‹ Mon oncle Thomas (volume 4)Chapitre 9 sur 11 · III · texte numérisé non relu

III

Le lieutenant de police , jaloux de complaire au ministre , avoit expédié l'ordre , et l'inspecteur qui en étoit chargé , ayant appris que Thomas étoit homme à échiner tous les mouchards de Paris , avoit juge' à propos de prendre main -forte. Il vint aussi commander Riboulard ; car il faut que vous sachiez que le guet étoit aux ordres de tout le monde.

Appuyé de cette seconde autorité , bien plus respectable que la première , Riboulard étoit rayonnant de joie : il ne doutoit pas du succès ; il avoit vingt-cinq braves , dont quatre avoient servi dans les troupes du pape , et trois dans celles de l'abbé de Stavelot.

Mon oncle , qui ne manquoit pas d'une espèce de jugement , avoit conclu des dernières paroles du recruteur , qu'il devoit s'attendre à quelqu'algarade pour le soir , et il se sentoit l'imagination chatouillée. « Il y a long-tems , disoit-il, que » je ne me suis battu : il est bon de se » tenir en haleine , et châtier des fripons » est un exercice utile autant qu'honora-

» ble. Si pourtant je suis tué hé bien ,

» je serai dispensé d'apprendre à lire , et î> à faire des bas ; ainsi de toutes façons » je ne peux que gagner à me battre ».

Ses premières mesures eurent pour objet de se soustraire aux sollicitation* de Vernier , qui n'eût pas manqué de

le contrecarrer clans cette circonstance. 11 pria donc son hôte de lui dire , s'il se présentent , que monsieur le marquis éloit sorti avec le reste de ses effets , et qu il n'avoit pas reparu à l'hôtel : il ajouta que son Intention étoit d'y coucher encore cette nuit pour des raisons particulières , et il procéda de suite à des dispositions dignes de Mar'borough , celui qu'on a cru avilir par la plus stupide des chansons , qui n'a t'ait tort qu'à ceux qui 1 ont chantée.

L'argent est le nerf de la guerre. Mon oncle avoir encore trente-six francs dans sa poche ! c'est plus qu'il n'en falloit pour se mettre en état de défense. La première chose à faire , quand on est menacé d'un siège , c'est de fournir la place de munitions de guerre et de bouche : deux pains de six livres , quatre langues fourrées , douze bouteilles de vin , deux livres de poudre, trois livres de balles, des pierres à feu, un tourne-vis , un tirebourre , un vilebrequin sont achetés et classés dans le salon. La seconde chose à faire , quand la place est avitaillée , c'est d'en défendre les approches • mon oncle traîne sur les marches supérieures de l'escalier, un secrétaire et un buffet qu'il place en manière de chevaux-dc-frise ; il perce avec son vilebrequin plusieurs trous à sa porte d'entrée , et se ménage les moyeni

( n3 ) de faire feu sur les assaillans , sans se découvrir encore. Il ferme cette porte , et la barricade avec son bois de lit ; il lève un des carreaux de sa salle à manger j sur la ligne qui menoit droit à son salon ; il enterre les deux tiers de sa poudre bien bourrée dans une boîte à thé ; il fait une traînée qui va du salon à sa mine ; il recharge la boîte de fer blanc du carreau qu'il a enlevé , le carreau de quatre paires de chenets qu'il trouve dans ses différentes pièces ; il place des bougies allumées dans tous ses bras de cheminée , et , après avoir tout prévu pour la défense , il pense aux moyens de retraite. Il ouvre une croisée de son arrière-cabinet, qui donnoit sur le jardin ; il noue ses draps ensemble , attache l'un des bouts au montant du châssis , et envoie le reste flotter dehors au gré du vent. Descendu dans le jardin , Thomas n'étoit plus embarrassé j les murs e'toient treillages , et il avoit appris , en se sauvant de chez milord , son colonel , k grimper et à sauter comme un écureuil.

Ces préparatifs ne s'étoient pas faits sans un certain bruit ; mais depuis que mon oncle s'étoit prêté aux vues économiques de Vernier , il n'avoit plus personne au - dessus de lui j le premier étage , qu'il avoit occupé , étoit encore vide ; monsieur le comte étoit à l'opéra , Germain chez sa maîtresse , et le maiire de

l'hôtel , comme chacun le sait , a son logement à cent cinquante pas du corps-delogis- ,

11 étoit alors dix heures du soir , et

mon oncle n'ayant plus rien à faire , se mit à table , et soupa avec la plus grande tranquillité , un pistolet à droite, et l'autre à gauche de son assiette.

