VÉRITABLE PORTRAIT DE LA SAINTE VIERGE MARIE
Conforme à celui peint d^ après nature
par saint Lucévangéliste,
pendant son séjour à Jérusalem,
— Que c'est beau ! dit le Frère.
— Que c'est beau ! répétai-je.
— Quec'estbeau! murmura le bedeau de Lignièressur-Graveson, à qui ni l'ermite ni moi nous ne pensions plus.
— J'ai fait ce cadeau à Marie Galtier afin qu'elle ait toujours devant elle l'exemple de toutes les vertus, continua le Santi-Belli.
Et sa voix étoffée, avec des éclats de clairon :
— Ce n'est pas le portrait de la Sainte Vierge comme vous en trouverez partout, à Marseille, à Lyon, à Paris. Ceci est le véritable portrait de la Très- Sainte-Vierge peint par saint Luc d'après nature, pendant le séjour de l'Evangéliste à Jérusalem. Approchez et jugez !...
Le tambour et la grosse caisse éclatèrent de plus belle.
— Vous l'entendez, vous l'entendez avec sa mu-
siqiie infernale, cet affreux charlatan ! hurla l'Italien furibond.
— Oh ! c'est le Sauvage ! dit Laborie, riant.
— Un sauvage? demandai-je.
— Ne regarde pas, mon petiot. Cet homme qu'on appelle le Sauvage n'est pas habillé d'une façon honnête.
— Ne croirait-on pas qu'il est nu comme un ver, ce sacripant ! poursuivit le Santi-Belli. Quand je songe au préjudice qu'il me porte, qu'il porte au bon Dieu, ce vagabond de grand chemin !...
Tajidis que Jacopo Rusca continuait à pérorer au milieu de notre groupe, moi, dévoré d'une curiosité ardente, ayant appétit du péché, je n'étais préoccupé que du Sauvage et avais toutes les peines du monde à retenir en bride mes prunelles, entêtées à vouloir partir sans cesse de son côté. Au bout du compte, peut-être n'était-il pas tout à fait nu, le Sauvage, comme l'avait méchamment prétendu le Santi-Belli? Le Tentateur m'ayant persuadé, je lançai un coup d'œil aussi prompt qu'une flèche et baissai les paupières aussitôt. Mais mon coup d'œil, aiguisé par une envie longtemps refoulée, avait été si aigu, si pénétrant, qu'il m'avait tout découvert. Non, non, le Sauvage n'était pas nu, et je n'aurais pas à charger mon examen de conscience d'un manquement nouveau et très lourd. 0 joie, joie inexprimable ! le Sauvage de l'Esplanade portait un caleçon, il portait un caleçon !
Ce personnage — il m'apparaissait, à moi, pauvre enfant naïf des Aires et de Lignières-sur-Graveson, comme un personnage et un personnage important — était d'une taille démesurée, très blanc de peau, avec une barbe rougeoyante qui lui couvrait la moitié de la poitrine. Un cercle de métal lui ceignait le front, et, de ce diadème éclatant, retenant une chevelure blonde très abondante, s'échappait une forêt de plumes bleues, violettes, çà et là d'un jaune doré.
Ses pectoraux, d'une ampleur extraordinaire, avaient des saillies vigoureuses, dont le maillot couleur de chair modelait les accidents avec énergie. Une fois, tandis que je l'observais, le colosse me tourna le dos, et je démêlai un torse monstrueux, où les deux omoplates figuraient assez bien les larges pelles à enfourner du four communal des Aires. Aux reins, il portait une ceinture touffue de plumes aussi magnifiques que celles ombrageant son visage. Ceinture providentielle ! grâce à elle, il me fat permis de considérer longtemps le Sauvage sans rougir. Qu'il était grand ! Sa tête atteignait les branchages des platanes, où, par un jeu de la lumière filtrant à travers les feuilles vertes, d'instant en instant elle avait l'air de senoyer comme dans les eaux de notre Berlou, par exemple, ou de notre G-raveson.
— Santi-Belli, auriez-vous un chapelet bénit par Notre Saint-Père le Pape ? susurra une petite femme pâle, dont la coiffe bordée d'une valencienne annonçait une riche fermière de la montagne.
Rusca, comme s'il n'avait rien entendu, continuait ses invectives à l'adresse du Sauvage.
— Alors vous n'avez pas de chapelet bénit par Notre Saint-Père le Pape ? insista la paysanne.
L'Italien subitement la regarda, et, d'un ton où ne coulait plus le fiel de la concurrence, — le Sauvage lui enlevait des pratiques, — mais où s'épandait merveilleusement le miel de la grâce :
— Il ne m'en reste qu'un, ma sœur, dit-il.
— Combien le vendez-vous ?
— C'est un cadeau que m'a fait Notre Très-Saint- Père le Pape lui-même, le jour de Saint-Pierre, à Rome, et vous comprenez...
— Si vous vouliez me le céder, j'y mettrais le prix.
— La chaînette est en argent et la croix aussi.
Il glissa deux doigts dans la poche de son gilet, et l'objet, touché d'un rayon, nous éblouit.
— Oh ! s'exclama la dévote, transportée.
Rusca, avec un calme effrayant, replongea l'étincelante marchandise dans son gousset.
— Eh bien? eh bien ? questionna l'autre, que ce jeu cruel mettait au supplice.
Le Santi-Belli, se courbant en deux pour se mettre à la portée de sa cliente, menue, lui posa le chapelet dans la main.
— Ne racontez à personne que je vous ai laissé ca trésor pour vingt francs. Cette nouvelle pourrait arriver aux oreilles de votre curé, puis à celles de M. Tarchiprêtre Carpezat, qui me dénoncerait à Notre- Saint-Père, et je recevrais des reproches quand j'irai le revoir à Rome...
— Soyez tranquille, Santi-Belli.
Elle retira un sachet de toile des profondeurs deson corsage, et laissa tomber dans la griffe de Rusca quatre belles pièces de cinq francs.
A ce moment, sous la voûte mouvante de l'Esplanade, ébranlant tout, réveillant jusqu'aux échos lointains de FEscandorgue, détonna un bruit qui fit tressaillir la foule. C'était comme les beuglements d'un taureau furieux dans les bas-fonds herbus de nos vallées cévenoles, du côté de l'Espinouse ou du mont Caroux. Involontairement, je levai la tête, cherchant par delà l'Esplanade la prairie d'où partaient ces rugissements enragés. Bast ! je ne démêlai là-haut que les contreforts chargés de vignes de TEscandorgue et ne découvris pas la moindre bête parmi les jeunes pampres verts, où le soleil couchant allongeait une douce caresse d'adieu. Mais l'épouvantable grondement, du milieu duquel par intervalles semblaient se dégager de vagues paroles, continuait son vacarme assourdissant au-dessus de nos têtes. Je crus distinguer ces mots :
— Mesdames!... Messieurs!... Messieurs!... Mesdames!...
— Ah ! ce Sauvage ! dit Laborie»
— Le Sauvage? demandai-je, les yeux dilatéscomme des lucarnes.
— Ce qu'il tient à la bouche s'appelle un portevoix, mon fillot, me répondit le Frère, très heureux de m'instruire un brin.
\^m Kous nous étions insensiblement rapprochés du I^P^uvage, et je pus enfin me repaître à loisir et de l'homme et de l'attirail qu'il traînait après lui. La première chose qui me frappa fut un long sabre très pointu que sa main droite brandissait dans tous les sens, tandis que sa main gauche retenait cloué à ses lèvres le tonitruant porte-voix.
— Mesdames!... Messieurs! C'est avec ceci... ceci... que je les arracherai... pour vous faire plaisir.
Et la lame nue, dans la demi-obscurité des arbres, allait frénétiquement avec des éclairs de foudre déchirant un ciel noir.
