CHAPITRE X Grandes tentatives
Duboc fit les signaux d'usage pour faire arriver les lamancws. Mon oncle mit ses prisonniers dans les barques, il y descendit avec moi et l'élite de son monde; il ne laissa pour veiller sur le bâtiment que Duboc et les quinze matelots, qui, n'ayant rien partagé, auraient pu jaser surrirrégularitéde la confiscation et du partage. Nous fîmes notre entrée triomphante aux acclamalions générales. Fanchon-la-Poussière nous embrassa, M. Meurice nous embrassa, de jolies dames nous embrassèrent; cetait à qui nous embrasserait. Nous reçûmes les ielicit.tions des autorités constituées, de la garnison, des affiliés aux jacobins et des comédiens, ou soidisant tels, les unes en prose, les autres en mauvais vers. Le juge de paix témoigna quelque envie d'aller inventoriser notre prise. Mon oncle lui dit sèchement qu'il ne lui croyait pas le pied marin, qu'il pourrait tomber" à l'eau, et qu'il lui conseillait de renoncer à la fantaisie de faire le juge en pleine mer. L'homme de plume se tint pour bien averti.
En réjouissance de sa victoire, Thomas ordonna les apprêts d'une fête n,agnifique. Deux cents couverts sur la place, servis par M. Meî.rice; un amphithéâtre pour un orchestre, conduit par M. Senlis, un bal, non paré, dirige par M. Ventrouillac; tout le monde
admis, indistinctement, à sauter sur le pavé, à boire et à manger une partie des huit mille livres que mon oncle pr)rt^it ô-^ns sa ceinture; et si nos convives ne furent pas composés de la meilleure compagnie de Calais, c'était au moins la plus sautante et la mieux mangeante. Il en coûta mille écus à mon oncle, mais cette prodigaliié apparente favorisait de vastes projets dont "l s'occupait déjà; et le soir même il enrôla cinquante soldats et vingt-deux matelots, dont les sœurs et les maîtresses se seraient, je crois, enrôlées aussi : mais Thomas n'était pas amateur.
Le lendemain, il fit imprimer par M. Mauri des affiches dont il me dicta la minule dans son style ordinaire, et dont il m'ordonna d'aller tfipisser les murs de Dunkerqne et de Boulogne. C'était une invitation à !a belle jeunesse de se joindre au fameux Thomas, exterminateur des Anglais et des moines. Tel fut le titre qu'il prit dès lors, et que la postérité, toujours juste, lui conservera sans doute.
Sa grande réputation, ses écus lâchés à propos, et l'espoir d'une fortune brillante, me procurèrent beaucoup plus de monde que je n'en voulais. Fidèle aux instructions de mon oncle, je ne pris que des hommes éprouvés, célibataires et dans la misère jusqu'aux oreilles. En moins de dix jours, nous eûmes une collection précieuse des plus grands vauriens du pays, composée de cent matelots, de ct'nt cinquante canonniers de terre ou de marine, et de cent cinquante fusiliers. C'était beaucoup trop pour une frégate de trente canons, mais mon oncle avait une façon de combattre qui éclaircissait diablement les rangs.
Pendant que je lui organisais une armée.
MON ONCLE THOMAS. — T. Il 6
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il s'occupait des moyens de la faire exister et de la véiir à peu de frais. Comme il n'avait plus d'argent, il mit en réquisition les Jits, les garde-manger et les caves des meilleures maisons, parce qu'il voulait que ses hommes fussent bien. Comme ils étaient déguenillés, il mit en réquisition tous les draps qui se trouvèrent dans la ville. 11 requit tous les manchons et toutes les peaux de M'i'" Lecat pour faire des bonnets, toutes les toiles de M. Brullé pour faire des chemises et tous les cuirs ûe M. Du puis pour faire des souliers. Comme le citoyen Robesbierre avait persuadé à ses égaux qu'ils étaient trop heureux de donner ce qu'ils avaient et ce qu'ils n'avaient pas à ceux qui se battaient pour lui, les réquisitions de mon oncle n'éprouvèrent pas la moindre contradiction.
