‹ Mon oncle Thomas (volume 2)Chapitre 11 sur 16 · CHAPITRE XI Suite du succès · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI Suite du succès

Un grand homme, quel qu'il soit, ne pense pas à tout, et voilcà en quoi il ressemble aux sots, que la ressemblance dédommage. Mon oncle n'avait pas pensé qu'à peu de distance de Tercere sont les îles Saint-Michel, Flores, du Pic, et cœtera; que ces îles, sans être très pourvues de troupes, pouvaient rassembler en un jour et mettre en mer assez de monde pour lui donner du fil à retordre, il ne savait pas que les vaisseaux anglais vont communément faire de l'eau à Saint-Michel; il n'avait pas prévu davantage que sa triple décharge, dont les sujets de Sa Majesté Britannique n'honorent jamais personne, ne manquerait pas de donner l'éveil. Très heureusement on avait mis la ville d'Angra dans l'impossibilité de seconder les ennemis extérieurs.

L'armée de mon oncle étant augmentée d'un tiers, il était tout simple d'augmenter aussi le nombre de ses vaisseaux. Il trouva dans le port deux pirogues qu'il confisqua encore à son profit. Indépendamment de l'avantage de monter sans frais et de pou-

voir ainsi employer utilement l"'it son monde, ce genre de bâtiment lui ronvenait singulièrement pour les entreprises qui exigent de l'adresse et des précautions. Ils sont propres surtout à des surpri«>s : vous en jugerez quand je vous aurai dit ce que c'est qu'une pirogue.

C'est une demi-galère, longue de quatrevingt-dix pieds, et large de seize à dix-huit vers le milieu. Elle porteordinairement cent vingt hommes, et nage à voiles, et à trentesix, quarante, et quarante-quatre avirons. Quant le vent est contraire ou qu'on craint d'être aperçu de l'ennemi, on couche les deux mais sur des chandeliers ou touches de fer plantées au milieu du bâtiment. Il ne tire oue deux pieds d'eau, ce qui permet de longer les côtes, et même de tirei' 1^» pirogue à terre si l'on est poursuivi trop vivement.

Comme la valeur des nouveaux engagés n'était pas éprouvée encore, mon oncle les incorpora par tiers dans ses vieilles bandes; et il commit une autre imprudence, ce fat de procéder dans le port même d'Angra à cette organisation, qu'on pouvait faire en pleine mer, avec plus de temps, h la vérité, mais sans le moindre inconvénient. Cette opération prit une partie de la nuit, et quand on voulut appareiller on fut trappe de la vue de deux fanaux qui parurent à très peu de distance du port. On prit les lunettes de nuit, et on reconnut aux signaux des vaisseaux ennemis. On se repentit alors d'avoir eneloué la batterie de la redoute; on p'oposa d'y monter du canon de nos frégates, et nous étions en état de soutenir un slè'^e long et meurtrier; mais on observa que l'opiniâtreté même de la défense ne servirait qu'à nous attirer de nouveaux ennemis sur les bras,

et que l'issue ne pouvait être que funeste. Une garnison égorgée, une ville pillée, des maisons brûlées, des religieuses violées, des oreilles coupées, c'était plus qu'il n'en fallait pour autoriser des représailles qui ne nous promettaient rien d'amusant. Mon oncle ne changea donc rien à ses premières dispositions. Il se contenta de mettre tous ses vaisseaux en travers pour défendre l'entrée du port si on essayait de la forcer. Nous passâmes le reste de la nuit sous les armes, et Thomas attendit le jour pour voir à qui il avait affaire et savoir à quoi se déterminer.

Le soleil parut enfin, et nous vîmes, avec une forte inquiétude, deux vaisseaux anglais de soixante-quatorze et cinq pirogues portugaises. Le cas était épineux. Mon oncle assembla son conseil de guerre, et demanda ce qu'on croyait devoir faire. Les uns voulaient parlementer et tâcher de surprendre un des deux vaisseaux pendant la conférence; d'autres voulaient qu'on proposât de rendre le butin fait à Tercère, à condition qu'on nous laisserait la liberté de sortir du port et de gagner la haute mer; pour moi, le pensais que nous serions trop heureux qu'on voulût bien nous recevoir prisonniers de guerre, et nous traiter en conséquence. Mon oncle rompit brusquement la séance en disant que le premier avis serait bon s'il était praticable, et, en effet, on ne parlemente pas avec une flotte. On fait venir le chef à son bord, et les bâtiments restent bloqués jusqu'à l'acceptation ou le rejet de la capitulation proposée. Mon oncle ajouta que la seconde proposition était indigne de braves gens. « J'aime mieux, poursuit-il, rendre l'âme que le butin que nous avons fait. Que chacun se rende à son poste et se

prépare à parlementer à coups de fusil. Je ne me dissimule pas le péril; mais redoutez l'ignominie et la misère; ro'ioutez l(?s traitements barbares que vous réservent les ennemis, et pour y é'^happer combattons. Du

courage et un feu d'enter, f ; je ne connais,

je ne veux connaître que cela. » Aussitôt le Vlium circule à pleins brocs, les cœurs se raniment, et on sort du port d'An gra, ri signé àtous les événements.

La frégate la Liberté marchait entre VEirondellè et le Phénix, et une pirogue était à chaque aile. Nous formions une ligne serrée et nous paraissions présc/iter à lennemi un combat réglé, où la supériorité de son artillerie lui assurait l'avantage. Les Anglais imitèrent notre manœuvre. Les deux vaisseaux se serrèrent, les pirogues portugaises s'étendirent circulairement sur les côtés, pour qu'aucun de nous ne pût échapper. Chacun gardait son feu et attendait le moment. Nous avançâmes ainsi jusqu'à demi-portee du canon, t^ans que de part ni d'autre on eût brûlé une amorce.

Tout à coup mon oncle change de direction. 11 présente lavant et cingle droit entre les deux vaisseaux anglais. Le Phémx et l'Hirondelle font le même mouvement pour passer en dehors, l'un à droite, l'autre à gauche des deux bâtiments ennemis, et nos pirogues s'accolent chacune à un nantais, dont l'élévation les garantissait de l'artillerie.

Les Anglais jugèrentnotre dessein, et ils ne purent s'y opposer parce que nous avions le vent. Ils se rapprochèrent davantage, espérant nous couler tous les trois. Nous avions toutes nos voiles dehors; notre monde était disposé sur les deux côtés de la Liberté. Pas nn homme aux canons; tout était sur les

ponts, sur les gaillards, dans les hunes, le fusil à la main et deux forts pistolets à la ceinture. Mon oncle, au pied de son grand mât, encourageait ses gens et leur recommandait de tirer juste.

