèvent chantait, piaulait, gémissait, hurlait, parlait. Le jour, je vaguais adroite, à gauche, avec une certaine crânerie. Mais, dès les premières mbres, effrayé du plus petit bruit, la moindre porion des cloîtres déserts revêtant des formes terriantes, je me hâtais de gagner le presbytère propreent dit, c'est-à-dire les cinq pièces trop spacieuses pour notre mobilier, que le maigre budget de la ommune avait, vaille que vaille, disposées pour oger M. le curé.
Cette immensité où nous nous trouvions perdus affecta pas moi seul ; elle troubla singulièrement on oncle Célestin, habitué à l'exiguïté, à l'intimité ouce de la cure des Aires, où l'on ne faisait pas un as sans connaître le plaisir de se cogner les coudes, ù sans cesse on avait toutes choses à sa portée. Sous e prétexte peu sérieux qu'il devait installer sa ibliothèque, placer ses livres sur les étagères, penant plus de huit jours il fut impossible de l'arracher e la pièce qu'il s'était choisie pour cabinet de travail. Il déballait le Theologiœ cursits completus ; puis, ne voulant pas arranger les tomes sur les rayons sans au préalable avoir dressé un catalogue de ses richesses, il plantait tout là. et ne s'en occupait plus. Cependant, au milieu des tristesses de notre arrivée dans un pays pauvre et dévasté, dans la terre dC Egypte, comme disait mon oncle, comparant avec obstination notre modeste caravane de trois personnes à tout le peuple d'Israël mené en captivité, une chose par éclairs relevait notre courage abattu, surtout celui de notre malade. Cette chose-là, cette chose unique qui nous aidait à supporter Tamertume d'un isolement absolu au désert, c'était l'église de Lignières-sur-Graveson. A voir ce grand vaisseau gothique développant ses perspectives de tours, de chapelles, de contreforts le long du Berlou, hissant son clocher géant dans la nue, Marianne et moi nous étions heureux par la pensée que le petit desservant
des Aires dirait désormais sa messe en une cathédrale comme un évêque, et notre tendresse, notre admiration pour lui nous insinuaient doucement que Dieu l'avait envoyé et peut-être nous avait envoyés nous-mêmes à Lignières dans quelque dessein caché qui se révélerait un jour. Savait-on en effet si, dans ce hameau tranquille, abrité du vent du nord par le rempart formidable de l'Escandorgue, M. l'abbé Célestin ne se remettrait pas complètement ? Savaiton, puisqu'on lui donnait cette magnifique église à desservir, si ce n'était pas pour le préparer aux grandeurs ? Comment supposer qu'à Montpellier, chez Monseigneur, on ignorât les vertus, le génie de M. l'abbé Célestin, auteur inédit, il est vrai, mais ébruité de la Vie de saint Célestin, pape ? D'ailleurs, M. le vicaire-général Yidalenc n'était-il pas là pour faire valoir son ancien condisciple et au besoin se porter sa caution ? Oh ! si mon oncle, après la cathédrale de Lignières-sur-Graveson, devait passer à la cathédrale de Montpellier, de Nîmes, de Rodez ! si mon oncle devait être évêque !...
Les pensées de mon oncle suivaient un autre cours^ et, dans l'espoir dont il se sentait adorablement pénétré, quand ses yeux se portaient vers le majestueux sanctuaire de sa nouvelle paroisse, il n'entrait pas le moindre motif personnel. Lui, qui jusqu'ici n'avait été appelé à célébrer les saints mystères, à immoler la victime sans tache, qu'en de pauvres chapelles villageoises, basses, mal tenues, lézardées et croulantes à demi, il était fier d'avoir été appelé par la Providence à dire ses messes dans un monument splendide, sur un autel, non plus de plâtre et de bois, mais en r^arbre blanc, ayant des têtes d'anges aux encoignures, devant des gradins sculptés, illustrés aux extrémités de figurines dorées, surchargés de hauts candélabres, un peu ternis par-ci par-là, mais d'un jet magnifique, avec des flûtes démesurées pour h crémation des cierges et des bougies. Quelle joie
le Seigneur, toujours clément et propice, lui avait
réservée avant de mourir ! Il s'y abandonnait, à cette
joie intime, grande comme sa foi, et, quand le souve-
lir des Aires venait l'attrister, il la retrouvait, cette
)ie douce, soit en courant à l'église où il se prostertait cinq minutes, soit seulement en considérant les
lurailles de l'édifice du haut des terrasses du Tieuré.
Ces terrasses étaient un des charmes de la singulère habitation où nous nous installions peu à peu. îlles s'étendaient, au midi, sur le Berlou, à l'ouest, mr le Graveson. Elles étaient couvertes, et la charpente des toitures, trouée en maints endroits, était mpportée par des colonnettes légères, debout sur un >arapet à hauteur d'appui, surplombant et la rivière a le ruisseau. En outre de l'agrément que cette galerie, embellie de treilles grimpantes, offrait à mon mcle, enchanté d'y lire son bréviaire à l'abri du
)leil et de la pluie, elle communiquait par un large
jcalier avec le Cloître, vaste espace encombré de ruines, et enfin avec l'église, élevée dans tout son pourtour sur un piédestal de dix marches en granit de CarouK bien conservées. Évidemment, avant la Révolution, ce terrain vague du Cloître possédait ses toitures de tuile creuse comme les terrasses. Aujourd'hui cet enclos de cent cinquante mètres carrés environ, hérissé par places de cystes, de genévriers rabougris, se trouvait exposé à tous les vents, à toutes les chaleurs, à tous les orages, et ce n'était pas sans peine que nous le traversions en choisissant nos pas parmi les éboulements.
Par le fait de ce changement de paroisse, mon oncle subissant la crise la plus pénible de sa vie, sans nous en aboucher le moins du monde, il fut convenu tacitement, entre Marianne, Marie Galtier et moi, que, sauf pour la bibliothèque, qu'il s'entêtait à vouloir arranger lui-même, nous ne le mêlerions en aucune façon àraménagementâesmeublesàtravGTiSlle Prieuré.
Quelle besogne amusante, en dépit de la tristesse qui de temps à autre me crevait le cœur et me poussait de grosses larmes dans les yeux !
— Vous êtes bien méchant de pleurer comme ça, monsieur le neveu, me dit un jour Marie Galtier, en nous aidant à récurer avec du son et du vinaigre nos six casseroles de cuivre rouge et nos chandeliers d'étain.
— Et quoi ! on est méchant quand on pleure? m'écriai-je, étonné.
— Bien méchant, monsieur le neveu.
— Pourquoi ?
-- Parce qu'on fait de la peine à quelqu'un.
— Est-ce que je te fais de la peine, à toi, par exemple ?
— Pas à moi, mais à Marianne, monsieur le neveu.
— Alors, ça t'est égal, à toi, que je pleure ?
— Moi, je ne vous connais pas, mais Marianne vous connaît.
— Petit ! petit ! appela mon oncle, de la pièce voisine.
Il s'agissait de fixer le bois de la bibliothèque, branlant sur ses quatre pieds. Certes, quand Simonnet Garidel, retenu deux jours à Lignières pour placer les gros objets, avait posé ce lourd châssis en noyer, que mon oncle Célestin appelait un peu pompeusement ma bibliothèque, en constatant sa vétusté, la moisissure de ses montants criblés de trous imperceptibles et s'en allant en une poussière jaune fort subtile, il l'avait assujetti de cent façons. D'abord, il l'adossa contre le mur ; puis, à droite et à gauche, pour achever de fixer ce meuble invalide, il l'étaya de nos' deux tables de travail, à mon oncle et à moi, la mienne du côté de la porte-fenêtre accédant a. la terrasse, celle de mon oncle du côté de la muraille, dans l'ombre, au fond. Je dois l'avouer, cet arrangement, tout à mon avantage, était mon ouvrage exclusif, et Simonnet, en disposant les choses, n'avait fait
qu'obéir à ma fantaisie. Pour écrire l'histoire de son
saint patron, mon oncle, non moins saint que lui,
pouvait se passer d'avoir la vue des maisonnettes de
ignières, des frênes qui bordaient le Graveson
ruissant d'oiseaux, des jonquilles du Berlou, où de
mps à autre s'enfonçait une bestiole au long bec,
u plumage ébouriffé ; tandis que moi, voué à un dur
abeur sur les G-recs et les Romains, j'avais bien le
roit de temps à autre de distraire et ma tête et mes
eux obsédés.
— J'ai cru que la bibliothèque allait me tomber essus, me dit mon oncle, juché sur une table, la ienne, les mains armées de clous et d'un marteau.
Je m'élançai et soutins le meuble réfractaire de la .Tigueur de mes bras.
— Allons, bon ! murmura-t-il, voilà la patte que e viens de planter qui s'en va.
La secousse donnée par moi à cette menuiserie Termoulue, avait été trop brusque.
— Faut-il une autre patte? demandai-je.
— Ne bouge pas ! ne bouge pas !... Rien ne retient plus la bibliothèque, et si tu lâchais...
— Marianne ! Marianne ! appelai-je, en proie à une subite épouvante.
J'entendais mon pauvre oncle haleter bruyamment de fatigue et de souci. Il s'était rapproché du meuble, et essayait de le maintenir de tout son corps fluet. Ses épaules, ses jambes, ses mains travaillaient déses-
|)érément. Sur ses traits ruisselants, je saisis au )assage son effroi très vif que je ne fusse écrasé par a chute de cette épaisse boiserie. Quelle angoisse ! — Marie Galtier ! Marie Galtier ! m'écriai-je d'un '* accent d'horrible détresse.
La bergère de Zite parut. Elle comprit le danger, et, ramassant sur le carreau des débris de planches abandonnés quinze jours auparavant dans cette pièce par les héritiers de M. l'abbé Combescure, elle cala les deux pieds de devant de la bibliothèque, qui cessa
tout balancement, ne bougea plus. L'intervention de cette fille, si prompte à nous secourir, la rapidité avec laquelle elle nous sauva, eurent quelque chose de miraculeux. Mon oncle descendit de sa table. Il tremblait de tous ses membres. Il fut contraint de s'asseoir.
— Je te remercie bien, Marie Galtïer,balbutia-t-il. Marianne entra. Elle portait un bol de faïence
débordant d'un lait tiède et grumeleux.
— Jésus-Seigneur-Dieu, qu'y a-t-il ?
Je pris le bol de ses mains et le tendis à mon oncle.
— Enfin, que s'est-il passé, tandis que j'étais à retable ? insista notre gouvernante.
— La bibliothèque n'était pas consolidée, et j'ai eu peur de la voir se briser par terre, articula mon oncle, sans avouer qu'il avait craint pour mes jours.
Ces mots dits, voulant être agréable à Marianne, dont les yeux maternels ne le quittaient pas, pour la première fois depuis notre arrivée il avala son lait jusqu'à la dernière goutte, et eut l'air de prendre à ce breuvage un plaisir très vif et nouveau.
Quel soulagement, quand notre installation fut terminée! Le soir de cette journée mémorable où nous avions mis en place le dernier objet, nous nous étions assis tous trois sur un banc de pierre scellé à la muraille méridionale du Prieuré. Mon oncle tenait ses beaux yeux noirs, un peu enfiévrés par la fatigue, des jours précédents, arrêtés sur la rosace flamboyante de son église ; moi, je regardais le long du Berlou les feuillages des noisetiers, où s'engouffraient
minute à minute deux ailes effarouchées ; notre gouvernante, dans une sébile de buis, pelait des oignons doux du pays pour nous en faire une purée. (
I — C'est égal, disait-elle, cherchant à divertir son j maître de ses intimes ennuis, aux Aires je n'aurais | ijiamais trouvé des oignons aussi gros. Tenez ! en ; voilà un qui pèse pour le moins deux livres. Et puis ', comme elle est tendre cette chair des oignons de Lignières!... Voyez, monsieur le curé, ça n'attend pas le coup de couteau.
Mais M. le curé, le visage obstinément tourné du côté de sa cathédrale, ne répondait pas.
— Vous vous souvenez, reprenait l'aimable vieille, que M. Anselme Benoît vous a recommandé les douceurs pour votre gorge qui tousse à bénédiction. Quand vous aiïrez mis votre langue à ma purée, vous m'en direz des nouvelles... Vous aurez beau être plus triste que Notre-Seigneur au Jardin des Oliviers, cela n'empêchera pas Lignières-sur-Graveson de produire de bonnes choses, et, en premier, des oignons blancs et mous comme du caillé.
— Les oignons de l'Egypte étaient encore meilleurs que ceux de Lignières, et pourtant le peuple hébreu se fatigua de les manger, articula-t-il mélancoliquement.
— Il y avait goûté au moins, le peuple hébreu, tandis que vous ne savez pas encore ce que c'est, vous.
— Un martin-pêcheur ! m'écriai-je courant au parapet de la terrasse et suivant, à travers les amarines, les iris, les ajoncs du Berlou, le magnifique oiseau bleu qui, parti des rives* du Graveson, remontait le ruisseau d'un vol.
— Remarquez un peu notre enfant, continua Marianne, fendant d'un nouvel entrain la gousse mordorée de ses oignons, remarquez-le, et dites s'il se donne au chagrin, lui. Bien au contraire, il se fait au pays, et il commence à rossiguoler ici aussi bien qu'il
rossignolait là-bas... Et puis, à la fin des fins, est-ce nous qui sommes venus, de notre tête, en cet endroit? Point du tout, s'il vous plaît. C'est le bon Dieu qui nous y a envoyés par l'ordre de Monseigneur, et moi je crois qu'il faut, en tout état de la vie, se montrer très content d'obéir à Notre-Seigneur du ciel.
Mon oncle, atteint cette fois, ramena ses yeux de la splendide rosace gothique, et, les arrêtant sur sa gouvernante :
— Marianne, je n'a| ni les vertus, ni le génie de saCint Augustin, un des plus grands Docteurs de l'Église ; mais vous, v-Ous avez plus d'un trait qui vous rapproche (Je sainte Monique, sa mère. Je vous remercie de condamner l'abattement où je suis tombé, quand mon devoir, mon honneur devraient être, ainsi que vous l'avez dit, d'obéir à Dieu...
— 0 monsieur le curé... interrompit- la pauvre femme honteuse.
— Continuez à me morigéner, à me redresser, à me reprocher mes manquements, comme sainte Monique morigénait, redressait son fils, lui reprochait ses manquements...
— Moi... moi... balbutia Marianne épouvantée, moi qui suis si pauvre!...
Mon oncle se leva du banc de pierre; toute sa face disparaissait dans l'ombre ; il marcba vers la porte vitrée accédant à la salle de la bibliothèque. En l'intérieur du Prieuré, l'obscurité était complète. Au moment où notre gouvernante se cfeis-posait à gagner la cuisine pour mettre en train ia purée, la voix de mon oncle planant dans les téôèbres, émue, presque tremblante:
— Marianne, vous dites que vous êtes pauvre, que VQus êtes humble. Tout cela est vrai. Mais réjouissezvous, car vous ê^s de ces p^auvres que Dieu a remplis de richesses, et pius d'un riche sera renvoyé les mams vi4es que vous aurez touché votre salut.
MON ONCLE CÉLESTIN 9t
— Alors, mon oncle, lui dis-je, vous espérez vous habituer à Lignières-sur-Graveson ?
— Demain, je commencerai mes visites à mes ouailles. Dieu soit béni ! je me sens plein de courage désormais. Il me semble que je viens de traverser la mer Rouge oi que j'entre dans la terre de Chanaan.
