LIVRE TROISIÈME
LA SAINT FULCR\N.
Quelle fête, cette fête de la saint Fulcran ! quelle /d te gaie, originale, touchante!
Il fut fait comme Adon Laborie conseilla, autrement dit, comme je voulus. Il est certain que mon pauvre om'le, sevré depuis plus de trois semaines de la vue de visages familiers, amis, goûta une grande joie à embrasser Simonnet Garidel, sa femme Liette, Ambroise Combal, l'ermite Braguibus, M. Anselme Benoît. La bande, guidée par le Frère de Notre- Dame-de-Nize, nous arriva le samedi soir. Comme le cœur me sauta dans la poitrine quand, du haut de la terrasse du Prieuré, je perçus le premier cliquetis des sonnailles qui tintamarraient au col des mulets de Simonnet et d'Ambroise Combal !
On s'installa dans les cellules des moines bénédictins. Par exemple, il n'y eut pas de lits pour tout le monde, et moi qui écris ceci, je fus contraint de céder le mien, d'où je voyais ce qui se passait dans notre salle, à M. Anselme Benoît, et d'aller chercher gîte, avec Laborie, chez un tisserand pieux des bords du Berlou, Alibert Tabarot. Mais je ne saurais dire à quel point ce remue-ménage m'amusait. Ah ! non, je ne regrettais pas ma petite alcôve. Puis, en outre de sa simple carriole, Simonnet avait amené à Lignières la grosse charrette qui, aux Aires, servait à la récolte des châtaignes, et, sur l'un et l'autre de ces véhicules, il y aurait de la place pour
tous les voyageurs. Les voyageurs ! Je serais un voyageur ! Je riais tout seul, noyé au tas de feuilles sèches de fougères où Laborie et Tabarot m'avaient arrangé une couchette pour la nuit.
Dans mon impatience d'aller courir les aventures, — je prévoyais des aventures, —j'aurais voulu qu'on se mît en route le dimanche même. Malheureusement, les nécessités du service religieux retenaient mon oncle à sa paroisse, et il ne fallait pas songer à partir ce jour-là. Après une discussion à laquelle chacun de nous fut appelé à prendre part, on se rangea à l'opinion du Frère de Notre-Dame-de-Nize. Le sage Laborie déclarait qu'en partant de Lignières dans la nuit du dimanche au lundi, vers les trois heures du matin, non-seulement on éviterait le grand soleil, déjà très fort à la fin de mai dans nos contrées, mais on arriverait assez tôt à Lodève pour trouver dans la cathédrale de Saint-Fulcran un autel où M. le curé Célestin pourrait dire sa messe tranquillement.
— Ah ! soupira mon oncle, s'il m'était accordé de célébrer le saint sacrifice dans la chapelle même du saint!
— Pour ça, il ne faut pas y compter, dit notre ermite. Ce jour-là, l'autel de saint Fulcran est réservé, soit à Monseigneur, soit à ses grands-vicaires, soit aux archiprêtres d'Agde, de Saint-Pons, de Béziers, et c'est à peine si M. Carpezat permet de temps à autre à un curé-doyen de s'en approcher.
— Il m'eût été si doux de prier là pour cette petite Marie Graltier, queje voudrais, au moment de la confier à la sœur de M. l'abbé Combescure, confier également à tous les saints et à toutes les saintes du Paradis !
En la hutte d'Alibert Tabarot, Laborie me fit réciter ma prière et, m'ayant donné à baiser une relique apportée de Saint-Jacques-de-Compostelleet cachée soigneusement entre chemise et chair, il me recommanda de bien dormir et se retira d'un pas discret.
Dans l'état d'excitation où me mettait l'approche (l'une partie de plaisir sans égale, il me fut impossible (le fermer l'œil. Mon oncle, redoutant pour moi une trop grande fatigue, avait pris la précaution de m'envoyer coucher dès la fin du jour. Nous partirions ;i trois heures, et on ne devait pas manquer de se trouver debout à deux heures et demie. J'aurais voulu me lever tout de suite. Je regardais les dernières lueurs s'éteindre aux vitres sans rideaux de ma fenêtre entr'ouverte sur le Berlou, puis j'entendais le Frère causant au lointain avec Tabarot et sa femme Marton. Ils veillaient donc, eux aussi ? Que disaient-ils ? Pourvu qu'on ne m'oubliât pas ici !
A travers un premier engourdissement, car malgré ([ue j'en eusse, je commençais à battre de Taile, il me venait des doutes. Tout à coup des paroles vives retentirent près de moi, au bord du Barlou. Je secouai les membres, m'élançai hors des fougères etcoulai ma tête curieuse dans l'entre-bâillement delà fenestrelle. La vieille lune montrait sa grosse face riante audessus des ruines du Castélas, enduisant de je ne sais quel vernis plus rougeâtre que pâle la haute muraille du Prieuré. Dans une lumière obscure, juste aux environs de la porte du presbytère, je démêlai des bras qui s'agitaient, puis deux ou trois personnes debout, puis au ras du sol de petites masses mobiles et grouillantes. Sans doute le berger de M. Saturnin Boyer qui amenait de Joncelet, la ferme du maire, des moutons pour être abattus. Pourquoi avait-il parlé, ce berger? Bast ! peut-être chantait-il. Je venais deglisser le crochet de la croisée dans son œil de fer et je regagnais mes feuillages, quand la voix déjà entendue, et dont cette fois je reconnus le timbre féroce, éclata avec plus de violence.
— Afireux ivrogne ! criait la Galtière, affreux ivrogne!... C'est ça, tu gardes tes habits du dimanche pour vider bouteille avec les ermites et les santi-belli de la montagne, toi. Tu lerais bien mieux, au lieu
d'aller te rafraîchir la luette à Lodève chez Lagrifoul, de rester ici à trimer de tes ongles dans le métier.
— Tu sais bien, femme, balbutia péniblement une ombre, dont le profil grotesque sur le mur du Prieuré dénonçait le torse tourmenté de maître Thomas, tu sais bien, femme, que je ne vais pas à Lodève pour y vider des pots, mais pour y placer Marie chez la sœur Combescurette, à l'hôpital.
— Pourvu qu'elle y reste, à l'hôpital, et avec son euré, qui la dorlote comme s'il lui voulait quelque chose, interrompit-elle.
Elle envoya un geste terrible dans la direction d'un troisième personnage, dont la silhouette s'allongeait aussi sur la muraille de la cure, non trapue, mais élancée, étirée, fine, pareille à une des cent statuettes gothiques debout dans les cent niches de la cathédrale et du clocher. A cette menace, la statuette délicate ne recula pas; elle se contenta de répondre d'un ton paisible qui me désigna Marie :
— Vous ne vous trompez pas, Galtière, M. le curé me veut quelque chose : il me veut du bien.
— Tâche toujours, mauvaise graine, de ne plus reparaître à Lignières, puisque aussi bien tu quittes le pays une seconde fois.
— Je suis dans les mains de Dieu, et, si Dieu me dit de revenir, je reviendrai.
— Dieu, c'est M. le curé Célestin, n'est-il pas vrai, enjôleuse?
— Dieu, c'est Dieu qui est au ciel, qui est sur la terre, qui est partout.
— Et il te nourrira, lui ?
— 11 m'a nourrie, depuis queavez voulu me perdre dans TEspinouse et qu'il ma ramenée au pays. •
— Moi, j'ai voulu te perdre ! hurla la marâtre. Elle s'élança, et, avant que Thomas Galtier, empêtré
dans sa marmaille qui lui grimpait aux jambes, eût
pu Ten empêcher, elle asséna à Marie le plus rude des soufflets.
IL — Si vous voulez me tuer, Galtière, vous le pouvez, Irticula la pauvre martyre, immobile à la même llace.
I Puis elle ajouta:
1 — Vous savez, Galtière seconde, moi, je n'ai pas peur de la mort.
f Cependant Thomas Galtier avait rejeté Lonlon, korette, toute sa lignée accrochée à ses chausses, et, saisissant la main de Marie :
-— Viens, ma mignonne, viens, lui dit-il avec douceur... Si tu restais là, elle serait bien capable de te détruire, cette enragée. Elle te déteste parce que tu es la fille de ma première femme, pour qui j'avais plus d'amitié que pour elle.
La Galtière eut un éclat de rire si épouvantable, si diabolique, que, pénétré d'un irrésistible effroi, je refermai la fenêtre vivement et courus me blottir dans mon lit, grelottant, ému jusqu'aux larmes de colère et de pitié. A la longue, je m'endormis.
— Eh bien, petiot? me cria Laborie.
Un jour vague flottait dans ma chambre. Je vis
l'ermite qui, armé d'une houssine, battait mon pan- Ion, puis brossait délicatement ma jolie twine 'alpaga, luisante comme la soie, confectionnée chez imon Caumette, tailleur de mon père, à Bédarieux !
— Donnez, Frère, donnez !
Notre monde était debout. On nous attendait.
uand je songe que j'ai pu me faire attendre ce matin-là ! Les bêtes ruaient dans les brancards, accrochées, impatientes de partir. Sous un premier claquement de fouet, elles tirèrent sur leurs chaînes et allongèrent le pas.
Il faut leur rendre cette justice, Simonnet Garidel et Ambroise Combal, prévenus à temps par Adon Laborie, avaient bien fait les choses, et les deux charrettes étaient on ne peut mieux aménagées. Des
tentes maintenues par des cerceaux d'osier nous préserveraient du soleil et de l'humidité, de la pluie au besoin ; puis, au lieu de planches pour s'asseoir, on avait installé des chaises et même, dans l'un des véhicules, un fauteuil rembourré, le fauteuil de M. Anselme Benoît pour M. le curé Célesiin. Il est certain que ce fauteuil de M. Anselme Benoît ne fut pas une précaution inutile, car, tandis que le médecin des Aires, Ambroise Combal, Liette, moi, étions rudement secoués sur nos sièges de paille, dans la première charrette, mon cher oncle, douillettement bercé, ne recevait que le contre-coup fort léger des cahots. Nous autres, nous nous heurtions les épaules, la tête ; lui, n'éprouvait que d'imperceptibles balancements de tout le corps, et je ne le vis pas une fois lever la main pour garantir son front très saillant, son nez, une arête proéminente, son menton pointu et sec comme un caillou. J'étais content.
— Nous voici à la bonne route ! cria Simonnet.
Je glissai un regard hors de notre cage. Lunas s'étalait devant nous, noyé dans le Graveson qui rétreignait de toutes parts. Des vapeurs blanchâtres montaient des eaux et se déchiraient à la saillie des toits, aux ramures des arbres clair-semés, aux roches vives du Redondel. Une cloche tinta là-bas dans un massif confus. Je comptai jusqu'à quatre coups.
— Hue ! cria Simonnet.
La route s'engage à la droite du Redondel, un promontoire abrupt s'avançant sur la haute vallée de rOrb comme une menace, entre les collines rougeàtres de Caunas et les monts aux teintes grises de l'Escandorgue. C'est sur ce roc sourcilleux qu'au temps de nos implacables guerres de religion, le farouche baron Claude de Faugères avait bâti son château fort. Il ne reste plus rien à la surface du sol de la tanière formidable où ce fauve hurla son dernier soupir. Le roc seul est debout, présentant ses
assises énormes, montrant ses fissures béantes, redoutables aux pieds des chasseurs, encombrées de ronces embroussaillées, d'oliviers rabougris, de figuiers sauvages aux feuilles larges comme des éventails. L'Escandorgue, premier chaînon des monts G-arrigues, est facilement abordable par le chemin qui part de Lunas en côtoyant le Redondel ; mais ce chemin, bordé aujourd'hui d'un parapet, fait pour prévenir les accidents, n'était défendu d'aucun côté vers 1846. Le long ruban blanchâtre se déroulait, montant, montant toujours, de temps à autre caché sous les verdures sombres des châtaigniers, quelquefois coupé par un brusque ressaut de la montagne qui semblait le précipiter en des abîmes sans retour.
— Doucement, Simonnet, doucement ! ne cessait de répéter mon oncle.
Le jour pourtant s'accusait de plus en plus. Notre charrette s'arrêta.
- Si Liette veut marcher un peu, dit Simonnet, cela soulagera les montures.
Nous voulûmes tous descendre ; mais M. Anselme Benoît ayant déclaré ne pas autoriser M. le curé, auquel d'ailleurs il tiendrait compagnie, à déserter son fauteuil, Ambroise Combal, Liette et moi, nous mîmes pied à terre hardiment. Que la route était gaie, et comme j'avais eu tort de ne pas bondir plus tôt hors de la logette, d'où je ne voyais rien, n'entendais rien, où j'étouffais ! Partout, devant nous, derrière nous, des charrettes, des carrioles, des chars à bancs, des voitures de toutes sortes à l'infini, et du monde à pied à perte de vue.
— La saint Fulcran sera belle, dit l'ermite de Notre-Dame-de-Nize, gravissant la rude montée sans essoufflement, au milieu de Thomas Galtier, de Marie, de Braguibus, et, Dieu me pardonne! de Barthélémy Pigassou, ermite de Saint-Raphaël, dans le bois du Gros.
Le ciel, pâle, s'azurait lentement, et les nuages où nous allions enveloppés tout à l'heure, à mesure que nous approchions des sommets graveleux de l'Escandorgue, nous abandonnaient, nous laissant une respiration plus libre et un chemin plus clair. Je les voyais, ces masses floconneuses, se traîner paresseusement au fond des gorges, accrocher des lambeaux salis aux moindres anfractuosités, éparpiller sur les pentes des chiffons qui s'en allaient en charpie.
— Bien le bonjour, frère Laborie! criait un passant.
— Bien le bonjour, frère Braguibus I chantait un autre.
•— Bien le bonjour, frère Pigassou, piaillait un troisième.
-— Bien le bonjour, gens ! répondaient les ermites.
Mais, aux voûtes d'en haut, où d'instants en instants je portais mes yeux avides d'une plus grande lumière, apparaissaient des bandes légèrement carminées avec des bords de vif-argent : on eût dit des champs de roses clôturés de belles murailles blanches. A l'extrême limite de l'horizon, là-bas, dans les nuées moutonnantes, aux profondeurs nacrées, se produisaient de lents déchirements, et par-ci par-là une flèche de flamme passait et venait frapper au visage notre foule de pèlerins. Évidemment, au point où se portaient mes regards, derrière des amoncellements pénétrés peu à peu, le soleil luttait. Tout à coup, par dessus les montagnes neigeuses, dont le massif épais arrêtait le jour, un rayon aigu passa. Cette fusée étincelante, lancée avec une vigueur de foudre, ébrécha les crêtes et se perdit en un poudroiement lumineux dont le firmament fut illuminé.
— Voilà Vasplongues, la paroisse de M. l'abbé Barnier, dit Laborie.
Et, du bout de son bourdon, il me signala, en
le creux d'une combe, un hameau fort pittoresque, dont les toits, touchés par une première chaleur, fumaient et s'essuyaient lentement. A cet endroit, vis-à-vis Yasplongues, la multitude ayant poussé Marie de mon côté, il me fut enfin permis de lui parler.
— Alors, tu vas rester à Lodève, toi, paraît-il? lui dis-je.