Nous passâmes enfin, et nous essuyâmes, de bâbord cà tribord, deux décharges teiTibles qui emportèrent notre beaupré et notre mât de misaine. Nous reçûmes cinq boulets à l'eau ; mais notre mousqueterie joua si vivement et avec tant de bonheur; les équipages de l'Hirondelle et du Pliénixnous secondèrent si bien, en longeant les flancs extérieurs des deux vaisseaux ennemis, que leurs ponts furent en un instant joncbés de mort. Nous les avions dépassés dune portée de mousquet, qu'ils n'avaient fait aucun mouvement pour nous suivre. Nous étions cependant dans un état déplorable. L'Hirondelle avait perdu son grand mât ; le Phénix avait ses manœuvres hachées; deux cents de nos gens étaient tués ou hors de combat; mais les Anglais avaient perdu la moitié de leur monde. Noire intrépidité les avait découra gés, notre bonheur fit le reste.

Novis vîmes les deux vaisseaux entrer dans le port d'Angra. Les pirogues portugaises n'avaient pris aucune part au combat et s'y étaient réfugiées les premières. Maîtres alors de la route que nous voudrions tenir, nous tournâmes vers les Antilles et nous avançâmes lentement, en réparant de noire mieux nos gréements et ia carcasse de hi Liberté. On travailla pendant trente six heures à pomper sur cette frégate l'eau qui nous gagnait sensiblement. Nous en eûmes jusqu'à trente-deux pouces dans la cale. Nos religieuses y étaient descendues et priaiem Dieu de les soustraire, par une prompte noyade, aux plaisirs illicites qui leur étaient réser-

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vés. Leur ferveur ne fit ni chaud ni froid. Les trous de boulets furent enlin bouchés, et dès le troisième jour nous voguâmes avec assez de facilité.

Quand ceux qui se portaient bien furent rassurés sur leur existence, on soccupa des blesses. Mon oncle n'avait pas de chirurgien à son bord, p^rce qu'il l'avait oublié, ou parce qu'il se croyait invulnérable. C'est moi qui, le Pharmacien français à la main, exerçais la médecine comnie tant d'autres aux dépens de qui il appartenait. En récompense, les Nantais avaient deux jeunes gens qui cou [.aient très joliment un bras et une jambe. Ils coupèrent tant, et je médicamentai si bien nos blessés, qu'il n'en guérit aucun. Ils laissèrent leur part à des camarades qui les reg' ettèrent peu, qui oublièrent promptement les dangers qu'ils avaient courus, et on ne pensa plus qu'à se divertir. Nos nonnettes furent lêtées amplement, et trouvèrent fort bon ce qui leur causait tant d'effroi. Elles se plaignaient seulement de la quantité, et on leur répondait : Abondance lie bien ne nuit pas; ce qui n'est pas toujours vrai.

Mon oncle avait dessein de gagner Saint- Domingue ou la Martinique, alin d'y mettre ses vaisseaux en carène, et dy faire rafraîchir ses équipages: mais l'homme propose, et Dieu dispose, dit le proverbe. Un petit navire charge de sucre, que nous prîmes à soixante lieues des Antilles, dérangea ce projet. Le capitaine nous apprit que tout était en combustion dans les îles françaises; que les habitations étaient détruites ; que les noirs et les blancs s'y égorgeaient. Il était fort t'gal à mon once que les nègres tussent libres ou esclaves, et qu'ils rendis-ent ou non à leurs maîtres le mal qu'ils en avaient

reçu; mais il voulait quelques semaines de repos, et il n'en pouvait attendre dans des lieux où il faudrait nécessairement épouser un des deux partis. Il résolut donc d'aller à Saint-Thomas, où il ?e proposait de jouir de tous les avantages de la neutralité.

Cette île, une des dernières au nord des Antilles, appartient aux Danois. Son terrain sablonneux est peu propre à la culture, elle né doit son opulence qu'à un port excellent, qui peut contenir cinquante gros vaisseaux. Il est très fréquenté par les corsaires, qui. pour éviter les droits exorbitants qu'on exige d'eux dans les établissements anglais et français, viennent y vendre leurs marchandises. Il sert aussi dasile, en temps de guerre, à tous les bâtiments marchands ; il est en tin l'entreiôt d'une foule d'échanges qu'on ne peut faire ailleurs avec autant de bénéfice et de facilité.

L'indiscrétion d'un des matelots pris à bord du petit sucrier changea encore une partie de ce plan. Cet homme parla d'une flotte de trente voiles qui devait sortir au premier jour de Port-Royal de la Jamaïque, sous l'escorte de quatre vaisseaux de ligne et de deux frégates. Tout le monde connaît la richesse dès cargaisons de la compagnie des Indes anglaises. Celles de la Jamaïque sont composées d'indigo, de sucre, de café, de cochenille et des denrées les plus précieuses d'Amérique. I! n'en fallait pas tant pour allumer la cupidité de mon oncle et de ses gens ; mais, comment attaquer des forces aussi supérieures? Le^ vaisseaux de la compagnie seuls, du port de huit cents tonneaux et de quarante à cinquante pièces de canon, étaient plus que suffisants pour écraser notre flottille. La ruse pouvait réussir et c'est à quoi mon oncle se détermina. Il mit nos trois

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vaisseaux en sûrelé dans le port de Saint- Thomas ; il laissa le soin des affaires générales à un conseil d'administrrition, composé de Diiboc tout seul : il me recommanda particulièrement ses diamants; il mit sur nos deux pirogues des vivres, trois cents hommes choisis et bien armés, et il partit en nous disant que s'il ne reparaissait pas dans' quinze jours, nous pouvions le croire tué, et agir en conséquence.

Je n'étais pas fâché de faire trêve à mes exploits; nos gens en étaient plus aises encore. 11 fallut rendre, en pays neutre, la liberté à nos religieuses ; mais cela coûta peu : elles rechignaient toujours, et puis on en était las. On se jeta à corps perdu dans les négresses et dans les cabarets. Une partie du butin fait à Tercère circula parmi les Danois; mais tout le monde était frais, gaillard, dispos et prêt à rentrer en danse.

Pour moi, qui piélere le blanc au roir, et qui ne trouve aucun plaisir à laisser ma raison au fond d'une iDOuteille, j'avais distingué la petite sœur Léonore, brune de dixhuit ans, aux formes séduisantes, d'une figure angélique et d'un caraclère excellent. Elle avait subi le sort commun, et je ne pouvais lui en faire un crime : Lucrèce ellemême y eût passé. Je n'avais pas même osé essayer de Ja soustraire à ces attentats multiplies ; le règlement était formel, et, à la moindre altercation entre l'équipage et moi, mon oncle l'eût fait noyer impiloyablement. Je souffrais beaucoup : mais je tenais à sa conservation. Enfin, je lui lis, à Saint- Thomas, des propositions qu'elle écouta favorablement. Elle n'avait jamais aimé; mes mœurs douces la déterminèrent. Je m'assurai, par serment, qu'on m'en laisserait la propriété absolue, et je la pris comme

on prend tons les jours une veuve de plusieurs maris.