Il entonna avec élan :
« M eocitu Israël de JEgypto... »
Je poursuivis avec lui le psaume cent treizième, ce chant de délivrance du peuple de Dieu.
Le lendemain, en effet, après le petit déjeuner que nous faisions silencieusement, nous nous dirigeâmes par la terrasse vers le clocher de l'église, dont la porte étroite et haute s'ouvrait sur l'un des bascôtés du monument. Mon oncle voulait voir d'abord les Galtier, auxquels M. l'abbé Combescure avait alloué un logement dans le clocher, la fabrique de la paroisse ne pouvant reconnaître autrement les services de Thomas Galtier, bedeau, chantre, acolyte, sonneur de Lignières-sur-Graveson.
En traversant le Cloître, nous rencontrâmes Marie assise sur un tronçon de colonne, filant sa quenouille d'étoupes de genêt. Elle se leva, salua M. le curé par une flexion des genoux d'un respect religieux, et demeura debout, immobile, sans parole, nous suivant de ses deux grands yeux ouverts, tranquilles et doux.
— Eh bien ! petite, tu ne viens pas ? lui dit mon oncle.
La jeune paysanne, sans la moindre hâte, saisit le bout de la corde de sa chèvre traînant parmi les mines, la noua à la tige d'un chêne blanc poussé par là au hasard, et ous rejoignit d'une allure paisible. Ce peu d'empressement de Marie Galtier, joint à son mutisme absolu, quand M. le curé lui parlait, m'indigna, et je sais la moue que je lui fis en longeant la grande muraille de l'édifice.
— Sotte ! sotte! lui chuchotai-jeà l'oreille.
Elle me regardait et ne soufflait mot. Comprenaitelle?
— Les tiens sont-ils à la maison 'Uui demanda mon oncle.
— On travaille, répondit-elle.
Le clocher de Lignières-sur-Graveson est une lourde masse ronde, embellie d'une riche couronne de créneaux avec toute espèce de décorations flamboyantes. Il est manifeste que le haut de cette tour énorme, que dans sa longueur accompagne une tourelle élégante par sa gracilité même à côté de la masse géante, est d'une date plus récente que le bas. A la base, le plein cintre, les chapiteaux à enroulements ou à personnages ; au faîte, tout le luxe du style ogival de la décadence, avec ses arcs aplatis en anse de panier, ses accolades où ne se trouve plus la pureté de l'art ancien, ses fenêtres illustrées d'une profusion de détails sculpturaux d'où la beauté ne se dégage plus.
Cependant, dans la maigre tourelle attachée à la tour colossale, nous cheminions obscurément. C'était tout à fait Vibant obscurt de Virgile, que je devais connaître bientôt. Mon pauvre oncle montait fort lentement. Par intervalles, une lueur rutilante, introduite dans notre nuit, soit par une fenestrelle, soit par une crevasse de la muraille, passait semblable à une fusée et jetait devant mes yeux un poudroiement de jour qui m'aveuglait. Une fois, à travers un de ces éclairs, qui lui mit une auréole au front, j'aperçus mon oncle Célestin. Je crus voir la face de Jésus par Guido Reni, dont nous possédions une gravure au Prieuré. C'était la même pâleur effrayante sur les traits, la même douceur divine dans le regard, la même résignation sublime dans l'attitude de toute la tête, portée en avant. Pour un peu, j'eusse découvert, sur le visage singulièrement émacié de mon oncle, et la couronne d'épines qui déchire les
tempes, et les taches de sang qui parsèment les joues de Jésus-Christ.
— Nous n'arriverons donc jamais! m'écriai-je.
— Encore vingt marches, répondit derrière moi la oix calme de Marie.
Un bruit étrange, entendu depuis un instant, deveaitde plus en plus distinct; ce bruit, je ne devinais as d'où il pouvait provenir. C'était d'abord comme ueux bois que l'on aurait frappés l'un contre l'autre ; puis un léger grincement suivait, détachant tantôt des notes ciardes, tantôt des notes enrouées... Nous faisons une halte. Nous avions atteint un palier sur la surface raboteuse duquel un faisceau de rayons, entré par une meurtrière où pendaient de rares fragments de vitraux, déployait dans les ténèbres un tapis illustré de fleurs rouges, jaunes, bleues. Les endroits où la lumière tombait toute crue étaient d'une blancheur éblouissante. Une porte se dressait devant nous , armée de ferrures ingénieusement découpées, bossuée de têtes de clous aussi grosses que des châtaignes. La boiserie, de chêne sans doute, était noire de haut en bas, et les ornements métalliques qui la décoraient pittoresquement, sauf les environs de la serrure, auxquels le contact journalier des mains avait conservé quelque éclat, apparaissaient gris de rouille, par ci par-là amincis, mangés... Tandis que mon oncle, rendu de Teffort, se remettait, que moi, la respiration libre, j'observais toutes choses dans la logette exiguë de la tourelle, Marie Galtier, se glissant entre la muraille et nous, fine, allongée comme une couleuvre, touchait le palier pris dans l'épaisseur de la grande tour et ouvrait la porte de chêne rondement.
— Entrez, monsieur le curé, dit-elle, c'est ici ! Nous pénétrâmes dans une vaste rotonde éclairée
par deux fenêtres immenses. Ces ouvertures à cintre surbaissé jetaient là le jour de la rase campagne. Quel effroyable désordre en cette pièce spacieuse
feoiïime une église ! Ce qui me frappa d'abord, ce fut une ribambelle d'enfants, petites filles et petits garçons, déguenillés, sales, avec des tignasses rousses hérissées. L'aîné de cette troupe des Galtier pouvait bien avoir dix ans, et le plus jeune, vautré par terre sur les dalles nues, de quinze à dix-huit mois. Tout ce menu monde, riant, ronronnant, pleurant, bâfrant, était entassé sur des escabeaux de bois, autour d'une jatte gargantualesque de châtaignes sèches bouillies, de châtaignons. TJn long moment, mon oncle demeuim sans répondre aux salutations empressées de Thomas Galtier et de sa femme, attentif à cette marmaille affamée qui passait de petits bras, de petites mains dans la fumée des châtaignons et en saisissait un dans le tas à la volée.
— Quel appétit ! murmura-t-il, attendri. Il tourna les yeux vers la Galtière.
— Le bel enfant ! dit-il, lui désignant le plus grand de la couvée.
— Merci, monsieur le curé, merci bien ! balbutia la mère, une femme maigre et haute, à la chevelure rouge indomptée, au teint allumé et parsemé détaches de rousseur.
— Comment i'appelez-vous ?
— Lonlon.
— C'est-à-dire, Léon, ajouta Galtier.
— Combien avez-vous d'enfants ?
— Huit, répondit-elle.
Mon oncle, en commençant par Marie, compta par tête de bétail.
— J'en trouve neuf.
Les petits yeux de la Galtière, à prunelle grisâtre, bordés de cils presque blancs, eurent un éclair méchant.
— Celle-là n'est pas mienne! fit-elle, montrant Marie d'un geste brutal.
Mon oncle, s'adressant au bedeau :
— Vous avez donc été marié deux fois ]
MON ONCLE CÉLESïIN 95
— Malheureusement, gémit l'autre d'un air pi-
ux.
— Ah ! par exemple, il a bien besoin de se plaindre, ùi ! s'écria la Galtière, subitement furieuse. Oui, je
lui conseille de se plaindre ! Ne trouvez-vous pas, monsieur le curé, que vraiment j'ai gagné ma journée, le jour de ma noce? Au lieu d'entrer dans la misère avec un homme plein de vices et qui par-dessus le marché remue au dos une infirmité plus grosse que la balle d'un colporteur, que j'aurais bien mieux fait de m'attacher une pierre au cou et d'aller me jeter dans le Graveson...
— Galtière! Galtière!... interrompit mon oncle timidement.
— Et savez-vous de quoi il est capable tant seulement, ce godelureau ? poursuivit-elle, emportée au flot de sa rage brusque. Il est capable de courir les foires, les marchés, les fêtes, pour y dépenser l'argent qu'il a et celui qu'il n'a pas avec les ermites et toute la gueusaille des santi-belli. Devinez comment il s'est comporté dernièrement à Lodève, chez l'aubergiste Lagrifoul. 11 a bu et mangé, dans la belle compagnie d'Agricol Lambertier, ermite de Boubals, et du santibelli Jacopo Rusca, vingt mètres de bonne toile que i<3 lui avais confiés pour la vente... Et nous autres, ici,
lous pâtissons, tandis que monsieur, à Bédarieux, i Hérépian, à Lunas so goberge grassement avec les imis. Encore si, quand il retourne de ses caravanes t qu'il se couche, sentant le vin comme une futaille, A demeurait tranquille !...
— Je vous en prie, bonne Galtière... supplia mon oncle, essayant d'arrêter sur les lèvres de cette furie
[uelque énormité prête à s'en échapper.
La mégère se tut, et, tête basse, alla vers Tembra-
uretrès profonde d'une des fenêtres. Là, se dressaient les boiseries compliquées d'un métier de tisserand. Klle s'assit sur une planche inclinée, glissa ses deux ijieds nus le long des marches, pédales grossières
de frêne à peine équarri, posa la main à la poignée du battant et travailla. En passant et repassant la navette à travers les fils alternativement entrelacés de la chaîne, la Galtière, dont un indomptable courroux soulevait la poitrine, laissait couler de sa bouche des lamentations mêlées d'atroces invectives, tantôt à l'adresse du malheureux bossu, écrasé sous cette pluie de grêlons, tantôt de Marie, laquelle supportait l'averse avec son impassibilité ordinaire, sans trahir ni le moindre trouble, ni la moindre irritation, ni le moindre ennui. Certainement, le plus affligé de nous était mon oncle. En vain, pour mettre un frein à l'éloquence baveuse de sa paroissienne, s'était-il approché du métier où elle se débattait avec des sursauts effrayants, et lui avait-il versé des paroles plus douces que le miel ; en vain, espérant flatter dans son amour-propre la forcenée tisserande, avait-il du doigt tâté sa toile rude de fil de genêt et lui en avait-il fait compliment, elle, brûlée par le feu d'une haine intense, persistait dans ses violences, de temps à autre lâchant la poignée du battant pour menacer ou Thomas Galtier, ou Marie, ou même la meute des enfants accroupie sur sa pâtée de châtaignons et segorgeant sans rien entendre, sans rien écouter.
— Ces pauvres innocents ! de quoi sont-ils coupables ? murmura mon oncle, apitoyé.
— De quoi sont-ils coupables ? hurla-t-elle.
— Que pouvez-vous leur reprocher?
— Je puis leur reprocher d'être nés et de me mettre dans l'obligation de travailler à me rompre les os. Croyez-vous, vous qui n'avez tant seulement qu'à chanter Dominus vobiscum pour trouver des becquées de riche, que ce soit commode de manier la navette quinze et dix-huit heures par jour ? Voulez-vous essayer le métier, voyons !
Jamais je n'avais ouï personne parler à mon oncle de ce ton insolent, et j'eus bien envie de jeter mon mot dans cette scène d'un caractère si odieux.
— Galtière, dit mon oncle, je ne vous blâmerai pas de vous plaindre : votre métier est fort pénible. Il faut avoir confiance en la bonté de Dieu.
I— Dieu ne nous a jamais empêchés d'être misébles et de manger des châtaignes, quand d'autres singeaient des poulets de grain.
— Je vous ai déjà soulagée de Marie... — Vous auriez mieux fait de la laisser partir pour Sspinouse, cette fainéante.
— Alors, vous n'aimez pas Marie?
La Galtière se redressa sur sa planche, et ses yeux minces, bordés de rouge, cherchèrent notre pastoure du Prieuré.
— Elle est la fille d'une autre Galtière, qui est morte ; elle ne m'est rien, à moi.
— Désormais, vous n'aurez plus à vous occuper d'elle...
— Gardez-la, si elle vous plaît.
Mon oncle fit deux pas vers la bande rassasiée et rieuse des enfants, et, posant la main sur la tête d'une des petites filles :
— Le nom de celle-ci? s'informa- t-il.
— Nore ou Norette, répondit la Galtière.
— C'est-à-dire Eléonore, murmura le bossu, enchanté de placer un mot.
— Eh bien, reprit mon oncle, de même que je me charge de Marie, je me charge également de Norette.
Et comme la mioche, heureuse d'être caressée, lui tendait ses deux bras barbouillés de débris de chûtaignons, il la saisit et la serra contre sa poitrine dans un élan tout ensemble charitable et paternel. Mais il n'avait pas répondu au premier sourire de Norette, ravie de son enlèvement par M. le curé, que la Galtière, bondissant du milieu des barres de son métier comme une bête fauve d'un fourré sous bois, se ruait vers mon oncle, furibonde, les crins raidis sur la nuque, la gueule ouverte et laissant
transparaître les crocs. Elle n'eut pas une parole; seulement, d'un coup de griffe, elle happa sa fille et la retint.
— Comment!... balbutia mon oncle, abasourdi.
— Et vous croyez, vous, que je vous permettrai de me voler comme ça mes enfants ! cria-t-elle, blanche à faire trembler. Il faut que vous soyez bien de votre pays, tout sapient que vous êtes, par exemple ! Touchez-y donc derechef à mes enfants, et vous verrez si j'ai froid aux ongles, moi, et si les curés me font peur avec leur chapeau à trois cornes et leur rabat. J'en ai dit de grises à M. Combescure, qui voulait m'empêcher de semer des fèves dans le Cloître; mais il me laissait mes mioches, lui, au moins...
— Je vous jure, Galtière, que je n'avais pas le dessein...
— Galtière, Galtière tant qu'il vous plaira... Quoi qu'il en soit, je vous donne le conseil de ne pas vous mêler de mes affaires. Pourquoi avez-vous ramené la fille de mon mari à Lignières ? Est-ce que cela vous regardait ? Et s'il me convenait d'envoyer cette paresseuse à l'Espinouse, de ne plus l'avoir devant mes yeux ?
— C'est moi qui ai voulu retourner au pays, dit soudain notre pastoure.
— Pardi ! tu as mieux aimé venir galantiser par ici que d'aller t'engager dans une borde de la montagne.
— Pourquoi m'accusez- vous ? Vous savez bien que je ne galantise pas. Est-ce que j'ai galantisé du temps de M. le curé Combescure ?
— Alors, je mens, moi? grommela la marâtre, dont le tempérament soulevé eut un nouveau rugissement.
Marie la regarda bien en face, et d'une voix ferme :
— Oui, Galtière, vous mentez !
L'affreuse tigresse s'élança ; mais — je ne com-
prends guère comment la chose arriva — plus rapide qu'elle, je me trouvai entre son bras levé et Marie. ^
— Vous ne la toucherez pas ! vous ne la toucherez pas ! rêpétai-je.
La Galtière, une seconde, me brûla du feu de ses prunelles embrasées, et ses doigts plus rigides que des crochets de fer me happèrent. Mais, effrayée peut-être de son audace, brusquement toute sa machine se détendit, et, comme l'animal contraint par le fouet du chasseur à abandonner une proie saisie, elle lâcha prise, puis recula lentement. En disparaissant de nouveau entre les montants de son métier, elle me décocha un regard oblique féroce, et je l'entendis mâchonner des mots indistincts... Quelqu'un me tira par la manche de ma veste. C'était mon oncle. Il me poussa jusqu'à la porte de la tour ; là, se penchant à mon oreille, il me chuchota :
— Rentre à la cure tout de suite.
— Mais vous, si on vous menace ?
— Rentre à la cure. Dieu est ma force et mon refuge.