— Oui, monsieur le neveu.
— Et ça ne te fera rien de ne plus revoir ton village?
- Si, monsieur le neveu, ça me fera quelque chose.
— Tu n'es pourtant pas heureuse à Lignières-sur- Graveson.
— Je ne sais pas ce que c'est.
— Comment tu ne sais pas ce que c'est que d'être heureuse ?
— Je vous le promets, monsieur le neveu.
— On est heureux quand on est content. Tu n'as donc jamais été contente de ta vie ?
— Si fait ! si fait !
— Tu vois bien.
— C'était du temps de M. le curé Combescure.
— Et du temps de M. le curé Célestin?
— Je ne le connais pas beaucoup, M. le curé Célestin, tandis que M. le curé Combescure...
— Es-tu bien sûre que la sœur Combescurette te gardera ?
— Non, monsieur le neveu, je n'en suis pas bien sûre.
— Et si elle ne te veut pas à son hôpital ?
— Je retournerai chez nous.
— Tu ne penses donc pas à la Galtière, qui te battra ?
— Qu'est-ce que ça fait ?
— Tu aimes donc les coups, toi ?
— La Galtière m'a toujours battue.
— Et pourquoi, la première fois qu'elle a levé la main, n'es-tu pas partie au bout du monde ?
-— Et le pays, monsieur le neveu ?
— Pourquoi ne t'es-tu pas révoltée et ne lui as-tu pas sauté à la figure ?
— Et le bon Dieu, monsieur le neveu ?
J'aurais poursuivi longtemps encore si Marie Galtier, appelée par son père, ne m'avait échappé brusquement.
— Nous sommes à la, Baraque des Pouor, dit Adon Laborie.
A gauche, juste à la crête de la montagne, se développait un long bâtiment grisâtre, dont le mortier sécaillait par-ci par-ià piteusement. Au moment où je découvris la porte de cette vaste masure, l'ermite Barthélémy Pigassou la franchissait, puis derrière lui Thomas Galtier et deux ou trois autres paysans.
— Frère 1 Frère ! je vous en prie... implora Marie Galtier, laquelle, après avoir vainement essayé de retenir son père au seuil de l'auberge, s'était repliée vers l'ermite de Notre-Dame-de-Nize.
Je n'avais jamais vu la pastoure de notre Zite si troublée. Laborie n'hésita pas. Sans mot dire, il entra dans la Baraque des Poux et, levant son bourdon, dont la croix brillante toucha une file de verres pleins alignés sur une table :
— Ce vin, touché par Notre-Seigneur, est bénit, vous pouvez le boire. Mais je ne veux pas qu'on débouche une bouteille de plus.
Ces paroles, articulées d'un ton d'autorité singulière, accompagnées d'un geste religieux, eurent quelque chose de saisissant. Le plus grand nombre des pèlerins, et parmi eux Thomas Galtier, vidèrent silencieusement leurs verres et sortirent.
— Et vous, frère Barthélémy, dit-il à l'ermite de Saint-Raphaël qui, moins déférent que les campagnards de l'Escandorgue, caressait le goulot d'une
dame-jeanne et vraisemblablement méditait de le faire sauter.
I— Moi... moi... j'ai soif, bredouilla Pigassou. — Je veux que vous respectiez votre habit et le ien.
— Le respect ! ... Ah ! par exemple ! Le vieillard avait le poignet solide, il saisit aux ites ce sac-à-vin et le rejeta hors de la Baraque des Ponœ.
— Ah ! par exemple ! ah ! par exemple .' mâchonnait l'autre, ahuri.
— La paix, Frère ! la paix ! répétait Laborie avec un calme magnifique, une naïve, une incomparable fierté.
Nos charrettes, noyées dans des flots de population sans cesse grossissant, nous attendaient au commencement de la descente. La montée est longue., pénible, mais la descente est faite pour épouvanter. En haut, on est saisi de peur en voyant les crochets brusques du chemin, au-dessus d'affreux précipices.
— Fais bien attention, n'est-ce pas, Simonnet ? dit mon oncle.
Notre équipage s'ébranla. Quel bruit strident de la mécanique, que Simonnet, sans doute plus préoccupé de sa jeune femme que de nous, avait serrée à tour de bras ! Je trouvais très amusant de voir le monde bariolé qui cheminait contre nos roues, et, au lieu de m'enfouir sous la lourde bâche avec mon oncle, M. Anselme Benoît, Liette, Ambroise
r82 MON ONCLE CÉLESTIN
Combal, je m'étais assis, à côté de notre conducteur, sur une planchette, à l'avant du chariot.
— Oh ! celui-là, quel chapeau !
— Cet homme est de l'Espinouse, me répondit Simonnet.
— Et cette femme avec ce capulet rouge ?
— Celle-là vient des Montagnes-Noires.
— Je vois beaucoup de boiteux, de boiteuses...
— Ces gens vont prier saint Fulcran de les guérir
— Les voilà qui chantent à présent !
— C'est un cantique.
Cinq cents voix sur la route parmi les rocailles, dans les sentiers parmi les genêts épineux en fleurs, entonnaient:
« Grand saint Fulcran, Pater noster^ Soyez clément, Qui es in cœlis.
Entendez-nous, Sanctificetur Exaucez-nous, Nomen tuum!... >
Ce chant bizarre, où tout le Pater se trouvait amalgamé, montait aux nues avec des éclats vibrants, presque sauvages. La mélopée était traînante, mélancolique; mais de temps à autre un accent plus terrible qu'ému la relevait, et les montagnes alors tremblaient jusque dans leurs fondements. Vieux hommes penchés sur leurs bâtons, jeunes gens tenant au bras la pronaise en habits de fate, la jeannette d'or au cou, gamins fripés et heureux comme des écoliers en vacances, invoquaient saint Fulcran de l'entière force de leurs poumons. Ma foi, entendant derrière nous, dans notre seconde charrette, Adon Laborie, Braguibus, Thomas Galtier, Marie, voire cet ivrogne de Barthélémy Pigassou faire leur partie dans ce concert étourdissant, encore qu'on ne m'eût
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jamais enseigné le cantique en l'honneur du grand saint Fulcran, évêque de Lodève, sachant le Pater noster,je cédai à lentraînement universel, et je joignis ma voix grêle au tonnerre roulant de toutes les voix.
Cependant le jeune soleil, à qui rien ne résistait plus dans les champs incommensurables du ciel, montait encore, montait toujours. Le spectacle fut magnifique dans la gorge de l'Escandorgue, où nous descendions pas à pas. D'abord les costumes, de forme originale, aux couleurs voyantes, de nos pèlerins éclatèrent à nos pieds en notes vives; puis autour de nous la nature endormie se réveilla, nous envoyant les parfums salubres des thyms, des menthes sauvages, des romarins, des fraxinelles, la robuste senteur des châtaigniers en pleine floraison ; puis, charme suprême I l'air limpide était traversé par des volées de mésanges, de bouvreuils, fiers de vivre, nous saluant de cris dont je suivais la vibration avec délices à travers le grondement perpétuel du cantique de saint Fulcran.
A l'un des coudes de la route, soudain, au fond de la vallée, s'estompèrent en des brumes claires les lignes enchevêtrées de murailles, de toits entassés, et, dominant la perspective compliquée des maisons, une haute tour carrée se dressa.
— Lodève, me dit Simonnet.
Il n'avait pas articulé ce monosyllabe que, d'un bouquet de chênes-blancs, aux bords du chemin, sortitun homme ayantsur latête une planche chargeQ d'un monde de statuettes de saintes et de saints.
— Le Santi-Belli I le Santi-Belli I cria-t-on dans la i'jule.
— Arrête, Simonnet î ordonna mon oncle. Et, passant la tête par-dessus mon épaule :
— Bonjour, Jacopo Rusca, bonjour, ami I
— Que le Seigneur soit avec vous, Révérendissime Père !
Encore qu'embarrassé par sa marchandise, il ne lui fut pas commode de prendre cette posture, le Santi- Belli, retenant sa planchette de la main gauche, plia ses deux genoux dans la poussière et fit de la main droite le signe de la croix.
— Quelle foi dans cette Italie des Papes ! murmura mon oncle à mon oreille et à l'oreille de Simonnet GarJdel.
Puis, s'adressant à Rusca, toujours prosterné :
— Montez ; il y a de la place pour vous ici.
Le Santi-Belli n'eut garde de se faire répéter l'invitation ; ayant livré ses babioles à nos soins, il s'insinua dans le véhicule.
— Voyez-vous, Révérendissime Père, dit-il, moi, je ne me mets pas en peine dans mes voyages. Le bon Dieu et saint Pierre pourvoient atout J'ai soif, je trouve de l'eau ; j'ai faim, je trouve du pain ; j'ai besoin d'un gîte, une porte s'ouvre devant moi, par la main d'un ange sans doute. Tenez! regardez là-bas, au milieu de ces prés verts, cette jolie métairie. C'est le Mas de Mérou. Lodève est plein comme une ruche, je n'y découvre pas un trou ; mais le ciel s'occupe de moi, et un homme dont je fais la connaissance dans la chapelle de saint Fulcran m'amène chez lui, où je ne manque de rien. Sainte Madone! est-ce que je ne viens pas de vous rencontrer, au moment où mes jambes brisées par les pierrailles ne me soutenaient plus...
— Vous avez raison, Rusca : Dieu veille sur le juste, articula mon oncle.
— Oh ! je ne mérite guère les grâces du ciel, murmura le Santi-Belli avec componction, car on ne sait pas à quel point j'en suis indigne...
— Si, si, on lésait, Santi-Belli, on le sait très bien ! tambourina M. Anselme Benoît avec des éclats de rire d'une inconvenance révoltante.
— Docteur ! cria mon oncle, scandalisé.
— Et vous croyez ce gaillard-là, monsieur le curé ?
Wt
Il VOUS en contera de belles ! Je vous jure, moi, qu'il est plus hardi aux filles qu'aux bonnes œuvres et u'il s'entend plus à la bombance qu'à la charité.
— Docteur ! répéta mon oncle.
— Gageons que ce n'est ni le défaut de logement, ni la pénurie de son gousset qui l'ont conduit à venir
ucheràdeux outrois kilomètres de Lodève
— Et quoi alors ? hasarda Ambroise Combal.
— L'amour, parbleu ! l'amour, le péché capital de ce saint.
Je me retournai. Je vis Liette rouge comme une cerise ; moi-même, je sentais de vagues feux me chauffer le visage.
— Révérendissime Père, dit le Santi-Belli d'une voix ferme et douce, j'ai un chapelet à laisser à la grange de Campestre, où nous arrivons. Me voici obligé de vous quitter. Merci de m'avoir secouru. Quant aux calomnies du médecin des Aires, il me faut beaucoup de courage pour ne pas les relever, mais je ne les relèverai point. Toutefois, que M. Anselme Benoît s'en souvienne, si on a accusé quelqu'un d'avoir amené à sa perdition Ninette Catinel, des Aires, personne n'a prétendu que ce fût Jacopo Rusca.
Il sauta de la charrette, enleva son étalage prestement et se perdit dans la mer des pèlerins.
— Scélérat ! grinça Fofïîcier de santé entre ses dents.
— Taisez-vous, mon ami, dit mon oncle, très renseigné sur l'histoire d3 Ninette Catinel, une pauvre fille séduite, qui, saturée de honte et de désespoir, s'était noyée l'année précédente dans la rivière de l'Orb, son enfant nouveau-né dans les bras.
Adon Laborie, tout à fait digne de la confiance de M. le curé, nous conduisit à l'auberge de la Poulequi-Pond, chez Espérit Garrigat, dans le quartier de la Bouqiierie, Je vois encore la longue potence en fer, rivée à la clef de voûte de la grande porte char-
retière. Au bout de cette tringle solide se balançait, en un panier bourré de paille, je ne sais quel gallinacé, montrant sa grosse tête de craie embellie d'une crête rouge rabattue sur le bec. La cour était spacieuse, et nous pûmes y remiser nos charrettes dans un entassement de véhicules : pataches, cabriolets, tilburys. . . '
-— Il y a toujours de la place à la Poule-quUPond / s'écriait Espérit Garrigat, se démenant au milieu d'une armée de gens empressés de trouver; giie pour leurs chevaux, leurs mulets, leurs ânes.
Puis, distribuant des coups de pieds énergiques à des régiments de dindons entêtés à chercher pitance dans ses sabots :
— Je n'ai pas le temps de vous soigner, vous autres, leur disait-il : c'est la saint Fulcran aujourd'hui, c'est la saint Fulcran !
Une fois nos bêtes dûment accrochées à la mangeoire en une écurie ouvrant sur le Soulondre, un ruisseau qui descend du Mas de Mérou, l'avis de mon oncle fut que nous devions nous diriger vers la cathédrale afin d'y commencer sans retard nos dévotions. Aussi bien, il se trouvait un peu fatigué, et il avait hâte de dire sa messe pour avoir le droit de manger un morceau. Nous retraversons la Bouquerie, un endroit charmant, planté d'ormes séculaires, et nous gagnons Saint-Fulcran par la rue de l'Hôpital.
— Il serait convenable, me semble-t-il, murmurait mon oncle en marchant, que je rendisse d'abord mes devoirs à M. l'archiprêtre Carpezat. Jamais je n'oserai me présenter à la sacristie, demander une chasuble, un calice, sans en avoir obtenu l'autorisation de M. l'archiprêtre.
— Eh bien, il faut aller voir M. l'archiprêtre, dit Laborie d'un ton délibéré.
— A sept heures du matin?
— Mais c'est un jour extraordinaire, le jour de la saint Fulcran. Oh! puis si vous saviez comme il se
souvient de vous, M. l'archiprêtre ! M. le curé Combescure m'a conté cela souvent. ..
— A Saint-Gervais, M. Carpezat m'a comblé. . . Mais, depuis plus de vingt-cinq ans !... Puis j'ai appris qu'il est très lié avec M. l'abbé Clochard, mon doyen de Lunas, et j'ai peur...
Nous rasions les hautes murailles de la cathédrale. Nous touchâmes au porche qui fait une entrée solennelle à l'édifice. La porte du parvis s'étalait grande ouverte, et l'on vo.yait, là-bas, dans la nef, une multitude fourmillante sur les dalles nues. priant en un recueillement béat. Laborie leva son bourdon et nous arrêta.
— Vous autres, dit-il à Braguibus, à M. Anselme Benoît, à Ambroise Combal, à Liette, à Simonnet, a Thomas Galtier, à Marie — qu'était devenu Barthélémy Pigassou, ermite de Saint-Raphaël ? — vous autres, entrez dans l'église, et attendez-nous dans la chapelle de saint Fulcran... Allons, monsieur le curé, du courage ! ajouta-t-il.
Il prit le bras de mon oncle, qui ne résista nullement, et marcha vers une petite porte entrebâillée a dix pas de là. Il poussa cette porte discrètement. Je m'élançai derrière eux. Une cour immense se développait devant nous inondée de lumière. Des herbes vivaces dessinaient des lignes vertes aux interstices des pavés. Tout au fond, une façade sans caractère architectural. Il était du reste difficile de regarder ces murailles Jblanchies au lait de chaux, où le soleil tirait des feux d'artifice à brûler les yeux.