Dubourg-, le capiiaine de l'Hirondelle^ se dégoûta encore des négresses, et se maria publiquement à une Anglaise, qui avait eu aussi, mais très volontiers, on très grand nombre de maris. Ce qu'il lui dit en sortant du temple mérite d'être rapporté : « Je ne demande pas compte du passé, vous n'étiez pas à moi ; mais si vous me manquez à l'avenir, celui-ci (en frappant sur le canon de son tus il) ne vous manquera pas. »

Onze jours s'étaient écoulés depuis le depart de mon oncle. Le douzième, deux vaisseaux vinrent amarrer à côté des nôtres. Amis et ennemis vivent à Saint-Thomas en assez bonn(3 intelligence, parce que 1-^. gouvernement sait faire respecter sa neutralité. Nous étions fort insouciants sur le eompte de ces nouveaux voisins, et nous continuions à fumer et à rire, lorsque nous vîmes sortir de ces bâtiments mon oncle et tous ses gens, a Bonne nouvelle! bonne nouvelle!

nous cria-t-il ; deux millions, au moins ! » Ce fut là son bonjour.

Aussitôt les cris de joie s'élèvent de toutes parts. On lîourt, on s'empresse, c'est à qui embrassera le premier le gêner d Thomas. On l'enlevé, on le porte au cabaret, on fait servir un magnifique festin, on boit, on s'enivre, et Tnomas, en faisant raison à tous, raconte les détails de son expédition.

Il était parti avec un vent frais; il avait laissé à sa droite l'île des Cr.ibes, et courait trois lieues à l'heure à la vue de Porto-Rico. Le lendemain, il se trouva à une lieue de Saona, petite île au sud des possessions espagnoh s de Saint-Domingue. Il comptait arriver à la tin du jour à la hauteur de îa

partie française de cette île; mais une escadrille espagnole, qui croisait continuellement dans ces parages pour intercepter les contrebandiers, se montra tout à coup derrière lui à la pointe de l'Espada, et lui donna la chasse. Thomas n'était pas en force, et la victoire ne lui aurait pas valu une piastre. 11 força donc de voiles et de rames ; mais l'ennemi gagnait considérablement sur lui, et il ne lui resta d'autre ressource que de se ieter sur la côte espagnole même.

Couvert par l'île de Saona, il entra dans la rivière de Quibo, ploya ses voiles, baissa ses mâts, tira ses pirogues dans des mangles, plantes marines assez élevées qui croissent en abondance aux deux côtés de l'embouchure de cette rivière. Il en fit arracher une certaine quantité, dont il couvrit les piro- >çues et les hommes qui les montaient, et •in attendit en silence, et en enrageant, qu'il Tût nuit pour se remettre en mer.

On avait passé ainsi une partie de la •ournée, lorsqu'une des vedettes qu'on avait ;)lacées dans l'eau et les mangles jusqu'au iîou, se replia, et dit avoir vu une pirogue qui venait de s'arrêter pour parler à un lomme à cheval, et qui paraissait descendre a rivière. Thomas fit rentrer ses vedettes à oord, jeta à l'eau les mangles qui les cou- ^-raient. et que le soleil avait déjà dessé- :".hées; il en arracha de fraîches, se renfonça avec son monde dans ses pirogues, et con- Linua ^'observer le plus profond silence.

Il était à présumer que le bâtiment espaj;no\ passerait debout, et mon oncle n'avait ■lulle envie de l'inquiéter. Pas du tout, cette .^.hienne de pirogue aborda à vingt pas aulessiis des nôtres; l'équipage la tira à terre, <;t se couvrit de mangles cà son tour. Thomas, iui se trouvait par hasard le plus près de

rennenii. examinait tout à travers sa feuillée, et ne savait que penser de cette manœuvre. On pailait haut; mais il ne savait pas un mot d r^^pa.i^nol. Un grand vaurien de moine renégai cju'il avait tiré des prisons de l'inquisitiun de Tercère, et à qui il avait laissé les oreilles en faveur de son apostasie, se glissa ^ côté de lui et lui servit d'interprète.

« S'ils entrent dans cette rivière, disait un Espagnol; il est impossible qu'ils nous découvrent' — Il est fort heureux, continuait un aul're, qu'ils aient été vus par notre flottille. —, Et plus heureux encore qu'elle ait détaché un canot pour en donner avis. Par saint Jacque?, disait un troisième, tout cela n'était rîcn, si on eût à l'instant expédié des courriers p^ur les rivières voisines. — Il était If.f^ips que celui-ci noiis joignît; une heure pins tard, et nous étions en pleine mer. — Où. nous aurions peut être été rencontra? par ces enragés là. — Je le crois. Aussi lô parti le plus sage est d'attendre ici lanuil.A'Ors nous remonterons la rivière et, pour lie rien donner au hasard, j'enverrai l'or à Saman i.

« — A'i! coquins, vous avez de l'or! dit tout ha^ mou oncle ; il n'ira point à Samana. » tlien n''élait plus aisé que de réduire ces Espagnols ii force ouverte. 11 n'était pas même probabie qu'en les attaquant brusquement, ils op'ptysassent de la résistance; mais il pouvfiii:: s'en échapper un certain nombre qui se répandrait de tous côtes et qui donnerait 1^ alarme. La tlottille pouvait ne s'être pas éloigHée de la côte, et alors on se trouverait erî^re deux feux. Il Cillait donc, pour avoir \ô^ t^aus s'exposer inoonsiuérément, surprcnrirc et détruire jusqu'au dernier des enneniK;.

Mon oncle était trop près des Espagnol? pour qne l'équipage de sa pirogue pût fairt; le moindre mouvement sans être vu ou entendu. Son second bâtiment était à trente pas au-dessous. Il passa à l'autre bord du sien, se dégagea doucementd'entre ses branchages, se laissa glisser à terre, et se traîna sur les mains et les genoux, caché par les manglos qui l'environnaient.

Les Espagnols avaient aussi placé une sentinelle sur lebordde l'eau, et comme on ne voit pas tout à travers les feuilles, mon oncle ne se doutait de rien. Il n'était pas à dix pas de sa pirogue, qu'un chien vint tourner autour de lui, le ne/, au vent et la queue en trompette. Thomas alors soupçonna quelqur chose, et reinemi le plus dangereux pour le moment", c'était le chien, qui pouvait aboyer. Heureusement pour mon oncle, il ne sentait ni le nègre marron, ni l'habitant originaire de l'Amérique, que les chiens espagnols chassent comme les nôtres le sanglier ou le cerf, il présenta à celui-ci un morceau de biscuit, l'animal s'approcha. Thomas le saisit par le coup, et l'étrangla sans qu'il pût jeter un seul cri.

11 était clair que la voie que le chien avait tracée dans les mangles le mènerait droit à la vedette. Il suivit cette route en agitant les branches à droite et à gauche, pour imiter le mouvement de la queue du chien.