Il souleva la lourde cadole de la porte en murmurant :
« Deiis fortitudo mea et refugium meum, »
Sur le palier lumineux de la tour, je m'arrêtai une minute indécis, troublé. Devais-je m'en aller sans mon oncle ? Pour dire vrai, le trou noir où disparaissaient les marches tournantes m'effrayait. Je demeurai un long moment l'oreille collée à la porte de chêne, aiguisant mon ouïe. J'aurais été heureux
de recueillir une parole qui m'eût fourni un prétexte de rentrer chez les Galtier. Exalté par la cruauté de la tisserande, j'étais en humeur de batailler contre elle, et pour mon oncle et pour Marie. A travers la porte, véritable muraille de fer et de bois, rien ne transpira. Il fallait se résoudre à descendre. Mes deux yeux, qui s'étaient amusés aux jeux de lumière des vitraux sur les dalles ébréchées, où roulaient des topazes, des émeraudes, des rubis, mes deux yeux abordèrent les ténèbres dans la profondeur desquelles je devais m'engager. Je hasardai trois pas. Un son bizarre, qui ne venait pas d'une voix humaine, me frappa. Je demeurai fixe. Ce son étrange partait du tire-bouchon si redoutable de l'escalier. Je reculai. Le brAiit montait, montait. Je sautai à la porte des Galtier, prêt à l'ouvrir et à me précipiter en l'intérieur de la grande tour. Le front glacé, insensibilisé par la terreur, je cherchais à tâtons le loquet à travers les ferrures enchevêtrées de la porte, quand ce cri, cette plainte si vous préférez, retentit, non ! se déploya dans la nuit de la tourelle en chevrotements prolongés :
« Bê ! M. ! »
0 joie ! c'était Zite. Je m'empressai au-devant d'elle. Sa jolie cocarde blanche au front, elle se montra peu à peu, traînant sa cordelette, au bout de laquelle une brindille de chêne demeurait liée. Ce rameau arraché témoignait des efforts qu'elle avait dû faire pour reprendre sa liberté. Comme elle passait de l'ombre à la lumière, la fenestrelle aux vitraux lui jeta sur le pelage une poignée d'éblouissantes pierreries.
— Bonne Zite, lui dis-je la caressant, tu réclames ta maîtresse ?
Elle releva son museau camus, d'un profil très fin, et me regarda intelligemment.
— Où est Marie? lui demandai-je.
Elle flaira la porte des Galtier ; puis brusquement,
pirouettant sur elle-même, s'élança à gauche et continua quatre à quatre à gravir l'escalier étroit de la tourelle. Où allait-elle ? Ma foi, je la suivis.
A mesure que l'on montait la haute tour du Prieuré de Lignières, cette énorme maçonnerie, lourde, percée de rares ouvertures dans sa partie inférieure, s'amincissait pour ainsi dire et s'ajourait. A la base, des assises cyclopéennes, un arc gallo-romain, quelques trous crevant la pierre çà et là ; en haut, tous les caprices de l'art ogival, de longues fenêtres à lancettes, des colonnettes à chapiteaux de feuilles frisées, des œil-de-bœuf développés comme des rosaces, aux mille lacets d'une légèreté de dentelle, étirés comme des flammes s'entremêlant à l'infini.
Je n'entendais plus la chèvre, ni, contre les marches, le bruissement du feuillage qu'elle tirait. Qu'était devenue Zite ? Une porte à ferrures gothiques, à peu près semblable à celle des Galtier, s'entre-bâillait devant moi. Je pénétrai en une salU ronde, absolument pareille à la salle de l'étage inférieur. Là aussi, dans l'embrasure de l'une des fenêtres, se dressait le bâti solide d'un métier de tisserand armé de ses pièces : le cylindre à enrouler la chaîne, le cylindre à enrouler la toile faite, les marches, les lisses, le battant avec sa poignée luisante d'usure, la crémaillère pour empêcher le rétrécissement de l'étoffe, la navette au repos sur le siège veuf de l'ouvrier. Si le plancher, fort mal tenu, n'eût été encombré de dévidoirs disloqués, d'écheveaux de chanvre poussiéreux, de ces débris de roseaux dont on fabrique le peigne pour le battant, de broches sales, j'eusse pu me croire encore chez les Galtier. Zite, qui plus d'une fois sans doute avait accompagné Marie à travers les pièces diverses du clocher, vaguait de ci, de là Elle allongeait sa dent blanche vers une sébile de châtaignier débordante de pavage, espèce d'enduit fait de fécule et d'amidon dont se servent les tisserands pour donner de la résistance au fil, et
la retirait tout à coup avec un éternuement ; puis elle mâchonnait le bois sec d'une bobine et s'amusait à la faire rouler sur le sol, la suivant par petits bonds courts, désordonnés, joyeux.
«Bêîhê!» gémit-elle, après un élan qui l'avait mise debout, sa tête gracieuse inclinée, ses pattes fines de devant ramenées, son arrière-train fixe, rigide, d'aplomb.
Elle eut un saut, et se perdit, montant toujours, dans le colimaçon de l'escalier. Quel étonnement fut le mien lorsque, acharné sur la piste de la chèvre de Marianne, par une baie ouverte à tous les vents, sans porte, j'entrai dans la troisième chambre de notre clocher ! J'ignore combien pesait la cloche des Aires, je me souviens seulement qu'elle était d'une rotondité respectable et qu'ayant un dimanche essayé de la mettre en branle avec l'aide de Pierre Sureau, j'en fus assourdi complètement. Comme cette cloche de notre ancienne paroisse me fit pitié, me parut méprisable, comparée à la cloche de notre paroisse nouvelle ! Mettez une châtaigne maigre de montagne à côté d'une grosse citrouille de potager, voilà. Ce qui me surprit surtout, me charma dans la cloche que je dévorais des yeux, ce fut la couleur du métal. Oui, son pourtour était immense ; oui, son mouton bardé de fer avait les proportions d'un monument ; oui, son battant était deux fois plus volumineux qtie ma tête ; mais la matière dont elle avait été fabriquée, quel éclat merveilleux de vif argent ! Elle était soutenue à une hauteur de dix mètres au moins par des madriers gigantesques, s'appuyant eux-mêmes sur une charpente où saillaient des boulons retenus dans la monstrueuse boiserie par des écrous larges comme des palets.
Entre deux montants de ce système de poutres entre-croisées, tout au fond, s'apercevait un escalier dont les marches en bois, usées, vermoulues, par ci par là brisées, menaient à un palier supérieur à la*
cloche. Qu'y avait-il là-haut? Comme Zite, toujours disposée au grimpeiùent, alerte et rapide, avait trayersé cette menuiserie branlante, je m'y glissai à mon tour. Quels craquements, quels gémissements aux profondeurs de la machine ! Trois fois, sentant les échelons céder sous moi, je dus me cramponner aux traverses où étaient engagées les marches. La chevrette se promenait gravement, soufflant sur des tas de poussière fine qui s'enlevaient enfumée... Ce palier était percé de trous nombreux. A l'un de ces trous pendait une corde, à un autre une chaînette, dont les derniers anneaux traînaient là-bas sur le sol. Cette corde, cette chaînette communiquaient-elles à d'autres cloches, qu'elles étaient destinées à mettre en branle, et cet échafaudage de planches épaisses, ayant les proportions d'une maisonnette, constituait-il le logement du sonneur du Prieuré? Je ne sais... Curieux de contempler de plus près la cloche maîtresse do notre cathédrale, je me couchai à plat ventre et, à travers Tune des fissures, je passai les deux yeux. Le soleil, à cette heure proche de midi, pénétrant dans la vaste salle par quatre fenêtres nues, ce fut un éblouissement. Mon regard pourtant, petit à petit, aborda le monstre, en admira la face lisse, en mesura le contour ourlé de deux barrettes en saillies entre lesquelles apparaissaient,* frustes ici, mieux marquées plus loin, des lettres grêles, aussi longues que le doigt. Que disaient ces lettres effilées ? Je pus lire ce monosyllabe : E G 0. Le métal, à la suite, rongé par le temps, offrait une surface grenue d'où ne se dégageait nul caractère. En y mettant beaucoup de bonne volonté, avec quelques jambages gothiques je formai encore ces deux mots: BERNARDUS, PRIOR ; enfin cet autre : ANNO ; puis ces chiffres romains : M.DC.VI.
Je serais resté longtemps dans la position singulière où m'avait précipité mon enthousiasme, travaillant à déchiffrer le latin gravé au-dessous de moi en majuscules fort anciennes, si la chèvre de Marianne,
vagabondant, folâtrant à droite, à gauche, partout, ne m'avait obligé à me replanter sur pieds. Ne s'était-elle pas avisée, cette Zite, aussi indiscrète que téméraire, de mordiller la corde qui retenait le battant captif pour la petite sonnerie — la grande sonnerie sans doute se faisait par un câble attaché au mouton — et de tirer cette corde à elle, comme déterminée à sonner. Ciel ! si le battant, faiblement agité, frisait un tant soit peu le métal ! Je dégringolai à toutes jambes, poussant le cri de Marie Galtier, quand elle intimait à la chèvre l'ordre de quitter une pâture défendue.
— Tahé! tabén tabéH!
Zite se moqua de moi ; elle s'acharna de plus belle, et la cloche eut une vibration argentine qui me fit trembler. La chèvre, épouvantée elle aussi, passa devant mes yeux comme un éclair, et je ne la vis plus.
La tourelle, obscure jusqu'à la chambre des cloches, à partir de là, apparaissait inondée de lumières; de plus, l'air, étouffant le long de l'étroit escalier, arrivait désormais au visage frais et vif. Je me risquai à monter encore une douzaine de marches, laissant Zite dégringoler à sa fantaisie vers les herbes du Cloître. Le jour devenait de plus en plus clair. Tout à coup, ce fut le soleil. J'étais parvenu à la cime du clocher, et une plate-forme spacieuse, bor-j dée par une galerie de pierre, se déployait devant] moi. J'éprouvai comme un soubresaut d'enthousiasme ; mais soudain, ayant porté les yeux dansj rétendue immense, la tête me tourna, mes jambes flageolèrent, et je fus contraint de me cramponner à] un clocheton que mes mains palpèrent au hasard. Je ne sais combien de minutes je restai là, immobile,^ n'ayant la notion distincte de rien. Je me souviens] seulement du vent très fort qui soufflait à cette hauteur et me brouillait les cheveux sur le front. JeJ n'osais relever les mèches qui m'éborgnaient. Si du j
moins j'avais eu le courage de repousser la porte de la tourelle et de descendre ! Mais, avec le cerveau plein de vertiges comme je l'avais, on m'eût tué sur lace avant de me décider à tenter un pas.
— Qu« faites-vous ici, monsieur le neveu ? me dit ne voix qui me sembla venir du cieL
Mon regard effaré démêla vaguement Zite et Marie Galtier.
— J'ai peur, répondis-je.
— Peur de quoi, monsieur le neveu ?
— De tomber, de tomber...
— Venez avec moi.
Je la vis lâcher la chèvre, qui se prit à gambader ; puis ses deux mains délièrent les miennes du clocheton. Elle ne se contenta pas de cela : elle saisit dans la poche entrebâillée de mon pantalon mon mouchoir blanc, dont le bout pendait en dehors, et me le passa à plusieurs reprises sur les tempes et sur le front.
— Vous n'avez plus peur, à présent ? me demanda-t-elle.
— Non, balbutiai-je avec un gros mensonge.
— Asseyez- vous là, dit-elle, me guidant vers une pierre détachée de la galerie et formant perron.
Je m'assis.
— Oh ! vous allez vous trouver bien mieux tout à l'heure, monsieur le neveu, et vous verrez d'ici combien il est plus beau que le pays de l'Espinouse, le pays de Lignières-sur-Graveson... Tout de même c'est fort heureux que Zite soit montée jusqu'à la cime du clocher et que je sois venue la chercher, moi... Mon Dieu, s'il vous était arrivé quelque chose, à vous qui êtes aussi bon que M. le curé Célestin !...
— Moi, je suis bon ! m'écriai-je, revenu de mon trouble et ayant une folle envie de rire.
Elle me regarda avec un étonnement extrême, n'eut pas une parole; mais soudain, d'un mouvement doux et calme, s'emparant de ma main droite, elle la
ilOG MON ONCLE CÉLESTIN
Iporta jusqu'à ses lèvres et y imprima un baiser retentissant. Je baissai la tête, pris d'un embarras que je ne saurais exprimer. La main d'ailleurs me brûlait et \e m'étais empressé de l'enfouir, avec mon mouchoir traînant par là, au fond de la poche de mon pantalon. A de certaines chaleurs qui me passaient sur le visage, je devinais que je devais être fort rouge. Les yeux me cuisaient.
"— Voyez-vous, monsieur le neveu, disait la jeune paysanne, la langue déliée comme un oiseau, voyezvous, si, une autre fois, la Galtière me menace devant vous, ne vous en mêlez pas ; me battrait-elle, laissezla faire. J'en ai reçu des coups dans ma vie, et toujours sans rien dire! L'année passée, la Galtière manqua de me casser un bras ; je ne me plaignis point. M. le curé Combescure, à qui je racontai la chose au confessionnal, me conseilla d'offrir mon malheur au bon Dieu. Je le lui offris, et le bon Dieu me soulagea 4;ant et si bien que, huit jours après, sauf un noir à la peau, je n'avais plus rien. Allez, allez, monsieur le neveu, dans ma misère, je suis encore bien heureuseque le bon Dieu du ciel veuille s'occuper de moi !
Je récoutais abasourdi.
— Puis, continua-t-elle, elle est méchante à ce point, la Galtière, qu'elle serait capable, tout neveu de M. le curé que vous êtes, de ne pas se gêner pour vous donner un soufflet.
— Un soufflet !
•^ Elle ne craint personne.
— Et mon oncle Célestin?
— Si vous v<aviez les sottises qu'elle a faites à M. le curé Combescure! Votre oncle agira sagement en ne lui portant aucune attention, à cette femme qui ne va aux offices de la paroisse ni les dimanches, ni les jours de fête, ne se confesse jamais, ne communie jamais, et passe sa vie sur la planche de son métier.
— Alors, elle travaille toujours ?
— Pour ça, elle est vaillante, et aucun tisserand
ne pourrait lui en remontrer pour les besognes de gros fil ou de fil menu. Il faut bien qu'elle nourrisse les petits.
— Pourquoi en a-t-elle un régiment de petits ?
— Le bon Dieu les lui a envoyés.
— Et tu les aimes, toi, ces enfants, qui se gorgent e cliâtaignons comme des cochonnets?
— Par mon père, ils sont mes frères et mes sœurs. * Zite se coucha entre nous deux.
— Je pense que ton père te traite mieux que la Galtière ?
— Autrefois, certainement. Par malheur, à la longue, sa femme l'a mis de son côté. Maintenant, je suis seule dans ce monde. Je prie G-altière première, qui est au ciel, de ne pas m'abandonner.
— Galtière première ?
— J'avais six a;, s quand elle mourut, et je ne me souviens pas beaucoup d'elle ; mais je suis bien sûre qu'elle se souvient de sa fille, là-haut.
Mes yeux, que, durant cet entretien émouvant et bizarre, j'avais tenus rivés aux dalles de la plate-forme, suivirent le bras de Marie s'élevant vers le ciel. Un spectacle grandiose, celui de toute la contrée étalée au loin me frappa Je n'avais plus le même tournoiement de tête. Je me plantai debout hardiment. Je pus soutenir la vue d'un panorama splendide, déroulanf ses perspectives infinies jusqu'aux extrêmes froi.uères de l'horizon.