Mais comme il n'y a que deux marchands de drap à Calais et qu'ils ne sont pas infiniment fournis, mon oncle fut ob'igé de donner à ses différents corps des uniformes différents. Il mit ses canonniers en blanc, ses matelots en rose et ses fusiliers en citron. Pour lui, il se fit' habiller d'une carmagnole noire complète, parsemée de tètes de mort blanches et d'os en sautoir; avec cela, une moust che qui prenait des bajoues et qui montait jusqu'à l'œil, un large emplâtre noir qui lui couvrait le nez et l'autre moitié de la figure, et il ne ressemblait pas mal au devant d'autel d'une messe de requiem.
Pendant que les tailleurs, les cordonniers, les fourreurs, les lingères travaillaient pour le grand réquisiteur. M. Lavaquerie lui faisait, à coups de hache, une figure de la Liberté, qui lui ressemblait parlaitement, car la liberté d'alors n'était pas belle ; et une jolie, mais très jolie marchande de modes lui
brodait, sur un superbe pavillon, Égalité, Fraternité, en caractères de quatorze pouces. Elle avait senti quelque répugnance à travailler pour mon oncle, mais elle s'était bien gardée d'en rien laisser paraître, parce qu'elle craignait qu'après avoir requis son taffetas il ne la mit elle-même en réquisition, et franchement en sa place je n'y aurais pas manqué.
Quand tout fut prêt, mon oncle me fit écrire et porter à tous ses fournisseurs des bons payables par le receveur du district, qui paya ou ne paya point. Il assembla sa troupe en grand costume : i! lui lit une harangue, dans laquelle il s'embrouilla et où personne ne comprit rien, ni lui non plus; mais sa péroraison fit un effet du diable. Il gesticula, il hurla, il fit tournoyer son sabre sur sa tête, et il rép^Ha trente ou quarante fois la kyrielle de ses gros jurons qui valaient mieux que les meilleures phrases. On se mit en marche, on défila devant les habitants, enchantés, malgré leur patriotisme, d'être débarrassés de nous et de nos réquisitions; on prit le pavillon chez M"« Roubier, qui le présenta d'une main timide. Pour n'être pas requise, eUe était restée en bonnet de nuit, et n'en était pas moins jolie.
On enleva tous les rubans qui se trouvèrent chez M'"^ Hede, on en chamarra la statue de la Liberté, on la porta, en chantant la Marseillaise, à bord d'une chaloupe; l'armée s'embarqua dans vingt autres, et on vogua vers lafi'-ég-te. Les charpentiers détachèrent et jetèrent à leau une Diane fort bien faite, et on jucha en sa place la Liberté qui, dès ce moment, donna son nom à la frégate.
Ceux qui nous avaient amenés marquèrent la plus grande envie de faire à bord l'inauguration de la nouvelle saintp. mai^ mon
oncle ne connaissait pins les gens dont il n'avait plus besoin : il fit déployer les voiles et renvoya les Calésiens à Calais.
Un enragé, qui en commande cinq cents, a des précautions à prendre, si toutefois il en est de rassurantes contre de pareils hommes. Mon oncle fit ce qu'il put pour assurer l'inviolabilité de sa personne et l'exactitude du service. Il procéda d'abord aux promotions.
« Nous sommes tous libres et égaux, mais vous m'obéirez, dit-il. parce que je le veux ainsi- » Il se nomma donc général des troupes présentes et à venir; il nomma Duboc amiral des vaisseaux pris et à prendre, et moi agent général de plume de la flotte et de l'armée de terre. Ces premières nominations passèrent sans difficulté. Mon oncle voulut nommer aupsi les oftlciers subalternes, l'équipage jeta les hauts cris, et prétendit, à l'instar des troupes de la république, choisir ses capitaines, ses lieutenants, ses sergents et ses caporaux. Tout ne va pas toujours au gré d'un commandant, et le plus opiniâtre, quand il est seul de son avis, est obligé de céder. Mon oncle céda donc et l'équipage fit des choix assez mauvais, selon iusage; mais Thomas trouva sur-le-champ lin moyen qui remédiait à cela... Voyez l'article 3 du règlement qui suit.