Par exemple, n'étant plus qu'à dix pas de lui, je vis l'homme de la tête au pieds. Il se tenait hissé sur un véhicule disloqué, auquel il me serait impossible d'attribuer un nom. Cela rappelait à la fois le cabriolet, la diligence, le tombereau. Il était planté droit devant une tablette, où j'entrevis des pinces grosses comme des tenailles, des clous énormes détachés des ferrailles de quelque charrette, des topettes rangées à la file pleines de liquides de diverses couleurs, puis . des paquets de boîtes entassés, crevant le papier sale
Rui les enveloppait. Dans ce pêle-mêle d'objets Eins nom, mon œil, acharné à tout voir, découvrit jie boule jaunâtre, ébréchée parle bas. Horreur! 'était un crâne humain absolument pareil à celui qu'un jour, au cimetière des Aires, à l'enterrement si triste de Ninette Catinel, j'avais vu rouler sous la pioche du fossoyeur de là-bas et dont j'avais rêvé tant de nuits.
— Mesdames! messieurs! hurlait toujours le charlatan, aujourd'hui, en l'honneur do saint Fulcran, j'arracherai les dents pour rien... les petites pour un
SOU, les grosses pour deux sous... Montez! montez tous!...
Il nous tourna réchine, son échine de géant, et d'un coup de sabre fit-signe à deux maroufles grotesques accroupis sous le feuillage des platanes, sur la haute impériale de lapatache. Le tambour et la grosse caisse repartirent furieusement.
Tandis que la musique effroyable remplissait l'Esplanade de ses ronflements assourdis de mailloche, alternant avec les battements plus clairs des baguettes, lui, le Sauvage, radieux, les yeux mi-clos, se balançait gravement, de gauche à droite et de droite à gauche, montrait, tournant sur ses talons, tous les avantages de sa charpente de cyclope, demeurait tout à coup immobile, pareil à quelque saint Christophe colossal sous le porche d'une cathédrale, déposait sa latte, ramenait ses bras sur sa poitrine à la Napoléon, ressaisissait son glaive, pourfendait dans les airs des ennemis imaginaires, étalait ses plumes comme un paon qui fait la roue, puis finalement éclatait de rire, et d'un rire énorme qui couvrait les appels roulants de la grosse caisse et du tambour.
— Montez ! montez tous 1 rugissait-il à grand renfort de porte-voix.
On aurait cru, au remue-ménage qui se fit dans la foule, que la guimbarde de l'arracheur de dents allait être prise d'assaut.
— Et quoi, le frère Lambertier! s'écria Jacopo Husca.
En effet, derrière la carrure athlétique du Sauvage, sur ces tréteaux en plein vent, venait de paraître Agricol Lambertier, ermite de Saint-Pantaléon, de Boubals. Ce Frère, oublieux de ses devoirs, pour être plus libre de montrer sa mâchoire malade à l'opérateur forain, avait livré son bourdon à une jeune et robuste paysanne plantée dans la voiture à côté de lui, et cette fille, en dépit d'une fluxion qui lui gonflait outrageusement la joue droite, s'amusait avec
cette sorte de bâton sacré, le projetant dans l'espace, à faire sauter le chapeau à celui-ci, puis la coiffe à celle-là, et s'esclaffait de rire sans retenue.
— Comment, frère Laborie, et vous souffrez cela, vous le patriarche de l'Ordre dans les Cévennes? dit le Santi-Belli avec une indignation qui me fit plaisir. Le bourdon de Saint-Jacques-de-Compostelle aux mains de cette créature de perdition !...
Laborie ne put en entendre davantage. De la tête, des bras, des griffes, ce vieillard, animé de la force de Dieu, fendit de nouveau la multitude des pèlerins et disparut.
Qu'arriva-t-il alors î Hélas I hélas I trois fois hélas .'
Ce qui arriva? Vous allez le savoir.
En voyant Adon Laborie plonger dans le flot, mon premier mouvement fut de le suivre. Une double tentation me pressait : je joindrais mes supplications aux siennes pour déterminer frère Lambertier à ne pas parader dans un spectacle public, puis je dévisagerais le Sauvage de plus près. Malheureusement, comme je m'élançais, le passage ouvert par les épaules de l'ermite de Notre-Dame-de-Nize se referma, et je fus contraint de rétrograder, me sentant
touffer au milieu des paysans qui me foulaient sans pitié. En cette minute d'angoisse, moi, pauvre enfant ;,^àté du Prieuré de Lignières, moi, neveu de M. l'abbé Célestin, chargé aujourd'hui dans la cathédrale de
Lodève de suppléer Monseigneur, d'un œil ou devaient se lire toutes les peurs, tous les elfFarements, je cherchai les miens. Mais les remous de la mer où je nageais hors d'haleine, m'avaient séparé à la fois de Laborie et de mes autres compagnons, Thomas Graltier, Marie, Jacopo Rusca. Seul, et la poitrine comprimée comme dans un étau ! N'ayant pas les membres assez vigoureux pour résister aux membres rudes des pèlerins montagnards, qui m'écrasaient avec l'indifférence suprême des forces aveugles de la nature, je serais mort sans aucun doute, si tout à coup cinq doigts, aussi durs, aussi rigides que des crochets de fer, s'abattant sur l'un de mes bras, ne m'eussent tiré violemment. Croiriez-vous que c'était la main de Marie Galtier, ce crampon solide qui me serrrit à me déchirer la peau !
— Oh ! merci,' merci! lui dis-je, enchanté de la trouver là et de respirer plus à l'aise.
— Venez, monsieur le neveu, venez vite 1
— Où veux-tu que j'aille?
— Chez Lagrifoul.
— Lagrifoul?
— C'est le cabaretier de la place des Broussonnelles.
— Je n'ai jamais mis. les pieds chez un cabaretier, moi.
— Tu refuses de venir avec nous, bambin ? gronda le Santi-Belli, que je n'avais pas aperçu.
La raine méchante de l'Italien m'épouvanta.
— Je ne suis pas avec vous, lui dis-je courageusement : je suis avec le frère Adon Laborie et avec Marie Galtier.
— Eh bien! reste avec le Frère, puisque cela t'amuse; nous autres, nous allons chez Lagrifoul... En avant deux, bossu I
Nous étions devant l'escalier qui, de la promenade basse de l'Esplanade, bordée de platanes, mène à la promenade plus haute du Parc, plantée d'ormes et de marronniers. Les ombrages entremêlés de ces
beaux arbre?, dont le soleil, au moment de disparaître, allongeait les masses monstrueuses, nous couvraient complètement. Le bedeau, attiré par F odeur du vin, enlevé par l'espoir d'une liesse chez Lagrifoul, gravit d'un pas allègre les marches.
-— Vous n'avez pas honte, père, vous n'avez pas honte ! disait Marie, demeurant toujours près de moi.
Mais l'odieux biberon, semblable à un animal altéré qui s'échappe vers la rivière voisine, sans entendre, prenait son élan vers la bouteille, vers les délices du paradis.
— Ah ! s'écria notre pastoure au désespoir, si je n'étais pas obligée de garder M. le neveu de M. le curé de la paroisse !
— Et plante-le là, M. le neveu de M. le curé de la paroisse, repartit Jacopo Rusca, qui, laissant fuir Thomas Galtier vers la place des Broussonnelles, essayait de temps à autre de passer un bras à la taille de Marie.
— Santi-Belli ! Santi-Belli ! répétait-elle, se défendant.
— Voyons, petite, je t'en supplie, accompagnenous chez Lagrifoul, lui murmura-t-il d'un accent de fervente prière. Tu sais bien que, si ton père s'entête à courir au cabaret, il n'y a en tout ceci aucunement de ma faute, et que ce qu'il nous reste de mieux à faire, pour l'empêcher de vider tous les pots de Lagrifoul, c'est encore de le suivre afin de le conseiller et de le retenir. Je comprends certes que tu veilles sur le neveu de M. le curé de Lignières, un enfant très gentil que tu ne dois pas exposer à s'égarer dans une ville étrangère. Mais pourquoi ne viendrait-il pas avec nous, lui aussi? J'ai prévenu frère Laborie que nous l'attendrions chez Lagrifoul.
— Vous l'avez prévenu ? demandai-je, converti à ce beau discours, dont quelques mots, 6 faiblesse des
enfants qui seront des hommes ! m'avaient très agréablement chatouillé.
L'Italien s'approcha de moi, et, me touchant la joue du bout de ses doigts caressants :
— Frère Laborie nous rejoindra, mon garçonnet; c'est convenu entre nous.
— Hâtons-nous, Marie, hâtons-nous, dis-je. Nous serons bien assez forts, à nous trois, pour empêcher ton père de se griser.