— Quand je vous disais, monsieur le neveu, me répéta Marie Galtier, que le pays de l'Espinouse est moins beau que le pays de Lignières-sur-Graveson.
ÏV
Mfis regards, portés par l'élan de mon âme, si intimement attachée à l'endroit natal, se dirigèrent tout de suite, à droite, vers la haute vallée de l'Orb. La chère rivière où, plus jeune, en des heures de délicieuse école buissonnière, j avais tant de fois péché la truite ou le barbeau, m'apparut au loin aussi mince que le doigt. La grève très large, mangée par les châtaigneraies environnantes, aux approches du hameau du Bousquet se confondait avec les arbres et disparaissait sous des frondaisons épaisses, moutonnantes comme les vagues de la mer. Il était telle partie de ces masses un peu flottantes où, soit que l'eau occupât une plus vaste étendue, soit que les feuillages fussent moins denses, se montraient, à fleur de rives idéales, de petits lacs perdus. Quelquesuns de ces lacs, hissés par l'éloignement, avaient l'air de toucher au ciel. Par-dessus ces flaques très détaillées, les unes brillantes comme des amas d'armures touchées du soleil, les autres éclairées de teintes discrètes, sourdes, voilées, mes yeux chercheurs découvraient, croyaient découvrir les monts rougeâtres de Caunas, puis, là-bas, à une incommensurable distance, le pic de Tantajo, dont un rayon, glissant par dessus Bédarieux, allait dorer sur ses mille coutures la rude calotte de granit.
Mais une perspective charmante, plus intime, mieux encadrée, d'un contour plus net que ces perspectives à vol d'oiseau, où l'imagination crée plus d'accidents que n'en comporte la nature, c'était celle de Lunas. De la cim^ du cioclier de Lignières, je tou-
chais le gros bourg cantonal de la main, el je n'en voyais pas seulement la roche abrupte du Redondel, ce château-fort si redoutable qui, au temps de nos guerres de religion, fut la tanière sanglante du terrible baron Claude de Faugères, mais les maisonnettes sur la route de Lodève, l'église enfouie derrière une plantation d'ormes et de platanes, tout, jusqu'au petit castel de M. Charamaule, formant îlot au milieu du Graveson. De ce paysage, frais, riant, je m'engageai le long d'un grand chemin zigzaguant à travers d'interminables châtaigneraies. Vraiment, devant ces beaux arbres criblés de jolies pyramides blanches, dont le vent du nord, en haleine ce jour-là, entrechoquait les ramures, je me crus ramené dans les forêts des Aires ou de Margal, à l'époque de la floraison. Non seulement jusqu'à moi parvenait l'odeur d'encens de ces montagnes épanouissant leur sève, la vie profonde de leurs entrailles en des jardins sans limites, mais de temps à autre un nuage, noirâtre au milieu, ambré sur les bords, s'élevait au souffle de la tempête, demeurait suspendu, se brisait, se disloquait, se déchirait, et, sur les toits de Lignières, sur ceux du Prieuré, de la cathédrale, tombait une pluie de corolles parfumées. Dans une éclaircie des rameaux opaques et drus, je discernai un clocheton.
— Il y a donc une chapelle dans les châtaigneraies? demandai-je à Marie.
— Oui, monsieur le neveu, la chapelle de Notre- Dame-de-Nize. C'est laque demeure Termite Laborie, le plus saint parmi les ermites de la montagne.
— Je le connais, je l'ai vu aux Aires où il venait pour ses quêtes.
— Il ne se grise pas, lui, comme frère Barthélémy Pigassou. Je suis bien sûre qu'il ne restera pas longtemps sans monter jusqu'à Lignières pour voir M. le curé Célestin. Il venait si souvent au Prieuré du temps de w 1û curé Combescure !..
Je m'étais remis à admirer le pays. Elle osa me tirer par la manche ; puis, d'un air de mystère :
— Monsieur le neveu, vous ne devineriez jamais ce que nous avons fait, frère Laborie et moi.
— Et qu'avez-vous fait, mon Dieu !
— Quand j'y pense, des fois, j'ai peur...
— Tu as peur sans doute de la Galtière ?
— Oh ! non pas, monsieur le neveu.
— Pourtant, si tu avais fait quelque sottise avec l'ermite Adon Laborie... insinuai-je sans me rendre un compte bien net de mes paroles.
— Une sottise?
— Ma foi ! la Galtière, qui n'est pas tendre, pourrait te corriger...
— Quelle sottise ?
— Est-ce que je sais, moi !... On fait une sottise, voilà... Par exemple, quand tu m'as baisé la main tout à l'heure, crois-tu que c'était bien, cela ?
— Je voulais vous remercier de m'avoir défendue là-bas, chez nous.
— N'importe ! jamais une fille ne doit baiser la main à un garçon.
— Pour quelle raison, monsieur le neveu ?
— Tout bonnement parce qu'une fille est une fille et qu'un garçon est un garçon.
Elle m'allongea un regard inquiet, questionneur, et cela m'irrita un peu, car, pour parler franc, j'avais épuisé ma science, et il me fâchait d'être mis au pied du mur par la pastoure du Prieuré.
Cependant, comme l'œil de Marie m'interrogeait toujours, insatiable de découvertes, qu'une attitude pareille devenait de plus en plus humiliante pour moi, je crus avoir trouvé le moyen de me tirer d'affaire en l'humiliant à mon tour.
— Et que dirais-tu, lui criai-je d'un air capable, que dirais-tu, voyons, si je te serrais dans mes bras et t'embrassais?
— Je serais bien contente, me répondit-elle candidement.
— Cela ne te ferait rien ?
I— Cela me ferait plaisir.
— Ah ! pour le coup !...
Je ne pus ajouter un mot : ma gorge contractée ne le fournissait plus d'haleine et je tremblais au point ue je dus me soutenir à la balustrade pour gagner le anc de pierre à côté de la porte de la tourelle. Je m'assis essoufflé, harassé, vaincu.
P — Et vous, ça ne vous ferait pas plaisir si je vous ■^ embrassais ?
— Non, non ! m'écriai-je, me cabrant.
Et je la repoussai de toute la force de mes bras. Elle manqua de tomber; mais elle se retint à Zite, accrochée à ses jupons. Elle recula jusqu'à l'autre extrémité de la plate-forme. Moi, je la suivais des yeux, et, en dépit de la colère qui me gonflait, colère venue toute des recommandations de ma mère, des habiles insinuations de mon oncle, j'éprouvais un inexprimable contentement à la voir. Elle avait débrouillé la corde de la chèvre pour en détacher le rameau de chêne blanc, et Zite croquait le feuillage, les brindilles de l'arbuste avec une voracité voluptueuse. Quel spectacle ravissant ! Marie tenait son front incliné vers son amie, et son profil se détachait sur le ciel avec une idéale pureté... 0 Marie!... Encore que j'éprouvasse un trouble pénible, que j'eusse voulu ne plus la regarder, je ne savais me distraire d'elle. Tout m'intéressait en Marie, attachait mon cœur de treize ans, et le moindre de ses mouvements, et les petits mots qu'elle adressait à Zite affamée. Je n'entendais rien, absolument rien, à ce qui se passait en moi; mais cette fille des Galtier, en même temps qu'elle me procurait comme un rafraîchissement, un indicible bien-être, me faisait étrangement souffrir et me jetait dans le feu. J'aurais ri à la voir si gracieuse, si charmante, sa tête blonde rayonnant dans
l'azur, et j'aurais également pleuré. Non, je n'avais jamais ressenti joie pareille et inquiétude plus grande, bouleversement plus profond et élans d'allégresse plus vifs.
— Voyez- vous ça là-haut? me dit-elle à binrlepourpoint.
Elle me montrait du côté du nord, vers le plateau de l'Escandorgue, des ruines amoncelées. J'allai jusqu'à elle.
— Voyez-vous? continua-t-elle, le bras toujours tendu.
— Oui, oui.
— C'est le vieux château, le Castélas, comme on l'appelle chez nous.
— Le Castélas ?
— M. le curé Combescure m'a conté que, dans les temps, les seigneurs du pays demeuraient en cet endroit. Il y a beaucoup de chambres au Prieuré; il y en a bien plus au Castélas.
— Tu le connais, le Castélas, toi ?
— Je crois bien ! Est-ce que tous les ans je ne vais pas y glaner des châtaignes. C'est là qu'il y a des arbres magnifiques et qui portent plus de fruits que les ronces ne portent de mûres au long des haies ! De quoi vivrions-nous à la maison, si nous n'avions pas les châtaigneraies du Castélas^ J'ai ramassé trois sacs pleins l'an passé, et l'an qui vient j'en ramasserai bien davantage, si Lonlon, qui est déjà grandet, veut travailler avec moi... Oh ! Zite ne souffrira pas pour ça, car je l'amènerai, elle aussi, à mes glaneries.
Je l'écoutais de mes deux oreilles. Peut-être ne pénétrais-je pas le sens parfait de chaque mot, mais je ne perdais aucune des harmonies de sa voix qui, à la hauteur où nous nous trouvions, me berçait délicieusement.
« Ah ça, mais c'est un ange, cette Marie Galtierl > me disais-ie.
Puis une seconde après, l'enveloppant d'un regard dédaigneux à la fois et courroucé :
« Comme elle m'ennuie, cette fille des Galtier, comme elle m'ennuie ! »
-- Cette longue barre blanche, là-haut, dans les châtaigneraies, reprit-elle, c'est la route de Lodève. Nous passons par là quand, des fois, nous allons voir mon oncle Germain, le chevrier de la métairie de Grangelourde, dans l'Escandorgue, et nous passerons aussi par là dans une quinzaine de jours, pour nous rendre à la fête de Saint-Fulcran. Vous viendrez, n'est-il pas vrai?... Comme on s'amuse à Lodève ! Moi, je ne me souviens pas depuis quel âge je vais, tous les ans, au pèlerinage de Saint-Fulcran. Je me vois, pa? plus haute que Zite, cheminant, mes jabots à la main, vers Lodève... Vous viendrez, n'est-ce pas, monsieur le neveu, vous viendrez à cette réjouissance ?
— Si mon oncle fait le voyage...
— Pourquoi ne le ferait-il pas ?
— Il est malade.
— C'est justement parce qu'il est malade qu'il doit suivre sa paroisse au pèlerinage. Saint Fulcran le guérira. Si je vous disais ce qui m'est arrivé, à moi, monsieur le neveu !
— Dis-le, dis-le.
Elle me prit la main, m'attirant vers un autre côté de la plate-forme.
— Distinguez-vous une veille masure, là-bas, parmi les amarines du Berlou?
— Ce toit d'ardoises crevé, au bord de l'eau ?
— C'est ça! c'est ça !... Eh bien, nous demeurions là, les Galtier. C'est M. le curé Combescure qui nous retira de ce trou pour nous loger, un matin, dans le
clocher. Voici à quelle occasion la chose arriva
Vous savez que la Galtière ne m'aime pas plus ({u'il ne convient ?
— Je le sais.
— Un jour, il y a cinq ans environ de cela, je jouais avec Lonlon, qu'on m'avait chargée de garder. — C'est moi qui ai bercé, endormi, élevé la bande entière de mes frères et de mes sœurs. — Tout d'un coup, Lonlon crie plus fort qu'une bête qu'on étrangle. Comme il faisait chaud, je l'avais déposé tout nu sur rherbe, et un canard sorti du Berlou, fourrageant dans les sainfoins, lui avait mordu le gros doigt de la main. Plus j'essayais de le consoler en le berçant dans mes bras, plus il geignait. La Galtière parut, ses yeux étaient rouges comme les yeux d'un loup dans la nuit. — J'en ai vu des loups, moi. — J'eus une peur affreuse, et, abandonnant Lonlon, je m'encourus vers le Prieuré. Pourvu que j'eusse le bonheur d'arriver chez M. le curé Combescure, j'étais sauvée. Vous devinez si je m'amusais en route, entendant claquer les sabots de la Galtière derrière moi. Je posais un pied sur la première passerelle et je voyais devant moi la porte du Prieuré, puis au-dessus M. le curé Combescure, lisant son office en se promenant d'un bout à l'autre de sa terrasse, quand je reçus dans le dos un coup si rude que j'en perdis la vue brusquement. Je tombai dans le ruisseau. Ce fut à mon tour de crier, et peut-être plus fort que Lonlon. Mais la Galtière, au lieu de me retirer de l'eau, aussi fixe devant moi qu'un arbre, serrant son enfant contre son sein de sa main gauche agrandie comme une patte de bête, de la main droite tenant un bâton, me considérait toujours et ne remuait aucunement.
— Elle voulait sans doute que tu te noies.
— Moi, je continuais à appeler au secours. A la fin des fins ce bon M. Combescure m'entendit. Il descend, court malgré son grand âge, retrousse sa soutane et entre dans l'eau jusqu'aux genoux. Mais ce fut bien autre chose quand il fallut me relever. Impossible, tout à fait impossible de me tenir debout. — « Malheureuse ! malheareuse ! » criait M. le curé à la Galtière qui ne bougeait ni pied ni langue. » — M. Com-
bescure me sc-ulève enfin. Devinez ce qui était advenu, monsieur le neveu ? Il était advenu que, tombant, j'avais donné sur les pierres posées au fond du ruisseau pour retenir le chanvre qui rouit, et que je m'étais cassé la jambe.
— Mon Dieu du ciel !
— Voilà, monsieur le neveu, je m'étais cassé la jambe... Tenez, c'est un peu au-dessus de la cheville droite. Une cicatrice est restée. Voulez-vous la voir?
— - Non ! non ! je ne veux pas la voir! m'écriai-je, frappé d'une inexprimable terreur à l'idée qu'une fille allait relever ses jupons et me montrer ses jambes.
Pour elle, sourde à mes protestations, insensible à mon effroi, elle s'était assise sur les dalles de Ja plate-forme, et, aussi paisible qu'elle l'eût été près de son lit le soir dans le Prieuré, elle retirait les bas de coton bleu, — un cadeau de Marianne, — elle les retirait, les retirait...
— Tu n'es pas honteuse ! lui répétais-je, tu n'es pas honteuse !
Mais non, elle ne l'était pas le moins du monde, car elle poursuivait sa besogne diabolique d'un entrain qui me faisait mourir. Si, du moins, pour éviter de tourner les yeux du côté où on les appelait, du côté aussi où les poussaient j'ignore quels malsains désirs, j'avais eu le courage de fuir! Ce courage, je ne l'avais pas. La porte grande ouverte de la tourelle, les premières marches de l'escalier tournant avaient beau m'inviter, malgré que j'en eusse, une autre séduction me retenait.
— Voilà ! voilà ! chanta la voix de Marie Galtier, car sa parole était claire et modulée comme un chant.
Je fis un effort très énergique pour garder mes yeux prêts à s'échapper, pour les occuper à, quelque chose d'honnête Je les dirigeai vers le Castélas. Ces
ruines, au milieu des châtaigneraies, vers l'Escandorgue, avaient un beau caractère et certainemeni je ne tarderais pas à les visiter.
— C'est drôle comme la peau est devenue plus fine à l'endroit où elle fut déchirée ! Regardez, monsieur le neveu, on dirait une pellicule blanche d'oignon.
A chaque mot de Marie, je le sentais, je me détachais du Castélas. Ma conscience grondait comme un dogue à qui on retranche sa pâtée.
— Alors, ça vous dégoûte de voir mon malheur ? me demanda-t-elle, attristée.