Bientôt il distingua les deux jambes de l'Espagnol, qui était assis, son fusil à son côté. Thomas se détourna alors pour le prendre par derrière, et le saisissant aux cheveux, ii l'assomma sur la place avec le pommeau de son pistolet.

Après cette expédition, il parvint à sa seconde pirogue. Il en fit descendre l'équipage avec précaution et dans le plus grand si-

lence. Touinurs courbé sons les mangles, on se coiiui icntement et avec ordre sur le haut du liva-e, on lila derrière les rochers, et on remonta à cinquante pas au-dessus des Espagnols, qui comptaient sur la vigilance de leur sentinelle, et qui continaientde causer assez librement.

Des réflexions très simples avaient décidé le plan d'attaque de mon oncle. 11 avait jugé que s'il était vu de l'enn'^mi, les fuyards remonteraient infailliblement la rivière, et il avait voulu leur couper la retraite. Si, contre toute apparence, ils fuyaient vers la mer, ils tombaient dans les mains de ceux qui étaient dans sa première pirogue, et il était diflicile qn'il en échappât aucun.

Un obstacle imprévu et impossible à prévoir arrêta mon oncle net. La nature du terrain n'était plus la même. Il fallait marcher vingt pas à découveit avant que de redescendre dans les mangles, et des habits rouges, blancs et verts tievaient frapper l'œil le moins attentif. Il lit faire halte à son monde; il rétrograda avec trente des plus vigoureux, retourna plus bas encore que le lieu où il était parti, fit arracher une partie coni^idérable de plantes, en fit faire trente fauots qu'on apporta k l'endroit où les autres .étendaient. On délia les bottes, on les étendit, on en forma une espèce de haie que quinze hommes de front portaient devant eux, et qui masquait la totalité de la troupe.

Si les Espagnols avaient été à découvert, ils auraient sans doute remarqué cette verdure qui semblait marcher; mais enveloppés eux-mêmes de branchages et environnés d'objets de la même couleur, qui tous se fondaient ensemble dans l'éioignement, ils ne pouvaient s'apercevoir du slratagème sans une extrême attention, qu'ils n'auraient d'ail-

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leurs donnée qu'à ce qui se passait au-dessous deux : ils n'attendaient pas d'ennemis au-dessus.

Mon oncle et les siens descendirent donc ainsi jusqu'au bord de la rivière, et il fallut de nouveau avancer sur les mains et les genoux. Plus on approchait des Espagnols, plus on avait d'ardeur, et plus aussi on prenait de précautions. On se traînait sur le ventre; à peine osait-on écarter les màngles; on retenait son haleine, on s'arrêtait, on prêtait l'oreille, on avançait encore, on était trempé de sueur, excédé de fatigue, haletant de soif. La plupart avaient les genoux et les mains déchirées; mais il y avait de l'or à dix

g as et on ne sentait ni" la douleur ni le esoin.

La pirogue fut enfin enveloppée de toutes parts sans que les Espagnols pussent avoir le moindre soupçon : ils dormaient. Le signal convenu était un coup de sifflet (jue devait donner mon oncle. Quand il croit ses gens en mesure, le coup de sifflet part. Tous se lèvent à la fois, les branchages sont arrachés, les poignards jouent, le sang ruisselle, tout meurt et l'or est conquis.

C'étaient des lingots pour la valeur de trois cent mille francs qu'on portait à Samana. Depuis que les Espagnols étaient en guerre avec la France ils n'expédiaient plus de galions du continent. L'or s'embarquait par parties sur de petites barques qui échap-

Ê aient aisément aux corsaires. On le rassemlait à Samana, à Porto-Rico, à lîle de Cuba et on attendait le départ de la flotte de la Jamaïque pour le faire convoyer en Europe.

Celui que mon oncle venait de gagner fut porté à son bord; les cadavres des Espagnols furent recouverts de mangleset les Français

ne pensèrent plus qu'à s'éloigner. Le jour était à son déclin ; ils remirent leurs pirogues à flot et laissèrent leurs voiles. Ils sortirent de la rivière de Quibo à l'entrée de la nuit, ainsi qu'ils l'avaient projeté, mais avec des richesses qu'ils n'attendaient pas, et ils avaient vengé, sans le savoir, le sang indien sacrifié par flots à la soif de ce métal.

Pour éviter l'escadrille espagnole, qui probablement cherchait mon oncle sur la direction qu'il avait paru suivre, il jugea à propos de retourner à la pointe de l'Espada. II repassa devant Porto-Rico, et longea l'île de Saint-Domingue par Samana, le port Plata, le cap Français et lîle de la Tortue; enfin il arriva, sans taire de rencontres fâcheuses, à la pointe du cap de Mayesi, la partie de Cuba la plus voisine de Saint-Domingue, où la flotte de la Jamaïque devait nécessairement passer. Le bras de mer qui sépare les deux îles est large d'environ vingt lieues; mais les Anglais, ennemis de la France, alliés alors de l'Espagne, je ne pais pas pourquoi, devaient seioigner, dans le passage de ce détroit, de l'île de Saint-Domingue, et se rapprocher de celle de Cuba.

Pour ne pas se faire de querelles avec les insulaires espagnols, mon oncle avait arboré leur pavillon en se rangeant sous ce cap de Mayesi. Tenant la mer le jour, pour observer ce qui se passait 'ians le canal, revenant la nuit dormir en paix sous une côte escarpée. il attendit que la fortune, dont il était l'enfant gâté, je ne sais pas encore pourquoi, le comblât de nouvelles faveurs.

Le sixième jour, cetLe flotte, si ardemment attendue, parut comme une forêt qui couvrait rOcéan. Les quatre vaisscciux de ligne marchaient sur la droite pour défendre le

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otDnvoi du côté de Saint-Domingue; une fré- .L:ate taisait l'avant-garde, et la seconde se tenait à J'arriére pour veiller sur les bàtîuients qui, plus pesamment chargés, ou inoins bons voiliers que les autres, auraient peine à suivre le corps de la flotte. Mon oncle cingla droit au milieu des ennemis, comme s'il lût parti de Cuba pour Porto-Hico. Quaud il appr. rha du centre de ces chcâteaux flottants, dont le moindre avait vingt pieds de bord au-dessus de ses pirogues, il fut hélé selon l'usage. Le moine renégat répondit qu'ils <'-taient Espagnols, et qu'ils allaient chercher »iu coton à Porto-Rico. On leur demanda lourquoi leurs équipages étaient si nombreux? Le moine répondit que c'était pour se Méfendre contre des corsaires français qui r.vaient pille b s Portugais et les Espagnols de Saint-Domingue, et qui s'étaient, disait- <n. retirés à la Tortue.

