‹ Mon oncle Célestin; moeurs cléricalesChapitre 5 sur 9 · MEMENTO MEI · texte numérisé non relu

MEMENTO MEI

Dic PATER NOSTER.

Adon Laborie se signa; puis, étendant une main, il retira de derrière la poutre où nous nous étions assis

un long bâton poli, blanc, ayant une petite croix en laiton à l'un de ses bouts, à l'autre une forte pointe de fer.

— Mon bourdon, me dit-il; je le mets là quand j'arrive et je le reprends quand je pars.

— Alors, vous partez, Frère ?

— J'avais dans l'idée d'attendre le réveil de M. le curé, car je voulais lui recommander Marie Galtier par des raisonnements tirés de ma tête. Mais qui sait si M. le curé Célestin se réveillera tôt ou se réveillera tard? Au temps où mes jambes étaient jeunes, je ne prenais nul souci de m'attarder dans les chemins ; malheureusement Thorarae est comme les arbres, la sève finit par abandonner les branches.

— C'est donc bien loin Notre-Dame-de-Nize ?

Nous arpentions les larges dalles du Cloître. L'ermite, heurtant ce pavé sonore de sa longue pique, avançait d'une allure superbe. Véritablement, ce paysan de la montagne cévenole avait la majesté d'un évêque. Je suivais notre hôte se retirant, et je le suivais avec regret, car j'aurais voulu le voir rester. Comment le retenir? Je n'osais prendre sur moi de l'inviter à passer la nuit au Prieuré. M'eùt-il écouté d'ailleurs?... Nous sortons de l'obscurité des a,rceaux et nous nous trouvons en plein soleil au milieu des terrains vagues où furent jadis les jardins intérieurs du monastère. Moi, je demeurais attaché à mon homme, ne sachant trop à quel point de son chemin je me déciderais à le quitter. Comme, parmi les fougères et les genêts, nous nous enfoncions dans rétroit sentier qui descend vers le Berlou, une voix appela :

— Frère ! Frère !

Nous nous retournons et apercevons Marianne.

— Écoutez, Frère !

Sur les marches monumentales qui font un gigantesque piédestal à la cathédrale solitaire de Lignières-sur-rrraveson, la gouvernante de mou

oncle était assise au milieu de la marraaille des Galtier au grand complet. Là, se vautraient en pleine lumière rutilante, sales, à demi-nus, aussi terreux que des vers échappés de la vase natale, et Lonlon, et Norette, toute la lignée de maître Thomas, le bedeau aroissial.

Où courez-vous si vite, Frère? s'informa Marianne.

Laborie allait répondre, mais un des Galtier, menu comme le poing, rampant jusqu'aux jupes de la vieille, se mit à geindre, versant de grosses larmes qui lui lavaient le visage.

— Moi ! moi ! moi !

— Que veut-il ? demandai-je.

Marianne, debout pour nous appeler, se rassit et, rejetant un pan de son tablier, nous montra notre soupière de la cure pleine de soupe jusqu'aux bords. La pâtée, où apparaissaient de rares points blancs de raves et de navets, était si épaisse qu'une longue cuiller plantée vers le milieu s'y tenait droite comme un I

— A moi î à moi ! hurlait la bande.

Notre gouvernante, en lançant à l'ermite par intervalles des regards qui le suppliaient d'attendre, comblait cette bouche dilatée jusqu'aux oreilles, puis cette autre, puis cette autre. Norette et Lonlon, plus es que leurs frères et sœurs, y apportaient un emblant de discrétion. Quant aux plus jeunes, ils talent féroces, se précipitant sur la cuiller à toute eule, avec la gloutonnerie intraitable des chiens ffamés. Et de quel air paisible Marianne accueillait tant de réclamations intéressées! C'était charmant. On avait beau crier, se démener, pleurer, hurJer, on n'était servi qu'à son tour, et je vis plus d'un Galtier, plus d'une Galtière, pour avoir indûment avancé les babines, recevoir des plats de cuiller sur le museau.

— Que voulez-vous ? marmotta la vieille, il fallait

bien, puisque Marie garde notre Zite du côté du Castélas, faire paître ce petit monde. La Galtière n*est pas gênée, elle ! Croiriez-vous que, dès la pointe du jour, elle se met à son métier, et pour ses enlants, c'est tout à fait comme le proverbe : Arrive qui plante! ie pense bien qu'elle ne va pas nous laisser sa racaille sur la croûte pour l'éternité de nos jours. Nous ne sommes pas riches comme la mer, nous autres, encore que nous soyons curé...