Je n'y tins plus, et, brusquement, tout d'une pièce, je me retournai vers elle. Je vis sa jambe droite depuis le pied jusqu'au genou. Oh ! le pied, qu'il me parut mignon et blanc sur les vieux pavés ébréchés, noircis par le temps. La cheville, fort délicate, était d'une nuance légèrement rosée. J'aperçus la fameuse cicatrice, elle éclatait comme un point luisant, lumineux dans la coloration générale de la peau, d'un brun chaud, à reflets dorés. Évidemment cette jambe, avant d'être chaussée avec les bas de la cure, avait affronté le grand air et le soleil cru. Pourtant, aux environs du mollet, un peu sec dans sa forme gracieuse et ferme, la chair offrait des blanchissements furtifs...
— Est-ce qu'elle te fait mal, ta jambe? lui demandai-je.
— Non, monsieur le neveu, jamais.., Et, s'em parant d'une de mes mains :
— Tâtez avec votre doigt.
— Mon doigt! me récriai-je, essaj^ant de lui échapper.
— Je vous défie bien de trouver l'endroit où mon os a été arrangé, insista-t-elle me retenant toujours.
Une sueur glacée me couvrit le front. Qu'allait-il m'arriver? Je n'en savais rien. Un sentiment très mêlé d'angoisse, de colère, d'odieuse dépravation, avait fait nuit complète dans mon entendement. Tout
à coup, au moment sans doute où mon oKgle effleura la peau de Marie, un bruit effroyable, que je ne pourrais comparer qu'au tonnerre, — peut- être le ciel, irrité de ma corruption scélérate, me menaçait-il de sa foudre, — tout à coup, un bruit effroyable [ébranla l'air. Le clocher, pareil à un roseau agité [par le vent, trembla sur sa base, et il me parut que la balustrade à flammes de pierres étirées dansait autour de moi. J'eus un bond démesuré, et je me précipitai dans l'escalier, que je dégringolai quatre à quatre, doublé sur moi-même, l'oreille basse, assourdi par l'église, le Prieuré qui s'écroulaient, l'esprit noyé à tous les effarements, en proie à tous les remords, éperdu, fou, damné.
— Eh bien ! eh bien ! où cours-tu de ce pas effréné ? me demanda mon oncle, m'arrêtant au milieu du Cloître où il récitait ses Petites Heures avant le déjeuner de midi, le dîner ^ pour parler le langage de notre pays cévenol.
— .T'ai cru que le clocher s'écroulait.
— Es-tu enfant ! C'est Galtier qui sonne VAngelus. — Angélus Domini nuntiavîf Mariœ et concepit de Spiritu Sancto.
Je répondis, agenouillé à côté de mon OEcle :
— Ave Maria,,.
Il ne fallut pas moins d'une semaine à mon oncle Célestin pour connaître les vingt ou trente feux composant sa paroisse. Chaque matin, la petite messe basse dite et entendue, nous partions en expédition tous les deux. Aujourd'hui, c'étaient les huttes des
rives du Berlou qui nous recevaient, le lendemain celles des bords du Graveson. Partout nous étions accueillis avec les marques du plus profond respect : les hommes tiraient leurs barrettes et les femmes, fléchissant les genoux, faisaient le signe de la croix. Mon oncle, dont je n'aimais guère les sermons du haut de la chaire à l'église, ici, dans ces maisonnettes dénuées, sales, encombrées de mille objets disparates servant au tissage de la toile, à la culture du potager, au battage du chanvre, du genêt, du lin, trouvait des paroles d'une simplicité admirable. Faire le bien doit être un grand allégement pour l'âme et pour le corps. Je ne sais si mes souvenirs me trompent, mais il me semble, en fouillant ce passé touchant, que mon oncle, à notre retour au Prieuré, vers midi, marchait d'une allure plus souple, plus allègre, plus vigoureuse qu'à notre départ le matin. Malgré la difficulté des chemins se tortillant à travers d'affreuses rocailles arides, lui que j'avais vu trois heures auparavant avancer d'un pas pénible, haletant, volait désormais preste et léger comme un oiseau.
— Pas si vite, mon oncle Célestin, pas si vite ! lui répétais-je.
Une chose préoccupait mon oncle : c'était la visite que, de toute nécessité, en arrivant dans le canton, il devait faire à M. l'abbé Clochard, curédoyen de Lunas. Ce curé-doyen de Lunas eût été un autre ecclésiastique que l'abbé Clochard, malgré les ennuis d'un nouveau voyage, — on ne compte pas moins de cinq kilomètres de Lignières à Lunas, — il aurait trouvé l'énergie de se ceindre les reins et de descendre au chef-lieu de canton. Mais la seule pensée d'être mis en présence de ce prêtre, autrefois son égal à Saint-Gervais où ils avaient été vicaires ensemble, aujourd'hui son supérieur, le remplissait d'une indicible épouvante. De même qu'en des secondes d'accablement douloureux, aux Aires, mon pauvre oncle avait laissé couler de ses lèvres innocentes
l'histoire de sa liaison intime avec le grand-vicaire Vidalenc, de ses rapports avec M. l'archiprêtre Carpe- ^^t, de même ici, en petites phrases entrecoupées de ^fcupirs, il nous mit au courant de ses anciennes ^Rlations avec l'abbé Clochard. Il avait connu l'abbé ^Mochard au grand séminaire, à l'époque où ses ^Kndisciples l'appelaient Gustote, diminutif méridional ^Bre son prénom Auguste.
— Que de fois moi-même, pendant les récréations, jouant à la balle avec lui et avec Vidalenc, promis à de si hautes destinées dans l'Église, je lui donnai ce surnom de Gustote/ Il n'en prenait nul ombrage, encore qu'il fût d'un tempérament soupçonneux. Mais un jour, moins endurant, comme, sans aucune sorte de malice, après un coup qui nous avait valu partie gagnée, je lui répétais, le félicitant : — « C'est très beau, Gustote^ c'est vraiment très beau ! » — il se fâcha, et il ne fallut rien de moins que l'intervention de Vidalenc pour me débarrasser de ce furieux, entêté à vouloir me gifler pour m'apprendre à respecter et sa personne et son habit.... Vous comprenez que, ne me souciant pas d'être l'occasion d'un scandale, à l'avenir je ne me mêlai à aucune partie où je trouvais l'abbé Clochard engagé... Ah! Marianne, ah ! mon cher enfant, les desseins de Dieu sont impénétrables : je n'en avais pas fini avec M. l'abbé Clochard. Étant de la classe de Vidalenc, il devait recevoir la prêtrise longtemps avant moi, et il y avait deux ans que Gustote èiâit sorti du grand séminaire quand je le quittai à mon tour...
Il respira longuement.
— Et devinez, reprit-il, dévidant son écheveau avec une aisance où les souvenirs de la jeunesse n'étaient pas sans mêler quelque douceur, et devinez quelle fut la première figure qui m'apparut en arrivant, à Saint-Gervais, auprès du curé-doyen Carpezat? Clochard, l'abbé Auguste Clochard. Vous imaginez bien que moi, aff'améde paix, de paix divine.
pace divinâ, comme écrivait saint Augustin luttant contre ses ennemis, je n'eus garde de rappeler ses menaces à celui que le ciel m'imposait pour confrère. Une idée s'empara de moi avec une force extraordinaire : je devais par toute espèce de complaisances, d'égards, de soumissions, toucher M. l'abbé Clochard et l'amener à devenir mon ami...
Il s'interrompit pour me lancer un regard profond. Puis, repartant :
— Mon cher enfant, j'avais raisonné avec la candeur des agneaux; mais les agneaux ont tort de raisonner avec cette candeur devant les loups, car les loups ne les écoutent pas et les mangent par dessus le marché.
— Alors, c'est un loup, M. l'abbé Clochard ? demandai-je, confondu par l'élan audacieux de la pensée de mon oncle Célestin.
— Dieu me préserve de parler avec cette irrévérence de M. le curé-doyen deLunas, pieux, instruit, appliqué à ses devoirs de pasteur ! Toutefois, si, comme l'a prétendu Origène, ce grand génie foudroyé trop imbu des auteurs païens, d'Aristote, par exemple, si tout homme a son représentant dans la bête, il est impossible de s'y méprendre, la Mte de l'abbé Auguste Clochard est le loup...
Ce dernier mot tombait de sa bouche, qu'au seuil ■de la porte vitrée de la bibliothèque, surgit la longue silhouette étirée d'Adon Laborie, ermite de Notre- Dame-de-Nize, sur la paroisse de Lunas. Les lamentations de mon oncle prirent fin incontinent ; il se leva de son fauteuil de paille, — quel fauteuil commode ! nous le promenions partout à travers le presbytère, jusque parmi les éboulements du Cloître ! ^ il se leva de son cher fauteuil de paille et, s'élançant au-devant de l'ermite, qu'il embrassa :
— Merci, Frère, de venir me voir, merci. Frère ! Adon Laborie, un grand vieillard un peu courbé par
l'âge, à la barbe blanche annelée, reproduisant par
son extérieur d'ascète le type parfait des ermites primitifs, Adon Laborie, qui, à aucune époque de sa vie, ('avait été l'objet d'un accueil si empressé dans un resbytère, demeurait pétrifié devant mon oncle, les eux noyés de surprise, les lèvres mi-ouvertes, imuissant à les rejoindre pour articuler un mot. Marianne crut que l'ermite, dont les sandales de bois de châtaignier, souillées de toutes les poussières, accusaient de nombreuses courses fournies à travers d'affreux chemins, s'arrêtait excédé de fatigue ; elle lui prit familièrement la main et le conduisit vers le banc de pierre, où il s'assit à côté de moi.
— Vous savez, Frère, combien ma santé est misérable, et vous m'excusez, n'est- il pas vrai, moi premier arrivant, de ne pas être allé vous faire ma visite ?
— Oh ! monsieur le curé...
— Quand je songe que, depuis près de trois semaines que je suis àLignières, je n'ai pas encore trouvé la force d'aller rendre mes devoirs à mon doyen ! Je me proposais, le jour où il me serait permis de descendre à Lunas, de pousser jusqu'à Notre-Dame-de- Nize...
— Ce serait trop d'honneur pour moi, monsieur le curé, trop d'honneur...
— Frère, vous ignorez bien des choses, Dieu n'ayant pas jugé nécessaire de vous instruire davantage pour la mission à laquelle il vous appelait parmi ses pauvres des Cévennes; mais laissez-moi vous apprendre, moi qui, pour un ministère plus haut, ai dû subir une culture supérieure, que, dans les premiers temps du christianisme, les ermites furentla gloire de l'Église. Lorsqu'au quatrième siècle, saint Athanase, évêque d'Alexandrie, alla à Rome afin d'y régler certaines affaires avec le Souverain-Pontife, qui l'accompagna pour édifier la Ville Éternelle? Deux ermites tirés du désert salé de Nitrie, Isidore et Ammonius. C'est vous dire le cas qu'à cette épo-
que reculée, les plus hauts dignitaires ecclèsiasti" ques faisaient de la vie érémitique. Pour moi, je ne la prise pas moins que le saint évêque d'Alexandrie, cette vie de retraite et de renoncement qui fut celle du Pape Célestin V, quand il s'appelait Pierre de Moron. Certes, je ne l'ignore pas, dans nos Cévennes, les Frères libres de Saint-François ont été l'occasion de plus d'un scandale : je n'oublie ni Barthélémy Pigassou, ermite de Saint-Raphaël, plus adonné au vin qu'à la prière; ni Agricol Lambertier, ermite deSaint- Pantaléon de Boubals, plus enclin aux grossières galanteries qu'aux devoirs pieux ; ni Gratien Pastourel, ermite de Saint-Sauveur, plus attaché à sa bourse qu'au royaume de Jésus-Christ. Mais qu'importe que, suivant la fortune de tant d'autres choses respectables, dans la calamité de nos temps, la vie cénobitique ait reçu de graves atteintes, s'il nous reste de rares solitaires pour nous en conserver comme le goût ancien et nous la faire regretter ! . .. Frère, vous êtes le continuateur des Paul, des Antoine, des Isidore, des Ammonius, des Jérôme, ces héros des sables brûlants de l'Egypte et de la Syrie, et, encore que vous n'ayez pas reçu cette suprême noblesse de la prêtrise, que Fonction sainte ne vous ait pas touché, vous n'êtes pas indigne de recevoir ma visite, et je vous la promets.
Mon oncle se tut. Adon Laborie avait écouté les deux mains jointes, dévotement, la tête penchée. N'entendant plus rien, il releva le front. De ses yeux éraillés, rougis, tombait sur sa face tanée, sur sa barbe vénérable une pluie de larmes, non pas de grosses larmes pareilles à de beaux diamants, mais des larmes maigres, comme dans la vieillesse peut en fournir une machine épuisée à un cœur ému. Cet attendrissement de l'ermite, — une douceur pour lui sans doute, car on l'avait chatouillé aux endroits les plus hauts de son être, — me fut une peine à moi, et, incapable de supporter je ne sais quei étrange
malaise, j'allais suivre Marianne, battant en retraite,
[uand mon oncle,, un peu remis, m'interpella. — Petit, dresse la table et mets un couvert de
dus : frère Adon Laborie dîne avec nous. Dès mon arrivée chez mon oncle, il m'était incombé
le nombreuses tâches, tant à l'église qu'à la maison, l'église, je devais servir la messe tous les matins,
)alayer deux fois par semaine Ta sacristie, veiller à la propreté des linges de l'autel, à la bonne tenue
les ornements sacerdotaux, étendus sans le moindre pli dans les larges tiroirs du vestiaire, remplir les burettes d'eau et de vin, de temps à autre fourbir l'encensoir de cuivre et sa navette avec de la brique pilée passée au tamis. A la maison, je devais soulager Marianne, pliant sous le faix des ans, de toutes les manières possibles : aller au puits de notre jardin et remonter les cruches pleines à la cuisine, tourner la broche quand on saignait un poulet, l'aider si elle réclamait mon secours à battre la pâte dans le pétrin les jours de fournée, arranger la table pour le dîner et le souper. Ces besognes diverses, qui m'arra.chaient à la version latine, au thème latin, m'amusaient et, je m'y prêtais d'enthousiasme. Je courus donc à notre long buffet de noyer. La venue de l'ermite, dans les dispositions mélancoliques où se trouvait mon oncle, nous apportant une diversion, elle me réjouissait au point qu"en déposant sur la table les salières de buis, la bouteille, la carafe, les couteaux, je me mis à chanter à pleine voix, comme si, au lieu d'être au presbytère, je me fusse trouvé à l'église au moment de V Élévation. Du reste, je chantais un cantique que j'avais entendu aux Aires plus de cent fois :
« Descendez, habitants des cieux, Formez une douce harmonie, Descendez, habitants des cieux, Venez résider en ces lieux ; C'est ici la patrie... »
Je poursuivais d'un élan superbe, coupant en une mignonne corbeille des morceaux de pain, quelquesuns plus gros pour le Frère, lorsque Marie Galtier, les mains embarrassées d'une pile d'assiettes, entra dans la salle à manger, dans la salle.
— Tu avais bien besoin de te mêler de mes affaires ! lui dis-je, fâché d'une intervention qui me paraissait une atteinte portée à mes privilèges.