L'ofticier qui commandait le convoi avait en (ffet rencontré l'escadrille espagnole qui avait donné la chasse ^ mon once. Il en avait appris les détails du coup de main de Quibo, et comme il laissait peu de forces maritimes iians les possessions anglaises, il crut de iintérôt du commerce de détruire en passant un ennemi qui pouvait se fortilier chaque jour. Il ht un signal a la frégate de l'arriére de se porter sur la Tortue, de chercher, de combattre les corsair.s, et de rejoindre dans la grande mer le convoi, qui ne marchait pas, à beaucoup près, comme un bâtiment léger.

Cette réponse du renégat, faite au hasard, servit singulièrement mon oncle. Si cette frégate eût conservé sa position, il iui eût été impossible de rien entreprendre. Son éloignement lui rendit l'espérance. Cependant, d ne pouvait rien tenter que la nuit ;

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cette quantité de voiles marche à la vérité à une certaine distance; mais elles ne se perdent pas de vue et sont toujours à portée de se secourir.

Il fallait un prétexte à mon oncle pour passer le restedujour au centre des Anglais, et il n'en avait pas. Il ralentit donc sa marche ; il se laissa gagner par la queue du convoi, et, au risque de se faire chavirer, il embarrassa les mâts de ses deux pirogues dans les beauprés de deux des derniers vaisseaux de la compagnie. Les pilotes anglais, en riant de la maladresse des prétendus Espagnols, changèrent la barre du gouvernail, et. malgré cette attention dictée par l'humanité, les mâts des pirogues furent emportés net: c'était tout C.3 qu'on désirait. Aussitôt on quitte les avirons, et on se porte, en foule, avec l'empressement de gens intéressés à réparer le dommage; on se presse, on s'embarrasse : on fait tomber une partie des rames à la mer; on rattache un mât; on l'attache mal; on le démonte pour le remonter encore. On gagne du temps, la nuit approche, et après deux heures employées à mettre les pirogues hors d'état de se' mouvoir, on a réussi au point davoir véritablement besoin de secours. La loyauté et la valeur sont inséparables. Les Anglais jettent d'eux-mêmes des cordes pour amarrer les pirogues, et les remorquer jusqu'à la sortie au canal de Saint-Domingue.

Déjà la nuit est close. Mon oncle distribue dans toutes les poches les lingots pris à Quibo, et il fait percer ses pirogues par le fond. L'eau entre en abondance. « Nous périssons! crie le renégat; le choc que nos bâtiments ont reçu en a disjoint toutes les parties. » Aussitôt les Anglais tirent les pirogues sous leur bord; nos aventuriers sau-

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tent après les manœuvres, avec les cris et le désordre de gens qui paraissent trembler pour leur vie. Les Anglais, de bonne foi, leur prêtent la main; les pirogues coulent bas; mais cent cinquante Français sont chacun sur des ponts ennemis, et, bien supérieurs en nombre, ils s'emparent des deux vaisseaux sans répandre une goutte de sang.

Les Anglais, ni personne, n'auraient imaginé que trois cents hommes, montés sur deux misérables barques, osassent attaquer une flotte qui portait cinq mille matelots ou soldats, et quinze cents pièces d'artillerie. Le genre des barques, d'ailleurs, avait ajouté à leur sécurité : les Espagnols et les Portugais sont les seuls qui se servent de pirogues. Aussi, quand on leur mit le pistolet sur la gorge, leur surprise fut telle, qu'ils ne pensèrent pas à se défendre.

Le premier soin de mon oncle, après avoir mis ses Anglais au fer, fut de carguer ses voiles pour rester en place, et donner au gros de la flotte le temps de s'éloigner. Il passa la nuit ainsi, et au point du jour, ne voyant plus d'ennemis, il prit la route la plus droite pour Saint-Thomas, fier de deux prises qui assuraient douze mille francs au moins au dernier de ses gens.

Mon oncle avait des signaux à lui, inintelligibles même pour la marine républicaine. De son côté, il n'entenjait rien à ceux des Anglais, et il ne se doutait pas de la destination de la frégate qui s'était détachée de la flotte. Cependant il fallait qu'il repassât devant la Tortue, et, à la hauteur de cette île il rencontra cette frégate, qui, n'ayant pu rejoindre les corsaires français, faisait force de voiles pour rejoindre son convoi. Mon oncle n'avait pas la moindre envie de perdre le

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temps à brûler delà ponure : il i'^uiLit pourtant en passer par là.

La frégate reconnut bientôt les deux bâtiments de la Jamaïque et, ne concevant rien à la route qu'elle leur voyait tenir, elle s'approcha de très près. Mon oncle l'avertit par une volée de canon que l'indigo et la cochenille avaient changé de maître. L'Anglais riposta bravement, et mon oncle fit signal de le mettre entre deux feux et de l'aborder. On se canonna longtemps avant que de pouvoir jeter les grappins. Les deux prises de mon oncle étaient percées pour quarante canons, et n'en portaient que trente; mais notre artillerie était bien supérieure à celle de la frégate et, quoique assez mal servie, parce que presque tous nos canonniers étaient restés à Saint-Thomas, on se battait de si près, que la plupart de nos boulets portaient dans le corps du bâtiment ennemi. Il était aussi fort en hommes que nos deux vaisseaux, et il se défendait en désespéré; mais un tiers de son équipage était employé au canon, ce qui donnait encore à notre mousqueterie un avantage réel. L'Anglais perdait beaucoup de monde; ses manœuvres étaient endommagées, et il ne pensait pas à se rendre. Cependant son feu faiblissait, et Thomas, l'opiniâtre Thomas, écumant de fureur, fit un dernier effort pour aborder, et il réussit. Il sauta le premier à bord, la hache au poing, et courut au capitaine, qui, d'un front calme, attendait la mort à son poste. Il allait frapper... Quelle fut sa surprise ! il reconnut ce même officier qu'il avait pris à la vue de Calais, à qui il avait rendu la liberté, et dont le nom et les papiers l'avaient aidé à surprendre Angra. Aussitôt il lui fait un rempart de son corps, et il ordonne à ses gens, enragés d'une aussi longue

résistance, mais toujours dociles à sa voix, de cesser le carnage. Hunter est vaincu une seconde fois; mais il a succombé en héros, et sa défaite même l'honore.

Il ne pouvait s'empêcher d'être sensible aux procéd s de mon oncle. Cependant l'iiumeiir inséparable d'un événement aussi triste, une sorte d'orgueil national, qui nabandonne jamais les Anglais, lui arrachèrent des propos piquants. Il donna à entendre que Thomas ne devait la victoire qu'à la supériorité de ses forces. « Recommençons, lui dit fièrement cului-ci. Je vous donne ma parole d'honneur qu'un seul de mes vaisseaux combattra, et que je n'y mettrai pas plus de monde qu'il ne vous en reste.— Vous venez de me sauver la vie, lui répondit Hunter en s'adoucissant, et je si-rais un lâche d'attenter à la vôtre. — Allez donc, vous êtes libre une seconde fois. Prenez avec vous les Anglais que je tiens prisonniers; réparez votre frégate, et retrouvez-moi un jour oîi vous ne me devrez rien.