Elle s'interrompit et, s'adressant à Lonlon qui la considérait avec des yeux énormes :

~ On dirait que tu n'as pas ton content, toi? Il est vrai que je t'ai baillé deux cuillerées de moins qu'aux autres.

Elle fouilla en des poches profondes, retenues à sa taille par un solide ruban de fil, et en retira des débris d'oreillettes, puis deux biscotins.

— Pour toi, Lonlon ! lui dit-elle.

Le garçonnet, pareil à un rat qui, après quelque larcin de fromage, s'esquive et cherche une retraite où festiner à loisir, se sauva. La meute, alléchée par d'imperceptibles miettes de sucre tombées des poches de Marianne, aboyait effroyablement.

— J'en veux ! j en veux ! j'en veux!

— Des soufflets ! leur cria la vieille gouvernante, sévère.

Tous se jetèrent sur les traces de Lonlon. Ils disparurent parmi les rocailles et les buissons jusqu'au dernier.

— J'imagine, Frère, dit Marianne, que vous n'allez pas de cette démarche hardie à Notre-Dame-de- Nize.

— Si fait bien, j'y vais.

— Et M. le curé? Croyez-vous qu'il va dormir comme ça jusqu'à la semaine prochaine et qu'il ne vous cherchera pas quand il ouvrira l'œil !

— Pourquoi me chercherait-il, ce bon M. le curé, fii je ne suis pas curieux ?

— Et pour parler plus au long de cette Marie Gaitier, pecaïre I Vous ne vous êtes pas mis dans la caboche, vous, je suppose, que nous allons suhstanter cette fille, la payer vingt écus l'an, la fournir de pain et d'habits jusqu'au Jugement-Dernier. Il n'y a pas longtemps, en mangeant nos oreillettes et buvant 'notre café, ne contiez-vous pas que M. labbé Combescure projetait de placer Marie chez la Supérieure de l'hôpital de Lodève ?

— C'est vérité, je contais cela.

— Vous vous tromperiez beaucoup, Frère, s'il vous venait le soupçon que je n'aime pas Marie Galtier. J'ai pour elle, au contraire, une amitié forte, et, s'il arrive qu'un jour vous l'ameniez par là-bas du côté de Lodève, vous verrez que j'en pleurerai toute l'eau de mes yeux. Mais lorsque je vous dis de rester pour convertir M. le curé au départ de notre pastoure, je m'occupe de nos ressources du Prieuré. Ce n'est pas rien une bouche de plus dans une maison, sans compter que cette bouche-là nous en a jeté huit autres sur la fournée. Vous avez yu ce troupeau de pouilleux qui digère à présent le bien du Prieuré, le ventre au soleil comme une kyrielle de lézards...

En articulant ces mots, son petit œil gris très vif fouillait à la ronde, cherchant à découvrir quelque rejeton de la tige trop florissante des Galtier.

— Marianne, lui dit l'ermite d'un accent pénétré, vos actions valent mieux que vos paroles. Vous sem- ;blez ne pas aimer les pauvres ; mais je témoignerai

)our vous au tribunal de Dieu, car je vous les ai vu nourrir.

— Ah ça ! ermite de Notre-Dame-de-Nize, nous prenez- vous pour des richards, comme les fabricants de drap de Bédarieux? s'écria-t-elle, dépitée. Chez les fabricants de Bédarieux, il y a des> sacs d'écus ; chez nous, il n'y a rien.

— Chez vous, il y a la richesse des richesses : la sainteté de M. le curé.

Notre servante demeura coite. Puis elle murmura, calmée :

— Vous avez raison, Frère ; par Notre-Seigneur Jésus-Christ, mort sur la croix, vous avez raison.