— Ah ! mon Dieu ! s'exclama Laborie.
-- Qu'est-ce ? interrogea mon oncle.
L'ermite ne répondit pas, il se contenta de lever la main. Deux ecclésiastiques, dans la bande d'ombre prolongée par la tour colossale de Saint-Fulcran, arpentaient la cour côte à côte, à petits pas. Pour le moment, ils nous tournaient le dos. L'un était grand
et mince, tête nue, avec une chevelure noire dont les mèches serpentines lui couraient le long du cou, comme autant de reptiles; l'autre était court, replet, et son chapeau aux larges ailes retombantes ne permettait de déterminer ni la nature, ni la couleur de ses cheveux. Ils parlaient assez vivement. Que disaient-ils? Ils se retournèrent. Chacun tenait son bréviaire sous le nez.
— Ah ! mon Dieu ! répéta mon oncle.
— Eh bien, Frère? demandai-je, tirant l'ermite par la manche.
— C'est M. l'archiprêtre Carpezat avec M. le curédoyen de Lunas, me répondit-il.
Les deux prêtres demeuraient fixes maintenant, et nous distinguions leurs paroles, car l'Église, redoutant des somnolences irrésistibles dans le retour de prières mille fois répétées, a voulu qu'on articulât le bréviaire, au lieu de se contenter de le lire des yeux.
— Ces messieurs récitent ikfa^m^^, etje ne voudrais pas les déranger, dit mon oncle, à l'affût d'un prétexte pour décamper.
— Ces messieurs ont fini, riposta l'impitoyable ermite de Notre-Dame-de-Nize.
En effet, MM. Carpezat et Clochard venaient de fermer leur livre et de se signer. Ils s'avancèrent vers nous.
— Bonjour, frère Laborie, bonjour! dit l'archiprêtre d'une bonne grosse voix familière.
Puis, s'adressan* à mon oncle avec une exquise politesse :
— A qui ai-je l'honneur de parler?
Il releva son grand chapeau et nous découvrit une face ronde de pleine lune, au milieu de laquelle disparaissait un nez camard, aux narines larges, imperceptiblement écrasées. Trois mentons aux plis rieurs élargissaient singulièrement le cou. Le crâne à arête vive, en voûte d'église, où la calvitie avait agrandi la tonsure jusqu'aux oreilles, ne montrait
qu'une légère couronne monastique au-dessus des tempes et à l'occiput.
I — Je suis l'abbé Célestin...
p — Célestin ! mon Célestin, de Saint-Gervais ? s'écria M. Carpezat.
— Eh quoi, monsieur Tarchiprêtre, vous daignez vous souvenir?...
— Si je me souviens !
Il l'embrassa tendrement.
— Et vous voilà dans mon archiprêtré, à présent ? lui dit-il.
— Vous voyez en moi le successeur indigne du vénérable abbé Combescure.
— Indigne!
Un franc rire de ses lèvres rouges et épaisses dénuda ses dents superbes, d'un incomparable éclat. Et comme mon oncle, interdit, ne trouvait pas un mot :
— Indigne ! répéta-t-il se frottant les mains, l'abbé Célestin indigne !... Ma foi, je n'ai pas d'abord reconnu mon ancien vicaire, mais je le retrouve tout entier en vous entendant parler... A propos, mon ami, ajouta-t-il s'adressant au curé de Lunas, cette humilité touchante ne vous rappelle-t-elle pas quelqu'un?
— Cette humilité touchante ne me rappelle personne, répondit aigrement M. Clochard.
M. Carpezat eut un haut le corps.
— Au fait, insista-t-il, se retournant plus complètement vers le curé de Lunas, raide comme un pieu dans sa soutane neuve, où reluisaient les moires d'une ceinture de soie magnifique, au fait, vous ne m'avez pas informé que l'abbé Célestin avait pris possession de son poste. Vous savez pourtant que Lignières-sur- Graveson appartient à l'ancien diocèse de Lodève, que ma qualité d'archiprêtre de Saint-Fulcran me donne juridiction sur cette paroisse, et que les curésdoyens, dans tout le pays lodévois, ont pris l'habitude de m'annoncer les changements qui se produisent dans leur canton.
A cette phrase enveloppant un reproche, le visage sec, bilieux de l'abbé Clochard se rembrunit.
— Je respecte tous les droits, monsieur l'archiprêtre, dit-il d'une voix cassante, même les droits qui me paraissent peu fondés, et, si je ne vous ai pas prévenu de l'installation de M. Célestin, c'est uniquement qu'elle m'était inconnue.
M. Carpezat regarda celui qu'il venait d'appeler son ami avec un étonnement profond. Ce prêtre respectable, plié aux égards envers ses supérieurs, égards dont on ne s'éloigne jamais dans la hiérarchie de l'Église sans encourir de graves censures, ne comprenait pas qu'on osât lui parler de ce ton brutal, qu'en présence d'un tiers, presque publiquement, dans la cour de sa maison, on traitât un ecclésiastique frappant à sa porte avec si peu de ménagements, si peu de courtoisie. Ses traits épanouis s'assombrirent, toute sa belle face joviale revêtit un caractère de sévérité hautaine qui le transforma, et, faisant un pas vers M. Clochard, immobile, fiché entre les pavés.
— Comment, monsieur le curé, lui dit-il, voici un mois que M. l'abbé Célestin est à Lignières-sur-Graveson, à cinq kilomètres de Lunas, et vous l'ignoriez?
— Je l'ignorais.
Mon pauvre oncle, trop timide pour oser jeter un mot dans un débat prêt à tourner à l'orage, fut à ce point révolté par l'odieux mensonge de M. Clochard, qu'ouvrant la bouche en quelque sorte à son insu :
— M. le doyen de Lunas se trompe : il était si bien prévenu de ma présence dans ma nouvelle paroisse que, depuis la fin du mois dernier, il ne pourvoit plus, par son vicaire, au service religieux de Lignières-sur- Graveson.
— Oh ! puis moi, si M. le curé-doyen s'en souvient, je lui avais rapporté que M. le curé Célestin était arrivé, appuya Laborie.
Les yeux de M. Clochard, deux taches d'encre sur deux morceaux de papier, s'allumèrent.
— Vous voyez, mon ami... reprit M. Carpezat avec une goguenarderie innocente qui témoignait de son désir de voir cesser le conflit.
Mais l'irascible Clochard, se cabrant :
— Vous ajoutez donc foi aux discours des ermites, vous !
Ce vous impertinent, reçu en plein visage comme un soufflet, fit reculer M. Carpezat.
— Monsieur, articula le gros homme se redressant non sans dignité, les ermites tels qu'Adon Laborie de Notre-Dame-de-Nize ne mentent jamais... Je m'arrête.
— Monsieur l'archiprêtre, vous outragez en moi rÉglise tout entière, vous portez atteinte à mon caractère, vous foulez aux pieds mon ordination.
— Je vous inflige, monsieur, le châtiment que vous méritez.
— L'évêché sera saisi.
— Des menaces ! s'écria M. Carpezat.
Puis, d'un ton de raillerie cruelle :
— Surtout, en gémissant vos plaintes à votre protecteur, M. le vicaire-général Vidalenc, qui est un prêtre vertueux, soyez vrai. Racontez-lui fidèlement que, deux fois, le jour de la saint Fulcran, à Lodève, vous avez manqué de respect à l'archiprêtre Carpezat, qui, se refusant à prendre le moindre souci de vos incartades, s'est contenté d'un geste...
Comme il montrait au curé de Lunas la porte de la cour, mon oncle, fou de douleur, les yeux pleins de larmes :
— Monsieur l'archiprêtre, monsieur l'archiprêtre,! je vous en supplie ..
Et, courant après M. Clochard, qui s'éloignait.
— Monsieur le doyen, veuillez agréer mes excuses... J'aurais dû aller vous voir le lendemain même de mon arrivée... J'étais malade... Pardonnez-moi... pardonuez-moi...
Il osa lui prendre la main.
— Laissez-moi, monsieur, gronda le farouche cure de Lunas se dégageant.
Mais mon oncle, se plantant devant lui, éploré, pitoyable :
— Nous sommes prêtres tous les trois ! nous sommes prêtres tous les trois !
M. Clochard l'écarta d'un mouvement brusque de son bras dur comme un ressort d'acier et passa outre. La petite porte sur la rue s'ouvrit et se referma violemment.
Mon oncle était aussi blême, ^ussi livide que Jésus crucifié, notre fameuse gravure du presbytère d'après Gui do Reni. M. Carpezat, encore que troublé lui-même, eut pitié d'une affliction qui frisait l'écra- , sèment, et, lui prenant la main d'un geste affectueux, il attira son trop malheureux confrère vers un banc de pierre scellé à la muraille, puis l'invita à s'asseoir.
— Un prêtre se conduire ainsi! un prêtre! ne pouvait s'empêcher de balbutier mon oncle.
' — Je vous en prie, mon cher Célestin, négligeons M. Clochard, qui n'en vaut guère la peine, et occupons-nous de vous.
— De moi ! soupira-t-il.
Il toussa légèrement. M. Carpezat reprit :
— Vous êtes venu demander à saint Fulcran le rétablissement de votre santé, sans doute... M. l'abbé Combescure, qui vous avait visité aux Aires, m'entre-
tint plus d'une fois de vos souffrances... Ah ! il vous aimait, ce bon abbé Combescure î
— Moi, je le vénérais comme un saint, et, vous l'avoue rai-je, monsieur l'archiprêtre ? si j'ai fait le
Voyage de Lodève aujourd'hui, ça été beaucoup moins dans l'intention de me prosterner devant les reliques de saint Fulcran, que de voir la sœur Combescurette et de goûter le plaisir douloureux de l'entendre me parler de son frère... Avant d'aller à l'hôpital, j'ai tenu à venir vous présenter mes hommages... Puis j'ai une faveur à solliciter de votre bienveillance.
— Une faveur ?
— L'autorisation d'être admis à dire ma messe dans votre église.
— Êtes-vous drôle, mon cher enfant! se récria M. Carpezat avec son franc rire habituel. Croyezvous par hasard que je vais vous réclamer des lettres, testimoniales ?
Il rit de plus belle. Mais redevenu sérieux :
— Je vous connais, mon cher Célestin, et vous pouvez choisir dans la cathédrale l'autel qui vous, conviendra le mieux.
— Je puis choisir?
— Je ne fais qu'une réserve pour l'autel de la chapelle de saint Fulcran, où, dans un moment, je vais of^cier m pompis, pour me servir des mots de YOrdo (1).
— Vous allez officier inpompis?..,
— Si Monseigneur était venu, comme je l'espérais, c'eût été Sa Grandeur qui... Mais les affaires du diocèse... Du reste, ne vous mettez pas en peine, vous avez les autels de la Très Sainte Vierge, de saint Michel, vous avez même le maître-autel.
Connaissant les envies dont brûlait mon oncle,
(1) Ordo^ livre publié tous les ans dans chaque diocèse, et qui indique aux ecclésiastiques la manière dont ils doivent réciter et célébrer les offices.
je poussai un pas en avant et, m'adressant à M. Carpezat :
— Justement, monsieur l'arcliiprêtre, c'est à l'autel de saint Fulcran que mon oncle aurait désiré dire la messe.
-- Mon neveu est un enfant...
— Pour cela, monsieur l'arcliiprêtre, l'enfant ne se trompe point, et M. le curé de Lignières serait aux anges... appuya l'ermite.
— Frère Laborie I interrompit mon oncle, se fâchant.
— Eh bien ! mon cher abbé, qu'il soit fait selon votre désir.
— Comment, monsieur l'archiprêtre, ce serait moi!...
— Ce sera vous qui, en ce iour solennel, me remplacerez dans îa chapelle du patron de cette ville, et serez chargé d'y célébrer l'office divin... M. Clochard en deviendra un peu plus furieux contre moi, voilà tout.
— Et pour quelle raison l'énorme faveur que vous voulez bien m'accorder offasquerait-elle M. le curédoyen deLunas?
— Pour la raison unique que, tout à l'heure, je la lui ai refusée.
Baissant la voix comme s'il craignait d'être entendu :
— Vous, mon cher Célestin, qui pratiquez la vie simple des apôtres de la primitive Église, vous ignorez les pièges odieux qui me sont tendus et où je demeurerai pris un de ces matins. Le vicairegénéral Vidalenc, dont j'ai un moment balancé l'influence, puisqu'il y a cinq ans il manqua de venir icij et je manquai, moi, d'être placé à la tête de l'administration diocésaine, le vicaire-général Vidalenc, que j'honore du reste pour ses vertus sacerdotales, me redoute. J'ai beau me vouer aux soins de ma paroisse, me faire petit, ne donner aucune prise
au soupçon, Vidalenc me sait archiprêtre d'une ancienne église cathédrale, grand-vicaire honoraire, par conséquent en posture de lui disputer la mitre et la crosse qu'il convoite, et il n'en dort pas. Dans le peuple moutonnier de nos prêtres, le bruit s'est répandu que le premier évêché vacant serait attribué à un dignitaire du diocèse de Montpellier, et des sots, peu renseignés sur mes dispositions, ne songeant pas à mon âge, — je touche à mes soixante-cinq ans, — ont prononcé mon nom. Vous devinez les perplexités de Yidalenc. Qu'a-t-il fait alors pour se renseigner sur mon attitude, pour suivre mes agissements, car il suppose que j'agis comme lui à en perdre le boire et le manger? Non content d'avoir, dans Lodève même, l'aumônier des Pénitents-Bleus pour exercer sa police autour de moi, il a poussé son ami Clochard au doyenné de Lunas, et, du haut de l'Escandorgue, l'a jeté sur ma piste bravement. Quel zèle! quelle ardeur ! quels abois en l'honneur de son maître ! Malheureusement, si la bête a des jambes, elle manque de nez absolument, et le gibier, toujours au gîte, se moque d'elle aussi bien que du chasseur qui l'a lancée.
Malgré la gravité du sujet, M. Carpezat, cédant à son naturel, éclata de rire bruyamment.
— Est-ce possible cela, monsieur l'archiprêtre, est-ce possible ? répétait mon oncle, abasourdi à ces révélations inattendues.
— La vue des misères du clergé vous afflige, mon ami. J'ai eu tort de vous les montrer. Nous n'en parlerons plus... Allez célébrer le saint sacrifice; Dieu est là, et Dieu, en se donnante vous sans réserve, vous aidera à oublier ce que j'ai pu vous apprendre de mauvais.
Moi qui me rendais compte des moindres mouvements de mon oncle, qui flairais ses intentions les plus enfouies, les plus obscures, je crus démêler qu'en ce moment même il avait le désir de s'éloigner,
mais qu'il n'osait tenter aucun effort danss ce but, soit par crainte de ne pouvoir marcher après l'ébranlement causé par la toux, soit par une timidité respectueuse qui ne lui permettait pas de se lever lorsque son supérieur restait assis.
— Eh bien, mon oncle?... dis-je.
Comme il ne bougeait pas, M. Carpezat le considéra attentivement.
— Seriez-vous souffrant, mon cher abbé ? lui demandait-il.