« J'aime beaucoup cet homme-ià, ajouta mon oncle en se tournant vers les siens. 11 se bat au:-si bien que moi; mais il n'est pas heureux. »

Il faut vous faire faire connaissance avec ce capitaine Hunter. Trente ans, la beauté d'Adonis, la lorce d'Hercule, la valeur l'expérience de Ruyter, de Duguay-Trouin. et une fortune constante, quand il n'avait pas affaire à mon oncle, lui avaient valu l'estime de sa nation, qui ne la prodigue point, et le cœur et la main d'une femme charmante, qui s'était mariée à peu près comme Seymour et Fanny. Nous y reviendrons, je vous le promets.

De la Tortue à Saint-Thomas , il n'arriva

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rien qui méritât l'attention d'un au ditoire aussi respectable que celui devant lequel parlait mon oncJe. x\ussi abrégea-t-ii son récit, qui fut suivi d'applaudissements, dont la vivacité alla jusqu'à la frénésie. Dans le premier entiiousiasme, on le pria, on le supplia de garder l'or qu'il avait pris à Quibo. Il accepta tout bêtement, en sengageant à ne rien prendre pour les frais de sa première expédition. Je le crois bien.. parbleu : nous avions de quoi tenir la mer trois mois, sans compter les provisions de guerre et de bouche prises à bord des deux vaisseaux anglais.

GFIAPITRE XII Établissement à l'île de Fernandez.

L->endant qu'on vendait nos marchandises à Saint-Thomas, moins cher qu'en Europe s.ms doute, mais avec célérité et au comptant, je disais à mon oncle, sur qui je n'avais pas autant d'ascendant que mon père, mais qui m'écoutait parfois, que les cinq cent mille francs qu'il possédait devaient suffire aux vœux d'un homme de cinquante liïiS ; qu'en y ajoutant le produit de la vente •Je la Libo't'}, bien réparée et abondamment pourvue de tout, il se trouverait un des riches particuliers de France. J'avais bien mes raisons pour lui parler ainsi. J'étais possesseur d'environ cinquante mille francs; je

m'attachais tons les jours davantage à la petite sœur Léonore, et lamour éteint le goût des aventures.

Mon oncle, qui n "était pas amoureux, opposait à mes raisonnements, qu'on n"a qu'une veine avec la fortune, et qu'il fallait la pousser quand elle se présentait. Il assurait que sa veine, à lui. ne faisait que commencer. Il ne visait à rien moins qu'à sept ou huit millions, et voilà comment il comptait en disposer: a Comme je bois et que je fatigue beaucoup, il ne me reste guèrsquedixansà vivre. Je dépenserai cinq cent mille francs par an, et je mourrai à la fm de la dixième année, sans soucis et sans regrets. Tu ajouteras le fond de mon coffre-fort à ce qui se trouvera dans le tien, et... —Mais, mon oncle, si vous vivez quinze ans encore! — Cela ne se peut pas. — Mais si cela arrive? — Quand je n'aurai plus d'argent je me brûlerai la cervelle. — Quel raisonnement insensé !— Mais, je crois, le diable me brûle, que ce petit drôle-là veut faire le docteur comme son père! Qu'on se taise, morbleu !— Encore un mot, par grâce! — Allons, voyons ce mot. — Vous ne vous souciez pas de retourner en France' — Non. L'air de ce pays-là ne vaut rien à ceux qui ont de l'argent. — Vous ne voulez pas non plus aborder aux colonies françaises? — Non. Je ne me soucie pas de me battre pour des mots. — Les établissements anglais, espagnols, portugais et hollandais nous sont fermés ; vous n'avez de portlibre que celui de Saint-Thomas, etvous n'y reviendrez pas trois fois.— Pourquoi cela, monsieur? — Parce que le mal que vous avez fait et que vous allez faire encore aux nations ennemies les liguera touies contre vous. — Tant mieux. — Tant pis. Des flottes formidable vous attendront quand

VOUS croirez entrer ici. ou vous y bloqueront quand vous y serez. Ne serait-il pas plus simple, puisque vous êtes possédé du démon des combats, de vous établir dans quelque île, de vous y fortifier et d'y vivre, dans les temps de crise, avec les magasins que vous aurez formés? — Tu as raison, pardieu! Tu me rappelles un rêve que je fis la veille dun certain j^ir où j'allai demander au ministre de la marine le commandement d'un vaisseau qu'il me refusa: tu n'étais pas au monde alors. Je m'imaginais être roi, et pendant les trente ans que j'ai vécu comme une taupe, enterré dans une ca/mcinière, rien n'était en effet plus songe que ce songelà. Je peux le réaliser aujourd'hui. Je me ferai roi de mon île. Qii'en dis-tu? — Un moment, mon oncle, il faudra changer le mot. — Il sonne pourtant bien — Mais il blesse furieusement Toreille de nos Français.

— Il est vrai qu'il a vieilli, et ces gens-là aiment l3eaucoup la nouveauté. Gomment m'appellerai je donc? — Mais je ne sais pas trop... — Protecteur? -- C'est usé comme le papier monnaie. — • Dictateur? — On dit que Robespierre prétend l'être, et je ne veux pas ressembler à cet homme-là. Il ne doit un moment de célébrité qu'à la stupeur des Parisiens et à la nullité absolue de ses collègues. — Grand gouvernant? Fi donc?

ça n'a pas d'harmonie. — Grand régulateur?

— Oui, celui-là remplit assez bien la bouche. Voyons à présent quelle île je régulariserai ».

J'ouvre l'Histoire générale des voyages. Je cherche, je compulse, j'examine, je réfléchis. Voilà l'agent de plum'e arbitre du royaume qu'on va fonder et émule d'Idoménée, fondateur de Salente; de Didon, fondatrice de Garthage; de Romulus, de Théodore de Gorse,

et de tons les tondateurs qui n'ont dû leur réputation qu'aux succès de leur postérité. -le trouve beaucoup d'îles désertes dans les Bnmudes; plus encore parmi celles de Baliama; j'en trouvais môme entre la Jamaïque et Saint-Domingue, entre Saint-Domingue et Porto-Rico; mais tout cela est situé sur le retou" ordinaire d"Amérique en Europe, et je voulais nicher mon oncle dans un coin du globe où il fallût le venir chercher de très loin, et faire par conséquent des frais d'armement considérables qu'on ne renouvelle pas tous les jours. Je voulais encore une situation telle, que les ennemis ne pussent trouver dans les environs de secours d'aucun genre, et qu'ils s'en retournassent, après avoir brûlé leur poudre et mangé la moitié de leur biscuit, ou qu'ils finissent par se manger eux-mêmes. Les îles de la mer du Sud me parurent réunir tous ces avantages, et après avoir balancé entre celles des Amis, de la Société et de Fernandès, je me décidai pour la dernière, moins éloignée que les autres, à la vérité, mais pins convenable sous tous les rapporis, parce qu'elle est placée à deux cents lieues du Chili, et à une distance considérable du centre du commerce d<- l'Amérique.