— Tranquillisez-vous, Marianne, articula solennellement Adon Laborie : Marie Galtier ira à l'hôpital pour y devenir sœur de charité. Ce que M. le curé Combescure devait faire pour elle, M. le curé Célestin le fera. Quant à la supérieure Combescurette, elle sera heureuse de recevoir Marie. Quel sujet la grâce divine a préparé, à Lignières-sur-Graveson, pour le soulagement des malades et des infirmes ! Si vous connaissiez la vaillance de cette fillette ! Ses bras ne reculent devant nulle besogne, et ses yeux où, si vous l'avez remarqué, le bon Dieu a mis deux morceaux de son ciel, n'ont peur de rien. Savez-vous ce que nous avons fait, au Prieuré, la nuit de la mort de M. l'abbé Combescure?

— Non, non, le ne le sais pas! s'écria notre gouvernante, aussi vivement intéressée que moi.

— C'est nous, — la servante du pauvre défunt avait perdu la tête et n'était capable que de pleurer, — c'est nous qui, après avoir soigné M. le curé de longs jours et de plus longues nuits, dûmes le coucher au cercueil. Moi, plus dur qui^ le roc de nos montagnes, je laissai tomber un boisseau de larmes, quand il me fallut boutonner les soixante-trois boutons de la soutane de M. l'abbé Combescure, et même je n'en boutonnai que dix-sept, tant les doigts me tremblaient de peine et peut-être un brin de frayeur. Elle, aussi tranquille que votre sainte Philomène des Aires dans sa châsse, continua le travail sans se troubler jusqu'à la fin. Mais ce fut bien autre chose lorsque nous en arrivâmes à vouloir revêtir notre cher mort de ses qrnements sacerdotaux, tout comme s'il devait dire la messe le jour

de son entrée au paradis ! Moi, la cervelle brouillée, je mêlais tout, je confondais tout, et je ne trouvais rien ; elle, toujours aussi paisible que l'huile dans sa jarre, passa d'abord l'amict et l'aube à M. le curé, puis elle lui noua le cordon à la taille en y affermissant l'étole croisée, puis avec une épingle elle lui attacha le manipule au bras, puis enfin ce fut le tour de la chasuble qu'elle lui mit comme le reste. Une chose m'étonnait, tandis que je soulevais de temps à autre le corps de M. l'abbé Combescure, raide comme une planche : c'était la facilité avec laquelle Marie faisait jouer les bras et les jambes du défunt. Certainement, pour cette enfant si tendrement aimée et dont il voulait reconnaître les bons offices, M. le curé redevenait souple, presque vivant. Vous devinez si mes pleurs redoublaient en voyant pareil miracle ! Non-seulement Marie Galtier ne pleurait pas, elle ; mais d'un moment à l'autre, son visage immobile s'embellissait d'un air de sourire. Je la regardais alors avec méchanceté ; elle me rendait mes regards sans colère, et ne paraissait avoir rien compris aux reproches de mes prunelles chargées de chagrin. Fille bien extraordinaire, fille plus d'en haut que d'ici-bas...

— Dites que Marie Galtier est un ange, interrompit Marianne entraînée.

— Oui, un ange, ajoutai-je, tout à fait un ange,

Icar j'ai lu dans un livre de mon oncle que les anges lie pleurent pas.

I — Marianne, dit Laborie, les lunes rondes et les Bines pointues me connaissent ; il ne m'en coûtera lonc aucunement de retourner à l'ermitage dans la resprée. Présentement, avec le fillot, je vais monter jusqu'à la digue des moines dans le Berlou, près du Castélas. Je suis curieux de savoir ce qu'il en coûterait pour conduire jusqu'ici l'eau du ruisseau et vou& mettre à même de cultiver des légumes dans le Cloître. Nous serons de retour bientôt.

La vieille retint l'ermite par la manche de sa bure, et, avec des mines mystérieuses :

— Frère, je voudrais bien vous dire encore un mot.

— Dites.

Marianne, me trouant pour ainsi parler d'un regard aigu :

— Prends les devants vers le Berlou, toi, petiot. Il n'est pas bon que tu entendes tout.

Une file d'arbousiers feuillus poussait au pied de la dernière marche du vaste escalier. On me crut loin, j'étais tapis là aux écoutes.

— Vous connaissez la Boyère ? murmura notre servante.

— La femme de Saturnin Boyer, le boucher ? souffla l'ermite.

— Justement. . . Vous ne devineriez jamais ce qu'elle a osé me lancer l'autre jour.

— Les Boyer vous en veulent parce que vous n'achetez pas de viande chez eux... Mais qu'a-t-elle osé vous lancer, cette Boyère?