A la dernière marche de cet escalier de pierre, reconstruit aujourd'hui dans des proportions spacieuses, avec des degrés fort doux, mais très raide et très étroit à cette époque éloignée, je ne pus m'enpêcher de jeter un dernier regard dans la direction du rond-point de l'Esplanade. Horreur ! le Sauvage, ayant le frère Lambertier assis devant lui sur le plancher de son tombereau, lui enfonçait dans la bouche son sabre géant jusqu'à la poignée. Je crus entendre : « Aïe ! » et je détournai les yeux.
Nous nous précipitâmes pour rejoindre Thomas Galtier. Je ne vis ni le Parc, avec ses larges allées, son bassin profond, son jet d'eau étincelant dans l'obscurité des massifs; je ne vis pas même Saint- Fulcran, dont la silhouette énorme se dressait devant nous.
Enfin nous arrivons à la place des Broussonnelles. Un peu à gauche, près d'une fontaine jetant de l'eau dans une vasque par deux tuyaux étirés, amincis au temps et à l'usure, nous apercevons le bossu. Il se garde bien de s'arrêter pour boire la moindre goutte, le malin ! malgré la soif qui le dévore. Au contraire, il presse le pas quand il en vient à côtoyer la grande auge ébréchée, débordant pour son service de nappettes de cristal légères comme la gaze, puis s'éclipse.
Accotée à la muraille d'une vieille maison décrépite, la maçonnerie inférieure de la fontaine, augmen,tée d'un abreuvoir pour les bêtes, formait une saillie de trois mètres sur la place des Broussonnelles.
Pour le moment, une suprême flamme de soleil animait cet édicule municipal, plaquant des lueurs dorées sur les deux figures en granit des Cévennes, qui riaient à gorge déployée, pareilles à des masques antiques, et versaient de l'eau par les trompettes de cuivre avec des éclats joyeux. Nous contournons ce petit monument misérable et, démêlant une porte béante dans l'ombre noire projetée par l'avancement des frises et des corniches, nous entrons. Nous, sommes chez Lagrifoul.
— Doucement, l'ami ! dit Rusca, s'adressant à Thomas Galtier, attablé déjà, un verre d'une main, une bouteille de l'autre.
D'un coup dégriffé, il lui enleva le verre des doigts. Le bedeau ne se troubla pas pour si peu ; imperturbable à suivre son idée, il portait à ses lèvres le goulot de la bouteille pleine, quand le Santi-Belli, la lui arrachant :
— Puisque c'est moi qui paye le vin, vous me permettrez de le choisir, je pense !
Je fus très content de cette hardiesse de Rusca, et j'admirai la merveilleuse précision de ses gestes dans la demi-obscurité où nous étions plongés. Il est de fait que ni objets ni gens ne m'apparaissaient distinctement chez Lagrifoul, et il m'avait fallu un eff'ort visuel pour distinguer notre bedeau. Là-bas, à trente pas de nous, sur la place des Broussonnelles, à l'endroit où s'élève aujourd'hui la colonne de V Immaculée-Conception, je voyais des enfants jouer aux billes dans un rond de lumière rouge ; ici, je ne voyais rien ou à peu près.
Cependant, Marie me pressant, je m'assis à côté jd'elle, non loin de la porte. Le Santi-Belli, dans le fond de cette espèce de cave, causait avec quelqu'un. Il parlait d'un ton fort assourdi, mais sa belle voix méridionale éclatait de temps à autre malgré qu'il en eût, et j'attrapais au vol un lambeau de phrase, un mot. Comme mon œil insensiblement s'habituait aux
ténèbres du cabaret, soudain j'aperçus Jacopo Rusca tendant à un petit homme maigre, rabougri, dont une barbe noire en broussailles mangeait tout le visage, la bouteille qu'il avait si habilement escamotée à Thomas Galtier, puis mon oreille aux écoutes perçut ces longues paroles :
— Lagrifoul, du saint-georges, et vivement ! Lagrifoul disparut.
— Du vin de Soubès, un jour de la Saint-Fulcran, allons donc ! dit l'Italien haussant les épaules.
Il vint à nous, nous considéra une seconde, très préoccupé ; puis, insinuant sa main souple entre Marie Galtier et moi, il m'obligea par un contact un peu rude à lui céder ma place sur le banc où nous nous tenions serrés. Je fus debout sans m'en douter, tant les mouvements du Santi-Belli avaient été prompts. J'étais humilié, furieux. Trouvant une escabelle à tâtons, je m'y campai délibérément, mes deux yeux sur notre pastoure du Prieuré, ayant son biberon de père à sa droite et à sa gauche cet insolent de Jac(>po Rusca. Le cabaretier déposa une énorme bouteille ventrue sur la table et versa une rasade pleine au bedeau haletant de soif.
— Et vous, Santi-Belli? demanda-t-il en poussant un verre devant lui.
L'Italien lança à Lagrifoul un long regard signiôcatif.
— Vous seriez bien honnête de veiller à ma mar»chandise, lui dit-il ; il y aura dix sous pour vous.
Le petit homme, noir comme une taupe et léger comme un chat, ne fit qu'un saut. Je le vis saisir la haute perche aux images, que le Santi-Belli, pour se ménager une affiche, avait laissée en dehors appuyée contre la muraille, puis s'asseoir sur une pierre détachée des soubassements disjoints de la fontaine.
Pourtant, si Thomas Galtier, ouvrant une gueule ronde d'entonnoir, s'erapifïrait de saint-georges, le vin le plMs capiteux du pays, avec des gloussements
MON ONCLE CÉLESïIN 249
joyeux, c'était à peine si Jacopo Rusca avait trempé ses lèvres dans le doigt de vin qu'il s'était versé lui-même chichement. Pourquoi ne buvait-il pas ? Évidemment cet homme, tour à tour charmant et terrible, aimable dans ses propos et brutal dans ses actes, pensait à autre chose qu'à s'enivrer comme le bossu. A quoi pensait-il ? Il conservait une attitude d'immobilité parfaite sur le banc de bois, légèrement retourné vers Marie, qu'il couvait de ses deux yeux très agrandis et très brillants. De temps à autre, sa chevelure, dont son large chapeau de feutre gris déposé sur la table ne retenait plus les anneaux, avait des frissonnements qui la dressaient debout. Étaitce le vent de la place des Broussonnelles qui agitait ainsi cette crinière? Je ne crois pas, car moi; tout près de la porte, je n'éprouvais ni le plus petit souffle, ni la plus petite haleine. Qu'était-ce alors? Je ne sais pas. Une fois, il leva son bras droit, et sans façon le passa autour de la taille de notre pastoure du Prieuré. Pour le coup, j'eus un soubresaut sur mon escabelle, et ces mots à mon insu s'élancèrent de ma bouche :
— Voulez-vous la laisser, vous, à la fin !
Rusca, que je voyais seulement de profil, se retourna. J'eus le spectacle complet de sa face. C'était tout un spéciale vraiment que la vue de ce visage pâle tout à l'heure à TEsplanade, animé maintenant chez Lagrifoul de rougeurs qui lui mettaient aux joues de vives flammes d'incendie. Ses prunelles, d'où s'échappaient des lueurs amorties d'étoile, en' s'arrêtant sur moi, me troublèrent au point que je me mis debout, et, sans m'en rendre compte, irrésistiblement fis un pas vers lui. Une force de séduction invincible hr dominait et ne me laissait plus aucune liberté ni morale ni matérielle. J'avançais toujours, éperdu, souffrant en moi-même tout à la fois et réjoui. Mais le Santi-Belli, moins cruel que les serpents des pierrailles du Casté^
las sur le Berlou, qui mangent les oiseaux attirés par l'ensorcellement jusqu'à la portée de leur gueule, au lieu dem'avaler, se contenta de me mener au seuil du cabaret, et là, me montrant les enfants en train de jouer aux billes sur la place des Broussonnelles :
— Si tu allais faire une partie avec eux ? me souffla-t-il.
— Oui, répondis-je.
— Je ne veux pas ! cria Marie.
