Tome II. F
Messieurs les anglais font joliment le coup de fusil , mais ils n'aiment pas plus l'amie blanche qu'ils n'accueillent les tiançais : la proposition de mon oncle ne leur, rit pas du tout i mais comme il se disposoit à tomber sur eux , ils turent forcés de se mettre en défense. Les lames ne lurent pas plutôt à l'air, que Thomas faisant le moulinet avec la sienne , et décrivant un cercle autour de la chambre , attaquoit , paroit , et frappoit en même tems : en trente secondes il a fait à cinq à six ce qu'il a depuis appelé des abreu' yoirs à mouches. Les autres, effraj'és, se sauvent sous les lits et sous la table : mou oncle les en fait sortir l'un après l'autre, en leur piquant les jambes avec la pointe de son sabre , et les oblige tous à ciiei; , vive les français ! Enchanté de ses prouesses , il alloit donner la paix à ses ennemis , moyennant certaines conditions qui se présentèrent aussi-tôt à son esprit inventif. Déjà il avoit dicté la première d'un ton emphatique : c'étoit qu'à l'avenir on l'appelleroit brave frenchman j les autres sans doute étoient de la même lorce; mais l'apparilion subite de son maître de musique , lui coupa la parole. Un nez d'un côté, une oreille de l'autre, le sang qui couloit par-tout , et l'air de supériorité qu'aifectoit mou oncle sur ses camara-
des , mettent le soldst musicien au fait. Il lève la canne sur Thomas , et celui-ci , (Iccidé à en finir , quoi qu'il dût lui ea coûter, fait sauter, d'un coup de dessous, la canne au plancher. Le musicien crio qu'il a le rang de brigadier ; l'homas riposte qu'il s'en f..... , qu'il se battra , ou qu'il recevra des coups de canne à soa tour, selon la loi du talion, la seule qu'il veut connoître de sa vie. Le vieux hautbois , animé par l'esprit do corps , qui domine par-tout , peut-être même dans les troupes de N^ples , ne peut consentir à payer de ses épaules : il ne se soucioit: pas non plus de payer de su personne.
Cependant mon oncle s'est emparé de la porte , il presse ; il faut être bàtonné , ou mettre Oamberge au vent : le bas-officier se décide pour le parti le plus noble , et il est à peine en garde que Thomas lui alonge le coup de manchette , et lui jcto à ses pieds son poignet et son sabre.
Pendant que le maître de musique ramasse sa main droilc avec la gauche , et que les autres lavent leurs blessures avec de l'eau fraîche , en attendant mieux , mon oncle jette son sabre ensanglanté , enfile l'escalie»', et sort des casernes. Les vaincus, que ne contient plus la présence du vainqueur , poussent des cris du diable } ou sort des chambres voisines , oa
Fa
accourt , on s'informe , on s'instruit, et on se met à la poursuite de Thomas , qui étoit déjà loin.
Mon digne oncle , n'ayant plus d'ennemis en face, eut le luisir de penser à l'etnharras où il s'étoit jeté. Il avuit tiré le sabre , et il avoit coupé le poii;net ;i son supérieur : il y avoit de quoi être pendu deux fois ; selon lui, c'ctoil trop d'une, et il couroit toujours , sans savoir où se réfugier pour éviter le fatal cordon. Ou tient malgré soi à la vie, et cm queiquétat qu'on soit , il n'est rien tfl que d'être. C'est le cri de la nature , et la colère ne lui impose silence qu'un munieat.
• Une porte cochère se présente , le fugitif i'j précipite , et la ferme après lui y il est arrêté par le concierge , qu'il renverse d'un coup de pied dans le ventre ; il traverse uae grande cour , monte un escalier, parcourt un corridor dont toutes les chani lires sont fermées ; une seule est ouverte , il entre : elle est habitée par U'î jeune homme d'une figure douce , et il se rassure. Le trouble qui l'agite ne lui permet pas de se souvenir qu'il parie à un anglais j il commence le récit de son aventure dans sa langue maternelle , et il n'a pas dit vingt mots , que le jeune homme a oté la clef de sa porte, et mis le verrou 611 dedans.