— Écoutez ça. Frère : — « Alors, Marie Galtier est devenue votre commissionnaire à présent ? Oh ! toute la paroisse voit bien qu'elle fait la pluie et le beau temps au Prieuré, la petite. Il est gentil de son visage, ce brin de fillette, et pourvu qu'il ne lui arrive pas malheur chez vous!... » — Voilà, Frère de Notre-Dame-de-Nize, comme on nous traite à Lignières-sur-Graveson.

— Miséricorde !

— Avoir le front de croire M. le curé capable... Son exaspération lui coupa la voix brusquement.

— Oui, Marianne, vous parlez d'or : il faut que Marie parte, et elle partira... Du reste, c'est la saint Fulcran dimanche prochain, et je déciderai M. le curé Célestin à profiter de l'occasion de cette fête pour amener sa pastoure à Lodève.

— Que le bon Dieu vous le rende en bénédictions, Frère I

Elle s'éloigna. Laborie descendit les marches, bredouillant des paroles absolument inintelligibles. Je 'élançai vers le Berlou, me dissimulant toujours jrrière les ramures épaisses des arbousiers.

Quand le Frère libre de Saint-François, dont j'entendais le bourdon ferré à travers les cailloux, me rejoignit, il parlait encore tout seul. Je me relevai du gazon où je m'étais vautré une seconde, et, comme si les mots indistincts de l'ermite étaient à mon adresse, je l'interrogeai insidieusement.

— Que dites-vous, Frère?

— Je dis...

Il s'interrompit. Puis, reprenant :

— Je dis que, dimanchs, on célébrera à Lodève la fête de saint Fulcran. En voilà une solennité qui fait courir la montagne !

— Mon oncle, pensez-vous qu'il y aille, à la fête ^. de saint Fulcran ?

I— M. le curé Combescure y allait chaque année... •— Et moi, est-ce que je serai de la partie? — Il faudra bien que tu baises la châsse avec tout monde.

— Oh! merci, Frère, merci!

La perspective d'un voyage de plusieurs jours me ravissait au point que je ne voyais plus où je marchais, complètement ébloui par les feux qui s'échappaient des pierres, des arbres, de l'eau du Berlou, dont nous côtoyions le courant. Soudain, dans les nuages blonds , phosphorescents où je cheminais enveloppé, mon pied broncha et, de la longueur de

ma taille, je mesurai le sentier. Le pis est qu'un cri, le cri du paon qu'on étrangle, accueillit ma chute. J'étais abasourdi. J'avais donc entraîné le Frère avec moi ? Mais ma surprise devint de l'effarement quand, les yeux vidés par une catastrophe imprévue des rayonnements qui les aveuglaient et recouvrant la dose de lumière ordinaire, je démêlai devant moi, en chair et en os, me menaçant de ses vrais poings, et m'apostrophant de sa vraie langue, la Galtière, l'épouvantable Galtière, la crinière droite, les crocs aiguisés et débordant ses lèvres hideusement.

— Alors, tu ne regardes pas où tu passes, toi, margeolet, vociférait-elle , et il faut que tu écrases mon enfant! Pardi ! le neveu de M. le curé Célestin, la terre doit être trop heureuse de le porter, et il va sans s'occuper de ses pieds.

— Holà ! Galtière, ne vous montez pas ainsi ; vous devinez bien que nous n'avons voulu faire du mal ni à Lonlon, ni à Norette, ni à aucun autre de vos marmots, dit Laborie, se glissant, pour me placer hors d'atteinte, entre la mégère et moi.

La Galtière, muette de rage, me lançait des regards terribles par-dessus les épaules de l'ermite.

— Je ne l'ai pas fait exprès ! je ne l'ai pas fait exprès ! répétais-je.

Songeant à me défendre contre une agression possible, je me baissai et ramassai une grosse pierre pointue. Mais la paysanne, d'un coup de griffe, me l'arracha violemment. A la fin, le brave Laborie perdit patience : il me saisit au bras de ses ongles rudes, et m'obligea à reculer ; puis, levant son long bâton et en montrant la pointe aiguë à la Galtière :

— Si vous touchez cet enfant, vous, lui dit-il, ce sera la première fois de ma vie que je me servirai de mon bourdon pour repousser une bête féroce, mais je m'en servirai, je vous le jure par le Seigneur notre Dieu I

La tisserande, domptée dans sa fureur, demeura

Iau milieu de sa couvée grouillant parmi la poussière, parmi les décombres du sentier, et ne bougea ni pieds ni langue.