Comme j'allais passer la porte, elle s*élança vers moi, et, m'ayant pris la main, me ramena vers le banc, où côte à côte nous nous assîmes de nouveau. Rusca nous regardait d'un air d'indicible étonnement, et, sous le poids de son regard qui nous chargeait, nous n'articulions pas la moindre parole, ne hasatdions pas le plus petit mouvement. Marie paraissait encore plus épouvantée que moi, car son coude gauche qui me touchait avait par intervalles des tremblements convulsifs ; puis, bien que son père se grisât à son nez et qu'elle n'eût qu'à allonger la main pour renverser et le verre et la bouteille, elle ne savait rien entreprendre, elle ne savait rien oser. L'Italien, dont j'occupais la place, avait fait le tour de la table et nous observait. Moi, avec une extrême hardiesse, je jetais de temps à autre un coup d'œil de son côté. Quant à Marie, domptée dans son âme et dans son corps, elle fût morte avant de lever la tête et de regarder l'homme féroce qui la dominait. Et pourtant, au dire du frère Laborie, c'était elle qui avait eu le sang-froid d'habiller M, l'abbé Combescure mort, de le coucher dans le cercueil ! Sa prostration actuelle me dépassait absolument.
— Si nous nous en allions? lui murmurai-je, pénétré de la profondeur de ses tortures sans en deviner le moins du monde le motif.
Elle ne me répondit pas ; seulement, des plis de son fichu croisé, elle retira le petit cadre dont le
Santi-Belli lui avait fait cadeau et, me montrant du doigt les lignes imprimées au-dessous du Véritable portrait de la Très-Sainte-Vierge :
— Lisez-moi cela, monsieur le neveu, je vous en prie, puisque vous savez lire. J'ai besoin, grand besoin de la Sainte Vierge, en ce moment.
Je lus :
« La Très-Sainte-Vierge avait une taille parfaitement régulière^ et^ encore Men qu'elle eût le teint Msané^ elle n'en était pas moins un modèle de grâce et de douceur. . . »
— Comme toi, Marie, interrompit Jacopo Rusca. Je poursuivis :
«... Elle avait le front large^ les sourcils noirs et gracieux; son nez et sa bouche formaient un ensemble admirable. Des lèvres purpurines ornaient le bas de son visage, qui était de toute beauté, et ces charmes réunis étaient couronnés par des cheveux d'un blond doré... »
— Des cheveux en tout pareils aux tiens, Marie, dit Jacopo Rusca.
Je continuai sans m'émouvoir.
«... Ses mains étaient d'une douceur extrême, son 7nenton, plein de noblesse et de majesté. Affable, candide et modeste, elle inspirait à tous des sentie ments de jmreté. . . »
— Et d'amour, ajouta vivement Jacopo Rusca.
— Il n'y a pas « et d'amour », protestai-je avec une indignation singulière.
Puis, achevant le morceau :
« ...A son aspect, les passions fougueuses se modéraient dans les cœurs et un calme salutaire y reparaissait afin de les ramener à la vertu et à V amour de Dieu. »
Jacopo Rusca, eut un ricanement épouvantable.
— Alors, vous n'aimez pas Dieu, vous, que vous osiez rire de ce rire de Démon ? lui criai-je.
Cette phrase, n'était pas sortie de ma bouche,
252 MON ONCLE OÉLËSTIN
que ie Santi-Belli me harponnait à toutes griffes, m'arrachant à Marie éperdue, au banc, à la table, où je me cramponnais désespérément, et me jetait hors du cabaret.
— Au secours ! au secours !
Avec ce cri de détresse, dans un mouvement de rage, j'arrachai à Lagrifoul, à moitié endormi dans la fraîcheur propice de la fontaine, la latte aux chapelets, aux statuettes, aux tablotins miroitants, et précipitai contre le pavé pointu de la place des Broussonneîies tout l'étalage du Santi-Belli, qui s'y brisa avec fracas.
— Polisson î braillait Lagrifoul, tu vas me le payer.
Mais Rusca avait bondi hors du cabaret, m'avait saisi au collet et, m'iraprimant des secousses à me disloquer les os :
— Il faut que je t'étrangle, drôle !...
— Au secours ! au secours î
Le souffle me manquait, et certainement j'allais mourir, quand un bâton, bruissant dans Tair, s'abattit sur le crâne dur de l'Italien. La respiration me revenait, et, retrouvant la vue qui m'échappait avec la vie, j'aperçus autour de moi Liette Garidel, Ambroise Combal, l'ermite Braguibus, et puis un peu plus loin, dans un groupe où j'entendais le Santi- Belli se débattre et jurer comme un damné, frère Laborie, Simonnet Garidel, M. Anselme Benoît.
— Et qui payera ma marchandise, à présent ? hurlait Rusca.
— Moi ! lui répondit Simonnet, l'un des plus riches agriculteurs des Aires.
11 glissa les doigts dans la poche de son gilet et déposa deux écus, peut-être trois, je ne sais pas au \uste, dans la main du Santi-Belli, qui salua, ramassa sa perche et, sans sonner mot, s'éloigna.
— Attendez donc ! attendez ! lui cria quelqu'un. Je vis le frère Agricol Lambertier que je n'avais
pas encore aperçu. Ax\ moment où je l'avisai, Termite de Saiiit-Pantaléon, de Boubals, se tenait devant la fontaine, dépoitraillé, son large scapulaire pendillant, la tête penchée vers un des tuyaux de cuivre qui versait un filet d'eau fraîche dans sa bouche ouverte en 0 majeur. De seconde en seconde il se redressait, les joues enfif.mmées, gonflées comme de grosses tomates rouges, rejetant dans la vasque, sur le pavé, des gorgées de sang qui éclaboussaient pierres et gens, puis appelait Rusca à toute gueule.
— Qui m'aime me suive ! lui répétait le Santi-Belli sans s'arrêter.
Frère Lambertier encore une fois se courba vers la fontaine, s'emplit la bouche de liquide sans mesure, et, malgré Laborie, entêté à le retenir pour l'honneur de l'Ordre, s'élança sur les traces de Jacopo Rusca. En courant, des gouttes s'échappaient de sa bouche tendue comme une outre pleine et aspergeaient les cailloux de taches sanguinolentes. Le Sauvage lui avait donc troué la gorge avec son sabre de sept lieues? Plus d'une longue minute, nous suivîmes le couple du Santi-Belli et de Lambertier qui s'en allait vers le boulevard des Récollets, se retournant de temps à autre, tantôt pour nous envoyer des saints ironiques, tantôt des rires qui ne valaient guère mieux que les saints.
Le bourdon de la cathédrale détonna dans le ciel en mugissements prolongés.
— On sonne la Bénédiction, dit Laborie... On nous attend à Saint-Fulcran... Vite ! vite !
Marie souleva son père, incapable de se tenir sur ses quilles, et nous'quittâmes la place des Broussonnelles.
Après la Bénédiction, nous rentrâmes à notre auberge pour y souper. Du diable si je me souviens de ce que nous mangeâmes à ce repas, que Garrigat, tablier blanc monté jusqu'au menton, mine souriante, verbe enjoué, nous servit aidé de deux garçonnets déguenillés. J'avalais sans regarder, presque sans m'en apercevoir. Mon oncle, dont la vie remplissait la mienne, n'était pas là, et je me sentais dépérir sans lui. Mon oncle soupait chez M. l'archiprêtre Carpezat, dans un éblouissement de lumières ; moi. j'étais à la Poule-qui-Po7id, assis à une table où quatre chandelles fumeuses répandaient un jour rougeâtre, funèbre, un jour triste d'enterrement. Tout à coup, au milieu de ces idées, de ces émotions lugubres, plusieurs personnes, vagues comme des ombres, se levèrent, et j'entendis ces paroles distinctement:
— Allons-nous faire un dernier tour par la ville ? C'était la voix de M. Anselme Benoît.
— Oui, oui ! répondit quelqu'un.
C'était la voix de Simonnet Garidel.
— Au fait, si on prenait une demi-fasse au Café de l'Hôtel du Nord, boulevard des Récollets ! cria Ambroise Combal.