(65) <c iMilord et mui , nous ne partageonr* j) pas rinjuslice de nos cojupatriutes eu » vers les l'r.uiçais , dit le jeune honnme » mon oncle , quand il eut terminé soi » récit. jVous en avons plusieurs dans et >» cabinet qui font nos plus chères délices» » — Vous avez, des français enfermés dans » ce cabinet î — Et que vous connois^ez » sans doute. — Peut-êlie bien , sur-tout » s'ils étoient à la bataille de Culloden. — . » Oh , ils étoient morts long-tems avant. ^ — Et vous vous amusez avec des cadaj> vres ? — Non j avec des esprits , répond » le jeune homme en souriant. — Des "» esprits ! on m'en a beaucoup parlé , » mais je voudrois bien en voir. * Aussitôt le jeune honmie ouvre la porte du cabinet, et montre à mon oncle des rayons chai gés de livres, u Ce sont là vos esprits? » dit Tliomas en éclatant de rire, — Et » des esprits de la première qualité; Bay- » le , Molière , La Fontaine , Fénélon , I) Corneille, Mbntesquieu , Cliaulieu, î\a- » cine.... — La belle trouvaille que vous » avez faite là ! Mon maître d'école avoit » une grande armoire remplie de ces esn piits-là , et jamais je n'ai voulu les re- » garder. — C'est pourtant à ces esprits « que vous dédaignez , que vous êtes re- » devable de l'accueil que je vous fais , et M des secours que je yuus donnerai.— .Ma
( 66 ) 5? foi r — Nous ne lisons pas une de ces y> pages sans contracter une dette envers' »» la France ; elle se monte déjà très-haut, 9) et nous en acquitterons une partie....— i» Envers moi ? — Sans même exiger que » vous rendiez justice à ces grands hom- >> mes vos bienfaiteurs. Etre leur malheu- » reux compatriote , est un titre suffisant 9j auprès de nous. Et je suis le compa- »■ triote de Racine ? — Certainement. — >> Malheureux , je n'en doute pas ; et vous » allez m'aider pour l'amour do lui ! c'est 9) admirable ça! — Je vais d'abord vous »' donner un de mes habits. — C'est très- » bien vu. — Vous êtes jeune , de ma « taille , il vous ira , et vous rendra mé- » connoissable. » Et le jeune homme tire d'une armoire un habillement de femme complet , d'une élégante simplicité , et mon oncle hébahi le regarde avec de 5::;rands yeux noirs, que la surprise rend plus grands encore. « Ma confiance vous » étonne, lui dit le jeune homme ; mais ï> votre infortune et le besoin que vous »» avez de moi , me répondent de vous. — » Ce n'est pas votre confiance qui me sur- » prend , ce sont vos goûts qui me parois- >> sent extraordinaires ; vous aimez à lire, » vous aimez à vous habiller en femme :' j> vous êtes un singulier garçon. »
> La couversation est tout-à-coup suspea-j
(^7 ) , , , nue , parce qu'où a trappe a la porte.
]Moa oncle croit que c'est le concieri^e qui
le cherche , et qui auroit eu beau clier-
cher dans une maison où il y avoit cent
pensionnaires, et il court s'enfermer dans
le cabinet aux esprits. « Ne craignez rien,
» lui dit le jeune homme , c'est milord;
y' je le rei onnois à sa manière de frap-
>' por. » Il ouvre, milord entre , lui prend
une main, la serre, la baise , presse de
ses lèvres celles du jeune homme, s'assied,
et l'attire doucement sur ses genoux.
<< Tiens, disoit mon oncle à part lui,
» encore un goût plus singulier que les
» autres. »
Le cœur a besoin de repos comme autre chose ; milord plus calme , apperçut enfin Thomas , et il étoit naturel qu'il s'inforïnât qui il étoit. Il est des momens où la satisfaction intérieure dispose à tout écouter favorablement, et le jeune lord, essentiellement bon , interrompoit souvent soa joli compagnon par un : Fort hie/iFanny , à merveille , ma tendre amie ; et mon oncle passoit d'un genre de stupéfaction à tin autre, et de la stupéfaction il passa à fa joie , lorsque milord proposa ce que son aimable amie n'eût osé faire.