Les ofticiers reçus, les escouades formées, et les postes assignés, le serment d'obéisôance, le serment de vaincre ou mourir, le serment de ne rien détourner du butin, tous .'es serments possibles qui ne coûtent rien à des brigands, et que parfois les gens timides prêtent assez facilement, furent proférés à haute et intelligible voix, et on s'occupa de ia confection d'un règlement en vingt arti- 'Mes, que j'écrivis sur le bas du beaupré, à.
mesure que le génie créateur de mon oncle les enfantait. Les voici tels qu'ils sortirent de son cerveau, à quelques mots près, que je jugeai convenalDle de rectifier.
1° Le général Thomas a seul le droit d'imaginer et d'ordonner les expéditions,
2" Le conseil de guerre, composé de l'amiral, de l'agent de plume et des capitaines, a le droit de représentation; mais le général Thomas n'en fera toujours qu'à sa tête.
3° Le général cassera tous les officiers qui feront mal leur devoir, et il nommera à leur place.
4° Quiconque refusera d'obéir, ou portera Ja main sur un de ses supérieurs, sera fusillé aussitôt. Hors du service, les injures sont tolérées.
5" Quiconque, au cri de Branle-bas, ne se rendra pas à son poste, sera fusillé.
6'^ Quiconque reculera au feu, ou à l'arme blanche, sera abandonné sur la prochaine côte, avec un jupon au derrière et une quenouille au côté.
7'^ Mais comme la loi doit également récompenser et punir, celui qui sautera le premier à l'abordage aura double part.
8" Celui qui arrachera le pavillon ennemi aura triple part.
9" Geui qui tuera le commandant ennemi aura quadruple part.
10° Lamiral aura le cinquantième net dans toutes les prises.
11° L agent de plume aura le centième.
i2° Le général ne veut rien pour lui, mais il prélèvera ce qu'il jugera nécessaire à l'entretien des vaisseaux et aux frais des entre prises.
Pour l'exécution des six précédents articles, le butm sera fidèlement déposé par chacun au pied du grand mât.
13" Les blessés curables seront soignés et traités aux frais de l'équipage. Les blessés à mort seront jetés à Teau.
14° El comme il est dû une indemnité aux estropiés, on recevra, savoir : pour deux jambes emportées, mille écus.
15° Pour les 'Jeux bras, six mille irancs.
16" Pour la tête, rien.
17° Quand les prisonniers seront en trop grand nombre, et le vaisseau trop loin des côtes, ils seront décimés, et sur dix on en jettera neuf à la mer.
18° Il faut penser à tout. Quand, parmi les prisonniers, il se trouvera une lemme qui conviendra à l'équipage, on s'arrangera à l'amiable avec elle, et par tour.
19° Si elle accorde des préférences injurieuses aux autres braves, il leur sera permis de violer.
20° Si, enfin, elle excite des différends dans le vaisseau, on la noiera pour en fltiir.
Ce joli petit code, propre à nous faire tous pendre, si nous tombions au pouvoir de quelque peuple civilisé que ce fût, causa un entliousiasme général, et la joie fut portée à son comble quand mon oncle eut déclaré qu'il allait faire voile pour l'Amérique.
« Chacun, dit-il, travaille pour son compte particulier en ayant l'air de ne s'occuper que des autres. Nous ferons ouveitement ce qu'on fait ailleurs sous le manteau de la fourberie. Soyons indépendants ; pillons toutes les nations, puisque toutes les nations sont liguées contre la nôtre; pillons encore quand la paix sera faite ; pillons, frères et amis, jusqu'à ce que nous soyons tous gorgés d'or. 5^
JugLZ combien ce discours devait plaire à des hommes grossiers, pleins d'ardeur, à qui de fortes passions donnaient des désirs
effrénés, qui ne s'effrayaient ni des dan.i^ers, ni des hisards, ni des travaux, lorsqu'ils voyaient pour issue la fortune ou la mort, et qui ne connaissaient que deux extrêmes, l'opulence et la misère ! J'avoue que j'étais quelquefois honteux de me trouver en pareille compMgnie ; mais le sort en était jeté.