Au moment où nos trois pèlerins nous quittaient, dans l'air paisible de Lodève, retrouvant son silence et son repos après le bruit des processions et des cantiques, éclata le plus formidable des carillons. Cette fois, ce n'était pas seulement le bourdon de Saint-Fulcran jetant de toutes parts ses volées
terribles, c'étaient les cloches des autres paroisses, celles des Communautés, celles des Confréries, qui prenaient leurs ébats à toute corde et à tout battant. J'éprouvai un véritable saisissement à ces brusques élans du bronze traversant la nuit pareils à des rugissements, à des cris, et d'instinct, je quittai ma place pour regarder par la fenêtre ce qui pouvait bien se passer au dehors. Il ne se passait rien, absoment rien. Sous mes yeux, la cour de la Poule-qui- Pond, plus vaste que je ne l'avais jamais vue, apparaissait toute neigeuse. Il neigeait donc ? J'allongeai la main, attendant un flocon rafraîchissant sur mes doigts brûlants de fièvre. Il ne tomba pas la moindre miette duvetée d'en haut.
— Quelle belle lune ! murmura Laborie à côté de moi. Pourvu qu'elle ne nous fasse pas le mauvais tour de se coucher avant de nous avoir conduits à Lignières-sur-Graveson !
Si vous saviez combien elle était petite, cette lune, qui éclairait si fort Lodève et les montagnes environnantes jusqu'aux crêtes de l'Escandorgue ! Elle était mince, effilée, avec deux pointes très aiguës, et blanche comme la faucille de Marianne fraîchement repassée sur la pierre. Et, dans cette lumière douce, transparente, sereine, les cloches déchaînées poursuivaient leur vacarme effroyable, réveillant au fond de ce cirque étroit de montagnes tous les échos, ceux mêmes du haut plateau du Larzac qui répondaient par des clameurs indistinctes, des murmures sourds, d'où se dégageaient de vagues paroles, des mots longuement et péniblement articulés, comme si la nature s'essayait à bégayer dans la nuit.
— C'est le glas de saint Fulcran, petiot, me dit Laborie.
— Le glas de saint Fulcran ? demandai-je, surpris.
— Il y a deux cents ans et plus que saint Fulcran a été assassiné dans Lodève, et depuis cette époque on sonne son glas tous les soirs, à neuf heures.
256 MON ONCLE célesti:t
— Pourquoi sonno-t-on son glas depuis deux cents ans et plus ?
— Pour rappeler aux chrétiens que, dans ce monde, il y a toujours des méchants, et puis aussi pour réjouir l'âme du grand saint Fulcran, étabUe là-haut dans la gloire du bon Dieu.
En entendant Adon Laborie, dont la voix s'étai/ peu à peu élevée à ce ton emphatique familier à nor ermites, grands prêcheurs en plein vent de nos fêtes votives, frère Braguibus, puis Liette Garidel, puis Marie s'étaient rapprochés de nous.
- Je vois bien ce qu'il vous faut, à vous autres I dit Laborie... Voyons, voulez-vous, qu'en attendant le retour de M. le curé, je vous j-aconte le miracle de la Vie et de la Mort de saint Fulcran ?
— Oui, oui!
Il regagna sa chaise autour de la table. Tous les détails de la scène me sont présents. Moi, je m'assis à sa droite ; puis, après moi, Marie ; puis, à quelque distance de Marie, presque contre la porte accédant à la pièce où le matin les ermites et le Santi-Belli avaient fait ripaille, Thomas Galtier, les coudes ramenés sur la nappe, la tignasse enfouie dans les manches de sa veste de serge, la bosse menaçant le plafond, ronflant. Liette et Braguibus s'étaient placés à la gauche de Laborie.
Le Frère réfléchissait. Depuis des années peutêtre, il ne lui était pas arrivé de narrer la Vie miraculeuse de saint Fulcran, et sans doute, avant de commencer, il réunissait les éléments, disposait les divisions de son récit. De temps à autre, son front sillonné de rides sinueuses, comme le front de saint Pierre dans un tableau de la cathédrale de Lignièressur-Graveson, se creusait plus profondément. La mémoire évidemment faisait un efl'ort pour ressaisir quelque lambeau de l'histoire qui s'en allait. On devine si nous étions attentifs. Nous nous tenions, sur nos sièges un peu effondrés, raides comme des pieux,
Toreille si bien préparée que, sans compter le fracas des cloches allant leur train, nous percevions le moindre bruit, le pas d'Espérit Garrigat traversant la cour de l'auberge, le refrain d'un passant sur la route, tout jusqu'au crépitement léger de nos chandelles champignonnant à plaisir. Tout à coup, de gros éclats de rire, partis de loin, portèrent jusqu'à nous. Laborie, atteint, se leva d'un mouvement brusque.
— Est-ce que les ermites et Rusca seraient encore dans cette chambre ? demanda-t-il.
Et, repoussant Thomas Galtier, réveillé en sursaut par la secousse, il ouvrit la porte de la pièce où les Frères libres de Saint-François et le Santi-Belli avaient festiné si gaillardement.
— Personne, dit-il.
En retournant s'asseoir, il appliqua une tape un peu rude sur la bosse au bedeau, puis il lui lança ces quatre mots :
— Tâchez de tenir vos vitres ouvertes, outre de bouc que vous êtes ! Plus qu'aucun de nous ici, vous avez besoin de la bénédiction de saint Fulcran.
Il commença :
— Vous saurez en premier que saint Fulcran naquit, il y a mille ans et plus, à Mérifons. Vous connaissez Mérifons, un village grand comme cette table, par delà Clermont, en tirant vers Salasc. Tout petit, il faisait des chapelles dans les bois, et on le trouvait presque toujours à genoux, récitant quelque chose, le chapelet sans doute. Il alla si loin dans le chemin de la sainteté, qu'à vingt ans il avait déjà le bruit de faire des miracles, et que Monseigneur Théodoric, qui pour lors était évëque de Lodève, l'appela pour lui parler. — Vous entendez, je pense, que je ne tire pas cette sapience de ma pauvre tête d'ermite. Ce que je vous en dis, c'est M. le curé Combescure qui me l'a conté dans les temps, et par le menu, s'il vous plaît. — Donc voilà saint Fulcran
à Lodève, auprès de Monseigneur Théo-doric. Une fois ici, il n'eut qu'une idée : y rester, et il continua à conduire si bien sa vie dans la droite ligne des bonnes œuvres, que, après une couple d'années, je ne me souviens pas au juste, Monseigneur Théodoric étant mort, la mitre et la crosse revinrent à lui naturellement. C'est alors qu'on en vit des prodiges en nos contrées! Saint Fulcran a cent bourses pour secourir les pauvres et cent bras pour bâtir des églises, des couvents, des hospices. Tandis que des masses d'ouvriers maçonnent, à Lodève, les murailles «paisses de la cathédrale qui porte son nom, d'autres masses d'ouvriers, lancées par lui dans notre vallée du Oraveson, maçonnent les remparts, les enceintes; les clochers, les cloîtres de l'abbaye de Joncels. — Qui sait si ce n'est pas saint Fulcran qui a creusé les fondements du Prieuré de Lignières ? Ma foi, M. le curé Combescure n'était pas sûr du fait, mais il penchait beaucoup à le croire.
» Quelles besognes extraordinaires !
» Et bien, cela ne suffisait pas à occuper notre saint, car, encore qu'il eût tant d'affaires sur les bras, il ne reculait pas pour se les charger un peu plus chaque jour. Ne fit-il pas trois fois le voyage de Rome pour aller voir Notre-Saint-Père le Pape ? Vous devinez si on voyageait facilement à une époque où il n'y avait pas de diligences, et où les routes, mal entretenues, étaient remplies de toute espèce de voleurs. Il paraîtrait, au dire de M. le curé Combescure, que l'espèce la plus à craindre de tous ces brigands de grand chemin était celle des Routiers. Mais saint Fulcran après tout était saint Fulcran, et, protégé par la grâce de Dieu, il se moquait bien, quand Notre-Saint-Père le Pape le réclamait à Rome pour les affaires du ciel, et des Routiers et des autres troupes de bandits. Il partait. Voilà.