— En aucune façon, monsieur l'archiprêtre : un peu fatigué tout au plus.
— A la saint Fulcran, chaque année, ma maison se trouve envahie. Toutefois, on y découvrirait une place pour vous...
— Merci, monsieur l'archiprêtre, merci...
La peur d'une hospitalité qui lui deviendrait une gêne, communiqua à mon oncle le courage de se mettre debout.
— Je vous accompagne à la sacristie , lui dit M. Carpezat.
Au bout de dix pas, l'archiprêtre se retourna et, montrant à mon oncle les grandes murailles à droite, blanches d'une blancheur crue de mosquée.
— C'est l'ancien palais épiscopal. On a converti ce bâtiment, qui nous appartenait, en une mairie. L'Évêché est devenu l'Hôtel de Ville depuis la Révolution. J'habiterais là, que je n'en serais pas réduit à une chambre pour moi et à deux chambres pour mes vicaires... Enfin, s'il ne m'est pas permis de vous offrir un gîte, je puis au moins vous prier de venir vous asseoir à ma table, mon cher enfant, et j'ose espérer...
— Je repars ce soir, balbutia mon oncle avec un extrême embarras.
— Eh bien, vous repartirez ce soir, mais avec la fraîcheur et après avoir soupe chez votre archiprêtre.
— Ma santé si mauvaise...
— Comment ! vous me refusez le plaisir. ..
— Oh ! non, non, monsieur l'archiprêtre.
— J'ai invité Clochard ; mais après cette algarade, je ne pense pas... Vous acceptez ?
— Certainement, monsieur l'archiprêtre, certainement...
L'église cathédrale de Lodève a trois nefs. Le chœur est large, profond, il occupe presque la moitié du sol, ce qui étonne et fait naître l'idée déplaisante d'un manque de proportion dans les lignes générales du monument. Cette impression fâcheuse dissipée, on admire les neuf fenêtres de l'abside, d'un dessin original, d'un grand jet, non certes que le style en soit très pur, — le gothique dans notre Midi garda toujours quelque chose d'incomplet, de brutal, de heurté, et n'atteignit jamais à la merveilleuse correction, à la suprême élégance, à la sveltesse aérienne du Nord, — mais telles quelles, avec les maladresses, les lourdeurs de main de l'artiste naïf qui les ouvrit sur le ciel, ces baies immenses, ornées de colonnettes à chapiteaux feuillages, partagées en deux par un meneau qui monte jusqu'au tympan et reçoit la retombée des deux ogives, saisissent, retiennent les yeux. Les voûtes, distribuées en cinq travées, se développent non sans majesté. Tout l'édifice, en dépit des fautes grossières et multipliées d'architecture, de construction, d'agencement, respire je ne sais quelle grâce robuste, quel charme barbare qui en font le sanctuaire le plus intéressant, le plus savoureux de nos contrées.
Si, à la vue de l'archiprêtre entrant dans son église, un suisse, posté à l'affût, ne fût accouru pour nous ouvrir un passage, nous aurions eu bien de la peine à traverser la foule des pèlerins, prosternés, pressés, entassés sur le pavé. Devant l'homme à l'habit bleu galonné, au baudrier rouge enrichi de broderies, aux grosses épaulottes d'or, frappant les dalles de sa
longue canne à pomme d'argent, le flot s'entrouvrit et, par cette fissure, nous arrivâmes jusqu'à la sacristie. Que de monde ! Tous les prêtres du diocèse s'étaient donc donné rendez-vous à Lodève aujourd'hui? Celui-ci, au moment de monter à l'autel, revêtait l'aube, marmottant une prière latine ; cet autre, sa messe dite, tout en récitant la fin du Te Deum , dépouillait les ornements sacerdotaux en plantant ses coudes dans les côtes de ses voisins ; un troisième, en un coin, ayant essayé de se créer une solitude au milieu de cette manière de place publique, dépêchait à haute voix pour s'entendre lui-même, selon les prescriptions des Conciles, les derniers versets de son bréviaire en retard. A ces murmurements d'oraisons se mêlaient de temps à autre le bruit détonant d'une bouteille, qu'un sacristain débouchait pour remplir les burettes, le chant clair des cruches que l'on vidait pour se faire des mains dignes de toucher la sainte victime, les cliquetiis des encensoirs heurtant leurs chaînes, des navettes dont on renouvelait les provisions, des plats de cuivre débordant de gros sous que l'on serrait en un tiroir. Et les enfants de chœur, avec des soutanelles, des calottes rouges, des rochets de chanoine, quel babil, parmi la multitude des ecclésiastiques affairés! Ah! si j'avais été admis à revêtir ce costume éclatant des acolytes de la cathédrale! Comme ils étaient jolis avec leurs minois frais, roses, souriants, leurs cheveux bouclés, ces enfants de Lodève !... Quand je songeais à Pierre Sureau, de Margal, à moi, déguenillés, ébouriffés pour servir les offices ! Être acolyte à Saint-Fulcran me parut une minute le comble de la félicité, le plus haut échelon de la grandeur humaine.
Cependant la présence de l'archiprêtre avait produit un grand effet, et, dans la vaste sacristie, si les versets latins ronronnaient encore, les conversations particulières avaient cessé. Oh ! le maître .' ie maître ! C'est surtout dans le clergé catho-
lique, si rudement discipliné, qu'on sait ce que valent ces mots : — « Le maître l'a dit, magister clixit. » — Peu à peu, sans que M. Carpezat eût besoin d'articuler une parole, la sacristie se désemplit de tous les prêtres qui, ayant récité leur action de grâces après la messe, n'avaient plus le droit d'y rester, et ce peuple de clercs trop bruyants, chuchoteurs, bavards comme des femmes, comme des dévotes, se trouva véduit bientôt à cinq ou six personnes seulement.
Mon oncle Célestin, un peu étourdi parle vacarme, demeurait planté vis-à-vis les vestiaires de chêne — quels vestiaires brillants, avec des étagères surchargées d*ostensoirs, de patènes, de calices d'or ! — et n'osait toucher à l'amict déplié devant lui. Très au courant de ses habitudes du matin à la sacristie, je devinai qu'il n'était pas encore prêt à s'habiller pour l'autel, n'ayant pu dans le brouhaha général se recueillir une minute pour réciter son Oraison avmit la Messe. Un prie-dieu était à quelques pas, surmonté d'un large carton appliqué à la muraille et portant ces mots en grosses lettres : Oratio ante Missayyi. Je pris la main de mon oncle, et le guidai. Il fléchit les deux genoux, abandonna sa tête, qui tomba sur le couvercle du petit meuble en une attitude peinte cent fois dans les tableaux de sainteté sous ce titre : Jésus dans la vallée de Gethsemani, et ses lèvres commencèrent à murmurer. Moi, debout derrière lui, j'attendais, tantôt l'oreille tendue aux paroles de M. l'archiprêtre Carpezat s'entretenant de M. le curé de Lignières avec l'ermite Laborie, tantôt les yeux attachés à un autre prie-dieu au-dessus duquel éclatait cette inscription : Oratio post Missam. Ciel ! comme l'ecclésiastique prosterné là sur une margelle étroite, dans une posture tourmentée, ressemblait à M. Clochard ! Même tonsure petite et bleuâtre, mêmes cheveux tire-bouchonnants et touffus, même ceinture neuve moirée. Était-ce lui? Était-ce le loup féroce de Lu-^
nas, toujours prêt à bondir sur l'agneau de Lignières pour lo dévorer ? A mes pieds baignait, en un bassin plein d'eau bénite, un énorme aspersoir. Une idée criminelle me traversa le cerveau : si, armé de cet aspersoir, aussi redoutable qu'une massue, je fondais sur M. Clochard et lui enfonçais la boule -de cuivre dans le crâne ? Mes doigts s'allongèrent involontairement et...
— Non ! non ! cria la voix de M. Carpezat.
Je lâchai l'aspersoir. Je levai vers l'archiprêtre des regards épouvantés. M. Carpezat me tournait le dos; d'ailleurs il eût voulu me voir, comme j'allais mettre à exécution mon effroyable dessein, que cela lui aurait été impossible derrière la barrière de sacristains qui l'entourait et où sa petite taille le faisait disparaître complètement.
— C'est M le curé de Lignières-sur-Graveson que j'ai chargé de dire la messe dans la chapelle de saint Fulcran, reprit-il, et c'est lui qui revêtira cette chasuble.
11 repoussa l'ornement somptueux qu'on lui tendait et ajouta, s'adressant à mon oncle :
-— Mon cher abbé Célestin, l'office solennel de saint Fulcran est annoncé pour neuf heures et il est neuf heures moins un quart.
Le prêtre à genoux devant le second prie-dieu, le prêtre que surveillait ma haine se leva d'un mouvenent brusque qui eut quelque chose de galvanique. C'était bien M. Clochard, la lèvre toujours aussi dédaigneuse, le regard aussi farouche, toute la mine aussi mauvaise, aussi crispée. Dieu, qu'il venait de voir de si près à l'autel, ne lui avait donc rien dit ? Le chapeau sous le bras, il passa à côté de M. Carpezat sans honorer son supérieur de la moindre inclination de tête, et sortit de la sacristie délibérément. Mon oncle se remit sur pieds à son tour. Il paraissait moins accablé. La prière venait-elle de le fortifler tout à coup, ou bien, malgré son esprit
absorbé dans la récitation de VOratio ante Missara, avait-il deviné, senti le départ de son ennemi ? Je ne sais. Le fait est qu'il semblait presque joyeux, et que, voyant M. Carpezat sur le point de marcher vers le maître-autel de la cathédrale, précédé d'une armée d'enfants de chœur, il osa le retenir une minute et lui parler.
— Permettez-moi, monsieur l'archiprêtre, de recommander à vos prières une pauvre fille de ma paroisse du nom de Marie Galtier. Cette enfant, qui est pieuse et simple, désire entrer dans la compagnie des Filles de la Charité. Souvenez-vous d'elle, je vous en supplie, au canon de la messe.
M. Carpezat couvrit sa tête chauve de son bonnet carré violet, envoya à mon oncle un sourire ami qui lui donnait .satisfaction sur sa demande, le salua gravement et s'en alla.
Comme plusieurs sacristains s'empressaient autour de l'humble desservant de Lignières, l'habillant des plus riches ornements de l'église, le Frère de Notre- Dame-de-Nize, qui s'était réservé cette besogne, reconnaissant sa présence dans la sacristie tout à fait inutile, me saisit le bras.
— Viens, petiot, me dit-il; on n'a pas besoin de nous ici, et peut-être serait-il bon de retrouver nos gens. Hardi I
Il ne fut pas facile de rejoindre notre monde, et, parmi cet océan de têtes, où les verrières embrasées de l'abside jetaient des feux tels que le soleil en allume sur les flots, nous dûmes décrire d'innombrables bordées. Enfin nous touchons à la grille de la chapelle de saint Fulcran. Tous les nôtres étaient là : Marie Galtier, Liette, Simonnet Garidel, Ambroise Combal, Thomas Galtier, l'ermite Braguibus et même, ô surprise! Barthélémy Pigassou avec sdn ami Jacopo Rusca. Par exemple, en dépit de mes recherches minutieuses, je ne pus découvrir M. Anselme Benoît. Évidemment, cet homme était un impie. J'eus un irrésistible mouvement de colère contre M. Anselme Benoît, le meurtrier de Ninette Catinel, et je l'abandonnai au démon. Du reste, à cette seconde même, un incident qui mérite d'être raconté attira mon attention.
Un peu en avant de la grille qui protégeait la chapelle de saint Fulcran contre l'invasion des pèlerins, une table était installée. Cette table, petite, peinte en noir, avec des éraflures, des écornures nombreuses du bois, supportait un lourd registre dont les pages maculées d'encre s'étalaient grandes ouvertes. Deux candélabres géants posaient à terre et dépassaient de toute la hauteur de leurs cierges indéfinis la chétive tablette de sapin, la recouvrant d'une lumière jaunâtre, épaisse et fumeuse. Un homme, mince comme la gaule d'un bedeau de paroisse, tête menue d'olive fichée au bout d'un roseau, se tenait là debout, tantôt répondant d'une
voix grêle aux personnes qui l'interpellaient, tantôt se penchant sur le registre et écrivant. Je le vis à plusieurs reprises tendre la main et recevoir de gros écus de cinq francs, qu'il glissait à la dérobée en une fente de la boiserie. On entendait clic ! C'est incalculable les taches de cire que recueillaient, en allant dans toutes les directions, les manches et les pans de la redingote de Benjamin, car ce grand efflanqué portait le nom de Benjamin, le doux nom du dernier fils de Jacob.
— Monsieur Benjamin, une messe à la chapelle de saint Fulcran pour ma fille malade! criait une femme éplorée.
— Monsieur Benjamin, deux messes pour que saint Fulcran me rende la vue ! implorait un aveugle.
— Monsieur Benjamin, une messe pour que saint Fulcran m'accorde un enfant gros et gras, dit Simonnet Garidel.
Et il tendit une pièce de vingt sous. Mais Benjamin, comme s'il redoutait de se brûler en touchant à la monnaie de Simonnet, retira son bras, qu'il avait lancé vers lui avec la précision d'un ressort de machine, et sa main rusée courut à de meilleures aubaines. Liette, en entendant son mari parler de leur enfant encore à naître, était devenue aussi rouge qu'une grenade mûre. Pour le coup, ce fut à Simonnet de rougir à son tour. Indigné de l'affront qu'on lui infligeait en refusant son argent, il bouscula Adon Laborie, son beau-père Ambroise Corabal, Liette, Braguibus, acharnés à le retenir, et, donnant de la tête dans les groupes comme un jeune taureau furieux, il arriva jusqu'à Benjamin.
-— Vous allez prendre ma pièce, je suppose, à présent ! lui dit-il, plus blanc que sa belle chemise des dimanches.
Le sacristain, tout aux sollicitations pleuvant de droite, de gauche, de partout, n'entendit pas. Simon-
net posa sa forte main de paysan au beau milieu du registre .
— Miséricorde du bon Dieu, mes écritures!... glapit Benjamin.
Mais Simonnet, sans décoller ses doigts des pages :
— Voici vingt sous. Notez une messe pour Juliette Garidel, des Aires.
— On ne reçoit pas les messes de vingt sous aujourd'hui, répondit l'homme
— Et pourquoi, s'il vous plaît?
— - On n'a pas le temps... Retirez votre main.
— Quand vous aurez écrit.
— On n'écrit que les messes de cinq francs et audessus.
— Moi, je neveux pas y mettre davantage.
— Jetez votre pièce près des reliques de saint Fu cran, on la ramassera après la fête avec d'autres, et votre messe sera dite... Voyons, laissez le registre.
— Je devrais bien en faire des morceaux, de votre registre, grommela le jeune campagnard, dont les doigts, en se crispant, manquèrent de déchirer plusieurs feuillets.
— A moi! cria Benjamin, désespéré.
Cinquante griffes s'abattirent sur les épaules de
Simonnet, et, malgré sa résistance rude, il aurait été immanquablement traîné hors de la cathédrale, si mon oncle, qui, à cette minute, gagnait la chapelle de saint Fulcran dans l'apparat d'un cérémonial splendide, ne se fut trouvé là à point pour le sauver.