Nous rencontrâmes vers Cherbourg deux corsaires nantais de dix-huit et de vingt canons. On se parla selon Jusage, et nous ne pensions à rien, lorsque mon oncle invita les capitaines à venir à son bord. Il leur fit d'abord servir des rafraîchissements, il leur fit voir notre bâtiment dans tous les détails, il leur lit passer la trouf e en revue, il fî't briller rainent déjà pris sur les Ang.ais, il fit sonner plus haut encore des espérances qui n'étaient pas tout à fait chimériques; enfin, il déclara qu'il ne concevait pas comment dhonnêtes gens comme eux se battaient ponr eni'ichir des armateurs qui T^ecueillaient et dissipaient dans la mollesse les fruits de leurs exploits. Les capitaines convenaient de cette vérité. Ils paraissaient envier 1 sort de mon oncle, mais ils ne se décidaient a rien. Le pun3h, adroitement employé, fut le négociateur qui termina TafTaire.
Les canitaines étaient rendus; mais cela ne suffisait pas. Ils ne pouvaient rien que de l'asseniment de leurs équipages, et la majorité n'est pas disposée partout au vol et au brigandage. Ils retournèrent sur leur bord, ils vantèrent la bravoure, l'intelligence, les forces et la sagesse des projets de Thomas ; ils s'étendirent sur les avantages qu'il y aurait à faire avec lui cause commune, ils appuyèrent sur la facilité d'échapper aux poursuites dans des parages où la métropole ne pouvait pas même calmer la
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guerre civile qui dévorait nos colonies. Il n'était pas nécessaire de se mettre en frais d'éloquence avec des gens dignes à tous égards du titre de corsaires, et qui ne demandaient pas mieux que de se laisser persuader. En une demi-heure le traité fut conclu, et mon oncle se trouva chef d'une escadre de trois vaisseaux neufs, bons voiliers, qui portaient soixante-huit pièces d'artillerie et mille hommes en état de faire tête à une armée.
Le pavillon amiral arboré sur la Liberté, nous sortîmes de la Manche, et nous marchâmes de conserve jusqu'à la hauteur de Lisbonne, toujours sous pavillon anglais, pour éviter avec les coalisés des affaires meurtrières et inutiles : un des principes de inon oncle était qu'il ne faut jamais se battre où il n'y a que des coups à gagner.
En rentrant dans le grand Océan, nous essuyâmes une bourrasque, dont je ferais une tempête horrible si je voulais, et que je vous décrirais tout comme un autre; mais vous savez par cœur toutes les tempêtes possibles et je vous dirai simplement que le Phénix et l'Hirondelle, nos deux vaisseaux nantais, se trouvèrent tellement écartés, que mon oncle ordonna de faire voile vers les Açores, rendez-vous convenu en cas d'événement.
Ces îles appartiennent au Portugal, devenu province d'Angleterre, et avec qui, par conséquent, nous étions en guerre aussi. II n'était pas prudent d'en approcher de trop près; mais mon oncle, persuadé que les Portugais d'aujourd'hui sont les cadets indignes des Portugais d'Albuquerque, osa mouiller à demi-portée du canon de Tercère, la plus considérable de ces îles, où le gouverneur général fait sa résidence. Duboc et lui par-
laient fort bien anglais. Ils eurent l'effronterie de descendre à terre, après avoir pria des uniformes de marine anglaise et les papiers de Tex-capitaine, qai étaient restés dans les armoires. Je fis ce que je pus pour détourner mon oncle de ce dessein : « Taistoi, morveux, me dit-il. Si tu continues ainsi, lu ne feras jamais rien de grand et, pour l'honneur de la famille, je serai obligé de te lâcher dans quelque île déserte, où tu ne feras la guerre quaux tortues et aux pigeons ramiers. » Il était homme à le faire comme il le disait. Je ne répliquai point, et je l'abandonnai à sa bonne ou mauvaise fortune. Ils entrèrent à Angra, capitale de l'île, en faisant les agréables. Les factionnaires portèrent les armes à l'uniforme anglais, et le sergent, commandant le poste, se chargea de conduire ces messieurs chez le gouverneur. C'était un bon homme que ce gouverneur, à qui on avait donné le commandement des Açores, comme on donnait autrefois en France un bénéfice simple ou une compagnie d'invalides. Tout le monde sait que ces emplois n'obligeaient à rien qu'à en mander les émoluments, ce qui n'est pas difficile, et le gouvernement des Açores, assez négligées par la cour de Lisbonne, parce que leur proximité de l'Europe les g;arantit de toute insulte, pouvait être considéré comme une honorable retraite.