L'île de Fernandès appartient aux Anglais, à ce qu'ils disent, et ils n'y ont pas plus de droit que sur cinquante autres où ils n'ont point d'établissement, et où ils n'entendent pas que personne s'établisse : semblables en cela au chien du jardinier qui garde les choux dont il ne mange pas. Cette île est très petite; elle convenait donc à un très petit roi et à une très petite population. Le terrain en est très mauvais. Hé! que faisait cela à de très honnêtes gens qui ne comptaient y vivre que de l'industrie d'auLrui? Elle n'a

qu'une rivière. Il ne la fallait pas si large pour contenir nos vaisseaux. Elle est partout bordée de rochers; elle en est plus facile à défendre. Il fut donc résolu que mon oncle serait grand régulateur de lîle Fernandès.

Connue il fallait couvrir l'ambition du nouveau potentat de motifs d'utilité générale, je passai deux jours à composer un discours raisonné qui aurait fait honneur même à Gerbier. Deux autres jours, je me cassai la tête pour le faire entrer dans celle de mon oncle; mais il avait la mémoire ingrate et le débit d'un président d'dissemblée populacière. Semblable aux souverains du plus haut parage, il prit le parti d'expliquer ses vues par l'organe de son chancelier. Je lus, et je lus bien; je fis valoir ma marchandise, et à la fin de ma péroraison tout le monde cria : A Fernandès! à Fernandès!

La petite sœur Léonore était enchantée de cet arrangement. Il était clair que lorsque nous aurions pris une certaine assiette, la partie des écritures s'étendrait, qu'il ne serait plus question pour moi de voyages; que je toucherais également mes parts sans être exposé aux vicissitudes de l'onde et de la fortune. C'était charmant pour la petite sœur et pour moi. Notre bonheur commun ne pouvait être traversé que par un siège; mais celui de Troie a duré dix ans, celui de Candie autant, et dans dix ans on a le temps de se retourner. D'ailleurs on a bien levé le siège de Malte en 1565, et celui de Gibraltar en 1778. Pourquoi ne lèverait-on pas aussi celui de l'île de Fernandès?

Il n'y avait plus qu'une difficulté, c'était de faire approuver à mon oncle notre association. Du bourg était dans le môraeembarras. Embarquer nos femmes sans prévenir le général, c'était les exposer : il pouvait leur

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faire un mauvais parti en mer. Les cacher à bord était impossible : on ne met pas une femme dans sa poclie. Le plus court était de s'expliquer avant le départ et il n'y avait plus de temps à perdre : nos vaisseaux allaient appareiller.

Je connaissais mon digne oncle. Le heurter était le moyen le plus sûr de ne pas réussir : j'usai donc d'adresse. Je le conduisis à l'auberge où j'avais logé ma bonne petite sœur. Elle était plus jolie encore sous les habits monchiins que je lui avais donnés; mais mon oncle ne prit pas garde à cela. On ne faisait rien de lui que le verre à la main, et je fis monter quelques bouteilles de madère. Léonore lui versait souvent; elle lui marquait du respect et de l'estime ; elle avait soin de charger sa pipe; elle lui présentait l'allumette, et Thomas à la fin parut flatté de ses attentions, a Elle a l'air bonne enfant, ta nonnette. — Oui, mon oncle; ce serait dommage de la laisser ici. —Il faut payer son passage à Tercère par le premier vaisseau.—Vous voulez donc qu'elle rentre dans son couvent, vous qui détestez les moines? — Tu as raison. Qu'elle reste ici et qu'elle y vive de l'argent que tu lui laisseras. — Mais mon oncle, mon cher oncle, q^iand cet argent sera mangé? — Monsieur le drôle, vous m'avez l'air d'être amoureux. — C'est bien pardonnable, mon cher oncle. — Fi! l'amour gâte un homme de guerre. — Mais je ne suis que votre homme de plume. — Tu as encore raison. Voyons, raisonnons. Si tu embarques cette niorveuse-là, elle sera encore plus exposée en mer qu'ici sans le sou et tu connais le règlement, puisque c'est toi qui l'as lait. — Oh! ils m'ont tous promis par serment de la respecter. — Serment d'ivrogne que cela, mon garçon. A la première

velléité, ils ne s'en souviendront plus... Ah! sacredieul il me vient une idée. — Voyonsla, mon cher oncle. — Achète-moi un demiquarteron de négresses bien conditionnées et jette-les à bord. Tu les mettras en avant de ta Léonore à peu près comme on oppose un paravent au vent de bise, qui se glisse partout. — Vous me permettez donc d'embarquer ma petite aussi? — Il le faut bien, coqum, puisque cela vous fait plaisir. »

M. Dubourg s'y prit, lui, d'une toute autre manière. Il déclara brusquement à mon oncle qu'il était marié, et qu'il entendait que sa femme le suivît. «C'est juste, dit Thomas, mais si nos lurons en ont envie? — Je casserai la tète au premier qui l'approchera. — Alors je ferai noyer M'^^*^ Dubourg. — Je la défendrai, corblêu ! — Contre moi? — Contre le diable! — Monsieur Dubourg! — Monsieur Thomas! — D'un ton plus bas, s'il vous plaît. — G est le mien, sacredieu, et je me moque de quiconque y trouve à dire. » Mon oncle saute sur ses pistolets, Dubourg sur les siens. On se jette entre eux, on les sépare. On idolâtrait mon oncle, et on allait faire un mauvais parti à son adversaire. Thomas, incapable de le souffrir, prend bravement sa défense ; l'adversaire, que rien ne touche, sort en jurant qu'il n'en fera qu'à sa tête, et qu'il aura raison du général à la première occasion : heureusement M'»^« Dubourg arrangea l'affaire.

Elle aimait passionnément son mari le jour des épousailles; mais, hdéle à son goût pour la variété, elle avait offert au bout de la quinzaine son cœur et ses charmes à un jeune commis de la douane. On ne part pas pour la Terre de Feu sans se faire de longs et tendres adieux. Ceux-ci furent tellement prolongés que Dubourg, qui cherchait ma-

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dame pour la conduire à bord, la surprit avec son commis dans une position qui n'était pas équivoque. Aussi tîdèle à ses promesses qu elle était légère dans les siennes, il lui fit sauter la cervelle, et vint s'embarquer avec le plus grand sang- froid.