Il en étoil à sa troisième bouteille, lorsqu'il entendit frapper doucement à la porte cochère ; il etoiVbon qu'il eût l'oreille à tout : la légèreté du coup , à onze heures et demie , le lui rendit suspect. Il mit habit bas : retroussa les manches de sa chemise jusqu'aux épaules, prit un pistolet de chaque main , et fut coller son nez aux meurtrières qu'il avoit faites à la porte de sa salle à manger.

Il ne s'étoit pas trompé : c'étoient monsieur Riboulard et sa suite , qui , habitués à opérer à la sourdine , et ne voulant pas donner l'éveil , avoient frappé de manière à n'être entendus que du portier et de ceux qui avoient intérêt à tout entendre. A. peine la porte fut-elle entr'ouvertc , que le détachement se glissa dans la cour , et monsieur Riboulard ordonna, de par le roi , au concierge étonné, de le conduire à l'appartement de monsieur de la Thomassière.

Au nom de Louis le Bien-Aimé , on ne savoit qu'obéir. Le portier , le bonnet sous le bras , et la lanterne à la main , marche

( n5) en avant des vingt-cinq braves. En tra? versant la cour, Riboulard voit, à travers Jes jalousies , trente bougies allumées : ii s'imagine que mon oncle a rassemblé aussi un corps d'armée , et quelqu'envie qu'il ait de se débarrasser de lui pour jamais , Tamour de lui - même parle plus haut que son animosiié. Arrivé au bas de l'escalier , il invite le caporal à prendre la tête de la colonne , parce qu'il vouloit , disoit-il , contenir les fuyards , s'il pouvoit s'en rencontrer dans un corps aussi distingué. Le caporal qui avoit déjà pris la queue du détachement , observe qu'il est à son poste , et qu'il ne lui conviendroit pas de marcher avant son commandant.

« Je vous en prie , monsieur , disojl Ri- » boulard , je connois votre capacité. Je » n'en ferai rien , monsieur , répondoit le » caporal , la place d'honneur vous appar- » tient » ; et mon oncle, l'oreille au trou , entendoit le colloque, et rioit dans sa barbe. Riboulard , ne pouvant persuader \& sous-commandant , se fortifia d'un trait copieux de bonne eau-de-vie , qu'il portoit toujours en poche dans les grandes occasions : il s'arrêta un moment pour donner aux spiritueux le tems de faire leur effet, et quand il se sentit la têJe brouillée, et exalte'e à la fois par le rogome et la êoif du butin, il poussa devant lui le portier , qui ne se soucioit pas de se mêler de

(n6) cette affaire , et qu'il faisoit avancer en îui piquant les fesses avec le bout de sa hallebarde.

Déjà on a monte la moitié des degrés ; déjà Riboulard , toujours place' en serrefile derrière le malheureux concierge , a prêté vingt fois l'oreille , et , à-peu-près rassuré par le profond silence qui règne dans l'appartement , il oublie ses soixantehuit ans , et il ne pense plus qu'aux richesses qu'il croit conquérir sans danger ,

et dont il rendra compte comme il lui

plaira.

Sa sécurité est augmentée encore par l'aspect des gros meubles qui obstruent l'escalier. Il ose penser que mon oncle a peur , et il ordonne d'un ton ferme à ses gens de jeter par-dessus la rampe le secrétaire et le buffet. A. peine a-t-on porté la main sur les chevaux-de-frise de Thomas, que quatre coups de feu partent ensemble. L'innocent portier a la cuisse cassée j un soldat du guet est tué sur la place ; Riboulard , que l'explosion inattendue a subitement dègr'ué , se renverse sur le soldat qui le suit , celui-ci sur un autre , et tous rou'ent pêle-mêle jusqu'au bas des degrés.