Mais elle, sans nul trouble, déposa son fardeau qui cliquetait; puis, d'une voix vibrante, aussi claire qu'une cascatelledu Berlou, elle reprit le cantique au point où je venais de l'interrompre :
« C'est ici la patrie, Dieu règne en ce séjour; Mêlons nos cantiques d'amour... >
Ce dernier vers, qui constitue le refrain, est répété trois fois. Entraîné, je me joignis à Marie, redisant avec elle à tue-tête :
« Mêlons nos cantiques d'amour, Mêlons nos cantiques d'amour, Mêlons nos cantiques d'amour. >
L'ermite de Notre-Dame-de-Nize et mon oncle entrèrent au milieu de ce concert improvisé. Adon Laborie, robuste comme un chêne, avait offert son bras à M. le curé, faible et mince comme un roseau. Laborie sourit; quant à mon oncle, il leva la main, et nos voix tombèrent aussitôt.
— Te voilà, Marie ? dit l'ermite d'un air de surprise.
— Je suis revenue, répondit notre pastoure.
— Alors, tu n'as pas trouvé à te louer du côté de l'Espinouse ?
— M. le curé Célestin m'a ramenée à Lignières...
— J'ai pris Marie Galtier à mon service, intervint mon oncle.
Marianne parut tenant notre soupière en terre de
pipe. De petits jets de vapeur s'échappaient du cou-
^^vercle fendillé, surtout d'un gros trou vers le milieu,
I^Boù se dressait jadis une olive blanche énorme, cassée
^^^dans le déménagement. Elle déposa avec précaution
cette faïence malade sur la table et fit un signe à
Marie, l'invitant à la suivre. M. le curé récita le
Benedicite. Puis, ayant béni la table d'un geste en
croix :
— Allons, Frère, sans façons, dit-il à son hôte tout entrepris, tout gauche, tout intimidé.
TI
Notre gouvernante n'était pas un cordon bleu. Pourtant, comme elle s'entendait à préparer la soupe de mouton ! Elle savait bien faire une blanquette de veau, rôtir à point un poulet, fabriquer des pâtisseries bizarres de forme, douçâtres de goût, que je trouvais excellentes : barquettes, coques, biscotins, tortillons ; mais il lui arrivait de manquer ces plats, ces frian- ^^Bdises, tandis que la soupe de mouton !... ^^B — Marianne, cette soupe est votre triomphe ! lui ^^Rrépétait mon oncle chaque fois qu'il en mangeait. ^^K Notre contrée rocailleuse est peu favorable aux ^^Bprairies, et les bœufs, les vaches qui, en d'autres en- ^^^firoits des Cévennes méridionales, découvrent de gras '^^pâturages où se noyer jusqu'au fanon, ne pourraient vivre aux penchants graveleux de l'Escandorgue, hérissés de maigres frigoules, de touffes poussiéreuses de lavande et de romarin. Aussi, sur nos coteaux pelés,, premières marches des monts Garrigues, Irencontre-t-on seulement de longs troupeaux de chèvres et de moutons. Nos sentiers rudes, encombrés n.
de pierrailles arides, où le genêt épineux allume ses étoiles d'or, où le châtaignier sauvage, cette richesse intime du sol, jette de temps, à autre des îlots de verdure pour faire mieux sentir la désolation des steppes environnantes, nos sentiers, véritables lits de torrents desséchés, conviennent au mouton patient, sobre, infatigable, à la chèvre surtout, hardie du jarret, pour qui une folliole verte se balançant à la pente des abîmes est une proie facile, dont la dent cruelle atteint tout ce que l'œil a guigné.
M. Saturnin Boyer, le paysan le plus aisé de la paroisse, maire d'ailleurs de Lignières-sur-Graveson, était boucher. Malheureusement la fourniture n'était pas régulière, et souvent déjà Marianne, ne trouvant pendu à l'étal qu'une noire tête de brebis, avait dû revenir le panier vide au Prieuré. Elle se plaignait amèrement certes, rendant M. Saturnin Boyer responsable de l'aggravation que le manque de bouillon de viande pouvait amener dans l'état de M. le curé. Mais M. le maire, à qui l'achat et la vente du bétail, le maquignonnage des chevaux, des mulets, des ânes, rapportaient plus gros que le commerce fort restreint de sa boucherie, ne Fécoutait guère et persistait à courir les fermes de l'Escandorgue, les marchés de la vallée de l'Orb ou du Minervois sans nul souci de mon pauvre oncle Célestin, à qui le consommé, aux termes des ordonnances des docteurs Barascut et Anselm j Benoît, était pour le moins aussi nécessaire que le lait.... Oh ! l'affreux M. Saturnin Boyer !...
— Eh bien! j'en aurai du mouton et peut-être même du bœuf et du veau ! s'écria un jour notre gouvernante, coupant court à ses doléances et montrant le poing à M. le maire de Lignières-sur- Grraveson.
Le lendemain, dès cinq heures du matin, elle glissait jusqu'à trois pièces de vingt sous dans les mains de Marie Galtier; puis, l'expédiant aux provisions à Lunas :
— Va, ma fllle, et s'il fait chuud, pense que tu cours là-bas pour M. le curé, autrement dit pour le bon Dieu.
Cette soupe de mouton ! Que de fois j'ai écume le toupi, pot de terre ventru, tout en hauteur, enduit d'un vernis jaune baveux, auquel notre cuisinière avait confié le morceau de la bête apporté du canton! Il importait beaucoup pour l'excellence du bouillon que la cuisson de la viande se fît à petit, à très petit feu, et je me souviens des reproches que je m'attirais quand je jetais dans l'âtre une brindille de trop. La brave femme, au courant des années, avait introduit de nombreuses améliorations dans cette soupe étonnante. Tantôt elle l'additionnait d'une purée de fèves, tantôt de haricots, tantôt de pois. Ces légumes, dûment choisis, émondés, lavés, étaient placés en un vase de petite capacité, et là mijotaient doucettement en quelques cuillerées de bouillon extraites de temps à autre du toiipi. Quelle odeur savoureuse se dégageait du pot minuscule, renvoyant de courts balbutiements enfantins aux fredons de chantre du maître pot!
Le jour où Termite de Notre-Dame-de-Nize vint nous surprendre et où mon oncle Célestin l'invita à dîner, nous avions justement une soupe de mouton à la purée de fèves. Frère Laborie, fort troublé de l'honneur qu'on lui faisait, se tenait à une distance respectueuse de la table, n'osant prendre sur lui d'approcher de notre nappe étincelante de blancheur, encore moins de déplier sa serviette, à laquelle j'avais donné la forme d'une mitre pour m'amu- -er. Cet homme simple, devant les splendeurs
l'un service tout à fait inouï, — nous possédions des huiliers en verre bleu, des ronds en toile cirée pour les bouteilles, des salières en buis, une carafe de cristal, des couverts en argent, en vrai, — cet homme simple n'avait pu qu'une chose, débrider trois boutons de sa bure aux environs de sa pèlerine chargée
de coquilles, et retirer de la poche de son gilet un long couteau au manche de corne, historié de clous de cuivre très luisants. Tête baissée, air pensif, il tournait et retournait ce couteau énorme, dont ses doigts, par des mouvements inconscients, développaient la lame blanche et la repliaient tour à tour.
— Ah ! soupira mon oncle, satisfait cl js la première cuillerée de soupe.
Il leva les yeux sur l'ermite, en quête d'applaudissements pour Marianne ; mais le vieillard se tenait toujours à un mètre de la table.
— Eh bien. Frère, que faites-vous là-bas ?
Adon Laborie se glissa au bord de sa chaise, tendit le bras, saisit sa cuiller, et porta quatre gouttes de bouillon à ses lèvres.
— Comment trouvez-vous cette soupe? lui demanda mon oncle.
— Elle ressusciterait un mort, monsieur le curé ; oui vraiment elle ressusciterait un mort.
-- Approchez-vous, je vous en prie.
Il céda à de si affectueuses sollicitations. Toutefois, ne pouvant se résigner à aborder la table de front, il se posa de biais, une main à sa cuiller, solidement harponnée des cinq doigts, l'autre sur son genou gauche qui avait par timidité d'imperceptibles frémissements. Mais, la besogne attaquée, ce vieillard, dont la mâchoire tenace Ji'avait pas laissé tomber une dent, l'eut bientôt menée à bout, et mon oncle et moi nous entamions à peine notre soupe, qu'il avait dépêché la sienne jusqu'à la dernière miette de pain. A ce moment, au lieu de recourir à sa serviette, déposée à côté de son assiette, d'un geste habile il retira de son capuchon un mouchoir à carreaux rougeâtres, très propre, sentant la lavande, et s'en essuya les lèvres rudement. Bien qu'aucun des mouvements de l'ermite ne lui échappât, mon oncle Célestin ne jugea pas à propos de l'inquiéter sur des habitudes qui n'étaient pas celles de
la bonne compagnie; il voulut se souvenir d'une chose seulement : ce paysan, revêtu de l'habit des Frères mineurs de Saint-François, était un saint, et, à ce titre, il avait droit à toutes les libertés comme à us les respects.
— On jurerait qu'il y a des fèves dans cette soupe, dit le vieillard, négligeant notre couteau de la cure et débitant avec le sien le gros morceau de pain que je venais de lui passer.
— Il y a des fèves, en effet, répondit mon oncle. -- C'est moi qui les ai cueillies ce matin dans le
Cloître, ajoutai-je.
— Et c'est moi qui les y ai semées, reprit l'ermite
— Vous, Frère? interrogea mon oncle.
— Ah! quel potager je lui aurais arrangé dans le Cloître, à ce bon M. Combescure, s'il avait voulu! Mais il n'a pas voulu. Quand je lui parlais de rouvrir le canal construit au temps jadis par les moines, et qui amenait dans le Cloître les eaux du Berlou, il me répondait toujours : — « Je suis trop vieux, Frère, je suis trop vieux. »
— Un canal ?
— Oui, monsieur le curé, un canal large et profond. Mon Dieu ! il n'est ni aussi large ni aussi profond que le bief qui conduit la moitié de la rivière de rOrb à la fabrique de M. Sicard, près de Bédarieux, à cette fin d'y faire virer les machines, mais assez grand pour arroser le Cloître, où un bassin bordé de pierres de taille le recevait. Que ça devait être joli, cette pièce d'eau environnée de galeries couvertes, où se promenaient les religieux par bandes! Temps anciens, qui étiez les vrais temps du Seigneur, temps anciens, qu'êtes-vous devenus !
A cet élan de regret naïf, mon oncle laissa fuir de ses doigts la fourchette qu'il avait saisie pour gratifier l'ermite d'une ample portion de bouilli, et demeura bouche béante, stupéfié de surprise et d'ad-
miration. Il se remit pourtant, et combla l'assiette d'Adon Laborie.
— C'est vous qui avez découvert ce canal, Frère? demanda-t-il.
— Non pas, monsieur le curé, non pas.
— Et qui a fait cette découverte ?
— Vous savez bien cette pauvre fille que vous avez prise à votre service...
— Marie Galtier ?
— C'est elle... Je vas vous compter ça... Aussi bien vous apprendrez à connaître par mes paroles cette aînée des Galtier, une jeunesse pieuse, bonne à ses frères et à ses sœurs comme si elle était leur véritable mère devant Dieu... Il n'est pas sans que vous sachiez que la Galtière est la plus méchante femme de Lignières et de bien loin dans l'Escandorgue. Si M. Combescure vivait, c'est lui qui vous en réciterait un chapelet sur cette affreuse marâtre capable de tout... Donc, un jour de l'an passé, j'étais au Prieuré, lorsque des cris perçants arrivèrent jusque sur la terrasse. Moi qui ai voyagé dans les Cévennes-Hautes en toutes les saisons et par tous les temps, j'ai entendu cent fois et cent fois des aigles se plaindre dans les nuages et sur les rochers. C'était quelque chose d'approchant que j'entendais en plein midi à Lignières-sur-Graveson, où nul homme du paj^s ne vit d'aigle de son vivant. M. le curé Combescure se lève du banc de pierre où il se chauffait au soleil et, me montrant le clocher de l'église : — « Courez, Frère, courez vite ; j'ai peur que cette Galtière n'achève ma petite Marie. » — Des marches journalières m'ont conservé les membres agiles, et, vous le comprenez, d'un saut je touche à la porte du clocher. La Galtière était là, hérissée comme une louve qui sent les chiens sur ses talons et regagne son fourré sous bois. Avant que je lui eusse jeté un mot, elle se retourna hardiment. — «Oui c'est moi qui ai fait le coup, hurle-t-elle, oui, c'est moi! » — Le
MON ONCLE CÉLE:STIN * 131
coup!... Je plante là cette enragée et galope vers l'endroit d'où partaient les cris sans discontinuer. Ah! par exemple, je crus bien que la Galtière, lasse de porter sa haine contre la fille de son homme, pour en finir avec Marie, l'avait enterrée toute vivante.
H[~ Mon Dieu! gémit mon oncle.
^^ — Derrière le chœur de Téglise, poussent des fougères épaisses. Ces plantes étaient couchées sur le sol, ravagées, brisées. On s'était battu par là certainement. Comme me venait cette idée de batterie, j'avise une tête au ras de l'herbe, blanche comme un lis. Quel frisson, Seigneur-Dieu! — « Est-ce que c'est toi, Marie? demandai-je à cette figure. — Oui, frère Adon Laborie, c'est moi, c'est bien moi, Marie Galtier, de Lignières-sur-Graveson. La Gaitière m'a poussée dans le trou... Tirez -moi d'ici pour l'amour de Dieu. » — Vous pensez si je me fis prier. Le Seigneur du ciel l'avait protégée, car elle avait pu être précipitée dans un fossé souterrain, à l'exemple de Joseph dans la citerne, et elle ne portait ni blessure, ni contusion. Sa robe tant seulement était couverte d'une boue noire et de fort méchante odeur. La gouvernante de M. le curé Combescure, une personne des plus charitables, lui prêta des vêtements de rechange et tout fut dit. Amen.
— Et M. Combescure n'a pas reproché sa mauvaise action à la Galtière ?
— Lui!... Oh! monsieur le curé, si vous l'aviez entendu !... Tandis que Marie, une heure après cette algarade, lavait ses nippes au Graveson, M. le curé Combescure, soutenu par moi, trouva des jarrets
>.ipour monter jusqu'au réduit de la Galtière et la ' menacer de la malédiction de Dieu...
— Que répondit-elle ?
— Engagée dans les traverses de son métier, elle ne sonna mot d'abord ; puis, tout d'un coup, se redressant de sa taille sur ses ergots, elle dévisagea
M. le curé d'un regard qui brilla comme la lame de mon couteau, et, n'osant pas lui sauter dessus malgré son envie de bête affamée de mordre, elle rit à gorge déployée, mais d'un rire qu'auparavant je n'avais connu à nul être humain. M. Combescure et moi, la mort dans l'âme, nous descendîmes l'escalier du clocher.
— Ah ça! comment se fait-il que Thomas Galtier permette à sa femme de maltraiter ainsi son enfant ? C'est un homme après tout, le bedeau, et...
— Un homme !... Mon bon monsieur le curé, on le voit, vous ne connaissez pas ce garnement. Toute la contrée vous dira que Thomas Galtier est le plus fameux biberon de l'Escandorgue, mais personne ne vous dira qu'il est un homme. Ce sac-à-vin est aussi incapable de défendre sa fille de la marâtre qu'il lui a donnée, que de se priver de dépenser son dernier sou au cabaret. Au premier juger, il paraît doux, soumis, et on ne serait pas éloigné de le croire serviable et bon. Essayez de toucher à son vice favori, de lui interdire les francs repas à verre plein, à gueule débordante, avec quelques ermites et quelques santi-belli sans religion, et vous verrez comme le particulier vous écoutera. M. le curé Combescure, ayant imaginé tant et plus pour mettre du calme, de l'ordre, de la raison dans le ménage des Galtier, en était arrivé à penser que, dans les violences de la Galtière à l'égard de Marie, il y avait un quasi-désespoir de la part de cette femme, travailleuse, vaillante avec tous ses défauts, associée à un ivrogne incorrigible, au bec constamment débridé sur la boisson, sans hardiesse à son métier et sans honneur dans sa vie.