' — Comment, continua l'ermite, vous avez le front de menacer le neveu de M. le curé Célestin en ma présence, et cela parce que, le long du Berlou, il s'est embarrassé dans votre gueusaille sale et mal peignée ! Les chemins sont faits pour le passage des honnêtes gens et non pour l'étalage de la vermine. Voudriez-vous, par hasard, dauber le petit de la cure comme vous daubez journellement cette pauvre Marie, maudite marâtre que vous êtes !

Ici, la Galtière, dont les lèvres blanches frémissaient, eut un saut en avant. Mais le Frère, redressant son arme.

— Prenez garde, lui cria-t-il, résolu, quand je rencontre le mal, je l'arrête.

En articulant ces mots, il effleura du bout de son bourdon le sein dépoitraillé de la tisserande. Le froid contact du fer calma cette forcenée. Elle ne dit mot, fit signe à sa nichée de la suivre et, sa bande de marcassins sur les talons, s'enfonça dans les fourrés d'amarines qui bordent le ruisseau d'un rempart floconneux, mouvant, presque à jour.

— Elle commençait à troubler mes sens de raison, dit le Frère, suivant de l'œil, dans la transparence du feuillage, notre ennemie qui s'éloignait.

Nous avancions sans souffler mot. Après l'algarade dont j'avais été cause, on m'eût haché en morceaux avant de m'arracher une parole. Du reste, à quoi bon le cacher ? de vagues craintes m'assiégeaient, et je me sentais à ce point enveloppé par la peur que j'avais beaucoup de peine à soulever mes jambes affreusement alourdies et à marcher. Quelle situation ! les Boyer détestaient mon oncle et Marianne; la Galtière détestait mon oncle, Marianne et moi. Échapperions-nous

au filet de haine où l'on voulait nous prendre tous ? Et qu'avions-nous fait à ces gens de Lignières-sur- Graveson, je vous prie ? Ma tête se perdait. Ah ! que nous étions bien plus heureux aux Aires ! Pourquoi avions-nous quitté les Aires, Margal, Saint- Michel?...

— Une idée ! m'écriai-je.

— Une idée ?

— Vous n'avez pas réfléchi, j'en suis sûr, que mon oncle ne marche guère et que, si vous voulez qu'il aille à Lodève, il faudra l'y porter.

— Nous trouverons bien une monture.

— Vous ne trouverez rien dans cet abominable Lignières-sur-Graveson.

— Et le cheval de Saturnin Boyer ?

— Vous vous figurez donc que M. Saturnin Boyer nous prêtera son cheval?

L'ermite fit une quinzaine de pas, piquant son bourdon parmi les touffes de menthes sauvages, d'euphorbes, de mauves, toujours à la recherche du conduit souterrain où coulaient jadis les eaux du Berlou.

— Sois tranquille, petiot, me dit-il enfin, je découvrirai une bête quelque part.

— Oui, mais une bête seule suffira-t-elle pour nous emporter tous à Lodève?... Tenez, Frère, j'ai une idée, répétai-je.

— Si elle est bonne, ton idée !...

— Elle est simple comme bonjour. Partez demain matin pour les Aires, et dites à Simonnet Garidel de venir ici avec sa carriole et ses mulets pour nous voiturer à la fête de saint Fulcran.

— Mais ce n'est pas une sottise ce que tu me chantes là, garçonnet.

— Vous lui direz encore, repris-je, lancé à toute haleine, que, si ça lui convient, il peut amener sa femme Liette, son beau-père Ambroise Combal, l'ermite Braguibus, Pierre Sureau, même M. Anselme

Benoît, le médecin. Nous avons des chambres pour lout le monde au Prieuré... Puis... puis cela fera tani de bien à mon oncle de revoir ses amis de là-bas !... Le bourdon disparut tout entier dans une fente du sol à nos pieds.

— Le canal ! le canal ! cria le Frère.