— Qu*y a-t"il ? demanda l'offlciant.
Simonnet, la tête basse pour se défendre, la redressa hardiment.
— Oh ! pardon, mon bon monsieur le curé, bredouilla-t-il, honteux.
— Qu'a-t-il fait ? s'informa mon oncle, s'adressant à Benjamin.
— Il voulait me faire écrire sur le registre une
messe de vingt sous ! dit-il, essoufflé dans la ba-
I^B — Lâchez-le !
^^ La chapelle de saint Fulcran, bâtie vers la fin du quinzième siècle par l'évêque Jean V de Carguilleray, est étroite et peu profonde. Les nombreuses ramifi-^ cations de la voûte, leurs moulures à facettes, surtout la fenêtre flamboyante ouverte au-dessus de l'autel, annoncent la décadence complète de l'art gothique, presque sa fin. A droite, un enfoncement creusé dans les œuvres vives du gigantesque vaisseau, recèle, en un bahut qui contient lui-même une châsse d'argent, les reliques du saint. En passant devant cette sorte de grotte, brillante ce jour-là de la lueur de mille cierges, mon oncle s'arrêta ; puis il fit la plus respectueuse des génuflexions. Pour moi, ébloui par lespectacle magnifique de mon cher oncle, habillé d'une chasuble d'or, environné de prêtres revêtus de dalmatiques qui lançaient des feux, précédé d'un diacreportant une croix dont le crucifix en vermeil rayonnait au-dessus do toutes les têtes, suivi, enveloppé d'une légion de thuriféraires balançant des encensoirs fumants comme une légion d'anges, pour moi je n'avais qu'une idée, me mêler à cette troupe merveilleuse, m'y confondre, ne plus la quitter... Malheureusement, à peine le dernier des suivants de l'incomparable cortège, où j'étais parvenu à, me glisser,, franchissait la marche accédant à la chapelle du patron de Lodève, que Benjamin, l'affreux Benjamin, en refermait la grille d'un geste brutal.
— Méchant ! méchant ! lui criai- je, les mains cramponnées aux barreaux et tentant l'efl^ort puéril de renverser le formidable obstacle qui me séparait de mon oncle Célestin.
— Ouvrez ! commanda Laborie, retenant Benjamin par le pan de sa redingote crasseuse.
— La chapelle est pleine, riposta le sacristain.
— Moi, j'y entre tous les ans, dans la chapelle, et
VOUS ne m'obligerez pas, je pense, à aller déranger M. rarchiprêtre...
Benjamin entrebâilla la porte de la grille, et le Frère, me poussant devant lui :
— C'est le neveu de M. le curé de Lignières-sur- Graveson, dit-il.
L'officiant avait gravi les degrés vers l'autel, et, les deux mains jointes sur la pierre sacrée, ayant à droite et à gauche le diacre et le sous-diacre, se recueillait un moment. Dans l'universel silence de la chapelle, où allait s'accomplir, selon les termes des Livres Sainis, Vimmolation renouvelée du Calvaire:, frère Adon et moi, pénétrés d'idées moins hautes que mon oncle, nous jouions des jambes et des coudes pour découvrir une place. Naturellement, Laborie, protégé par son costume religieux, ouvrait la marche, et moi je cheminais dans sa robe, à laquelle J'avais pris la précaution de m'accrocher de mes dix doigts, afln qu'il eût le contre-coup de la secousse si d'aventure quelqu'un venait à me saisir par derrière soudainement..
Tout marcha pour le mieux. Après des presses nombreuses, trois ou quatre étouffements dans la cohue des chantres, nous atteignîmes l'entrée de la petite rotonde aux reliques. Justement, là, se trouvaient deux tabourets. Ces tabourets, où j'avais vu tout à l'heure deux ecclésiastiques assis et priant, étaient vides désormais. Qui sait? peut-être les pieux factionnaires, profitant de l'ofiice divin, étaient-ils allés déjeuner ? L'ermite s'installa. Je pris possession à mon tour. Pour dire vrai, tout cela s'accomplit sans que j'y visse bien clair. J'étais tellement ahuri par le sentiment très profond de mon audace singulière, quej'avançais front baissé, traînant les jambes comme un chien après un mauvais coup. Je restai longtemps sans avoir le courage de lever les yeux, regardant la châsse éblouissante devant moi, regardant les menus détails de la jolie
balustrade en fer forgé qui défend l'accès de cet étroit sanctuaire réservé, regardant surtout le pavé, au delà de la barrière, recouvert de pièces d'argent et de gros sous. Que de pièces et de sous ! Je n'en avais jamais tant vu.
Comme, parmi cette monnaie, brillante sous l'éclat des cierges, je m'amusais — avec la peur qui me tenait aux entrailles ce je m' amusais est certainement impropre — à rechercher un écu de cinq francs, un double sou tomba dans le tas avec un énorme fracas. Qui avait jeté ce double sou? Était-ce le Frère? Je ne fus pas maître de garder plus longtemps la tête penchée. 0 comble de la surprise ! ô stupeur ! c'était Marie Galtier qui venait de donner deux sous à saint Fulcran. — Marie Galtier ! allez-vous vous récrier. — Oui, vraiment, Marie Galtier, de Lignières-sur- Graveson, la Marie Galtier de mon oncle, de Marianne, de moi, la Marie Galtier du Prieuré. Comment elle avait pénétré dans la chapelle, et comment elle s'était insinuée jusqu'à deux pas des saintes reliques, je ne pourrais le dire. Le fait est qu'elle se tenait là, prosternée contre la grille, le chapelet à la main, récitant les prières qu'elle savait. Un premier ébahissement passé, je fis la réflexion égoïste que, puisque les gardiens de la chapelle avaient toléré la présence de Marie Galtier, une paysanne si pauvrement vêtue, ils m'y toléreraient aussi, moi, enfant d'une ville voisine, neveu de mon oncle, si frais, si pimpant dans ma twine d'alpaga noir, confectionnée par M. Félix Caumette, de Bédarieux, et je goûtai un commencement de repos.
Je n'avais jamais vu mon oncle dire la messe avec une telle pompe. Les cérémonies sont si simples dans nos villages cévenols, où tout manque, et des ornements pour habiller dignement le prêtre, et des voix pour entonner les chants liturgiques, et des orgues pour accompagner les voix ! A Saint-Fulcran de Lodève, on possédait toutes ces richesses à profusion :
des chasubles d'or, des chantres rompus aux difficultés de l'antiphonaire et des orgues !... Oh ! quant aux orgues, par exemple!... Une minute avant V Introït y j'entendis une voix énorme préluder, des profondeurs de l'église. Le lutrin immédiatement suivit. D'où partait cette voix, soufflant de temps à autre des notes grondantes, souple pourtant dans sa force, douce dans ses emportements ? Secoué jusqu'au fond •de l'âme, j'attendis, les oreilles ouvertes comme des entonnoirs, buvant de tout mon être une satisfaction inconnue, aspirant un air qui me grisait. Dans cette extase, où l'imprévu du spectacle se combinait avec le jeûne et la fatigue du voyage, j'éprouvais, je m'en souviens, d'étranges fourmillements par tout le corps, puis je sentais mes cheveux drus, coupés ras, hérisser leurs pointes sur mon front. Enfin, la voix formidable, qui deux ou trois fois avait eu des éclats de foudre, se tut, les chantres s'arrêtèrent, et les fidèles, parmi lesquels je surpris Jacopo Rusca bouche sonnante, demeurèrent cois. Après le déchaînement vocal qui venait de mettre en vibration l'immense vaisseau de la cathédrale, ce silence brusque eut quelque chose d'effrayant. Qu'âllait-il arriver ? D'instinct, je portai les yeux vers Tautel, cherchant mon oncle dans le péril. Mon oncle n'était plusàTautel. Où était-il ?... 0 joie! je l'aperçus.
Assis dans un vaste fauteuil recouvert d'une housse violette avec liserés rouges, — le fauteuil destiné évi- -damment à Monseigneur, — mon pauvre cher oncle, encore que chétif, pâli, mis au pressoir par la maladie,ponr me servir d'une expression empruntée à l'Écriture qu'il aimait à répéter, mon pauvre cher oncle avait tout à fait grand air. Le luxe des ornements, dont on l'avait revêtu comme une idole, eût écrasé M. Carpezat, tout archiprêtre qu'il était ; lui, l'humble desservant de Lignières-sur-Graveson, supportait cet éclat sans en être le moins du monde diminué, et, si le diacre posté à sa droite, le sous-
diacre posté à sa gauche eussent le premier tenu la mitre, le second la crosse, mon oncle n'aurait pas eu besoin de porter l'anneau pastoral au doigt pour fournir la représentation fidèle de l'évêque diocésain. Le visage creusé, d'un blanc mat, avec son grand nez d'une ligne renflée, auquel le mal cruel qui ravageait la machine avait laissé sa noblesse altière, avec ses lèvres sérieuses, ses yeux noirs magnifiques, le visage creusé avait un caractère de beauté supérieure d'où se dégageait je ne sais quoi de divin. La chevelure, autrefois abondante, avait beaucoup souffert de l'appauvrissement général, et le front, comme les tempes, apparaissait un peu dénudé; mais le ton cendré des mèches encore épaisses qui, en retombant le long du cou, encadraient la tête, communiquait aux traits quelque chose de doux, de sympathique, presque d'attendri qui touchait le cœur et le retenait. Plus j'examinais mon oncle dans la splendeur de son nouvel état, plus j'étais fier de lui. Oh ! si javais osé, de quel élan j'eusse volé pour l'embrasser ! La parfaite aisance de ses manières, qui me frappa surtout quand il se leva pour remonter à l'autel, me remplit d'une admiration stupide. Il avait beau porter une aube décorée de broderies épaisses et larges comme la main, une étole à crépines d'or, une chasuble avec deux grands paons héraldiques se détachant sur un fond rouge, -- le fond des martyrs, — les ailes serrées, allongeant le col et buvant dans un calice d'argent, il marchait, étincelant de reflets, chargé d'éclairs, dans cette chapelle rayonnante de saint Fulcran, comme il eût marché dans la pauvre église des Aires ou dans la cathédrale perdue de Lignières-sur-Graveson, vêtu des misérables ornements de la paroisse, élimés par l'usure, riant sur los bords, flétris comme les feuilles mortes roulées à l'automne par les sentiers.
Mon oncle, après s'être démené vivement pour
décrire autour du maître-autel des cercles de nuages avec l'encensoir fumant, demeura immobile, fiché dans le haut marchepied de chêne. Entouré, pressé par le diacre, le sous-diacre, la multitude des enfants de chœur, je n'apercevais tout à l'heure que sa tête, où éclatait, blanche comme une hostie, sa tonsure bien ronde. — Bien ronde, je m'en vante, car Marianne, ne se sentant plus la main assez sûre, m'avait passé le rasoir depuis notre arrivée à Lignières, et Dieu sait si je m'appliquais ! — Maintenant, je le voyais tout entier. Ayant gloussé de ce léger gloussement qui lui était lamilier lorsqu'il allait prononcer un sermon et qui constituait un effort pour préparer sa gorge malade à laisser libre passage à sa voix, il obliqua un peu à gauche de toute sa personne, leva les deux mains et, les yeux attachés au missel, entama la Préface vaillamment :
<iVeredignumetJustumest... »
On comprendra ma surprise lorsqu'on saura que, depuis le dimanche des Rameaux, par ordonnance expresse de M. Anselme Benoît, mon oncle n'avait pas chanté une seule fois. Aux Aires, des messes basses ; des messes basses à Lignières-sur-Graveson. A quoi pensait-il à Lodève ? Si la toux le reprenait ! Si comme cela était arrivé une année auparavant, quand on l'avait envoyé à Amélie-les-Bains, il survenait des crachements de sang ! J'eus des secondes d'angoisse horrible... Cependant, dans la prosternation générale des assistants, le célébrant poursuivait, poursuivait. Sa voix -était mince, aussi ténue qu'un fil ; mais le fil qui, sur certaines syllabes, s'étirait à se rompre, ne cassait jamais. La vibration cristalline s'assourdissait par intervalles, et, voyant les épaules de mon oncle se renfler d'un mouvement brusque sous l'élan de sa poitrine avide d'une plus grande quantité d'air, je concevais des craintes, j'avais des peurs qui me collaient des gouttelettes da
sueur au front. Bast ! la note filait limpide, claire comme l'eau du Berlou parmi les pierres, sous la haute terrasse du Prieuré.
-- Tu l'entends? tu l'entends? dis-je à Marie Galtier.
— Priez, monsieur le neveu, me souffla-t-elle. J'allai jusqu'à Laborie.
. — Vous l'entendez ? vous l'entendez ?
— Saint Fulcran le guérit en ce moment, me répondit l'ermite.
« ... Hyynnum gloriœ tuœ canimus^ sine fine dicentes,,. » acheva mon oncle.
Les orgues partirent. Ce ne furent plus, comme â V Introït, au Gloria, au Credo, des chants isolés de flûte, de violon, d'accordéon, de trompette, ce furent tous ces instruments et beaucoup d'autres, épanchant sur nos têtes les flots déchaînés d'une harmonie énorme, qui s'élançait furieuse à travers la cathédrale inondée jusqu'aux voûtes, ébranlait l'édifice à croire qu'il allait s'abîmer. Non, je n'ai pas éprouvé d'impression pareille de la vie. En proie à tous les effarements, j'attendis la fin de ce terrible orage, le cou penché en avant, dans l'attitude épouvantée d'un oiseau surpris par la tempête à la cime des monts et qui, sans espoir dans les solitudes de l'air, s'abandonne au destin, le bec ramené sous l'aile pour ne pas voir approcher la mort.
Cette prostration ne dura pas. Les orgues lâchées à tuyaux débordants, ayant modéré leur rage, je harsardai un regard à travers la cathédrale. Quel spectacle merveilleux! De larges bandes lumineuses, ronges, jaunes, bleues, où dansait une ! poussière d'or, rayaient la nef et la remplissaient de lueurs d'auréole. L'arc-en-ciel, crevant les voûtes de Saint-Fulcran, était-il venu prêter ses banderoles éclatantes à la solennité de la fête ? Tous les fronts étaient courbés dans l'intérieur de la chapelle, et une sonnette d argent, à laquelle répon-
daient au loin les grondements sourds d'un bourdon formidable, tintait V Élévation. Cela était saisissant, cela était superbe, cela était splendide.
J'aurais voulu que M. Anselme Benoît, au lieu de courir la prétentaine à travers la ville, fût là avec nous quand mon oncle, mot à mot, bien lentement, de sa jolie voix de flageolet, nous détailla le Pater. L'officier de santé aurait éprouvé un agréable chatouillement damour-propre, en constatant le résultat du régime lacté. D'un bout à lautre de cette prière, sur laquelle un artiste naïf et sublime a plaqué une mélopée d'une largeur magistrale, le gosier de notre malade du Prieuré neut pas un chevrotement, une hésitation.
— N est-ce pas qu'il est guéri, mon oncle, tout à fait guéri ? demandai-je à Marie Galtier, écoutant dans une extase angélique.