Le bruit des pistolets , celui des fusils qui •: enlre-choquent , les cris du portier ble-st , <cux des soldats qui cherchent à se tirer de dessous leurs camarades , jettent

l'alarme daus i'ùôtei. Le jasùtre , persuadé

("7) que tout le guet rassemble ne* forcèrent

pas mon oncle , et qu'il mettroit piû'ôt le feu à la maison que de se rendre , court au poste le plus voisin des gardes françaises : les locataires se niellent , les uns à leurs croisées , d'autres de scendent dans la cour ; on s'informe , on s'agite , on consulte ; Riboulard , sans chapeau et sans perruque, monte sur un banc , et exhorte les assistans à prêter main-forte à l'exécution des ordres du roi. A cetle invitation , les assistans retournent chacun chez soi ; Thomas a rechargé ses armes , bu trois coups , allumé sa pipe , et il a repris son poste.

Vernier , le bon Vernier, très - inquiet de ne pas voir son beau-frère rentré à minuit , s'arrache péniblement des bras de sa tendre Suzanne ; il ariive à l'hôtel, il tro.ive tout ouvert , il avance , il apprend de Riboulard même la cause de ce tumulte ; il voit le portier gissant provisoirement sur un tas de fumier , à . ôté de lui le soldat mort , et il s'éloigne en pleurant sur un forcené dont la perle lui paroît inévitable.

Alors douze gardes françaises entrent dans la cour au pas redoublé : leur commandant demande à Riboulard l'exhibition de son ordre. Pubouiard exhibe celui de la police : le garde française répand que les faits de police ne le concer-

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nent point , et il tait faire un à droite à sa troupe. Riboulard court après lui , lui raconte prolixement l'entrevue de mon oncle et du ministre , et lui l'ait observer que l'ordre est donné à la réquisition de monseigneur de la marine ; ce qui rend ce fait compétent de toutes les troupes de France. Le garde française fait faire un à gauche à la sienne , et la met en bataille.

11 s'avance ensuite sous les croisées de mon oncle, et le somme fièrement d'ouvrir ses portes , s'il ne veut s'exposer à être fusillé sur la place. Au lieu de la porte , Thomas ouvre une croisée , coiffe l'orateur

du contenu d'un pot très- amplement

fourni , et se retire lestement. « Plus de » quartier , s'écrie le militaire , outré de » rage ! Garde à vous.... en joue.... feu.... » ! et voilà les vitres criblées de balles , et deux glaces magnifiques en canelle. « Par » file à gauche en avant , marche , reprend » le garde française» ; et il monte l'escalier avec intrépidité. Mon oncle fait une seconde décharge ; trois soldats aux gardes tombent, les autres sautent par-dessus le secrétaire et le buffet; ils frappent à grands coups de crosse sur la première porte , et Thomas n'a pas eu le teuis de recharger.

Des qu'il voit sa porte ébranlée et prête à céder , il se retire dans son salon , et, armé d'une pince rouge , il attend avec cou sang-froid ordinaire le moment de

( "9 ) faire jouer sa mine , et ce moment n'a que la durée d'un éclair : à peine un passage est ouvert , et les gardes françaises se précipitent , la baïonnette en avant.

Riboulard , qui s'est persuadé que mon oncle doit infailliblement succomber , que l'affaire est finie , et qu'il ne reste qu'à mettre la main sur le coffre fort , Riboulard s'est coulé , sur les coude? et les genoux , entre les jambes des gardes françaises , par qui il craint d'être prévenu ; il a pris la têle du détachement ; il se dispose à inventorier à son profit les effets de Thomas , pendant que les autres vont l'expédier : il cherche de l'œil les armoires : mon oncle le reconnoît. « A toi , vieux co- » quin , lui crie-t-il » 1 et il met le feu à 'a traînée : les chenets volent , ils brisent les hommes et les meubles ; la porte , son chambranle et une partie du mur s'écroulent sur les assailians ; Riboulard , qui enjamboit la mine à l'instant de l'explosion , est perpendiculairement coupé en deux depuis le scromm jusqu'à Yociput ; tous les gardes françaises sont blessés grièvement , et Thomas recharge ses pistolets en continuant de fumer sa pipe.