La (igure du seigneur Almagrida, le gouverneur en question, se dérida à la vue de deux des protecteurs du l^ortugal. Cependant, comme un homme en place ne doit pas se livrer inconsidérément, les papiers lurent scrupuleusement examinés et, à la suite de l'examen, les prétendus officiers anglais furent comblés de caresses. Une bagatelle avait pourtant embarrassé M. Aima-
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grida : c'est que la commission du roi Georges ordonnait au capitaine Hanter de passer trois mois en croisière dans la Manche, et il y a un peu loin de la Manche aux Açores. Mon o icle répondit à cette observation que la tempête, qu'on ava t sentie à Tercère, soufflait nord-nord-est, depuis six semaines, dans le pas de Calais; que, malgré l'habileté de ses manœuvres, ses vaisseaux' avaient cédé à l'impulsion du vent; qu'il avait été forcé de se jeter dans la grande mer à la vue d'une flotte de cent soixante vaisseaux de guerre français sortis du port de Saint-Valery, et qu'il rendait grâce à la tourmente qui lui procurait l'honneur de la connaissance du seigneur Almagrida, dont la réputation s'étend au delà des tropiques.
Quand mon oncle parla de cent soixante vaisseaux de ligne sortis de Saini- Valéry, d'où il ne sort que des pêcheurs, Duboc donna un g' and coup de talon sur un cor aigu et calleux que portait le narrateur depuis vingt ans. Thomas fit un saut de trente pouces de haut; Almagrida lui approcha un fauteuil, et ignorant en géographie, ignorant en marine, ignorant même en tactique, mais grand connaisseur en chocolat, grand amateur de pain bénit, grand partisan des dominicains, du rosaire, de la sainte inquisition et du roi d'Angleterre, il écouta, la bouche béante et d'un air d'admiration, toutes les niaiseries qu'il plut à mon oncle de lui débiter.
Après les explications préliminaires, vinrent les épanchements, les élans d'amitié, les conlidences réciproques, très sincères de la part du Portugais. Il offrit à mon oncle des rafraîchissements et du bétail, qui furent acceptés sans façon, portés à bord et reçus
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par ceux de nos matelots de Calais et de Boulogne qui baragouinaient un peu d'anglais, et qui trompèrent aisément des Portugais, qui ne connaissaient que le God dam, qu'on leur répétait à tort et à travers.
Le seigneur Almagrida fit aux officiers anglais l'honneur de les prier à dîner; M"^^ la gouvernante leur fit l'honneur de 1 ur présenler sa main à baiser; M^'^ Almagrida leur fit l'honneur de jouer des castagnettes; ils eurent l'honneur de boire et de manger de tout, et à la fin de tous ces honneurs, mon oncle renvoya Duboc à bord, après lui avoir fait sa leçon.
A l'issue du dîner, Thomas proposa au gouverneur un petit tour de promenade dans sa ville d'Angra, parce que, disait-il, l'exercice lui était indispensable pour la digestion; mais parce qu'au fait il était bien aise de reconnaîlre le fort et le faible de la place. Le vieux seigneur portugais, qui eût été au désespoir qu'un officierdela marine anglaise eût eu une indigestion à Angra, lui fit faire trois ou quatre lois le tour des remparts. Des fortifications démantelées, une garnison de cinq cents hommes, à qui dix ans de séjouravaient donné le droit de bourgeoisie et qui vivaient très bourgeoisement, un arsenal à peu près vide, et un bon fort défendu par une batterie formidable, voilà ce que vit mon oncle.
On ne se promené pas sans causer, et Almagrida s'arrêtait à chaque instant, et expliquait dans tous leurs détails les projets qu'il avait formés pour mettre sa place sur un pied respectable. Ici il devait élever un bas- .'ion, là une redoute, plus loin une demilune, et les bras ne lui manqueraient pas, parce qu'il avait cinq cents prisonniers français. L'amiral Nelson les avait déposés à Tercère, l'orsqu'il reçut l'ordre de se rendre
en diligence dans la Méditerranée, et il est tout simple que des prisonniers gagnent le pain qu'on leur donne. La difficulté était de garnir d'artillerie les ouvrages qu'on allait élever, et en tirer du Portugal, et convertir le Grand Turc, étaient aussi aisés l'un que l'autre.