Elle ne me répondit pas. J'avançai la main pour la secouer un peu, sans lui déchirer la robe par exemple, comme cela m'était arrivé sur la route d'Horépian. Ma main n'osa pas la toucher. Je n'avais encore vu à aucun être humain l'attitude que je voyais à notre paysanne de Lignières. Depuis, j'ai retrouvé cette pose unique, ce visage unique à certains personnages du Triomphe de la Vierge de Fra Angelico de Fiesole, mais je ne connaissais guère Fra Angelico de Fiesole en 18 it). Marie Galtier se tenait à genoux, le buste raide et légèrement porté en avant. La robe de mérinos noir que Marianne lui avait taillée à coups de serpe dans une vieille soutane usée, lui seyait à ravir. Une maladresse des ciseaux n'avait pas laissé assez d'étoffe sur la poitrine, et de toute évidence notre pastoure ne devait pas se trouver à son aise dans la gaîne qui l'enserrait si étroitement. Eh bien ! ce défaut, en modelant d'un contour délicat et pudique les grâces naissantes de Marie, me la rendait tout à coup et plus attirante et plus redoutable. Gaminant avec elle à Lignières, jamais je n'avais songé
que cette grande fille, sérieuse et folâtre tout ensemble, était presque une femme. Je le voyais maintenant, et j'étais saisi d'un effroi qui me faisait mal. Me faudrait-il désormais renoncer à jouer avec elle, à batifoler avec elle librement dans le Prieuré, dans la campagne, sur les bords du Graveson ou du Berlou? Un chagrin profond, indéfinissable, me pénétrait comme un trait aigu. J'eus envie de pleurer.
En ce moment, où je souffrais ma première souffrance d'homme, j'aurais voulu que Marie me regardât. Point: ses yeux si bleus, si grands, si lumineux, étaient fermés aux trois quarts par ses longues paupières blanches, où des cils d'or allumaient des étoiles dont je ne pouvais soutenir l'éclat. Dans les émotions nouvelles qui m'assiégaient, me pressaient, m'opprimaient, me meurtrissaient en foule, je pris le parti héroïque de quitter ma place et de chercher un coin où la fille de Thomas Galtier ne serait pas. Pour la fuir, j'étais déterminé à tout, à rejoindre même cet impie de M. Anselme Benoît, si je ne découvrais d'autre voie pour me soustraire à mon ennemie. Malheureusement, paraît-il, j'avais mis beaucoup de temps à faire ces réflexions étranges, car, debout et prêt à me sauver, je fus saisi par Adon Laborie.
—Vite, vite, fiUot, courons commander le déjeuner, me dit-il.
Dans le désordre de mon être bouleversé, je ne m'étais pas aperçu que la messe était terminée et que mon oncle, enveloppé de son populeux cortège, avait regagné la sacristie.
214 MON ONCLE CELEéîIN
Tandis que nous assistions à la messe in pompis de mon oncle, M. Anselme Benoît n'avait pas perdu son temps. Cet homme pratique, plus convaincu des nécessités irrémissibles de l'estomac que des besoins contestables de lame, en nous quittant sous le porche de la cathédrale, était rentré à l'hôtel de la Poule-qui-Pond, et avait fait préparer un copieux déjeuner. Ma foi, devant la table brillante de linge blanC; d'assiettes alignées à la file, de couverts d'étain bossues par-ci par-là, mais luisants comme de l'argenterie véritable, j'eus la lâcheté de ne plus en vouloir au médecin des Aires de son irréligion et je lui adressai même un sourire de faim qui dut le toucher. Nous nous assîmes : d'abord M. Anselme Benoît, très affairé; puis la gentille Liette, un peu souffrante, encore que joyeuse de la plénitude de sa taille ; puis SimonnetGaridel et Ambroise Combal, tout aises ; puis Thomas Galtier, ses deux yeux troubles arrêtés sur les bouteilles; puis Marie, avec son air froid, contenu de sainte; puis enfin le frère Adon Laborîe, son bourdon à la main, penché en avant, immobile dans l'embrasure de la fenêtre comme une statue de pierre en quelque niche du clocher de Saint-Fulcran. Espérit Garrigat, un tablier de toile grise au ventre, parut tenant en ses deux mains une énorme terrine fumante.
— Voici pour commencer, dit-il.
— Des tripes I criaSimonnet, agitant son couteau.
— Des tripes au vin de Saint-Georges, répondit î^hôtelier ça rengorgeant.
Simonnet saisit une cuiller, se disposant à la planter dans les tripes, dont les vapeurs de plus en plus claires annonçaient le refroidissement progressif.
— Hardi ! pendant qu 'elles sont chaudes I articula M. Anselme Benoît.
Mais l'ermite de Notre-Dame-de-N ize recouvrit la terrine, dont Simonnet avait retiré le couvercle.
— Nous devons attendre M. le curé, dit-il. Nulle langue ne bougea pour protester. Espérit
Garrigat, jaloux de sa réputation de parfait accommodeur de tripettes, tendait ses bras nus pour reprendre la daube et lui donner un nouveau tour de feu, quand mon oncle parut sur le seuil de la salle à manger.
— Vive M. le curé ! vive M. le curé !
Ces tripes d'Espérit Garrigat, à l'hôtel de la Poulequi-Pond, de quelles dents j'y mordis ! Ce n'étaient pas ces grosses tripes parisiennes à la mode de Caen, dont Jeanne, des BatignoUes, est le cuisinier célèbre à Paris, ces tripes trop lourdes, épaisses comme des tuyaux d'orgue, où l'on a découpé en losange des tabliers de forgeron ; c'étaient de délicates tri pes de mouton, rosées, nageant non plus dans des mares de graisse, mais en un jus exquis, sentant le thym, avec des reflets de velours violet. Par exemple, si Espérit Garrigat vit encore et s'il gouverne toujours la Poule-qui-Pond, je lui recommande, en faisant son fricot de tripes, de se montrer un peu plus ménager de la gousse d'ail. Franchement, il en avait trop. mis. Je sais bien qu'autour de moi on ne s'en plaignit guère, mais je vis mon oncle et même Marie Galtier — croiriez-vous ça, cette fine langue de chatte ! — faire assez mauvaise mine à l'ail, puis le rouler au bord de leur assiette et ne pas y toucher. Pour la sauce elle valait le poisson. J'ai oublié le nombre de morceaux de pain que j'imbibai à cette sauce savoureuse et que j'avalai gloutonnement, les yeux mi-clos de plaisir, dans un recueillement béat.
Chacun, au mieux de ses mâchoires, s'appliquant à la besogne en son coin, on ne parlait guère dans la pièce du rez-de-chaussée où nous avait installés Garrigat. En revanche, on parlait, on fredonnait, on chantait même dans les pièces voisines. Oh! ces fêtes votives, quels enthousiasmes pieux ! quelles ripailles pantagruéliques! quels débordements de joyeuse humeur ! quelles prières ardentes ! quels sacrifices à la brute humaine, toujours prête à se vautrer soit de l'âme, soit du corps ! Au-dessus de nous, on piétinait, et nous percevions le bruyant cliquetis des verres ; devant nous, dans la cour, parmi les véhicules entassés, c'était un tapage infernal de voix; à côté de nous, on démêlait des éclats de rire énormes, puis comme des bousculements de personnes, des chutes de chaises, d'assiettes, de bouteilles sur le pavé. Au milieu de ce vacarme païen, mon oncle était d'une sérénité admirable. Évidemment, pour lui, tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il entendait, revêtait un caractère religieux, sacré. N'était-ce pas un saint qui avait attiré cet extraordinaire concours de population ? Chaque pèlerin fêtait saint Fulcran à sa manière, et il ne convenait guère de se scandaliser, si quelques notes discordantes s'élevaient dans le concert de tout l'ancien Lodévois, célébrant le patron du pays.
Pourtant mon oncle Célestin, comme piqué par un vif aiguillon, releva sa tête courbée sous le poids de préoccupations diverses : M. Clochard, Marie Galtier, M. Carpezat... et regarda la muraille devant lui. Au beau milieu de cette muraille, un peu à gauche, Espérit Garrigat venait d'entr'ouvrir une porte, et, par l'entrebâillement, étaient arrivées jusqu'à nous ces paroles étonnantes :
— Moi, je vous répète que Marie Galtier est la plus jolie fille de Lignières et de bien loin dans la montagne.
— Marie Galtier! dit mon oncle... Qu'est-ce qu'on
lui veut, à Marie Galtier ? ajouta-t-il en se levant. La porte s'étala grande ouverte, et Jacopo Rusca surgit dans l'encadrement.
— Vous, Santi-Belli ?
— Moi, Révèrendissime Père, moi, Jacopo Rusca, pour vous servir.
— Expliquez, je vous prie, vos paroles à propos de Marie Galtier.
— Révèrendissime Père, ce n'est pas moi qui ai prononcé le nom de la vertueuse Marie Galtier, c'est le frère Barthélémy Pigassou.
— Frère Pigassou est donc avec vous ?
Mon oncle n'avait pas articulé ces mots, qu'un gros homme, affublé d'un froc de capucin crasseux, déchiré par-ci par-là, roulant comme une avalanche dans la salle à manger, se rua contre le Santi- Belli.
— Frère Pigassou ! cria mon oncle.
Toute la table fat en lair. Mais, avant que Simonnet Garidel, Ambroise Combal, M. Anselme Benoît, Braguibus, eussent mis fin à un indécent pugilat, Rusca, d'un tour de bras, avait saisi l'ermite de Saint-Raphaël, l'avait précipité sur le pavé, où sa main nerveuse le clouait immobile, raide, ne bougeant ni ne respirant.
— Sang du Christ! bredouilla le Sq,nti-Belli, les poils hérissés comme une bête furieuse.
Il tenait un genou en terre et nous regardait. Vraiment cet homme, en dépit de ses manières réservées, du ton patelin de sa voix, de l'humilité habituelle de son maintien, n'était pas bon. Je surpris dans ses yeux les éclairs d'une satisfaction féroce. Si Jacopo Rusca, au lieu d'une vaste chevelure grise, s'enroulant autour de sa belle face régulière et pâle, avait eu des cheveux noirs annelés, des traits plus secs, un teint bilieux, j'eusse pu le confondre avec M. l'abbé Clochard. La physionomie de l'Italien, à l'hôtel de la Poule-qui-
Pond, trahissait la même violence brutale, la même haine enragée que celle du curé-doyen de Lunas, d'abord dans la cour de l'archiprêtré, puis dans la sacristie de Saint-Fulcran. Peut-être l'emportement farouche et paisible tout ensemble du Santi-Belli mettait-il en dehors quelque chose d'ample, de superbe que ne connaissait pas M. Clochard, mesquin, étriqué dans ses passions comme dans sa personne, plus rapproché du loup que du lion.
— Jacopo Rusca, lâchez le frère Pigassou, ordonna oaon oncle.
Il obéit, et l'ermite de Saint-Raphaël se hissa sur ses pieds. Mais franchement il avait de la peine à s'y tenir en équilibre, car, après avoir balle de droite à gauche et de gauche à droite, il prit le parti de s'adosser à la muraille, les jambes écartées, les bras développés comme des ailes, en quête du plus large appui possible.
— Il a donc bu? demanda mon oncle, montrant Pigassou, dont la tête lourde allait d'une épaule à l'autre sans pouvoir s'arrêter dans ce mouvement machinal de va-et-vient.
— S'il a bu, Révérendissime Père ! répondit Rusca, retrouvant après la bataille sa belle voix naturelle, lia bu sans comparaison comme une outre. Du reste, regardez-le !
Le visage du Frère, boursouflé, avec des plaques d'^un rouge vif clair-semées, terreux par places, semblait avoir été traîné à toutes les fanges. Le gonflement produit par l'ivresse était tel, qu'on distinguait à peine ses yeux, d'où s'échappaient de petites larmes d'alcool.
— Un ermite ! gémissait à côté de moi Laborie, un ermite !
— Quelle pitié ! articula Ambroise Combal.
-- Mais non ! mais non ! il est très drôle, ce gaillard-là, avec son plumet de vin sur le front ! ricana l'affreux M. Anselme Benoît.
MON ONCLE CÉLESTIN ' tW
Et Barthélémy Pigassou, entre deux hoquets :
— C'est... c'est Rusca qui a dit... que Marie Galtier... est jolie... et qu'il voudrait lui mordre les joues...
— Moi ! s'écria le Santi-Belli, allongeant ses ongles de nouveau.
— Oui, toi... avec le frère Lambertier.
— Comment ! le frère Lambertier, de Saint-Pantaléon, de Boubals, est là, lui aussi ? demanda mon oncle consterné... Frère Lambertier ! appela-t-il.
Un paysan plantureux, de haute taille, jeune, accoutré d'une vieille soutane de lustrine trouée aux coudes, luisante partout, entra, sa rude tête nue et un peu basse.
— Qu'aviez-vous à dire de ma paroissienne et pastoure Marie Galtier ?
— Moi, rien, mon bon monsieur le curé... Je n'ai pas parlé... Demandez au frère Gratien Pastourel. — Frère Pastourel ! frère Pastourel !
Un petit vieux, déjeté, perdu dans un froc trop long pour lui, front ridé, chauve, nez crochu, doigts noueux et ramenés, — des doigts d'avare, — parut.
— Je vas vous conter tout, moi, monsieur le cure de Lignières-sur-Graveson, mâchonna-t-il... Eh bien, voici de quoi il retourne... Entre la poire et le fromage, on disait comme ça à tcble... Vous comprenez, il ny avait que nous quatre, gens de bien faire et de religion... Oh! s'il y avait eu du monde, on aurait un peu tenu les dents serrées... Mais, entre ermites pénitents, on peut bien en conter quelquesunes, n'est-il pas vrai?... Le fait est que frère Pigassou et Jacopo Rusca, après boire, causaient un brin des fillettes gentilles du pays et que, comme on les pass-ait toutes en revue du bout du nez au talon, le tour de Marie Galtier est arrivé par force...
— Oui, par force, baritonna Pigassou.
— Alors, reprit Pastourel, alors, — sur ce chapitre des femmes, les langues des hommes font plus de
chemin qu'il ne convient, — alors .. alors, répéta pour la troisième fois le frère Gratien Pastourel, embarrassé et tortillant la corde blanche qui lui ceignait les voins...
Les hésitai ions de l'ermite de Saint-Sauveur, de Gamplong, firent rougir mon oncle, qui, redoutant d'entendre quelque énormité :
-— Taisez-vous, frère Pastourel, dit-il d'autorité; je ne veux rien savoir. Plusieurs fois, devant les désordres des ermites de notre contrée cévenole, des mauvais exemples qu'ils apportent dans le dernier de nos hameaux, l'idée m'est venue de dénoncer leur vie peu édifiante à Monseigneur et de provoquer, chez nous, la dissolution de la Confrérie des Frèreslibres de Saint-François. Ce que je n'ai pas fait jusqu'ici, retenu par la crainte de frapper injustement le frère Adon Laborie, dont les vertus sont populaires dans toute l'étendue de la montagne, je le ferai. Dieu par-dessus tout, Dieu avant tout. Dieu le premier. Retirez-vous tous !