» Pourtant, à force de bâtir, de marcher, de parler pour la conversion des pécheurs, car la terre, dans
les années d'autrefois comme dans les années d*aujourd'hui, en a toujours porté des milliers sur son dos, saint Fulcran se faisait vieux à son tour, à l'égal de Monseigneur Théodoric. Que voulez-vous? on a beau être le meilleur, le plus juste, le plus charitable des hommes, on ne cesse pas d'être homme pour cela, et chacun de nous sait que, depuis la désobéissance du Paradis Terrestre, le bois d'Adam ne dure pas. Il vieillissait donc, l'évêque de Lodève, il vieillissait, et, un soir, comme un orage terrible, parti de l'Escandorgue, tombait sur la ville, faisant déborder FErgue et le Soulondre, on apprit qu'une méchante fièvre venait d'emporter Monseigneur Fulcran. »
Dans son empressement à ne pas perdre un mot de Laborie, Marie Galtier, que je séparais de l'ermite, s'était pour ainsi dire jetée sur moi, et mon épaule soutenait le poids de notre pastoure, affamée de la Vie de saint Fulcran. Tant que le Frère avait parlé, surexcité moi-même par un récit dont je chercherais en vain à reproduire le mouvement dramatique, l'audace naïve, les expressions pittoresques, la tournure abandonnée et singulièrement originale, je n'avais guère senti ma charge ; mais, l'ermite s'étant arrêté pour respirer, j'éprouvai l'impression d'un écrasement.
— Sais-tu que tu n'es pas légère, toi ? soufllai-je à Marie bien bas.
— Que c'est beau la Vie de saint Fulcran ! dit-elle. Ses yeux bleus, si froids, apparaissaient humides.
— Aurais-tu pleuré, par hasard, durant cette histoire de Laborie ? lui demandai-je.
— Oui, oui.
— Et pourquoi ?
— Je voudrais être une sainte, moi ! me murmura- 'y-elle si près de l'oreille que sa joue toucha la mienne.
— Mets-toi là, alors, mets-toi là ! lui dis-je.
Et, sans trop me rendre compte du sentiment obscur auquel j'obéissais, — peut-êre y avait-il au
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fond de tout ceci un vague respect pour cette paysanne de Lignières qui se préoccupait de devenir une sainte comme sainte Philomène, quand je me préoccupais si peu de devenir un saint comme saint Fulcran, —je lui cédai ma place à côté du Frère et pris la sienne doucement. J'eus donc désormais à ma droite Thomas Galtier au lieu de Marie.
— Vous avez assez de sens pour comprendre, continua Laborie, que, lorsque saint Fulcran fut mort, on ne l'enterra pas au cimetière, en un trou de terre, comme on nous enterrera, vous et moi, un jour..., aussi tard que possible, s'il plaît à Dieu. Ayant fait assez parler de lui de son vivant, après sa mort tout le monde le jugea saiyit, et on plaça son corps en un cercueil d'or et d'argent, ainsi que ça se pratique pour les bienheureux comblés des grâces du Seigneur; puis on le laissa dormir du sommeil du juste. Mais, quelle farce ! il ne dormait pas le moindrement, lui ; et, comme des malades, des estropiés, des innocents de Lodève et de partout dans là montagne cévenole, confiants en l'évêque très excellent et très bon, venaient sans cesse le prier, tantôt il redressait la jambe à celui-ci, tantôt il coupait la fièvre à celuilà, tantôt il restituait le raisonnement à l'autre. Vous imaginez d'ici si ça faisait du bruit, ces miracles ! Le bruit fut .si grand qu'il arriva jusqu'à Rome, et que Notre-Saint-Père le Pape, connaissant que Dieu n'a jamais permis au corps d'un saint de pourrir comme toute chair humaine après la mort, ordonna aux chanoines de la cathédrale d'ouvrir incontinent la caisse d'or et d'argent où était enseveli saint Fulcran pour s'assurer comment il se portait là-dedans, depuis des années et des années. Vous me croirez, vous autres, si vous voulez : il se portait très bien. Un peu maigre sous la mitre tant seulement ; mais frais dans le fond, luisant, les lèvres parlantes, l'œil vif et animé. Pour le coup, c'était une chose que les chanoines n'avaient pas vu souvent, tout chanoines sapients qu'ils étaient
Aussi, en découvrant le cadavre en cet état de conservation, ils n'y allèrent pas par quatre chemins, et, contents de faire la foule immense qui remplissait la cathédrale témoin de ce prodige, l'un tirant saint Fuicran par les mains, l'autre le prenant par les épaules, ils le mirent debout sur ses deux pieds. Gens des Aires et de Margal, que pensez-vous de ceci ? Il marcha, il marcha. Les chanoines, bien entendu, le laissaient placer un pas devant l'autre, tranquillement, sans le tourmenter. Vous êtes étonnés déjà ? Eh bien, votre étonnement n'a pas fini, car, une fois ses jambes en train, saint Fulcran, soutenu par des anges invisibles, chemina jusqu'au maître-autel du chœur. Du reste, il le connaissait, ce maître-autel, qui est le maîtreautel de maintenant, l'ayant acheté lui-même de sa bourse dans ses années. Toute la multitude des fidèles chantait à plein gosier. Qu'il dut être beau ce jour ou saint Fulcran, à l'exemple de Jésus-Christ lui-même, ressuscitait des morts ! Que je voudrais avoir assisté à cette fête magnifique ! Hélas ! Dieu ne fait plus de miracles à présent sur cette terre, parce que nos yeux, souillés à toutes les impuretés de la chair, à toutes les gourmandises de la viande et du vin, ne sont plus dignes devoir les merveilles des jours de piété et de bénédiction. »
Adon Laborie, épuisé par un élan où avait passé son âme si profondément religieuse, s'interrompit de nouveau, et de nouveau, cherchant ou préparant la suite de sa narration, se recueillit, le front penché. Cette halte nous désobligea. Nous prenions tant de plaisir aux paroles du Frère l Mais si nous étions attentifs, Braguibus, Liette et moi, rien ne saurait donner une idée de l'attitude absorbée de Marie Galtier. Ce n'était pas seulement avec ses oreilles qu'elle écoutait l'ermite de Notre-Damede-Nize, c'était avec sa bouche mi-ouverte, ses mains portées en avant, avec tout son être épanoui dans une sorte d'extase. Pauvre pastoure de
mon oncle ! elle voulait être sainte, et je vous jure qu'en ce moment elle l'était pour moi, car, pas même à notre sainte Philomène, des Aires, je n'avais trouvé l'air céleste, tout divin que je trouvais à Marie.
Durant la méditation de Laborie, ayant inspecté curieusement les visages, je finis par accorder un regard à notre ivrogne Thomas Galtier. Les chandelles, à bout de suif, s'étaient éteintes du côté du bedeau, et. peut-être, dans la pénombre rougeâtre où disparaissait la forme anguleuse du bossu, pris-je martre pour renard. Quoi qu'il en soit, un homme, me sembla- t-il, accroupi presque au ras du sol, causait avec le père de Marie, et cet homme, un chapeau à plume de coq sur la tête, était Jacopo Rusca. Que faisait ià le Santi-Belli, couché presque à plat ventre, rampant à la façon des serpents du Casiélas, sans bruit ? Que voulait-il ? Que cherchaitil ? J'allais crier à tout hasard... A cette seconde même, Laborie poursuivit en ces termes :
— Mais encore que le saint évêque, la mitre en tête, la crosse en main, parut vivant à dire bonjour à chacun, quand il eut levé le bras pour bénir l'assistance, qu'il se fut reposé sur l'autel, car on l'assit sur l'autel quelques minutes à l'endroit de la pierre sacrée, les chanoines de la cathédrale songèrent à le reconduire vers son cercueil d'argent et d'or. Ceci, écoutez bien, est le miracle des miracles. Saint Fuicran se baissa lui-même, et, au vu, au su de tout le monde, s'allongea lui-même dans sa caisse, comme, après une grande fatigue, nous autres qui sommes de la terre et point du ciel, nous nous allongeons dans notre lit.