— M. Combescure probablement ne se trompait pas.
— C'est à dater du moment où cette idée lui fut entrée dans la tête que M. le curé de Lignières, dégoûté des gens et de la basse marmaille du clocher,
M ses jambes affaiblies ne lui permettaient pas de rimper souvent, se retourna vers Marie et s'occupa Telle uniquement. Un soir, M. Combescure me confia ses intentions à l'endroit de cette enfant si malheureuse. Il voulait lui enseigner à lire, si sa cervelle n'était point trop dure, à écrire, si ses doigts rudes parvenaient à se plier à cette besogne délicate, puis l'envoyer à l'hôpital de Lodève pour s'y préparer à devenir un jour sœur de charité, — « Marie, sœur de charité ! Y pensez-vous, monsieur le curé, elle, une paysanne ! » — M. Combescure me conta alors que l'une de ses sœurs était Supérieure de l'hôpital de Lodève et qu'elle ne refuserait pas Marie Galtier . Malheureusement il mourut le lendemain.... Que voulez-vous? à force de vivre, on use la vie, et M. le curé Combescure avait usé la sienne à quatre-vingt-sept ans. Puis, soyons de bon compte, chrétiens, il faut bien h la fin des fins aller voir le bon Dieu pour se faire juger et, après avoir tant trimé ici-bas, demeurer un peu tranquille au Paradis en face du Père, du Fils et du Saint-Esprit... Ainsi-soit-il !
— Dois-je servir les aubergines? demanda Marianne, entre-bâillant la porte de la cuisine.
— Servez-les 1 lui répondit mon oncle Célestin.
La vigne, qui, des bords de la mer, de proche en proche a gagné les mamelons, puis les collines, puis les escarpements de la rude chaîne cévenole, à l'époque où se passent les scènes de ce récit, n'avait pas encore envahi sans partage nos pittoresques monts d'Orb.
Certes, les ténements de Çanals, exposés au midi, montraient de beaux ceps noueux, où la serpette du vendangeur faisait d'amples récoltes en automne; mais, du milieu des pampres touffus, surgissaient des files interminables d'amandiers, d'oliviers, de cerisiers, de sorbiers. Quand les vastes plaines de Lunel, de Béziers, de Gabian ne suffirent plus à la production du vin, dont le prix s'élevait à vue d'œil, les propriétaires de la montagne, jaloux d'emplir leurs poclies comme ceux du bas pays, abattirent les arbres à grands coups de cognée. Ils mirent à cette besogne impie l'acharnement féroce de toutes les entreprises oii l'idée du gain s'est glissée. En peu d'années, la vallée de l'Orb, dès février si fraîche, si coquette, si jolie avec ses amandiers en fleurs, qui la poudraient à frimas quand les frimas avaient disparu, à laquelle plus tard, au cœur de l'été, les oliviers mettaient une ceinture de pâle feuillage mobile, aérien comme une gaze, où apparaissaient jour à jour les points sombres du fruit mûr pour le pressoir, en peu d'années la vallée de l'Orb avait changé d'aspect. En haut, en bas, partout, la vigne lançait ses jets victorieux, gras de toute la vie d'une terre vierge en quelque sorte, de toutes les richesses d'un sol dont des arbres clairsemés n'avaient pu boire les sucs généreux.
Lorsque mon oncle Célestin quitta les Aires pour venir prendre possession de sa nouvelle paroisse dans le canton de Lunas, la dévastation qui dépeupla si lamentablement les monts d'Orb, n'avait pas encore commencé, et, si le vin manquait quelquefois, l'huile abondait en nos régions. Quelle huile, douce, ayant la saveur légère du fruit ! et puis quelle couleur merveilleuse ! De l'or vert, de l'or pâle, de l'or bruni. Quelles oronges délicieuses en octobre, et en mai quelles aubergines croustillantes, accommodées dans cette huile incomparable ! Notre gouvernante avait un talent remarquable pour frire à point les aubergines.
Elle les coupait par menues tranches comme elle eût fait des pommes de terre, les laissait s'égoutter entre deux linges afin d'en exprimer la dernière humidité, uis les jetait dans la poêle vivement. La difficulté amener à bien ce plat fabuleux gisait tout entière ans le choix du moment où il convenait de précipiter les rondelles d'aubergines dans l'huile bouillante. Si on manquait cette seconde unique, tout était perdu, et l'on devait recommencer.
« C'est mademoiselle Angélique, la cuisinière de M. le curé de Bédarieux, qui m'^^. enseigné ce tour de main », répétait Marianne, évoquant, pour conjurer le sort malin, le souvenir de sa bienfaitrice, chaque fois qu'elle était sur le point de procédera cette opération très compliquée.
— Sont-elles aussi bonnes que celles de mademoiselle Angélique, mes aubergines ? demanda-t-elle, s'adressant à mon oncle.
— Elles sont meilleures, Marianne, répondit-il.
— Tant mieux ! dit-elle, se rengorgeant de satisfaction. Régalez-vous bien : les aubergines n'ont jamais incommodé personne.
Elle attendit encore une minute que l'ermite, comme nous l'avions fait mon oncle et moi, lui remit son assiette ; mais le Frère, par humilité, s'obstinant à ne pas s'en dessaisir, elle se retira.
— En vraie vérité, dit Adon Laborie, quand notre gouvernante eut fini de l'inquiéter, en vraie vérité, monsieur le curé, ces aubergines sont si bonnes que, les mangeant, je ne sais pas ce que je mange. Non, je n'avais de ma vie rien goûté de pareil. C'est comme du sucre, et cependant on retrouve la saveur particulière de la chose. Dans le fait, ces aubergines ne sont peut-être pas de notre pays, où nos terres trop fortes ne sauraient produire des légumes si doux.
-- Ces aubergines sont un fruit de votre sol : Marie Galtier les a apportées ce matin même de Lunas.
— Alors, c'est votre cuisinière qui a des façons de les arranger...
— Voilà ! dit mon oncle, agréablement chatouillé par un compliment à l'adresse de Marianne.
Puis, invitant l'ermite de Notre-Dame-de-Nize du regard :
— Allons, Frère, encore une cuillerée de ce plat de damnation.
Adon Laborie mangeait gravement. Sa position oblique à la table me le montrait tout de profil. La ligne qui, de ses tempes, creusées de rides profondes comme des blessures, descendait à ses sandales de châtaignier, où apparaissaient ses pieds nus, était noble, d'un caraqtère à la fois plein de puissance et de grandeur. Bien que ce vieillard, par une richesse foncière de l'organisme, eût conservé toutes ses dents, que les mâchoires fussent demeurées solides et fermes à leur poste de combat, il ne lui avait pas été donné d'échapper complètement aux dépravations de l'âge, qui avait abattu sa belle tête d'apôtre en la portant un peu en avant. Ce léger vice de structure, s'accentuant chaque jour davantage, — je l'avais connu aux Aires avec le chef plus droit, — si l'on veut bien ne pas oublier sa haute taille, ses larges épaules rebondies, sa longue barbe frisottante et touffue couvrant sa vaste poitrine, faisait ressembler l'humble Frère des Cévennes méridionales à quelqu'une de ces colossales figures penchées, comme le génie de Michel-Ange en créa plus d'une à Florence pour exprimer le recueillement solennel des tombeaux. Plus jeune, avec cette vigueur supérieure de la machine qu'aucune dégradation n'avait touchée, l'ermite de Notre-Dame-de-Nize eût été le Moïse de Buonarotti, les rayons de lumière au front, les Tables de la loi à la main.
— Si vous le vouliez, monsieur le curé, dit-il, ayant pris la dernière bouchée, rien ne serait plus facile que de faire des terrains vagues du Cloître le plus beau jardin de Lignières. En culture, quand on
bi
a de l'eau, on possède de Tor, autrement dit tous les biens, et de l'eau, nous en aurons, avec votre perission, à nous noyer.
— Et comment aurons-nous de l'eau à nous oyer ?
— Vous comprenez qu'ayant retiré Marie Galtier de son trou, je voulus connaître ce qu'il était, ce trou noir et plein de boue. Puis, il faut que je me confesse d'un péché : je suis curieux. Notez qu'en tirant à moi Marie, quelques pierres autour d'elle avaient roulé, détachées d'une muraille invisible, ce qui ne me laissait pas de repos. Il y avait donc une muraille en l'intérieur de la terre ? Que faisait là cette muraille, si loin de l'église et si loin du Prieuré? A quoi servait-elle?... Moi, tel que vous me voyez, j'ai été manœuvre dans mon enfance, puis maçon dans ma jeunesse, même j'ai voyagé un brin en ma fleur d'ans. Je suis allé à Rodez... Mais passons mes voyages...
— C'est cela, Frère, revenons à notre potager du Cloître.
— J'avais laissé mon bourdon dans les fougères pour courir au secours de la fillette. La petite sauvée, je ramassai mon bourdon, lequel est muni d'une grosse pointe en fer qui m'aide à gravir nos pics et me défendrait des loups au besoin, et je sondai les alentours du fossé où Marie, reculant toujours pour fuir la Galtière, avait disparu jusqu'au cou... Vous me croirez si vous voulez, monsieur le curé, ça sonnait creux, ça sonnait creux avec une voix longue pareillement aux tonneaux de quarante muids qu'on voit dans la plaine et qui, lorsqu'ils sont vides, si on les interroge du poing, vous répondent d'un ton de tonnerre qui ne se gêne pas. Sondant toujours et entendant toujours parler le même souterrain sous mon bourdon, j'étais content. Par-ci, par-là, je soulevais une dalle ébréchée parmi les thyms, et je voyais le canal se continuant, se
continuant... Pourvu qu'il arrivât jusqu'au Berlou !,... Il y arrivait, monsieur le curé, il y arrivait...
Marianne reparut, tenant des deux mains un grand plat rond chargé d'une haute pyramide d oreillettes.
Ah î les oreillettes sucrées !
Le beurre, soit frais, soit fondu et salé dans des pots, a depuis quelques années envahi nos cuisines cévenoles. Vers 1846, encore que la destruction de nos oliviers antiques eût commencé dans la haute c.omme dans la basse vallée de l'Orb, l'huile régnait en maîtresse despotique chez nous. Le saindoux de nos cochons, conservé en des vessies suspendues aux poutrelles du plafond, aussi blanc et floconneux que la neige de l'Espinouse, lui était certes préféré pour des sauces déterminées, pour la confection des lourdes croustades, ces édifices de pâte hérissés de tours, de clochers, de créneaux, qui défendent mal un canard aux olives, ou tel autre volatile endormi dans les profondeurs du monument ; mais l'huile servait à toutes les autres pâtisseries de ménage, aux oreillettes particulièrement.
Ayez un chaudron plein d'huile sur le feu ; en une sébile de buis délayez une poignée de farine de pur froment dans des œufs ; battez le tout fortement en laissant tomber tantôt une prise de sel, tantôt une prise de zeste de citron ; puis, à l'aide de sarments secs, activez le feu sous la crémaillère de façon à ce que les flammes vives embrassent tout le pourtour du chaudronnet. L'huile, qui prend des reflets de métal en fusion, fume et bout. Profitez des premiers bouillons et jetez une cuillerée de pâte hardiment. Oh ! le charmant bruit, les jolis grésillements, les ravissantes fusées de vapeur ! La pâte, que vous avez versée de manière à l'éparpiller, se tord, se gonfle, se boursoufle, affecte toute espèce de formes tourmentées, avec des creux, des vides, des rebords, des saillies imp:!>^^-uGô aiij lui communiquent l'apparence
très compliquée d'une oreille d'homme ou d'une oreille d animal. Delà le nom d'oreillette qu'on donne k cette friandise dans nos contrées.
" — C'est vous que l'on fête ici, Frère, dit mon oncle, couvant le plat saupoudré de sucre d'un gard qui devait être un gros péché.
— Des oreillettes pour moi ! des oreillettes pour moi ! répétait l'ermite confus.
Mon oncle lui emplit l'assiette à demi.
— Si vous êtes un ermite pénitent, Frère, comme les grands et saints ermites Paul, Antoine, Pacôme, lui dit-il avec un sourire, vous n'avez pas fini de souffrir. Prenez-en votre parti : il faut vous damner au Prieuré, car vous n'y mangerez pas seulement des oreillettes, mais vous y boirez du café.
— Miséricorde ! du café ! s'écria Laborie, complètement décontenancé.
Mon oncle leva une main vers moi. Je compris.
— Les tasses de M. l'abbé Combescure? lui demandai-je.
— Porte-les, et dis à Marianne, si le café est prêt, de nous le servir tout de suite. Les oreillettes et le café, cela «^ combine très bien.
L'ébahissement d'Adon Laborie, tournant et retournant entre ses doigts jine des tasses du fameux cabaret, fit connaître à mon oncle une jouissance des plus raffinées. 11 épiait le Frère du coin de l'œil et éprouvait de petits tressants d'amour-propre qui lui étaient un ébranlement intérieur délicieux. Du reste, si l'ermite ne finissait pas d'admirer les porcelaines
de M. Valhé Comhescure, il les avait regardées, lui aussi, et la joie de les voir toujours intactes, toujours brillantes, toujours inaltérées, lui procurait une aise inconnue.
— Si M. le curé Combescure n'était pas mort, reprit le Frère libre de Saint-François, j'aurais déjà amené l'eau du Berlou jusqu'au milieu du Cloître, et d'autant plus que des fouilles à la pioche m'ont appris qu'il y a là un bassin pour la recevoir. Ah ! ces moines bénédictins, quelles bonnes bâtisses ils construisaient! Figurez-vous ça, les murailles du réservoir, qui a, s'il vous plaît, huit mètres de diamètre, n'ont pas bougé. Un barrage, dont on peut voir encore les assises en pierre de taille, chassait la moitié du ruisseau vers le Prieuré, et je suis bien sûr que plus d'une anguille, plus d'un barbeau, plus d'une truite suivaient le courant... Mais, à propos de truites, à présent que j'y pense, j'ai quelque chose à vous dire, monsieur le curé.
— A propos de truites?
— Marie Galtier vous a-t-elle apporté deux livres de truites, de Lunas, vendredi dernier ?
— Je crois que oui.
— Eh bien, M. le curé-doyen n'a pas été content de voir l'unique panier de truites qui se trouvait au marché ce jour-là, prendre la route de Lignières-sur- Graveson.
— M. le curé -doyen? murmura mon oncle alarmé.
— M. le doyen Clochard est un peu porté sur sa bouche, et les truites, surtout celles pêchées dans rOrb, du côté de Cazilhac, lui font un plaisir ! M. Barnier, curé de Vasplongues, assure que, pour aller manger des truites de Cazilhac, M. Clochard marcherait nuit et jour comme le Juif-Errant.
— Pourquoi, au lieu de laisser emporter les truites par Marie Galtier, la servante de M. Clochard ne les a-t-elle pas achetées ?
MON ONCLE CÉLESTIN Ml
— Parce que le marchand, dont on se disputait la marchandise, en a trop élevé le prix.