Nous étions sans doute loin du village, car le ])ruit strident des navettes travailleuses et les éclats des battants dans le métier, sorte de musique éternelle au-dessus de Lignières, n'arrivaient plus jusqu'à nous. A présent, c'étaient les caquets de l'eau parmi les cailloux; puis, à mesure que nous avancions, les grondements de plus en plus distincts du courant se précipitant par-dessus quelque barrage très élevé. Le pays du reste changeait d'aspect complètement. Nousquittionsune terre aride, recouverte demaigres arbustes, rocailleuse, nue comme un mendiant dont les haillons cacheraient mal la chair épuisée, et nous abordions un sol plus fécond, avec du gazon, de grands arbres, des rondeurs de santé qui faisaient plaisir. Certes, çà et là le granit montrait encore ses vertèbres robustes ; mais, embellis de mousses, desgramins de toute espèce, ces tressants à fleur de peau de l'épine cévenole étaient des grâces, presque des sourires. La force terrible se faisait charme et fraîcheur.

— Nous arrivons, fillot, me dit l'ermite.

Une plantation de frênes se déployait devant nous, haute, fière, splendide comme une futaie. Ces beaux arbres, d'une venue admirable, laissaient transparaître au dehors leurs racines terreuses et velues. Chacune de ces racines prenait le chemin du ruisseau. On eût dit un inextricable fouillis de reptiles se hâtant vers le Berlou pour s'y désaltérer. De rares bouquets de bouleaux jetaient des notes blanches très douces dans les perspectives de ce paysage nouveau, d'un vert cru, presque brutal par le contraste avec les tonalités grisâtres des environs.

Cependant, il avait eu beau me crier : Nous arrivons ! bien que le clic-clac de ses sandales résonnât très assourdi sur le tapis où nous cheminions, l'ermite ne s'arrêtait pas. Enfin, après une dernière montée, — nous montions depuis Lignières, — il fit halte.

— C'est ici, murmura-t-il.

Je m'assis dans l'ombre épaisse des frênes, parmi lesquels des yeuses se trouvaient à présent clairsemées. Une chose me frappa : tandis que les frênes jaillissaient du terrain feutré de mousse, droits, polis, luisants par places, avec de jolis nœuds décorés de boufîettes vert-tendre, les yeuses s'élançaient des brèches, des cassures des rochers, dégauchies, cagneuses, désordonnées, salies de toutes les lèpres, déshonorées par une quantité innombrable de verrues.

— Tu ne veux donc pas voir la digue des moines? me demanda Laborie, m'ayant laissé respirer cinq minutes.

L'endroit est sauvage . La roche mère des Cévennes, un moment abolie sous des avalanches d'humus traînées à travers ses fentes par les orages, reparaît ici dans toute sa force. Le lit du ruisseau s'en trouve soulevé, et, de ces hauteurs granitiques, le pauvre Berlou, étroit, par-ci par-là étranglé, a beaucoup de peine à s'échapper vers le Graveson. De ce côté-ci du courant, ce ne sont guère, à la surface du sol nu, que des couches de pierre tendre, de ton varié, s'éfritant au contact des pieds du passant. Mais de l'autre côté, la coulée, dont on n'avait pressenti que les premiers bouillonnements, l'écume pour ainsi dire, se solidifie tout à coup, et le granit, ce rude triomphateur de notre chaîne, de laquelle il constitue les anneaux apparents ou cachés, s'empare de la montagne despotiquement. A partir du Berlou, où il semble avoir pris naissance dans l'eau glacée, il s'élance. Ce sont d'abord de petits sauts, puis des bon-

dissements énormes. La gigantesque rocaille, à qui, ms les vallées de l'Orb et du Graveson, dans le rain étiré du Berlou, l'homme a disputé son domaine lui imposant à tout propos la culture sur Tépiîrme, s'en donne désormais à cœur joie. Elle est laîtresse enfin, et elle pousse vagues sur vagues, et le se boursoufle, et elle se hisse, et elle se cabre, et lie menace d'empierrer le ciel.

D'espace en espace cependant, en une fissure, un châtaignier a pris racine ; mais ces rares points verts disséminés sur ces croupes arides, d'une désolation sublime, ne paraissaient pas plus que des mousses sur un vieux mur. En présence de cet océan de blocs cyclopéens, d'un grain serré, impénétrable, se profilant jusqu'aux friches éternelles de TEscandorgue, la végétation est petite, et la vue d'arbres, de plantes, de quelque puissance, de quelque charme qu'on les suppose, ofienserait les yeux, fascinés par le spectacle des bouleversements primitifs du globe, attachés à la contemplation de lignes inconnues, éblouis devant des espaces où l'homme, qui pour vivre gratte incessamment la terre, n'a pu tracer son sillon.