Il arrête avec Thomas qu'il sortiront le Soir d'Oxford , habillé en femme j qu'il iperoit suivi d'ua vi«ux domestique de con-
(68) fiance , qui porteroit des habits d'iiomma enveloppés dans une serpillière ; qu'il re^ prendroit dans la première prairie le costume de son sexe ; qu'il se rendroit à pied au village où la diligence relaie ; qu'il trouveroit sa place retenue et payée pour Londres , sous le nom de Jejfris j qu'à Londres , il prendroit la voiture de Douvres, et qu'à Douvres il présenteroit une lettre de recommandation au banquier Fector , qui trouveroit le moyen de le faire einbaïqner.
Autant mon oncle étoit violent quand on le chiffouoit, autant il avoit de cordialité pour ceux qui paroissoient seulement s'intéresser à lui. Jugez des transports qu'excitèrent les offres généreuses de milord ! Thomas , qui pouvc it aimer comme un autre , mais qui ne savoit pas faire de cérémonies , sauta au cou du jeune lord et de sa séduisante amie j il les embrassa , et les embrassa encore en les pressant à les faire crier : cet épanchement épuisé , il revint à son caractère. <i. Peut-être un jour , leur dit-il , aurez- » vous besoin de m.oi : je ne le souhaite » pas pour l'amour de vous j mais sacre- » bleu ! dans tous les tems , le bras , le » sabre et le sang de Thomas seront à » votre service. Voilà comme j'aime \q% » remercimeus , lui répondit milgrd. n
Une seule cliose ijiquiétoit mon oncle ; c'ctoit la crainte qu'on ne lui demandât en roule un passe-port qu'il ne pourroit exhiber. « Il n'eu faut pas , lui dit niilonl. » — Comment , lorsque vous êtes eu » guerre avec une partie de l'Europe, que « les troubles intérieurs sont à j)eine ap- » paisés.... — Qu'a de commun la guerre » avec la liberté individuelle d'un anglais î
» — Mais les troubles C'est au gou-
» vernement à les prévenir ou à les arrê- » ter. il seroit plaisant que, dans un pays » libre, on ne pût sortir de chnz. soi sans » permission. D'ailleurs , les passe-ports » ne servent qu'à gêner les honnêtes gens , ^ et ils sont très-utiles à ceux qui ont » quelque chose à craindre. — Bah ! — » Sans doute : dans les circonstances les » phis difficiles , on en obtient tant qu'on » veut avec quatre témoins qu'on ne con- » noît souvent que pour leur avoir payé » à déjeuner , et , muni de cette sauve- M garde, on va intriguer où on veut. »
Cette difficulté levée , mon oncle se disposa gaîment à se mettre en route pour la France. Il soupiroit pour son pays na~ tal , comme tous ceux qui s'en sont indiscrètement éloignés , et qui se trouvcn.
plus mai ailleuis.
Vous desirez savoir quel est ce jeune lord si obligeant , et sa jolie compagne?
si aouce et si compatissante ; le premier est le ills de lord Sevinour, la seconde est la fille de Henri Tonipson , marchand aisé de la cité de Londies. IVlais pur quelle siujjjularité se trouvent-ils ensemble a Oxford , allez-vous me demander encore ?
Hé , que diable , vous êtes bien pressé ! Donnez-moi le temps de respirer ; respirez vous-même , si vous en avez besoin , et passez au chapitre suivant.
Qui vous apprendra ce que c'est que te lord Sej-mour et Fannj- Tompson.
ENnANT que l'aimable Fannj arraugeoit une valise à mon oncle , que milord cherclioit de l'encre et du papier pour écrire «u banqu'er Fector, que le vieux domestique étoit allé retenir à la voiture du lendemain nne place pour le prétendu Jetïris , Thomas cherchoit comment il s'acquitteroit un jour envers ses hôtes. Tout grossier qu'il étoit, il sentoit que la reconnoissance est un besoin impérieux , et il lui sembloit dur de renoncer à le satisfaire. Il sentoit bien qu'il ne pouvoit pas grand'ciiose pour un lord ; mais il {^eusoit que lu plus foible offrande est
d'un grand prix pour celui dont elle acquitte un bienfdit. Hé , qui sait d'ailleurs ce que peuvent amener le hasard , les circonstances? On nonimeroit plus d'un seigneur qui s'est trouvé heureux d'avoir un valet reconnoissaut.