Les trois ermites et le Santi-Belli, sans souffler, s'engouffrèrent dans la pièce qui les avait vomis sur nous.
Je crus que mon oncle allait se rasseoir. Point. Il repoussa au contraire sa chaise derrière lui, fit un pas vers Marie Galtier, et, lui touchant l'épaule du bout du doigt avec une familiarité paternelle :
— Viens, mon enfant.
Puis, s'adressant à son bedeau de Lignières, en train de dépêcher à toute mâchoire un quartier de cabri, car, pendant la bagarr?. des ermites, Espérit Garrigat avait déposé deux cabris sur la table :
— Galtier, lui dit-il d'un ton sévère, ce n'est pas pour y boire et pour y manger que nous sommes venus à Lodève, mais pour y voir la sœur Combescurette. Debout !
Le bossu, fort contrarié, écarquilla les yeux, secoua sa grosse tête entre ses épaules montantes, allongea
un bras immense pour saisir son verre plein, le vida, et, trop timide pour résister à l'injonction reçue, se décolla de son siège péniblement.
Frère Laborie et moi, nous avions déjà pris les devants.
YI
Comdcscurette !... Dans nos familles du Midi, le nom patronimique est habituellement tourné en diminutif pour désigner les aînés. Le père s'appellet-il Combescure, l'aînée des flUes s'appellera Combescurette on Curette, et Combescurou ou Curou l'aîné des garçons. Avec l'âge, ces désinances enfantines s'effacent d'ordinaire ; il arrive pourtant quelquefois qu'elles persistent à travers les années, particulièrement chez les vieilles filles, et alors c'est une chose touchante d'entendre donner le nom de leur première enfance à des personnes en cheveux blanc, courbées sur un bâton, allant à pas tremblants et menus. Tel était le cas d'Adélaïde-Constance Combescure, dont le surnom méridional de Combescureite avait prévalu, même après son entrée dans la Compagnie des Filles de la Charité.
Quelle charmante petite femmelette de quatrevingts ans, mince, délicate, vive ! Si le manque absolu des dents n'eût rentré sa bouche, remonté son menton, creusé deux rides profondes à la commissure des lèvres, on ne lui eut jamais attribué son âge réel. Il ne faudrait pas conclure du reste de ce démeublement des gencives que la sœur Combescuretle eût la
parole OU empâtée ou sifflante. Pas le moins du monde. Chaque mot se détachait avec une netteté surprenante, et sa langue allait, allait, semblable à la langue d'une linotte sur une branche à l'époque du renouveau. Je la regardais, je ne cessais de la regarder, tandis qu'elle jasait avec mon oncle, et une chose m'émerveillait chez cette vieille si fine, si preste : l'incomparable éclat de son teint. Était-ce le reflet des grandes ailes flottantes de sa cornette blanche qui communiquait ces tons de nacre brillante à ses deux joues imperceptiblement renflées ? Était-ce la religion qui conserve certaines créatures de choix comme des fleurs pour le paradis ? Je ne comprenais pas, moi qui n'avais jusqu'ici, tant aux Aires qu'à Bédarieux, aperçu que des vieillards aux traits creusés, aux chairs terreuses, aux membres raides ou hideusement distors. Au bas du nez, recourbé, d'un dessin parfait, contre la narine droite pointait un signe un peu noir, un peu fendillé et surmonté d'une toufïe épaisse de poils hérissés. Que n'aurais-je pas donné pour que la sœur Combescurette fut débarrassée et de ce signe et de ces poils malencontreux !
Avant que mon oncle Célestin, fort empêché, put aborder l'objet principal de sa visite, la sœur Combescurette lui parla de son pauvre frère défunt. Toute la vie du charitable abbé Combescure y passa. Mon oncle écoutait d'une oreille attentive et d'un cœur ému; Adon Laborie faisait de même; mais Thomas Galtier, Marie et moi, nous trouvions l'histoire longue, et j'ignore si, entendant les cloches de Saint-Fulcran, le cri des marchands forains, le bruissement énorme de la fête au dehors, je ne commis pas la suprême inconvenance de bâiller. Enfin l'abbé Combescure, mort en odeur de sainteté à Lignières-sur- Graveson, ayant été embaumé et enterré dans une conclusion pathétique, sœur Combescurette se tut, et il fut permis à mon oncle de s'expliquer. Les développements eurent encore trop d'ampleur ; toutefois,
il s'agissait de Marie Galtier, qui, pour des motifs très enfouis, m'était devenue tout à coup moins indifférente, et je ne perdais ni une phrase, ni un mot. Je fus surpris de voir mon oncle si intimement renseigné sur le ménage du clocher de Lignières. Pour apitoyer la Supérieure de l'hôpital, l'intéresser à la situation de Marie, il raconta les violences de la Galtière, il la montra battant la fille de son mari, la foulant aux pieds, la précipitant dans le Berlou pour l'y noyer.
— Mais c'est une criminelle ! ne put s'empêcher de se récrier la sœur Combescurette.
Devant le succès de son éloquence chaleureuse, mon oncle Célestin se lança d'autant plus avant dans les horreurs de cette marâtre, et finalement la signala comme capable de quelque forfait inouï, si Dieu ne prenait Marie Galtier par la main et ne la conduisait lui-même vers l'asile du salut.
— Je vous demande pardon, madame la Supérieure, si, en vous parlant de la Galtière, le ton a un peu dépassé la mesure, dit-il. Il est bien difficile, devant certains êtres, se rapprochant plus de la bête que de la créaturo de Dieu, de ne pas évoquer dans sa pensée ce verset d'Isaïe, au Cinquante-huitième chapitre de ses prophéties : — « Crie, cela est nécessaire; élève ta voix et qu'elle soit pareille à la trompette, Clama, necesse est; quasi tuM^ exalta vocem tuam. »
La sœur Combescurette, pendant que mon oncle murmurait ces mots du prophète, doux à ses lèvres comme le lait et le miel de l'Écriture, avait fait trois pas vers Marie Galtier, et, la dévisageant avec cette hardiesse religieuse des vieilles Filles de la Charité, dont les yeux, ayant tout vu ici-bas, ne connaissent pas les vaines timidités :
— Quel âge avez-vous, mon enfant ? lui demandât-elle.
Marie regarda les lithographies suspendues aux
murtailles en de minces baguettes de bois noir, puis répondit :
— Moi, je suis née à Lignières-sur-Graveson, aux environs de Noël, l'année du gros hiver.
— Quelle année du gros hiver?
— On ne me l'a pas dit chez nous.
Mon oncle intervint aussitôt, et, s'adressant à Thomas Galtier :
— L'âge de votre fille ?
Dès notre entrée dans la salle basse de l'hôpital, où nous avions attendu la Supérieure une minute à peine, le bedeau était tombé sur une chaise et y était demeuré accablé, plié en deux sur lui-même, la bosse en l'air, les mains balayant le sol. A la voix de M. le curé, il releva la tête et montra une face pâle, ravagée, au long de laquelle des places luisantes annonçaient à n'en pas douter le passage de larmes récentes. Galtier était-il gris comme Termite Barthélémy Pigassou, ou bien cet homme, à qui toutes les disgrâces physiques avaient laissé des entrailles, regrettait-il sa tille, pleurait-il sa fille, au moment de se séparer d'elle pour jamais? Autrefois, il l'eût vue partir pour l'Espinouse avec plaisir ; mais on revient de l'Espinouse et on ne revient pas du couvent. Il se mit debout. Cependant, soit que dans son trouble il eût mal saisi la question, soit que ses émotions intimes lui coupassent la parole, il ne répondait pas.
— Quel âge a votre fille, mon ami ? répéta mon oncle, en lui prenant la main d'un mouvement affectueux.
— Elle aura vingt ans à Noël, bredouilla-t-il.
— Savez-vous écrire, ma petite ? interrogea de-'j rechef la sœur de charité.
— Je ne sais pas écrire.
— Et lire ?
* — Je ne sais pas lire.
— Voulez-vous devenir Fille de la Charité?
— J'aime le bon Dieu qui est au ciel. . .
Et, sans attendre la nouvelle question de la sœur 'îCombescurette, elle ajouta, les bras levés, d'un ton -de pieuse convoitise :
— Si je pouvais le rejoindre, le bon Dieu qui est au ciel, c'est lui qui me défendrait !
— Personne ne vous défend donc à Lignières ? Marie, montrant mon oncle :
— M. le curé.
— Lui, seulement?
— Marianne également et M. le neveu de M. le curé aussi.
Moi, moi!... Pauvre Marie! Comme Thomas Galtier, je sentis mes yeux se remplir de larmes.
— Et votre père? insista la Supérieure, poursuivant son enquête.
— La Galtière le bat souvent, et plus fort que moi encore.
— C'est lui le premier qui devrait vous protéger contre sa femme.
Thomas Galtier eut un gros sanglot ; puis, ne se soutenant guère sur ses courtes jambes tortes, il retomba sur sa chaise sourdement, lourdement, comme un paquet. La sœur Combescurette, un doigt k ses lèvres, parut réfléchir cinq secondes. Enfin, se retournant vers mon oncle :
— J'accepte votre jeune paroissienne, monsieur le curé, lui dit-elle ; mais, à mon très grand regret, il ne me sera pas permis de la recevoir ici avant le mois d'octobre. A cette époque, j'aurai une place pour elle, une de mes novices devant quitter l'hôpital et partir pour notre maison-mère de Paris. Du reste, Marie Galtier pourra mettre à profit le temps que je lui laisse. Elle apprendra à lire et à écrire. Peut-être, puisque vous portez de l'intérêt à cette enfant, ne refuserez-vous pas de vous faire son instituteur...
— Certes, madame la Supérieure !...
-- Il fut un temps où les Filles de la Charité,, adonnées uniquement aux soins des malades, n'avaient besoin que d'être des saintes; aujourd'hui, on nous confie des écoles, et il faut que nous soyons tout ensemble et des saintes et des savantes.
Ce dernier mot prononcé, la sœur Combescurette sourit d'un sourire qui fut un mélange de moquerie innocente et d'aimable humilité.
— Je vous remercie en Notre-Seigneur Jésus- Christ, madame la Supérieure, dit mon oncle.
Au mois d'octobre ! Ce fut une délivrance pour tous, pour mon oncle lui-même, car le ton joyeux de sa voix prouva surabondamment qu'il ne se séparait pas de la bergère de Zite sans chagrin. Un seul visage, quand tous les autres venaient de recevoir comme un coup de soleil, ne refléta aucune sorte de rayonnement, et ce fut le visage de Marie. Oh ! la singulière fille! Je l'aurais pincée jusqu'au sang, je l'aurais battue aussi dru que la Galtière, en constatant qu'elle prenait si peu de part à notre satisfaction, à la mienne, à la mienne surtout qui me soulevait d'enthousiasme, qui me rendait absolument 0 u.
— Qu'as-tu enfin, sotte, triple sotte que tu es, qu'as-tu pour faire cette mine? lui soufflai-je, au moment où nous quittions la vaste salle du rez-dechaussée.
Elle me regarda avec ses yeux bleus superbes, grands comme des roues de moulin; puis ses lèvres si sobres laissèrent tomber ces mots :
— Et la Galtière?
— Pourvu qu'elle ose te toucher ! lui répliquai-je, me hissant terrible sur la pointe des pieds.
Dans le vestibule, le frère Adon, retenu jusqu'ici par le respect, fit un effort, et, s'inclinant de toute son échine devant la sœur Combescurette :
— Madame la Supérieure, lui dit-il gravement veuillez ne pas vous off'enser si l'humble ermite de
Notre-Dame-de-Nize vous remercie à son tour de vos bienfaisances à Marie Galtier. Cette fille si malheureuse a des droits particuliers à vos bontés : c'est elle à peu près seule qui a en3eYeii votre frère, le saint abbé Combescure, et à peu près seule qui Ta arrangé dans son cercueil.
— Vous, ma chère enfant, vous ! s'écria la vieille sœur de charité.
— Elle, madame la Supérieure, elle l affirma Laborie.
La sœur Combescurette attira Marie Galtier dans ses bras et l'y serra étroitement sans articuler un mot.
La porte sur la rue s'ouvrit devant nous,.
YII
A quinze pas de l'hôpital s'ouvre une large voie qu'on appelle la montée de Saint- Fulcr an. Ce chemin, en effet, est fort raide et pique droit vers la cathédrale. Mon oncle, nous quittant là :
— Frère Laborie, dit-il, je vous confie mon neveu. Montrez-lui les curiosités de la ville, cela l'amusera. Tâchez toutefois devenir assister, vers les six heures, à la bénédiction du Très-Saint-Sacrement. M. l'archiprêtre m'ayant fait l'honneur de m'inviter à souper, je ne vous rejoindrai qu'à la nuit, au moment de nous remettre en route.
L'auberge de la Poule-qui-Pondy où nous venions retrouver nos amis, retentissait d'un effroyable va-
carme et le désordre y était à son comble. Après avoir passé le dimanche à Lodève, assisté à la procession, la plus imposante cérémonie de la fête, vu le feu d'artifice tiré sur la belle promenade du Parc, toutes choses que nous avions manquées, les paysans attelaient leurs voitures, leurs carrioles, leurs pataches, et se disposaient à gagner leur endroit. Ici, un mulet aux yeux farouches refusant d'entrer dans les brancards et se cabrant sous les coups du fouet; là, un âne, satisfait du picotin d'Espérit Garrigat, récalcitrant au seuil de l'écurie et poussant vers le ciel des braiments lamentables; plus loin, une jument lançant des ruades folles, parce que son maître lui imposait la barde et en bouclait les sangles trop énergiquement. Et puis des roue? allant dans tous les sens, avec- descahots, des bruits stridents de ferrailles, sans parler des cris étourdissants des pèlerins, pressés de rentrre chez eux, démarrant leurs guimbardes et les lançant à toute volée...
— Notre monde est-il encore ici ? demanda le Frère à Garrigat.
— Je ne sais pas; mais vous trouverez les ermites et le Santi-Belli.
La salle où nous avions déjeuné était déserte. Qu'étaient devenus M. Anselme Benoît, Liette, Simonnet Garidel, Ambroise Combat ? Nous pénétrons dans la pièce à côté pour nous renseigner auprès des Frères. Quel spectacle ! des bouteilles brisées par terre, sur une table des bouteilles vides au milieu de^ verres baveux, une nappe grasse et tachée de vin, des os traînant partout, une chaise renversée, les restes répugnants, l'afïîche immonde de quelque ripaille k ventre déboutonné ; mais personne pour sonner un mot.
— Voyons dans la prairie, dit l'ermite de Notre- Dame-de-Nize, gagnant vers le fond une porte vitréegrande ouverte.