Ma main dans la main de l'ermite, sur les hautes passerelles, fragments d'un bloc dépecé par les siècles et éparpillé de tous côtés par les eaux, j'étais parvenu à traverser le Berlou. De ce rivage où j'engageais le pied pour la première fois, non-seulement mon regard avait l'aspect des masses granitiques allant aux nuages, mais il embrassait tout le cours du ruisseau. Je vis là-bas, un peu en deçà des verdures très distinctes du Graveson, les toits de Lignières, puis s'allongeant au midi, le long du ruisseau, la muraille brunâtre du Prieuré, puis enfin notre cathédrale avec sa tour, sa tourelle, ses contreforts, sa flèche, ses clochetons dentelés.

— 11 faut entrer dans l'eau à présent, me ditLaborie. Je me retournai, et on devine si ma surprise fut

au comble en découvrant ce que venait de faire le Frère libre de Saint-François. Sauf ses reins, autour desquels il avait pudiquement noué son grand mouchoir à carreaux, l'ermite m'apparut en un état de nudité absolue.

— Et pourquoi. Frère?... m'exclamai-je, ne sachant m'empêcher de baisser les yeux. >

— Le barrage est crevé, et je veux savoir où est la crevasse.

Ma foi, ayant l'âme à des préoccupations plus simples et plus droites, — les choses de la nature me touchèrent toujours bien avant les choses de Thomme, — je n'avais pas même aperçu le barrage. Je vis enfin un mur baveux d'herbages lustrés par des limons de cent couleurs. Ce mur s'étendait d'une rive à l'autre avec une saillie de dix mètres environ audessus du courant. Les assises de ce rempart destiné à rejeter le Berlou tout entier sur la rive droite, encore que descellées par endroit et laissant filtrer de légères nappes, étaient solides. En outre des plantes folles qui lui mettaient partout de jolis bouquets, parsemés de diamants par les gouttes tombées d'en haut, il était tapissé, et aux interstices des pierres plus abondamment, d'un nombre infini d'arbustes, avec des fleurs épanouies mouillant leurs têtes étoilées au fil de l'eau.

Laborie s'enfonçait de plus en plus et déjà de petites vagues lui caressaient les épaules.

— Prenez garde, Frère.

— Je crois que le trou est là, me répondit-il, plongeant son bourdon dans un remous à la surface duquel tout le ruisseau, comme pousse par une force souterraine, surgissait à gros bouillons.

— N'y allez pas, Frère, je vous en prie !

Il fit un pas et sa tête seule émergea audessus de l'eau.

— Mon Dieu ! mon Dieu I articulai-je en une affreuse angoisse.

Le courant entraînant sa longue barbe floconneuse, il me parut qu'il entraînait aussi sa tête, et je ne fus pas maître de retenir un cri.

— La réparation ne coûtera pas cent mille francs, dit l'ermite, dont le torse ruisselant se montra hors

lu Berlou.

J'étais rassuré.

— Et combien coûtera- t-elle, Frère? lui demandai-je , entrant d'un élan dans ses calculs.

— Rien. J'arrangerai ça moi-même. Le ruisseau à détourner pour trois jours et une pierre de taille à maçonner dans l'ouverture ..

— Je vous aiderai, moi, Frère.

Laborie, tout à l'idée de son entreprise, réfléchissait immobile au milieu du ruisseau. Il avait de l'eau jusqu'à la ceinture. Malgré les ans, qui, aux environs des côtes, avaient appauvri les chairs et légèrement creusé le pourtour des omoplates, quel torse admirable! Partout se lisait la force. La ligne était renflée, avec ce moutonnement des muscles qui frappe chez l'Hercule Farnèse. La tête, portée vers la poitrine, creusée, velue à me faire croire que le Frère de Notre-Dame-de-Nize était moitié homme et moitié bête, se rattachait aux épaules, d'une ampleur monumentale, par une multitude de cordages, de ficelles, de nœuds enchevêtrés et très saillants. Ainsi posé, la partie antérieure du corps hors du Berlou, l'autre enfouie aux profondeurs des eaux, au sein de ce paysage âpre et nu, non loin de la superbe futaie de frênes, le robuste Frère libre de Saint-François figurait assez bien un centaure se délassant, en quelque fleuve perdu de la Thrace sauvage, des fatigues d'une chasse héroïque à travers bois.