» Pourtant, il ne devait pas y demeurer jusqu'au Jugement Dernier, dans ce trou mollet, parmi la soie et d'autres étoffes riches, notre saint, et voici les guerres qui commencent dans nos Cévennes et partout. — Une petite réflexion, les amis, et je vous conte toutes ces abominations, dont Luther et Calvin, des
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gens qui n'étaient pas de ce pays, des gens de pacotille, furent la cause, la seule cause, absolument comme un et un font deux. »
Il porta ses mains rudes à sa tête, et de grands plis méditatifs se creusèrent de nouveau à son front... Tiens ! promenant un regard le long de la table pour observer nos gens, je ne vis plus Thomas Galtier... Si je prévenais Marie ?... Marie, pour le quart d'heure, ressemblait à un de ces beaux anges blancs qui m'avaient tant frappé dans le chœur de la cathédrale de Lignières, placés à genoux de chaque côté du maîtreautel. L'enthousiasme qui remplissait les yeux de notre pastoure du Prieuré me troublait, et je n'osai articuler un mot. Chose bizarre ! cette paysanne, la fille après tout de cet ivrogne de bedeau, finissait, grâce à ses airs de paradis, par me rendre d'une extrême timidité. Tout m'imposait en elle, son visage de cire vierge, ses mains jointes, sa prosternation, tout jusqu'à son misérable vêtement, que j'avais bien pu déchirer autrefois sur la route d'Hérépian, mais dont aujourd'hui je n'aurais-^u prendre sur moi de déranger un pli. Bast ! sans que je l'eusse appelée, sans que je l'eusse frôlée du bout de l'ongle, — Dieu venait sans doute de la prévenir, — elle se retourna soudain et remarqua l'absence de son père.
— Où est-il? me demanda -t-elle à voix basse.
— Je ne sais pas, lui répondis-je, la langue débridée brusquement.
Ne dérangeant en aucune façon Laborie, à peine aperçue de moi dans la brume épaisse et tremblotante de la dernière chandelle, elle se leva, et, gagnant la pièce où le matin se gaudissaient les ermites et le Santi-Belli, disparut.
— Il n'est pas, reprit le Frère, sans que vous ayez entendu parler, dans nos contrées, du baron Claude deFaugères, qui était seigneur de Lunas et habitait le château du Redondel? Notre-Seigneur, qui n'a pas froid aux yeux, puisqu'il y voit la nuit comme le jour
264 MON ONCLE CÉLESTl.V
et par toute la terre, n'a pas voulu qu'il restât pierre sur pierre du Redondel, cause pourquoi le château n'existe plus aujourd'hui. Quant à ce baron de Faugères, il a fait des siennes dans notre montagne cévenole, allez! D'abord, abandonné de Dieu, il s'était mis dans la bande de Luther et de Calvin, et lui, qui n'était pas bon déjà, devint à la longue, en compagnie de cette engeance, un véritable brigand. Figurezvous, puisqu'il faut que de fil en aiguille je vous dise la Vie entière de saint Fulcran, figurez-vous que ce baron Claude de Faugères avait réuni des Routiers et qu'avec ces scélérats il avait porté la désolation dans l'Escandorgue, sur le plateau du Larzac et jusque dans la Rouergue, un pays qui touche le nôtre du coude comme je vous touche à présent. Ils mettaient le feu aux villages, tuaient les hommes, s'adonnaient à cent mille horreurs avec les femmes et saignaient les •enfants pareillement à des moutons dans la boucherie. N'est-il pas vrai que c'était une jolie gueusaille que cette gueusaille-là! Et le pire, — je ne le croirais pas si M. le curé Combescure, plus éduqué qu'un livre ouvert, ne m'en avait fait certain, — le pire, c'est que ces compagnons de Luther et de Calvin, commettaient ces crimes, qui donnent froid, en chantant des psaumes. Oui, mes amis, que ça entre dans vos ■caboches ou que ça n'y entre pas, ils chantaient des psaumes d'une voix enragée. Du reste, je me suis laissé conter par un protestant de Bédarieux, lequel est un brave homme malgré sa fausse religion, que dans leur temple on ne chante que des psaumes, toujours des psaumes jusqu'à fin de salive et de gosier. Que voulez-vous ? c'est le Démon qui leur a souflîé cette idée de nous prendre ce qui nous appartient, car tout chacun sait que les psaumes sont aux catholiques et que les protestants n'ont rien à voir dans les Saintes Écritures du bon Dieu. Voleurs! voleurs ! voleurs!... » Mais, pour ne pas lâcher le baron Claude de Faugères, vous ne devineriez de la vie ce qu'il
fit, après avoir promené le viol, l'incendie et la mort dans les parties les plus retirées de la montagne et de la plaine. Pardi ! avec sa racaille de pouilleux, il vient attaquer Lodève, et, comme en ce bas monde de la terre les méchants sont toujours plus forts que les bons, ils entrent dans la ville malgré les habitants et y font ravage. Naturellement, Dieu et ses saints sont insupportables à ces brigands delà Calabre. Aussi, avant de courir après les catholiques, qui s'enferment effrayés dans leurs maisons, ils courent à la cathédrale, qu'ils mettent au pillage en blasphémant. Ils volent les calices, ils volent les ostensoirs, ils volent les burettes, ils volent les chasubles, ils volent tout... Voleurs! voleurs! voleurs!...
» Halte-là ! ce n'est pas fini. Ils avisent la châsse de saint Fulcran, couverte de grosses ferrures d'or et d'argent. Ils s'y jettent dessus pareils à des loups affamés dépeçant à toute gueule une chèvre perdue dans la montagne. Chacun, d'un coup de griffe, arrache son morceau. Le baron Claude est là; il regarde et ne dit pas un mot, ce pendard ! A force de regarder, le maître de cette troupe infernale découvre une bague des plus riches au doigt de saint Fulcran, et il se penche pour dérober le bijou. Mais notre saint, qui ne se soucie pas de perdre son anneau épiscopal, plie le doigt et ne lâche rien. Attrape, Claude ! Vous vous figurez peut-être qu'à ce miracle le baron de Faugères tombe à genoux et adore. Que vous êtes bien des Aires, vous autres ! Au lieu de tomber à genoux et d'adorer, il dit à un nommé Louis Gale, maître chapelier à Béziers, de passer une corde au cou de saint Fulcran et de le retirer de son cercueil.
» Ah ! mes amis, c'est à présent que commence l'abomination de la désolation. Une fois par terre, sur les dalles de la cathédrale qu'il avait bâtie, notre évêque endure tous les affronts, subit toutes les tortures. Des soufïïets, des coups de pieds.. . Vous com-
prenez, ces brutes ! Notre-Seigneur au Calvaire, voilà ! On lui coupa le doigt, car le baron de Faugères, reluquant toujours l'anneau, il faut le lui donner. Puis cinquante démons, attelés à la corde, traînèrent le corps mutilé à travers l'église. Ce n'était pas assez pour l'appétit féroce de ces damnés; ils voulurent offrir à toute la ville la vue du saint patron roulé sur le pavé, dans les ruisseaux, dans la boue. — « Fulcraji^ fais miracle ! hurle sans cesse un des assassins, Fulcran, fais miracle I »
» A la fin, les reliques se lassèrent de tant d'insultes, et, en pleine place des Broussonnelles, au milieu de ces gens en armes, tenant aussi des torches pour y voir clair dans la nuit, elles se mirent debout brusquement. La séquelle eut la chair de poule et recula. Mais le baron de Faugères, qui était le véritable lieutenant de Luther et de Calvin dans nos Cévennes, ordonna pour recoucher le cadavre sur le sol qu'on lui tirât dessus vingt coups de... attendez... d'arquebuse. — L'arquebuse était le fusil de ce temps-là. Prenez toujours ça dans la poche, vous autres gens des villages, qui ne savez t-ien de rien, ^ Ah ! bien, oui, saint Fulcran se moquait bien des balles et du menu plomb ! Il demeura planté sur ses pieds, droit comme une quille; puis, toujours bon, pardonnant tout, à l'exemple de Notre-Seigneur, il allongea les bras pour bénir. Tiens ! tiens ! voilà une chose à laquelle ni le baron de Faugères, ni sa meute de chiens hurlants, ne s'étaient attendus. Vous avez assez de jugeotte pour le sentir : le baron Claude n'était pas content. Que fit-il dans cette extrémité, qui commençait à lui troubler les tripes dans le ventre ? Il leva son grand sabre, aussi long que celui du Sauvage de TEsplanade, ses acolytes l'imitèrent, et tous, en masse, se ruèrent contre le martyr. Saint Fulcran, soutenu par la vertu de Dieu, se fichait bien de leurs armes quelconques ! Il arriva des sabres ce qui venait d'arriver des arquebuses : les pointes ne trouèrent
pas plus la peau divine de l'élu que les balles ne l'avaient trouée. C'était trop fort ça à la fin des fins.