Il est loisible par tout pays à un époux de tuer sa femme surprise flagrante deticto. On informe pourtant, ne fût-ce que pour s'assurer des circonstances. Le gouverneur pouvait donc faire arrèler M. Du bourg; mais il connaissait tant de cocus en Amérique, ainsi •ju'en Europe, qui vivent parfaitement bien avec leurs femmes et leurs amis, qu'il crut la vivacité du cocu Dubourg tout à fait particulière aux cocus corsaires. Or, comme les corsaires ont peu de rapports avec les cocus de la bonne société, le gouverneur ne craignit pas que l'exemple gagnât. Il se contenta, pour la forme, de taire barbouiller quelques carrés de papier quand nous fûmes en pleine mer.

Dub'uirg ne pensait plus à son altercation avec mon oncle; mais mon oncle ne l'avait pas oubliée; il était devenu rancuneux chez les capucins. Dès le second jour de navigation, il trouva que le capitaine n'avait pas obéi assez promptement à certains signaux. En vertu de l'article 3 du règlement, il le destitua, donna îi son second le commandement de son vaisseau, et le laissa dans une des îles Vierges, avec son fusil, un quartel'on de poudre et une livre de plomb. Voilà qui vous prouve que parmi les corsaires, ainsi que dans les Etats civilisés, il ne faut jamais se brouiller avec ses supérieurs, fussent-ils bêtes ou taquins coQime un Thomas, un Baour et tant de gens en place que je îiommerai peut-être... quand ils n'y seront i'ins.

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Pour moi, ie m'aperçus le Irou-icme iouique mon oncle avait cd raison de me dirr que les serments de notre équipage étaien; des serments d'ivrognes. Ces messieurs se ruèrent sur mes négresses, qui heureuse ment étaient d'une complexion et d'une encolure à tenir tête à une armée. Ma pe'it." sœur dut à cet expédient la plus entier.tranquillité. Cependant elle garda ma chanibre de peur d'accident. J'avais tout son amour, mon oncle tous ses soins ; nout^ étions tous contents.

Le général Thomas n'était pas liomme a traverser sans faire des siennes la moitié des mers connues. Cependant, comme vous pouvez être né avec des inclinations pacifiques, ce qui ne prouve rien contre vous, même en temps de révolution, car enfin a le diable au corps qui peut; comme donc il est possible que vous n'ayez pas les inclinations guerrières, je vous ferai grâce des mille et un combats que nous soutînmes des Antilles à la mer du Sud, et qui véritablement se ressemblent tous : c'est toujours de la poudre brûlée, des hommes égorgés, et pour dernier résultat, des vainqueurs et des vaincus, à peu près aussi à plaindre les uns que les autres. Je vous dirai sommairement que nous forçâmes en passant l'île de la Barbade, colonie anglaise, dont tous les forts furent emportés en cinq jours répée h la main ; que nous chargeâmes un de nos vaisseaux de la Jamaïque de cent pièces de canon, d'une portion convenable de poudre et de boulets, du produit du pillage, de trois cent cinquante Anglais de tous métiers et de deux cent soixante Anglaises des plus jolies. Vous trouverez peut-être étrange que mon oncle, qui n'aimait pas les femmes, en fît une aussi ample provision ; mais il voulait

que ses gens s'amusassent à Fernandès, et \[ était bien aise de favoriser le goût le plus i^énéral.

Après avoir pourvu à l'agréable, il pensa h l'utile. Dès que nous eûmes doublé le cap Horn, il fit ses dispositions pour attaquer le Chili. Sur une immense étendue de côtes, les Espagnols n'ont de peuplades que Baldivia, la' Conception, Valparaiso et la Sérena. Ces habitations, défendues par cinq cents soldats seulement, sont séparées des autres • •olonies par un désert de quatre-vingts lieues; par conséquent, rien de plus facile que de fournir abondamment FerDandés du i'étail, des grains et des vins excellents que <"e fertile pays produit presque sans culture. U a aussi des mines, qui n'étaient pas à dédaigner pour des corsaires, quoiqu'elles ne rendent guère que cinq millions par an. Mais ret or se travaille à Saint-Iago, situé à quarante lieues dans les terre?, d'où le bruit de (lotre débarquement le ferait sans doute exporter à travers les Cordillères, oii il serait impossible de le suivre. On remit donc les expéditions purement métalliques à un autre temps. Chacun de nous d'ailleurs avait autant d'or qu'il en pouvait porter.

De douze cents hommes qui restaient à mon oncle, il en descendit onze cents à la Conception, vers le centre des bourgades espagnoles. Il divisa son armée en six petits corps qui se répandirent de différents côtés, que la terreur précéda, et devant qui tout prit la fuite. Les Espagnols se réfugiaient dans l'intérieur avec ce qu'ils avaient de plus jirécieux. et ils abandonnaient à nos gens ce qu'ils avaient ordre de prendre et de conduire à bord. Dès le septième jour, des convois considérables arrivèrent sans interruption, conduits, traînés ou portés parles Espagnols

qu'on avait pu prendre. Ils tombaient de lassitude ou succombaient à la violence des mauvais traitements. Ils demandaient grâce: on fut impitoyable pour eux. comme ils l'avaient été envers les Indiens, dont ils ont exterminé la race.

Le vingtième jour nous partîmes avec nos cinq vaisseaux tellement chargés que le m^oindre coup de vent devait les submerger: depuis longtemps Thomas nous avait appris à ne rien craindre. Le trentième jour, nous mouillâmes enfin k l'entrée de cette rivière de l'île de Fernandès que nous allions vivifier. Mon oncle se jeta à la nage pour aborder plus tôt, et contempla avec une joie avide toutes les parties de ses nouveaux domaines.

Les relations des voyageurs sont souvent infidèles ou du moins inexactes. Nous reconnûmes avec satisfaction que, loin d'avoir été trompés par nos livres, la réalité passait nos espérances. La rivière, dont le mouillage est excellent, traverse les deux tiers de l'île du levant au couchant. Elle est très poissonneuse, et c'est une ressource pour les jours maigres. Les monticules dont le pays est couvert sont peuplés, de chèvres sauvages, autre ressource pour ceux qui aiment la chasse, La température du climat est délicieuse, avantage réel pour celles de nos dames qui avaient la poitrine délicfite. Pas un animal dangereux, hors nous; enfin deux rochers isolés, i'un au nord, l'autre au midi, couronnés chacun par une assez vaste plateforme, placés exprès sur le bord de la mer, et dominant les parties accessibles de l'île, offraient des forteresses toutes faites à des gens dont pas un n'était en état de tracer une parallèle. La difficulté était d'y monter du canon; mais mon oncle avait pris

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trois cent cinquante Anglais pour quelque chose.

Après deux jours de repos passé? à l^ord ou à terre, on s'occupa avec ardeur de tous les objets qui devaient assurer la consistance, la durée et raerrément de l'honnête société. Chacun travailla d'après les connaissances qu'il avait ou quil n'avait pas ; mais enfin cliacun mit ta main à la pâle, depuis le grand régulateur jusqu'au dernier soldat. Tel l'empereur de la Chine ne dédaigne pas pour encourager l'agriculture de tracer luimême un sillon.

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