Quel trait de lumière que cette ouverture, pour un homme qui tirait parti de tout! Mon oncle offrit avec empressement et cordialité au seigneur Almagrida douze pièces de canon et deux cents mousquets qu'il avait pris à bord d'un corsaire français, qu'il avait coulé bas, parce qu'il l'embarrassait. M. Almagrida parut comblé de cette offre, et mon oncle n'en remit l'exécution que jusqu'à l'arrivée de deux vaisseaux qui composaient le reste de sa flottille, que le dernier coup de vent avait séparés de lui, et qui portaient le cadeau dont il comptait faire hommage à la couronne de Portugal. La vérité, c'est que maître Thomas voulait rassembler toutes ses forces avant que de rien entreprendre.
L'Hirondelle et l>i Phénix furent deux jours sans paraître, et Thomas fat hébergé et logé au gouvernement. On le régala le premier jour d'une grand'messe chantée par le père inquisiteur; d'une excommunication fulminée contre les Français qui font la guerre au pape ; d'un sermon d'une heure et demie, et d'une procession pour attirer la bénédiction du ciel sur les armes portugaise:-. Aux talents que vous reconnaissez déjà h mon oncle, il en réunit un dont vous ne l'auriez pas cru capable, celui de prendre l'esprit du moment. Il se mit à genoux à l'élévation, il n'arracha point de la chaire le bon moine qui l'excommuniait, il ne dormit point pendant la prédication, et il suivit sans rire et sans jurer le bon Dieu qu'on promena dans
tous les recoins de la ville, mais il se promettait intérieurement de prendre sa revan che de l'ennui auquel il voulait bien se soumettre, et surtout d'apprendre a vivre au père inquisiteur.
Le lendemain, il y eut gala au gouvernement. M'°« la gouvernante y parut décorée d'une garniture de diamants, que son cousin, vice-roi du Brésil, lui avait envoyée. Mon oncle, placé à côté d'elle, ne s'aperçut plus qu'elle était vieille, borgne et boiteuse; il ne vit que ses bijoux, qu'il convoitait avec ardeur. La dame fit honneur à ses charmes du feu qu'elle remarqua dans les yeux de son convive. Il lui manquait à la vente la moitié du visage; il n'était pas très poli; mais il était très vigoureux, et M"»« Almagrida ne trouvait pas quand elle voulait l'occasion de tromper son époux. Celle-ci lui parut précieuse, et elle crut devoir encourager la timidité de rofficier anglais. Elle bu a[3pliqua cinq à six coups de genou des plus énergiques, que Thomas lui rendit très exactement; elle se plaignit de l'excessive chaleur; elle se leva de table, regarda tendrement mon oncle de l'œil qui lui restait et sortit. Thomas s'éclipsa à son tour; il ne voulait pas perdre de vue la garniture de diamants. Le seigneur Almagrida parlait du jugement dernier avec le père inquisiteur : la signora, sa fille, écoutait un jeune dominicain qui lui expliquait le mystère de 1 immaculée conception ; les autres n'avaient pas d'intérêt à voir ce qui se passait, et mon oncle arriva au cabinet de toilette de M"'^ la gouvernante sans que personne ait remarqué sa disparition.
Madame avait déià détaché une partie de ses diamants, qui faisaient un très bel eflet a table, mais qui devaient être très incom-
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modes à un certain jeu que vous connaissez bien. Mon oncle l'aida à se débarrasser de la pièce destomac, et la serra avec le reste dans une armoire qu'il remarqua parfaitement. Madame continua à se plaindre de la chaleur. Pl Thomas lui coupa ses lacets ; madame prétendit qu'un maringouin lui piquait le dos. et Thomas en le cherchant par devant et par derrière découvrit des ruines qui auraient t'ait reculer un amateur déterminé; mais je vous l'ai dit, il avait l'esprit du moment, et il baisa tendrement ces reliques en pensant à la bienheureuse armoire. Déjà madame comptait sur son dessert; le cœur lui battait, son œil unique mourait, et elle se laissait aller sur sa chaise longue, lorsqu'on appela le capitaine Hunter de tous les coins delà maison, Le capitaine »^nchanté de se voir tiré d'affaire laissa madame à son désordre et à ses regrets. Il entra dans la salle à manger, oii il trouva l'amiral Duboc, qui venait lui annoncer qu'on avait signalé le Phénix et i Hirondelle.