Cependant ce vacarme épouvantable attiroit de toutes paris une foule de curieux , et de patrouilles du guet , et de troupes réglées : celles du guet vouloient entourer la maison 7 pour que le coupable

ne pût s'évader , et conseilloient aux autres de recommencer l'assaut. Les gardes suisses et françaises demandoient des échelles pour monter à tontes les croisées à la t'ois, bien sûrs de prendre ainsi , ou de Jtier un homme qui ne pourroit faire face de tous les cotes ; on court au dépôt pour les incendies ; et monsieur le comte qui , après le spectacle , a été souper chez certaine femme de robe dont le mari est en vacances, rentre avec son grison Germain.

11 s'étonne , il s'informe à son tour ; il apprend les événemens incroyables de la nuit : il étoit lieutenant des mousquetaires , et les hommes de courage aiment ceux qui leur ressemblent ; le comte se décide aussitôt. Il entre chez lui , prend un bonnet blanc , une serviette et un couteau à gaine ; il monte chez mon oncle , lui parle dès la première porte , pour éviter un quiproquo , arrive jusqu'à lui , déclare que dans dix minutes vingt échelles vont être plantées , et sa superbe défense inutile ; il le presse , il le conjure de sauver un brave dont la valeur ne devoil être funeste qu'aux ennemis de l'état, Thomas vouïoit , disoit-il , brûler encore quelques amorces avant de penser à. la retraite , qu'il convenoit pourtant avoir prépaiée.

Le comte lui réplique qu'il est beau d'avoir résisté seul à quarante hommes; mais qu'il y eu a deux cents dans la cour., qu'il

est

est encore une sorte d'honneur à leur échapper, et qu'il n'y a pas un moment à perdre. Thomas se rend enfin : il enfonce le bonnet sur ses oreilles , fait un tablier delà serviette, passe le couteau dans la ceinture , y fourre aussi ses pistolets , marche vers l'arrière-cabinet j et le comte descend chez lui.

A peine mon oncle est-il accroche à ses draps, qu'un piquet de soixante hommes défile et se range dans le jardin. Thomas , :oujours mailre de sa tête , tire ses quatre coups en l'air, jette ses pistolets dans le :abinet , et se laisse glisser à terre. Il court m commandant , il joue la frayeur , il •'applaudit d'être échappé à la "décharge {u'il vient d'essuyer à bout portant ; il '«gage la troupe , d'un ton patelin , à ;tre sur ses gardes , parce que l'enragé le là-haut a encore quarante coups à tirer. In se plaignant , en se félicitant , en conciliant , il file le long de la ligne , il ;agne la cour. Un grenadier suisse lui longe un coup de bourrade en lui dis mt : Hanche- toi de là , fouti carcoticr ; pas de pourchois ici ». Mon oncle se le tient 'our bien dit; il se retire au milieu des urieux qu'on tenoit sur les derrières ; il ousse , il se fait jour du côté de la rue , se dégage de la foule , marche au petit as jusqu'au boulevard , tourne le coin , •se arrive chez Vernie. , qui

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croit voir nn fantôme , qui le tâte de la tète aux pieds, et qui donne des larmes de joie à cette espèce de résurrection.

Cependant les échelles sont plantées là-bas i et les grenadiers montent de toutes parts , le fusil en bandoulière et la hache à la main. Les jalousies , les châssis volent en éclats , et les assiégeans entrent en foule. Us commencent un Lvl roulant sur les armoires, sur le coffre au bois, sur le* alcôves , sur tout ce que mon oncle peu1 avoir transformé en citadelle ; ils percen de leurs baïonnettes les courte-pointes e les matelas ; ils courent de chambre e^ chambre , et portent la destruction ave eux ; Us furètent enfin le cabinet : le draps attachés à la fenêtre , constatée lémigration. On se répand dans l'hôtel on fait ouvrir toutes les portes , on cota mence des perquisitions rigoureuses , ^ bientôt on perd de vue l'objet principa Les suisses , qui se sont chargés de visite les caves , s'y enivrent et s'y endorment les gardes françaises houspillent l'hôt* ïière, les filles d'auberge, les hcatri:es , q toutes crient au viol de manière à n'êt entendues de personne ; les soldats i guet se garnissent les poches ; le tems s' coule, les corps-de-garde restent videles filous et les amans s'emparent du pav enfin le résultat de cette nuit étonnante c'est qu'à réception, des morts , des batt

et des voles , chacun a eu du plaisir j chacun a fait ses affaires ; ce qui arrive par fois dans les petites révolutions , ainsi que dans les grandes.

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