» Pourtant, l'Enfer ne se lasse pas d'inventer des moyens, quand il veut avoir raison du Ciel, et un moyen fut trouvé de réduire notre saint. A gauche de la placedesBroussonnelles, juste dans la maison oùes^ installé à cette heure le cabaret de Lagrifoul, habitait, à cette époque si malheureuse pour la religion, un boucher. La ribambelle de ces monstres le poussa si rudement, que saint Fulcran, pour nous donner un grand exemple d'humilité, permit qu'on le traîna^ jusque chez le boucher, et se résigna cette fois à laisser faire ses bourreaux. Pourquoi, lui qui n'était qu'un homme, ne se livrerait-il pas à ces gens de sac et de corde sur la place des Broussonnelles ? Jésus- Christ, qui était Dieu, ne s'était-il pas livré aux Juifs de son temps pour être crucifié sur la montagne du Golgotha ? C'est ce que se dit notre saint à lui-même, et sitôt dit, sitôt fait. Encore qu'il vit les couteaux du boucher comme je vous vois, il prit les coups qu'on lui donnait, et ne soufila mot quand on distribua son corps en tranches et qu'on le vendit le lendemain comme viande de boucherie...
— Alon Dieu ! interrompit l'ermite Braguibus.
— Cependant, six ou sept morceaux du saint tombèrent aux mains des catholiques, qui finement s'étaient faufilés parmi les protestants, et ces morceaux, vous l'entendez bien, ne furent pas mangés. Nous les avons ;:fardés jusqu'à ce jour : ce sont trois doigts, — je ne sais pas de quelle main, mais M. l'archiprêtre Carpezat vous le dirait; — un os de la jambe, — pour vous assurer de quelle jambe, je ne le pourrais; — une partie de la peau du fro?^.t encore toute rouge de sang. Voilà ce qui nous reste du bienheureux saint Fulcran, dont la gloire sera grande sur la terre et dans les cieux jusqu'à la consommation des siècles. Ainsi-soit-il ! »
— Amen ! conclut l'ermite Braguibus.
2t)8 MON ONGLE CÉLESTIN
— Et cet affreux baron Claude de Faugères ? demandai-je, retenant le Frère qui faisait mine de se lever.
— Ce baron de Faugères ! cria-t-il en se rasseyant. Savez-vous comment il finit, cet animal plus animal que les loups de l'Escandorgue ? Une nuit que la lune éclairait comme cette nuit, des catholiques pleins de piété et de courage, qui avaient assisté aux horreurs faites à saint Fulcran, arrivent à Lunas, se glissent, précédés d'un ange du Seigneur qui leur en ouvre les portes de fer, dans le château du Redondel, trouvent le baron de Faugères endormi à côté de sa femme, qui ne valait pas un fétu puisqu'elle était protestante comme lui, et bel et bien lui coupent la tête en toute tranquillité du bon Dieu. Ah ! par exemple, je lui en aurais fait autant, à cet associé de Luther et de Calvin, si je m'étais trouvé dans l'affaire de cette belle nuit. Mais tout n'était pas fini. Cette tête criminelle coupée et plantée au bout d'une lance, ces braves gens, tous des nôtres, la portèrent à Lodève pour voir quelle mine elle montrerait devant les restes de notre saint. Mes amis, cette tête du baron Claude de Faugères se comporta très proprement. Encore qu'accrochée à une pointe de fer, elle s'élança d'elle-même de la pique, et trois fois, très honnêtement, tourna autour de la châsse de saint Fulcran, saluant, sautant, bondissant, cabriolant. Le plus extraordinaire de la chose, c'est qu'en même temps que de grosses gouttes de sang coulaient du cou fraîchement coupé du seigneur de Lunas, des larmes pareilles à des pois chiches de chez nous tombaient de ses deux yeux ouverts, regardants et parlants. Bien sûr, le coupable se repentait. Que voulez-vous ? les catholiques sont gens pitoyables : estomaqués pai le chagrin du baron de Faugères, ils se contentèrent à coups de pieds de pousser sa tête jusqu'à un trou, à vingt pas de là, et dorénavant ne s'en occupèrent plus...
— Eh bien ? eh bien ? glapit la voix de M. Anselme Benoît.
Je regardai par la fenêtre. Là-bas, au milieu de la îour de la Poule-qui-Pond, je vis d'abord mon oncle \e promenant de long en large au bras de son mélecin ordinaire, puis j'avisai Simonnet Garidel et Ambroise Combal poussant les mulets dans les brancards et les attelant avec l'aide d'Espérit Garrigat.
— Allons ! dit Laborie.
Et, accompagné de Braguibus et de Liette, il sortit de la salle à manger. Au moment de les suivre, je m'arrêtai indécis.
« Et Marie Galtier ! pensai-je. » De nouveau, je plongeai du regard dans la cour. Ni Marie, ni son père ne se trouvaient parmi notre monde. Oîi étaientils ? A plusieurs reprises, durant le long récit de l'ermite de Notre-Dame-de-Nize, j'avais cru percevoir de vagues cris venant comme des bords du Soulondre ou de la prairie de Garrigat ; mais, trop retenu par la Vie de saint Fulcran, je ne m'étais pas dérangé. Peut-être était-ce Thomas Galtier qui avait crié, peutêtre Marie. A tout hasard, sans plus ample délibération, avec le beau courage d'un enfant très peureux, je saisis la dernière chandelle sur la table, et m'élançai dans la pièce où ce matin se gaudissaient les Frères de Saint-François.
Je reculai d'épouvante. Non, jamais frayeur pareille. Là, devant moi, dans la baie de la porte vitrée grande ouverte sur la prairie, sur te ciel criblé d'étoiles vives et pointues, Marie Galtier se tenait debout, immobile, rigide comme une statue d'église.
— Toi? toi?...
Elle n'eut pas un mot. Je m'approchai.
— Que fais-tu là?
Elle me regardait et ne disait toujours rien.
— Tu es donc morte ?
La touchant presque, le désordre de ses vêtements,
si propres il n'y avait qu'une heure, afîreusemeni salis à présent, m 'étonna.
— Que t'est-il arrivé, ma chère Marie ? lui dis-je, pris d'une soudaine envie de pleurer.
— Je ne sais pas.
— On t'a fait quelque chose ? .
— Oui.
— Quoi?
— On m'a fait mal.
— Qui?
— Je ne sais pas.
Elle avait parlé enfin. J'étais content. Je déposai mon chandelier sur une chaise et, avec mon mouchoir, je me mis à épousseter soigneusement sa robe poussiéreuse. Je lui arrangeai même son fichu, qui laissait sa jeune poitrine à nu. Quelle audace de ma part ! Quand je songe que, au haut du clocher de Lignières, je n'avais pas même osé regarder sa jambe. Je n'étais plus timide, tout m'était égal.
— Au lieu de tenir tes bras raides comme des bâtons, tu ferais mieux de m'aider à t'accommoder un peu, lui dis-je, irrité à la fin de son incroyable impassibilité.
Je pris ses deux mains dans les miennes. Ses deux mains étaient aussi froides que le marbre, et les dix doigts en étaient serrés à ne pas distinguer un ongle seulement.
— Ouvre-les, ouvre-les, Marie... pour me faire plaisir! lui dis-je.
Elle les ouvrit ; à ma grande surprise, il s'en échappa des brins d'herbes avec des graviers qui firent un petit bruit en tombant sur le plancher.
— Pourquoi ramassais-tu ces herbages et ces pierres ?
— Je ne sais pas.
— Tu es donc tombée?
— On m'a jetée dans l'herbe.
— Qui t'a jetée dans l'herbe î
— Je ne sais pas.
— Ah! par exemple!...
— Enfants, on part! cria Laborie dans la pièce voisine.
— Et mon père qui est sous une table, près du Soulondre, dit Marie, courant à l'ermite.
Elle venait de retrouver l'entière élasticité de ses membres.
Le Frère, Simonnet Garidel, Braguibus ramassèrent, en effet, Thomas Galtier, étendu ivre-mort au bord du ruisseau, non loin de la place d,ouillette où nous avons vu l'ermite Pigassou vautré de tout son long, et l'emportèrent..
Cinq minutes après, nous gravissions la rude montée de l'Escandorgue, tirant vers notre paroisse, vers Lignières-sur Graveson.