Aussitôt mon oncle prit congé de M. le gouverneur; il le remercia des rnarques d'amitié dont il l'avait comblé, il l'engagea à se défier des corsaires français qui, disait-on, croisaient dans ces parasses, et ils se séparèrent les meilleurs amis du monde.
Thomas revint à bord, attendit nos deux Nantais, assembla tous les officiers, convint avec eux de la marche et des détails des opérations, et les trois bâtiments entrèrent dans le port après avoir salue de trois décharges d'artillerie le roi de Portugal et l'ami Almagrida.
L'affaire était engagée, et il n'y avait plus moyen de reculer. 11 fallait pour réussir du courage, et on n'en manquait pas ; il fallait y joindre beaucoup d'adresse et d'accord. La
moindre gaucherie dévoilait nos aventuriers; la batterie portugaise les coulait bas presque à bout portant, et le danger de l'entreprise les rendit souples et soumis au moindre commandement.
On debaïqua de VHirondelle douze pièces de fort calibre, une certaine quantit'^ de gargousses, de boulets et de mitraille; deux cents hommes, les poches pleines de cartouches, descendirent, portant chacun un fusil; deux cents autres, armés de poignards cachés, devaient suivre en désordre avec l'air seulement de la curiosité.
Dès que M. Almagrida eut aperçu ces premières dispositions des croisées de la salle où il faisait la sieste, il envoya poliment à mon oncle cinquante Portugais pour traîner le canon. Les affûts de mariue ne sont pas très roulants, et M. le gouverneur n'entendait pas que ses bons amis les Anglais se fatiguassent en lui rendant un bon oftice.
Les Portugais eurent la bonté de tirer euxmêmes les pièces. En avant marchaient mon oncle et l'amiral Duboc: derrière les deux cents fusiliers; enfin les curieux aux poignards se répandirent dans toutes les rues en gagnant vers les différentes portes de la ville. Trente de ces messieurs entrèrent avec un air bète dans la redoute même qui commandait le port.
Ils demandèrent d'un ton de bonhomie la permission de jouir du point de vue, qui, en effet, est superbe, et cette permission leur fut accordée avec plus de bonhomie encore.
Cependant le cortège s'avançait vers la grande place où est situé l'arsenal. I^ami Almagrida ne prévoyait pas que mon oncle mettrait autant de pompe à une chose aussi simple; mais, incapable de demeurer en
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reste d'honnêteté envers les sujets de Sa Majesté Britannique, il fit battre la générale et mit en bataille sur la place toute sa troupe que Thomas croyait surprendre dans ses casernes. De toutes les politesses d'Almagrida, celle-ci fut la seule qui lui déplût. 11 regardait Duboc d'un air qui voulait dire : Qu'est-ce que tout ceci va devenir.
En effet, sa position était critique. Il se trouvait, à la vérité, au cœur de la place avec deux cents hoiimes bien armés; mais il allait avoir en tète cinq cents Portugais qui pouvaient diablement l'embarrasser pour peu qu'ils voulussent se défendre. Il résolut aussitôt de les étonner et de les battre avant qu'ils pussent se reconnaître.
Pendant que sa troupe défilait et se mettait en bataille, le drapeau portugais se courbait devant le pavillon britannique, les tambours battaient aux champs, Almagrida s'avançait d'un air amical, la sécurité était entière : « Garde à vous! En joue, feu! » crie mon onc!e. Les canons, les mousquets, tout part de trente pas. Chacun a ajusté son homme; la moitié des Portugais tombe; la baïonnette disperse le reste, ils jettent leurs armes, ils fuient et vont se faire poignarder par les curieux, à qui la majestueuse lenteur de la marche a donné lé temps de se mettre en mesure. Au bruit de la décharge générale, ceux qui s'étaient introduits dans la redoute expédient les canonniers sans défense et enclouentles canons. Almagrida est arrêté par mon oncle lui-même, qui, en reconnaissance de la manière noble dont il exerçait rt.ospitalité, se contente de le faire garder aux arrêts chez lui.