— M. Clochard est curé de canton et beaucoup plus riche que moi, desservant d'une succursale de vingt-cinq feux.
— Vous ne savez donc pas que M. le curé-doyen est plus avare qu'une fourmi ?
— De qui tenez-vous ces détails, Frère ?
— Mon ermitage dépend de la paroisse de Lunas, et M. le curé-doyen me réclame souvent au presbytère. Une fois, c'est pour donner une façon au jardin ; une autre, pour lui tailler la treille ; une autre, pour lui faucher le cimetière, où les morts entretiennent une luzerne magnifique ; une autre.. . je ne sais plus. Tout ça lui économise des journées d'ouvrier. Vendredi, justement, il m'avait mandé pour coudre des sangles neuves à la selle de son cheval. Ces pauvres sangles s'en allaient en filasse. Je l'entends encore, quand la servante rentra du marché sans poisson : —• « Ah! il me prend les truites, à présent ! Ah! il me prend les truites !.. »
— Frère, mon oncle n'a jamais rien pris à personne, entendez-vous ! m'écriai-je.
Mais mon oncle, avec une mansuétude adorable, où je démêlai pourtant l'aiguillon d'une inquiétude pénible :
— Tais-toi, mon cher enfant, tais-toi.
Et, s'adressant à Adon Laborie :
— M. Clochard m'accuse de lui prendre les truites à présent Jq lui ai donc pris quelque chose autre fois ?
— Il parla d'une Société de Béziers, où vous l'avez empêché d'entrer par vos intrigues.
— Une Société de Béziers!.... Mes intrigues!...
— En arpentant sa cuisine, où il enrageait de ne pas aviser la moindre truite, il se plaignait tout seul, et une fois, je l'ai entendu crier avec colère : — « Il en est tout de même de la Société, et moi je n'en suis pas! »
— En effet, m'y voici, c'est de la Société archéo- ■logicfde de Béziers qu'il s'agit.
— Oui, oui, archéologique... archéologique... Mon oncle se recueillit une minute ; puis, nous re-
Igardant non sans un vague trouble :
— Nous étions, l'abbé Clochard et moi, vicaires à Saint-Gervais-sur-Mare, et, encore que nos caractères différassent un peu, nous ne laissions pas de faire ensemble des excursions dans les montagnes. Une pensée très noble s'était glissée dans notre esprit : nous voulions écrire en collaboration un ouvrage av( c ce titre : Notes archéologiques sur les Châteaux, les Abbayes, les Eglises de V ancien diocèse de Béziers. Nous commençâmes une notice sur Saint-Pierre-de- Rèdes, petite chapelle romane dans la paroisse du Poujol. Mais, tandis que je compulsais les travaux de M. Renouvier sur notre département, VHistoire du Languedoc par les bénédictins Dom de Vie et Dom Vaissette, la Gallia Christiana, ou bien mon collaborateur faisait la partie de quelque dévote riche de la ville, ou bien il se promenait à cheval le long de la Mare ou de l'Orb. Mon Dieu ! une partie dlmpériale ne saurait être imputée à crime, et monter à cheval n'est pas un bien gros péché, quand on a pour père Palamède Clochard, le plus gros maquignon du Minervois. Quoi qu'il en fût, la besogne entreprise en commun n'avançait guère, et cela me causait un grand ennui, car, si l'abbé Clochard n'avait manifesté pour l'archéologie qu'un goût passager, moi je me sentais au contraire attiré de plus en plus vers nos vieux monuments historiques et n'avais qu'une ambition : les étudier pour les décrire, pour les faire connaître, apprécier, aimer.
— Tiens ! tiens ! tiens ! murmura l'ermite, que les considérations trop vastes de M. le curé touchaient médiocrement, je ne savais pas cela, moi. Ah ! M. le curé-doyen de Lunas est le fils d'un maquignon du Minervois!.,.
— Sur ces entrefaites, la Société archéologique de Béziers mit au concours le sujet suivant : Histoire de Vermitage de Saint-Michel-des-Aires^ depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours. Une ru brique du programme prévenait les concurrents qu non seulement le maïiuscrit couronné obtiendra t une médaille en or de la valeur de trois cents francs, mais qu'il mériterait à son auteur le titre fort envie de Membre correspondant de la Société. Je fus tout de suite pris de l'envie d'essayer mes forces dans cette mêlée des archéologues du département et des départements circonvoisins, et, comme il convenait d'agir avec une absolue loyauté, je m'ouvris de mes desseins à l'abbé Clochard, l'invitant, si le sujet donné lui agréait, à le traiter concurremment avec moi. Ce mot de concurremment lui déplut, car je ne l'avais pas prononcé qu'il me quittait, maugréant, dépité, furieux. Il s'était attendu sans doute à me voir faire pour Saint-Michel-des-Aires ce que j'avais fait pour Saint-Pierre- de- Rèdes, à assumer la peine et à lui laisser la plus large part de profit.
— Ça, c'est bien de lui, interrompit l'ermite, enchanté.
— Un mois après, j'appris de la bouche même de notre doyen, M. Carpezat, un bon prêtre et un brave homme, — je suis sûr qu'il m'aime encore, bien qu'il soit devenu archipêtre et que je sois resté simple desservant, —j'appris que mon ancien collaborateur s'était piqué au jeu, qu'il avait plusieurs fois visité l'ermitage de Saint-Michel-des-Aires, qu'il attendait des livres de Montpellier, qu'à mon exemple il
gjl^tait décidément le concours.
^^B- A la bonne heure donc ! à la bonne heure !
^^^on oncle avait saisi sa tasse pour la porter à ses lèvres; il la déposa, et, après avoir quelques secondes miré ses beaux yeux noirs dans la soucoupe dorée, ipçardant le Frère :
— Que voulez-vous dire, mon ami,, par votre : A la bonne heure ? lui demanda-t-il.
— Je suis content, monsieur le curé.
— Et pourquoi êtes- vous content ?
— Parce que, au dedans de moi, je devine que vos écritures sur Saint-Michel-des-Aires valaient mieux que les écritures de M. Glochard.
Mon oncle Célestin but son café. L'ermite et moi nous l'imitâmes. Il y eut un instant de recueillement. Laborie surtout, dont de vagues flammes rouges animaient les joues rugueuses et fermes, paraissait absorbé. A quel sujet couraient ses pensées?
— C'est égal, murmura-t-il enfin, mon avis est qu'il vaut mieux avoir M. le curé-doyen de Lunas pour ami que pour ennemi, et, si un pauvre homme tel que moi osait vous donner un conseil, monsieur le curé, je vous engagerais à aller voir M. Clochard et à vous remettre d'accord avec lui.
— D'accord avec lui !.. Nous n'avons jamais cessé d^être d'accord, de vivre en bonne amitié. Vous comprenez bien, Frère, que ces misères auxquelles nous nous arrêtons, n'ont pu altérer, ni chez M. l'abbé Clochard, ni chez moi, la notion de la justice et de la charité.
— Pour vous, je ne dis pas; mais pour M. Clochard, je ne parierais pas un pois chiche contre une fève.. .
— Frère Laborie, M. Clochard a l'honneur d'être prêtre, et je vous condamne de lui supposer des sentiments dont la faveur divine de l'ordination l'a fait exempt.
— Tout ce que vous voudrez, monsieur le curé ; il n'en est pas moins vrai que M. le curé Clochard déteste M. le curé Célestin.
A ce coup porté en pleine poitrine, en pleine conscience, — mon oncle appartenait à cette catégorie de prêtres qu'on appelle les scrupuleux, la
gent ecclésiastique la plus malheureuse, acharnée qu'elle est à se faire un vrai supplice de sa vocation par l'incessante recherche de toute espèce de motifs d'indignité, — à ce coup terrible, le pauvre desservant de Ligiiières demeura immobile, sans voix, pres(iue sans souffle. Que n'eussé-je pas donné pour clore la bouche à Laborie ! Si seulement j'avais pu lui tirer la manche ! Malheureusement l'ermite, peu habitué à manœuvrer les tasses de M. l'abbé Combescure, avait laissé tomber trois gouttes de café sur la nappe blanche, et s'était rejeté loin de la table par effroi de quelque nouveau méfait. Toutefois, en étirant ma jambe, je parvins à toucher du bout de mon soulier le gros orteil de son pied droit, dont l'ongle carré s'étalait nu sur sa sandale de châtaignier. Le Frère ne sourcilla pas à mon contact très dur. Il me regarda, me sourit d'un sourire où s'épanouissait la bonté de son âme, et, pour me prouver qu'il me comprenait, n'articula plus un mot.
Cependant mon oncle avait légèrement glissé en avant du fauteuil de paille, et sa tête pâle, où les salières des tempes m'apparurent plus creuses, s'était renversée sur le dossier. Je remarquai que l'œil, moins vif, se voilait sous l'arcade sourcilière plus profonde et plus noire. Certes, aux Aires, j'avais vu mou oncle Célestin sommeiller après le repas; mais ravivé par l'air vivace de l'Escandorgue, il ne lui était pas arrivé de faire sa sieste depuis notre installation à Lignières. Allait-il retomber dans ses anciennes habitudes de faiblesse? Ses paupières battirent longtemps. 11 luttait pour ne pas s'endormir. Tout à coup, ces paroles, où perçaient d'intimes inquiétudes, s'exhalèrent de sa bouche, dernière manifestation de la vie intellectuelle qui s'abîmait.
« Domine, non suni dignus, Seigneur, je n'en suis pas digne. »
Digne de quoi ? Du sacerdoce, sans doute. Ses deux yeux, très enfouis, étaient absolument clos.
— Chut ! soufflai-jeà Laborie, me posant un doigt sur les lèvres.
Nous sortîmes, moi marchant sur la pointe des orteils, le frère tenant ses sandales à la main et allant pieds nus.
La cuisine se trouvait déserte, mais la porte en était entre-bâillée sur le perron extérieur du presbytère, ce qui annonçait que Marianne ne se tenait pas bien loin. Ma main au bras de l'ermite, dont j'eusse pincé la bure jusqu'à la chair, sïl lui avait pris envie de parler, j'attirai mon homme hors de la maison.
Le perron du Prieuré, haut de vingt marches, embelli d'une balustrade à trèfles gothiques, offre plutôt l'aspect d'une ruine que celui d'un escalier solide, facile à la descente comme à la montée. Il faut le franchir par bonds à cause des cassures de la pierre, des crevasses, de l'écroulement des voûtes inférieures, et il ne serait pas sans danger de trop s'appuyer à la galerie, car les siècles, aidés par les vents âpres de l'Escandorgue, ont en plus d'un endroit descellé les soubassements de cette jolie rampe à jour, aux enchevêtrements aussi capricieux que délicats. Ce perron ouvre le Prieuré du côté du Graveson, comme la baie romane décrite plus haut l'ouvre du côté du Berlou. Nous traversâmes ces amas bouleversés sans encombre, moi légèrement courbé, choisissantmes pas avec précaution, Laborie, ferme, droit, se servant à merveille des doigts de ses
pieds pour prendre assiette au milieu des cailloux roulants.
— Voyez-vous, Frère, lui dis-je, mon oncle, qui n'était déjà pas très vaillant, s'est beaucoup fatigué depuis notre arrivée à Lignières, et le voilà qui s'en-
■^ort après ses repas. Puisque le sommeil convient à
^pon état, laissons-le se reposer. Si vous voulez, par
le Cloître, nous reviendrons sur la terrasse, et là,
en attendant le réveil de mon oncle Célesfin, vous
me conterez une histoire.
— Et quelle histoire peut te conter un pauvre homme comme moi? murmura-t-il, renouant les ficelles tramantes de ses sandales.
Je le regardai avec une curiosité mêlée d'inquiétude. Puis, d'un ton d'audace incroyable :
— Qu*est-ce que vous avez fait au Prieuré, la nuit où mourut M. l'abbé Combescure ?
— La nuit où mourut M. l'abbé Combescure?... J'ai récité le De profundis au chevet de son lit, à genoux, les mains jointes.
— Non, non, ce n'est pas ça... Qu'est-ce que vous avez fait ?
— Allons, je vois que Marie Galtier a parlé.
— Certainement, elle a parlé.
— Eh bien, elle a eu tort.
— Pourquoi a-t-elle eu tort ?
— Pour cette raison, mon enfant : lorsqu'il plaît à Dieu de nous envoyer l'occasion de nous montrer bon et charitable, nous ne devons pas le crier par les cent fenêtres de la maison.
— Et si vous aviez fait le mal avec Marie Galtier, au lieu de faire le bien ? m'écriai-je, poussé par je ne sais quel démon à des paroles dont je ne démêlais clairement ni le sens ni la portée.
— Quel mal ai-je pu commettre avec Marie Galtier, petit ?
Si vous me croyez capable de le deviner, moi, par exemple ! balbutiai-je, rougissant, penaud.
Et soudain, avisant sur un sorbier un oisillon qui becquetait de jeunes pousses :
— Oh: la jolie bête ! continuai-je avec un élan de joie trop brusque pour ne pas être affecté.
L'oiseau, eflarouché, montra sa tête noire hors d'une touffe de feuilles nouvelles, déploya ses ailes, s'envola.
— C'est une mésange, me dit l'ermite, une bestiole très mé€hante.
Il accompagna ces derniers mots d'un regard si scrutateur que j'en baissai les yeux, toute la tête honteusement.
Devant nous apparut le Cloître. Le soleil, qui déclinait peu à peu vers les châtaigneraies de l'Escandorgue, dans cette partie de la montagne où Marie Galtier m'avait signalé les ruines du Castélas, rasant les toifures de la cathédrale dont il vermillonnait les angles, les entablements, les gargouilles, projetait de rares rayons jusque sous les galeries très abritées du Prieuré. Ce n'était pas, en cet endroit édifié comme un abri contre les chaleurs, la lumière brutale du plein jour; c'était une lumière douce, tempérée, obscure. Vers le milieu de la journée, pris de haut par l'astre dans sa force, les colonnettes doubles, les entrelacements très compliqués de la pierre laissaient tomber de vagues dessins sur les dalles ébréchées; mais dès trois heures, les clartés s'éteignaient insensiblement, et le Cloître devenait la plus délicieuse des retraites, un réduit de paix, d'ombre et de fraîcheur. Nous nous engageâmes sous les arceaux. Désormais, au lieu de le conduire, Adon Laborie me conduisait. Quel bruit faisaient ses sandales de bois en ce grand couloir solitaire ! Une poutre énorme avait été roulée contre la muraille et servait de banc. L'ermite s'assit. Je m'assis à son côté. Nous restâmes là de longues minutes sans articuler une parole, les j^euxperdus à l'horizon, l'esprit aussi vague ^lue lej ^eux.
— Des lettres ! des lettres ! m'écriai-je, saisissant la première occasion de rompre un silence qui me pesait.
— Des lettres ?
— Là! là!
Je me levai et frappai du pied une immense dalle étalée devant nous.
— Doucement, mon garçonnet, doucement, c'est une tombe, ça.
— Une tombe ?
Je reculai.
Le Frère s'était dressé sur ses sandales, puis avait fléchi les genoux et s'était mis à prier. Quelle était sa prière ? Je crois me souvenir que je saisis au passage un verset du Miserere.
Tandis que l'ermite marmottait l'interminable psaume cinquantième, moi, j'essayais de débrouiller répitaphe latine gravée sur la dalle. Au moins s'il m'avait été permis de feuilleter mon Dictionnaire des Commençants / Y oici cette inscription funéraire, insérée depuis par mon oncle dans un de mes devoirs et que nous traduisîmes à la sueur de notre front.