Ce fut un charmant paysage. Un pré, le ruisseau?
du Soulondre; à gauche, un paquet de maisons riant dans la pleine lumière, quelque faubourg de la ville sans doute, un barry, comme on dit chez nous ; tout devant, de l'autre côté du cours d'eau, clair et babillard, la montagne dressant sa lourde muraille rocheuse, avec des oliviers et des vignes aux cassures des blocs superposés. Quel repos, quel calme en ce coin de nature, tandis que Lodève bruissait de tous ses pèlerins, de toutes ses cloches, de toutes ses bêtes, de tous ses grelots ! Les herbes hautes, parmi lesquelles, çà et là, pointait la tache saignante d'un coquelicot, parmi lesquelles plus d'un bluet ouvrait son œil timide, arrivaient jusqu'à la porte où nous nous tenions debout et nous barraient le passage. Pourtant, d'intervalle en intervalle, et particulièrement aux bords du Soulondre, de larges morceaux de prairie avaient été fauchés, et des tables fabriquées à la diable de planches mal jointes étaient installées là sur des chevalets branlants. Encore des bouteilles, des verres, des assiettes, des couverts, où le soleil, cheminant vers TEscandorgue, tranquille là haut dans l'éclatante limpidité du ciel, accrochait des étincelles par milliers.
— Tiens ! frère Pastourel, s'écria Laborie, dont les yeux furetaient à la ronde.
En colonne serrée, nous nous jetons à travers les beaux herbages qui nous montaient jusqu'à la ceinture, et nous allons jusqu'au ruisseau. A cet endroit^ un fragment de rocher s'élance du gazon et surplombe le Soulondre. Sur ce minuscule promontoire, le frère Gratien Pastourel était assis, la mine sérieuse, les pieds pendants. D'un geste grave, il décrivait des ronds dans l'eau avec son bourdon de trois mètres; puis il essayait ingénument d'atteindre les demoiselles vertes qui tantôt piétinaient le courant de leurs talons fins comme des aiguilles, tantôt volaient à quelque invisible proie, leurs ailes transparentes déployées.
— Vous péchez à la ligne, Frère? lui demanda Termite de Notre-Dame-de-Nize.
-— Regardez ! répondit Pastourel levant son bourdon.
Sur le gazon dru, une masse brune avait roulé, et cette masse brune, d'où se dégageait un visage d'une rougeur de brasier, n^était autre que le frère Barthélémy Pigassou. Il se tenait hideusement vautré, les bras développés, le bedon arrondi en coupole et saillant hors de sa robe débridée. Assommé par le vin qui le remplissait comme une outre jusqu'au col, il avait dû tomber bien lourdement, car deux coquilles de sa pèlerine, rencontrant un caillou, avaient sauté fort loin de lui. L'une d'elles, presque droite, s'était incrustée dans le sol, hérissant sa crête déchiquetée, tandis que l'autre douillettement couchée sur l'herbe, ouvrait ses profondeurs nacrées aux rayons du couchant, qui s'y jouait et les faisait resplendir. L'homme avait des ronflements d'ophicléïde.
— Il est toujours le même, articula Pastourel... Du reste, ajouta-t-il d'une voix dolente, Jacopo Rusca est plus coupable que lui... Ah ! ce Rusca !...
— C'est peut-être le Santi-Belli qui a payé le vin ? dit Laborie.
— Justement.
— Et quel intérêt avait le Santi-Belli à griser frère Pigassou ?
Gratien Pastourel, sec et menu comme une noisette, dont sa bure avait la couleur, se ramassa tellement sur sa taille qu'il en parut tout à coup plus petit; puis il recommença à chasser les demoiselles vertes et à décrire des ronds sur l'eàa.
— Parlerez-vous ! s'écria Laborie, dont la main osseuse descendit sur la maigre épaule de son confrère.
— Vous savez bien, vous qui êtes de l'Ordre, que
Pigassou a tous les vices, dit Termite de Saint- Sauveur, irrité de la caresse.
— Je sais ça, en effet... Eh bien ?
— Eh bien, s'ils ont tous les deux de l'amitié pour la même fille ?
— Pour une fille !... Pour quelle fille ?
Les yeux clignotants de Pastourel, qui, dans Tombre noire projetée sur sa face par les larges ailes de son chapeau, eurent comme un pétillement diabolique, s'arrêtèrent sur Marie Galtier.
— Comment, c'est à la pastoure de M. le curé de Lignières qu'ils en veulent! s'écria Laborie.
— A ma fille ! glapit Thomas Galtier.
Frère Pastourel s'était remis à ses amusements sur l'eau.
Au lieu de remonter vers la Poule-qui-Pond, nous suivîmes le cours du ruisseau. L'arche unique d'un pont étroit, pareille à un œil énorme, s'ouvrit devant nous.
— - C'est le pont du harry, dit l'ermite.
Nous tournons à gauche et rent rons dans la ville. Que de monde ! J'ai surtout conservé le souvenir des gros nuages de poussière où tout d'un C(5up nous nous trouvâmes enveloppés. Laborie me tenait toujours, et moi, pour ne pas perdre cette Marie de Lignières, froide comme un glaçon, qui pouvait s'égarer dans ces tourbillons aveuglants, j'avais passé de nouveau mon bras gauche à son bras droit et je la guidais. Vous comprenez bien qu'en tout ceci je ne m'occupais nullement de son père, cet imbécile de Thomas Galtier, que j'apercevais de temps à autre la tête en l'air, les yeux agrandis, tombé en arrêt devant les bouchons se balançant aux portes des cabarets. Ah ! s'il eût osé, de quel élan il nous aurait planté là pour aller satisfaire, en quelque franche beuverie, son gosier aussi sec, aussi altéré, aussi avide que l'inextinguible gosier de Pigassou ! Il craignait l'ermite de Notre-Dame-de-Nize heureusement,
et l'envie de nous fausser compagnie avait beau lui couper les jambes, il fallait marcher malgré qu'il en eût, et il marchait.
— Voilà la fabrique de M. Bérard, clama Laborie, me montrant d'un geste emphatique, qui en disait long sur la fortune du négociant lodévois, une immense maison au bord de la rivière de l'Ergue.
J'avais vu des usines à Bédarieux, et c'est à peine si, au grand ennui de l'ermite, chargé par mon oncle de me faire adjuirer les curiosités de la ville, j'accordai un regard à la façade percée de cent fenêtres qui ouvre le boulevard des Récollets. Ce boulevard, beaucoup moins exposé au vent que les quais, nous apparut comme un charmant refuge. L'air y était reposé, presque limpide, puis on pouvait y circuler sans trop se heurter les coudes aux passants. Une chose me frappa : les pèlerins descendant les Récol- Jets semblaient plus propres, mieux habillés que les pèlerins du quartier de la Bouquerie, que ceux surtout rencontrés le matin dans la montagne. Ils ne chantaient pas, ils regagnaient leurs villages vers Clermont et Gignac sans bruit, en un recueillement de bon goût, les uns hissés sur la caisse fraîchement vernie d'un élégant tilbury, les autres montés sur de gros chevaux de labour ayant des pompons rouges aux œillères de la bride et laissant baller sur leurs jambes des filets dont les bouts flottants les protégeaient contre les mouches. Beaucoup de femmes allaient à pied, marmottant leur chapelet.
— Voilà le frère Crébassol sur son ânon ! dit Laborie.
Et, agitant au-dessus des têtes environnantes son bourdon incommensurable, dont le petit miroir étincela :
— Ohé, Frère ! cria-t-il. Bonjour ! bonjour ! ^- Bonjour, Frère ! répondit l'autre.
A son tour, Crébassol leva son bourdon, et les
gourdes symboliques qui décoraient à leur cîme ces deux cannes gigantesques, par-dessus la multitude roulante se caressèrent gracieusement.
— Et le bon Dieu, vous comble-t-il toujours à Notre-Dame-de-Roubignac ? lança Laborie.
— Vous le voyez, toujours à bénédiction ! vociférat-il, aplatissant une de ses mains sur son ventre rebondi et riant à gorge déployée.
L'ânon, jetant au vent les touffes multicolores de sa housse de sparterie, s'enleva .des quatre fers, et nous perdîmes de vue le corpulent ermite de Notre- Dame-de-Roubignac.
Nous poursuivons. Le boulevard des Récollets s'était élargi. Mon guide, qui ne me lâchait pas, continuait à me signaler les curiosités de la ville.
— Tu vois, fillot, cette belle maison avec des balcons en pierre de taille ?
— Oui, Frère, je la vois.
— Eh bien ! c'est la maison de M. Alipe Giraud.
— Qui est-ce, M. Alipe Giraud ?
— Je ne sais pas, moi.
Nous faisons cinquante pas. Adon Laborie demeure planté, et développant l'un de ses bras :
-- Voici V Hôtel du Nord, petiot. C'est de cette remise immense que part la diligence pour Mont- )ellier et aussi la voiture pour Bédarieux, que îarral conduit depuis trente ans et plus. Tu le contais bien. Barrai ?... Au fait, regarde s'il y a des Sheyaux par là-bas dans le fond... Ils appartiennent M. Bimard, tous ces chevaux. Je t'apprends ces ^choses-là...
— Merci, Frère, dis-je, vivement intéressé.
A cet instant, les roulements d'un tambour parvinrent jusqu'à nous, puis des grondements de grosse caisse éclatèrent là-bas, parmi des arbres, comme des coups de tonnerre dans le ciel. Je dégageai ma main des doigts rudes de l'ermite, et Marie Galtier, cédant à mon impulsion, nous nous élançâmes tous
les deux avec des bondissements de chevreaux dégringolant hors des bergeries.
— Enfants ! enfants ! criait le Frère derrière nous. Nous dûmes nous arrêter pourtant : l'entrée de
l'Esplanade, promenade spacieuse, ombragée de platanes magnifiques, était inabordable. Marie Galtier, très intrépide, poussa en avant ; mais moi, redoutant de fendre le flot, de m'y noyer, je rétrogradai violemment. Dans l'effort que je fis, nos mains se délièrent, et je me trouvai seul. J'aurais perdu la tête si, à cette minute, je n'avais vu l'ermite de Notre-Damede-Nize à quinze pas. M'ayant lui-même aperçu, il venait à moi, sans se hâter, rabattant de toute la longueur de son bourdon, ainsi qu'on rabat une ouaille dans la prairie, ce biberon de Thomas Galtier, lequel déviait sans cesse à droite, à gauche, selon que ses oreilles tendues percevaient un cliquetis de verre ou que son odorat aiguisé par la tentation aspirait dans l'air la plus subtile odeur de vin.
— - Et Marie ? me demanda le Frère, m'abordant.
— Elle m'a échappé.
Laborie abandonna le bedeau à ses convoitises et, me serrant la main à me faire crier, piqua droit dans la foule vigoureusement.
Nous allions un peu pressés, un peu foulés, un peu portés, mais quand même nous allions. Le Frère, dont les regards inquiets furetaient à travers l'Esplanade populeuse, en quête de la pastoure de M. le curé, deux ou trois fois tourna des prunelles menaçantes vers Thomas Galtier, et ce langage muet suffît à maintenir celui-ci sur nos traces fidèlement. En cherchant Marie, car on s'imagine bien que je ne tenais pas mes j^eux dans la poche, j'aperçus Braguibus, puis là-bas M. Anselme Benoît se penchant vers une figure de femme qui me parut être Liette Garidel. Ce médecin!... Mais ils cheminaient très loin de nous, dans les environs du rond-point de la promenade, etil ne fallait pas songer à les rencontrer.
Tiens, le Santi-Belli ! Dans cette mer de paysans aux costumes divers, de paysannes aux casaquins bariolés, dans cette mer, dont les remous profonds auraient pu lui faire perdre Téquilibre, Jacopo Rusca avançait lentement, sans la moindre marchandise sur la tête. Plus de statuettes, capables au moindre contact de se casser sur les épaules des voisins; une longue perche seulement, où pendaient à des clous des régimes de chapelets, de médailles, des images encastrées en des lamelles de laiton, des lithographies d'Epinal recouvertes de verre, retenues aux bords par des filets de papier doré. De temps à autre, Rusca criait: — « Santi-belli ! belli! santi-belli! » Puis il faisait un pas. Mais le plus souvent il ne disait rien et demeurait immobile absolument. Soudain, il me sembla que, lui aussi, imitant M. Anselme Benoît, causait avec quelqu'un, car je voyais son front se baisser, se relever, et ses lèvres remuer, et tout son visage sourire. Avec qui causait-il si librement ? Ce n'était pas à une femme qu'il en avait sans doute, lui pieux, gagnant sa vie avec des objets de religion, lui qui, le matin, chez Espérit Garrigat, avait seul conservé sa pleine raison parmi les ermites repus de viande, comblés de vin jusqu'au goulot? D'un mouvement d'irrésistible curiosité, je me hissai sur la pointe des orteils. C'est à ne pas y croire. Savezvous avec qui cet audacieux Santi-Belli, auquel j'aurais donné le bon Dieu sans confession, bavardait à langue que veux-tu et riait à mâchoire décrochée ? Avec Marie Galtier, la Marie Galtier de mon oncle, que nous cherchions dans cette mêlée confuse de pèlerins comme on cherche une fine aiguille dans une botte de foin. Et cette fille de Lignières qui écoutait ce Rusca d'on ne sait d'où, grave, tranquille, impassible, n'ayant pas plus l'air de se préoccuper de nous autres que si elle ne nous avait jamais connus ! — La voilà, Frère ! la voilà ! m'écriai-je d'un formidable coup de gosier.
Ç3G MON ONCLE CÈLESTIN
Ce fut de la fureur que déploya Laborie contre les gens qui nous séparaient de Jacopo Rusca. Aussi, en moins d'une minute, touchâmes-nous la longue perche aux chapelets. Le Frère, avant de pouvoir articuler un mot, s'empara d'abord de Marie, qu'il saisit dans la serre de sa main droite comme une proie; puis, dévisageant le Santi-Belli et retrouvant sa voix coupée par la violence de l'émotion :
— Vous, un homme du bon Dieu ! vous !...
— Eh bien ? demanda l'Italien avec un calme imperturbable.
— Eh bien, je vous croyais l'agneau innocent de l'Évangile et vous n'en êtes que la loup ravisseur. Voilà.
— Oui, le loup, le loup, comme M. le curé Clochard, de Lunas ! m'écriai-je, exaspéré.
Rusca ne voulut prendre nul souci de mon apostrophe vigoureuse, il se contenta de regarder l'ermite avec des yeux ironiques, et, d'un accent plus doux que les notes d'une flûte de pastoureau dans la montagne :
— Y pensez-vous. Frère, dit-il, y pensez-vous ! Eh quoi, je suis un loup ravisseur parce que, rencontrant Marie Galtier égarée parmi tout ce monde de TEsplanade, je lai prise sous ma protection et l'aidais à retrouver ou ses parents, ou M . le curé de Lignières, ou vous ! Ah! Frère, je ne vous reconnais plus. Non, non, vous n'êtes plus Laborie le chari(:ible, Laborie le bon, Laborie le saint...
L*ermite, confus, lâcha Marie et étendit sa main sur la bouche du Santi-Belli, qu'il ferma hermétiquement.
— Vous avez raison, Rusca, j'ai fait un jugement téméraire.
— Voyez à quoi j'occupais votre Marie, en attendant de vous découvrir par là.
Avec ces paroles, ses doigts blancs et Ans péchaient délicatement, entre les plis du fichu croisé sur la poitrine de notre pastoure de Lignières, un mince cadre doré et le faisaient étinceler à nos regards. Je lus ces mots imprimés en grosses lettres :