Mon oncle jugea que , pour profiter d'un moment favorable , s'il s'en préseutoit jamais , il falloit savoir d'abord 1© nom de ces amis de la France ; il crut nécessaire aussi d'être un peu au courant de leurs atïaires : il hasarda donc quelques questions , non pas avec cet air grivois qu'il mettoit à tout, mais avec ce ton pénétré , insinuant , qui semble dire : Ca n'est pas la curiosité qui me guiùe , c'est l'intéiêt que vous m'inspirez.
IVlilord aimoit beaucoup cette manière d'interroger ; il étoit bien-aise aussi de dissiper les doutes qu'avoit pu concevoir mou oncle sur le compte de Fanny : il vouloit cependant écrire sa lettre sans être interrompu : il entra dans son cabinet , il en rapporta un cahier manuscrit , et le donna à lire au questionneur. « Qu'est-ce » que c'est que çà , dit mon oncle ? Encore » un esprit ? Madeinoiselle ou madame vous » dira que je n'ai pas de commerce avec » eux. » Fanny rit , parla à l'oreille do niilord , et reporta le cahier. Après avoir ievnié la petite valise , elle appela inçiif
. ( 7^ ) oncle à l'extrémité de la chambre, et,' pour ne pas déranger niilord , elle lui raconta bien bas ce que vous allez lire, non pas précisément comme je l'ai rédigé ; chacun conte à sa manière : Fanny j)ar]a comme elle voulut , et moi , j'écris comme îl me plaît.
IVIilord Seymour le père étoit un seigneur très-riche, très-considéré à la cour, et par conséquent très-inlatué de sa personne. Il prétendoit descendre d'Alzonde, reine d'Ecosse , quoique l'Ecosse n'eût jamais eu de reine qui s'appelât Alzonde ; mais cette descendance étoit bien aussi sûre que celle de la maison de Lévi en France , qui se prétendoit issue en droite ligne de la Vierge INlarie , qui étoit en efi'et , dit-on , de la tribu de Lévi. Heareusemeijt les comtesses et les marquises de Lévi ne prétendirent jamais être vierges en relevant de couches , car il eût lallu les en croire. Au reste , comme les Sevmour et les Lévi menoient un grand train , et tenoient une bonne table , personne ne leur contesta l'existence d'Alzonde , ni de Marie , et moins encore leur parenté avec ces deux dames.
Le vieux Seymour , général , ex-gouverneur de la Jamaïque , vice-roi d'Irlande , décoré de l'ordie de la Jarretière , propriétaire de sept à huit terres , et de
cinq
... . ^ 75 ) cinq à six châteaux , ne pouvoit décem.* ment marier sun (ils qu'à une princesie du sang d'Angleterre, de France, d'Espagne, ou même du ISlouomotapa. Le pajs n'y idisoit rien , pourvu qu'il put dire à la cour : Mon ûis est allié a telle couronne. Le jeune Sejniour , beau comme ua ange , tendre comme l'amour , et moins perliue que lui , ne se prévaloit ni de sa fortune , ni de sa naissance. Il parloil aux femmes d'ellea-Uiêriies j aux lionnnes de ce qui tlattoit leur g<'ùt, et il étoit accueilli, fêté , recherché ; c'étoit à qui l'auroit.
Au milieu des plaisirs qui l'entouroieiit, des empres^emeus qu'on lui marquoit , Seviïiour soupiroit quelquefois > il lui manquoit quelque chose ou plutôt il lui reàtoit quelque chose de trop : c'etoit son. cœur, tardeau bien pesant pour un jeûna homme de seize ans , qui iie sait pas encore qu'il n'est pas beau pour lui seul. Il devenoit préoccupé, rêveur, mélancolique. Quelques dames au nez retroussé , à i'œii agaçant , de celles qui aiment à former les jeunes gens , et qui épient le moment indiqué par la nature , voulurent rendre Seymour à la gaîté ; mais Sejmour vouloit un cœur en échange du sien , et depuis long-tems ces dames n'en avoient
plus d'autre à prêter que celui du cheva-
.ier de BoufHers.