C'est beaucoup pour la gloire que de prendre une ville sans perdre un seul homme, mais ce n'est rien pour la fortune,
et c'est de ce dernier article qu'on s'occupa sérieusement pendant quatre lieures consécutives. Les Portugais ne prévoyant aucun péril, n'avaient caché ni leur or, ni leurs bijoux, et la récolte fut aussi abondante qu'on pouvait l'espérer d'une île qui ne produit que du blé, du vin et du bétail, mais qui vend ses denrées fort cher aux Antilles qui en manquent. Les palais, les maisons, les couvents, les sacristies, les huttes même furent scrupuleusement visités, et on n'y laissa que le linge, les meubles et les batteries de cuisine, dont on n'avait que faire. Les objets précieux furent portés, amoncelés sur la grande place et conliés aux soins d'une garde de cinquante hommes. Tout se passa avec un ordre étonnant de la part des corsaires. On ne brûla que vingt-deux maisons, et encore fut-ce parce qu'il fallait d'abord occuper les Portugais; on ne viola que quinze tilles, parce que les autres se prêtèrent de bonne grâce: on ne. tua plus personne, parce que c'était inutile; mais mon oncle, incapable de manquer à son vœu, se fit amener le père inquisiteur et dix-huit dominicains, à qui il coupa les oreilles avec beaucoup de dextérité. Il garda le prieur pour en faire son cuisinier, il donna le procureur à Duboc; il les envoya à bord avec dix-neuf religieuses toutes neuves, qu'il avait fait mettre à part pour l'usMge de ceux qui n'avaient pas participé à la fête; enfin, il renvoya les autres au couvent chanter des grand'messes et excommunier les Français tant que bon leur semblerait.
Quand ces premiers soins furent remplis et qu'on put s'occuper des autres, on délivra avec appareil les prisonniers que l'ami Almagrida comptait employer à la construction de ses épaulements et de sa demi-lune;
on força les prisons de l'inquisition et celles •de la justice séculière; on proposa à cinq cent cinquant»' hommes rendus au grand air de courir la fortune et la gloire de leurs libérateurs en se soumettant aux règlements de la société. Le plus grand nombre s y décida avec joie; la minorité n'osa pas dire non, et ils furent à l'instant agrégés au corps et armés avec les fusils des Portugais.
Comme il n'était pas prudent de séjourner longtemps à Angra, on embarqua avec précipitation un demi-million en lingots, vaisselle, or monnayé, diamants et marc handises. DubO'^ fut cuarge de surveiller l'opération, et mon oncle, qui n'oubliait rien, ^^lla faire une dernière visite à l'ami Almagriila. Il en reçut des reproches sanglants qu il n'écouta point, et il lut droit à certaine armoire que vous n'avez probablement pas oubliée non plus. Les bijoux étaient disparus, mais mon oncle pria si polmient M"'^ la gouvernante de lui faire l'honneur de lui dire ce qu'ils étaient devenus; il ajouta, dune minière si engageante, qu'il serait au désespoir d'avoir l'honneur de lui donner la torture pour la faire parler, qu'elle lui présenta l'ecrin tant désire les larmes aux yeux et les quatre memlDres agites d'un tremblement épouvantable. Thomas le vida, garnit ses poches, l'intérieur de son pantalon et de sa chemise, et en rentrant à son bord, il déclara que la flottille étant abondamment pourvue de tout, il ne réc.amait rien du butin, et il me fit cacher, sous une planche que je levai adroitement dans sa chambre, les bijoux deM°^^ -\1magrida, qui valaient au moins deux cent mille francs. Le trait n'était pas honnête, et lele lui dis : « Va, me répondit-il, les bénéfices doivent être en proportion du grade et de la capacité. Ton Alexandre, dont tu me parles
tant, partageait-il avec ses soldats les royaumes qu'il volait? Je trompe les miens, parce que je n'en suis pas sûr, et je ne vois pas d'autre différence de ton grand homme à moi. »