Un caillou tomba au milieu du courant.

— Eh bien ! eh bien ! interrogea Termite. Nous regardâmes de tous côtés. Rien.

— Venez vous rhabiller, Frère.

Il accourut, et en deux tours de mains se trouva vêtu.

— Nous sommes dans le pays haut ici, les vents soufflent à pleine gueule et chassent souvent plus: d'une pierre du Castélas dans le Berlou, me dit-il.

— Le Castélas ?

— Le voilà ! cria-t-il, portant en avant son bourdon, au bout duquel, pour le faire sécher, il avait noué son mouchoir.

De l'autre cô^é du ruisseau, parmi les terrains encombrés de roches molles se concassant comme du verre, je découvris un entassement de murailles ruinées, ici laissant couler sur les frontons de larges ardoises, là se fondant en masses d'argile boueuse. Le lierre, un lierre vivace, aux cent mille bras nerveux, avait à ce point envahi ces décombres, que, sans la tour carrée surgissant à l'un des angles au bord du Berlou et dont la cime déchiquetée apparaissait veuve de toute végétation, sous l'inextricable réseau du noir feuillage, on n'eût pas soupçonné la moindre maçonnerie.

Un second caillou rida la face de l'eau.

— Encore ! pesta Laborie, boutonnant le dernier bouton de sa pèlerine.

Puis, levant le bras :

— Cette tour du Castélas est si extraordinaire que je ne serais pas surpris si elle se mettait à nous jeter des pierres toute seule, pour nous renvoyer d'ici. Du reste, je n'aime guère bouter les pieds au Castélas, et encore que, pour aller de Notre- Dame-de-Nize à Ceilhes, le chemin soit plus court par le Castélas, j'aime mieux passer par Cazilhac, quand je pars pour mes quêtes dans la montagne. L'endroit où nous sommes est endiablé, petiot.

— Le diable y vient?

— A. tout le moins une fois l'an, à la Saint-Pargoire, fête de Ligniôros-sur-Graveson, me répondit-il

en s'emparant de ma main pour m'aider à franchir de nouveau les passerelles.

Bien que regrettant, pour retourner à Lignières, de n'avoir pas suivi le même chemin que nous avions suivi une heure auparavant, Laborie ne voulut pas paraître trop poltron et, se retournant tout à coup vers la grosse tour solitaire :

- Tu vois ce grand trou noir, n'est-ce pas ? me dit-il.

Il me montrait, à la hauteur d'un deuxième étage, une vaste fenêtre dont les branchages du lierre envahisseur paraissaient à ce point avoir rapproché les jambages que ce n'était plus en efiet qu'un trou.

— Je le vois.

— C'est là que le démon revient tous les ans, à la Saint-Pargoire, quelquefois à la Noël.

Il n'avait pas achevé ces mots, qu'à notre énorme ébahissement, au beau milieu de l'effroyable ouverture, éclata, blanc parmi le feuillage noir, le visage impassible de Marie Galtier.

— Toi ! toi ! s'écria l'ermite.

Mes yeux agrandis ne quittaient pas la tour. Soudain, la charmante apparition s'évanouit.

— - Est-27 malin ! Quel tour il nous a joué ! fit Laborie, riant.

— Qui? qui?

— Le démon, pardi ! Est-ce qu'il ne prend pas toutes les figures qu'il lui plaît !

— Alors, ce n'était pas Marie Galtier ?

— Tu voudrais que cette petite osât entrer dans la tour du Castélas / Y entrerais-tu, toi ?

— Non, certes !

— Ni moi, tout ermite pénitent que je suis. Nous n'échangeâmes plus une parole jusqu'à

Lignières. Je l'avoue, ce ne fut pas sans un mélange de plaisir que j'ouïs les navettes et les battants de la paroisse. Le Prieuré m'apparut caressé par les derniers rayons du soleil couchant. Mon

oncle, réveillé, dispos, arpentant la terrasse à longues enjambées, nous attendait en récitant ses vêpres. Il ne dut pas se rendre un compte bien clair de mes transports un peu brusques, mais je ne pus m'empêcher de lui sauter au cou.

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