CHAPITRE V I
Catastrophe.
X-jornsoîT devoit en vouloir à mon oucle qui l' avoit brusquée , dédaignée , claquée , quittée , et qui pis est , ne l'avoit pas payée. Robin avoit sur ie coeur les coups de piucetle , et le regret de n'avoir pas aide son marquis à se ruiner jusqu'au bout. La vengeance est le plaisir des âmes viles,
( io6 ) dit-on ; je crois que c'est aussi une jouissance pour beaucoup de prétendus honnêtes, gens. Quoi qu'il en soit , ces deux fripons s'étoient rapproches par Je besoin de nuire , et ils avaient arrange leur plan, A force de courses et de peines , Robin avoit déterre, je ne sais ou , le recruteur, qui ne recrutoit plus , avec qui Louison , dans les jours de sa gloire , trompoit l'ambassadeur d'Espagne. L'officier, peu délicat sur le choix des moyens , entra aussitôt dans les vues de madame d'Àrmence.
Il s'agissoit d'attraper à Thomas une somme assez considérable qui devoit se partager loyalement entre les associés. De toutes les manières de punir un homme , il n'en est pas de plus agréable , pour ceux qui infligent la peine , que de le mettre à. contribution.
L'officier , instruit par Louison et Piobin de la force du corps et de la violence du caractère de l'homme à qui il alloit avoir affaire , prit les précautions usitées par ceux qui cherchent l'éclat de l'uniforme , sans avoir les qualités qui rendent digne de le porter. Celui-ci mit une main de papier entre sa chemise et sa veste ; des pistolets en poche , et l'épée au côté , il entra bravement oii et oit mon oncle , en observant cependant de ne pas trop s'éloigner de la porte , afin d'être toujours à portée de battre en retraite.
Thomas , comme je vous le disois ,
nouoit son dernier paquet , et ne s'occu-
poit pas de ce qui se passoit derrière lui.
Tout-à-coup il entend un homme qui tousse
en grossissant son organe. Il se retourne ,
et voit un quidam le chapeau sur l'oreille ,
]e sourcil fronce* , le jarret droit tendu , le
corps efface, une main sur la garde de son
e'pe'e , et Tau ire sur la crosse d'une arme à
feu qui sortolt du gousset de la culotte.
« A qui en veut cet original , dit mon on-
» clc ? Vous ne ine reconnoissez pas ,
» luron ? — Ma foi , si je t'ai connu , je ne
» crois pas avoir eu une fameuse connois-
» sance. — Vous ne remettez pns l'officier
» qui vous a engagé chez madame d'Ar-
» mence ? — Hé bien , après ? — Depuis
» six ans vous avez constamment servi ;
» depuis un an vous êtes porte' sur les
» contrôles du régiment : je sais , moi , que
» vous avez déserte à l'ennemi , et porté
» ies armes contre la France. Cependant
» je veux bien vous dispenser d'être pendu,
» et même de rejoindre le régiment qui
» est à Pondichéry , moyennant neuf mille
» francs que vous allez me compter : voilà ,
» monsieur Thomas , ce que je voulois
» vous dire. — Voilà ce que je te réponds :
» J'ai servi qui j'ai voulu , et tant que cela
» m'a phi j je me torche, ce que lu sais bien,
» de tes contrôles ; fais-en autant de mon
(io8) *> engagement , il n'est bon qu'à cela , et » tu le sais bien : on ne pend que des co- » quins de ton espèce ; je n'irai point à » Pondichérv , je ne le donnerai pas un » sou , et comme tu m'as vole un louis au » moins sur un mauvais habit et un vieux » sabre rouillé , tu vas me le rendre à » l'instant même, sinon je ferme la porte , » et nous allons nous peigner comme deux » jolis garçons ».
Le recruteur étoit venu pour escroquer
de l'argent , el non pour se battre : déjà
U regàrdpit derrière lui ; ce jarret droit si
bfen tendu, commençoit a tremblotter; cet
oeil menaçant avoit perdu sa vivacité'; cet
organe arrondi éloil devenu grêle et che-
vrottant. « Allons , dit mon oncle ,? le
» louis , ou choisis les armes , et cicpeche-
» toi.... parie, maraud , ou je pisse dans le
,, bassinet de tes pistolets , el je fais mieux
» dans le fourreau de ton èpée ». Mon on,
cle , en terminant sa harangue , avoit tire
ses armes de ses paquets ; s» flambage
nue et «es doubles canons eloient étales
sur une table ; il cloit derrière , et alten-
doit que le recruteur décidât ce qu il
préïéroit, de se faire crever le ventre , ou
5e se le faire brûler : il n'avoit qu un mut
a L'officier , en balbutiant, en tremblant, yeculoit toujours vers la porte, Il la s< t
cnim
enfin derrière lui , et retrouvant de l'agilité en s'éioignant du danger, il fiL une volte , saisit la clé , tira la porte , et la tenant entre-bâillée : « Je t'apprendrai ce soir » comment on traite les déserteurs qui se » mettent en révolte ouverte contre leurs »■ officiers » ; et en. deux sauts il est en bas de l'escalier. « Je t'apprendrai , moi , lui » cria mon oncle par la fenêtre , comment
» on arrange un plat b de ton espèce ,
» et la canaille qui lui ressemble. Je devois » coucher chez le beau-frère ; mais , sacre- » bleu ! je ne reculerai pas d'une semelle , -» je vous attends tous ici de pied ferme , v et si vous avez un peu d'aine , nous » verrons beau jeu ».
Le recruteur fut trouver monsieur Açobert , chef suprême de la clique , qui°ne servit janais dans aucun corps , qui portoit l'uniforme de tous , et qui obtint la croix de Saint-Louis pour s'être promené trente ans sur le quai de la Ferraille. Monsieur Agobert , toujours fort aise de gagner un homme à l'état , prononça que mon oncle , en raison de son âge . ne pouvoit être considéré comme déserteur • mais que , puisqu'il avoit dix-sept ans , il falloit , de gré ou de force , lui faire ratifier son engagement , à moins qu'il n'aimât mieux payer la somme demandée sur laquelle Louison et Robin , étrangers au service du roi , ne dévoient avoir aucune Tome III. fc
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prétention , et qui seroit partagée entre lui Agobert , et l'officier recruteur.
En conséquence de ce nouvel arrangement , par lequel deux fripons en voloient deux autres, monsieur Agobert commanda | pour le soir une escouade du guet. Par une fatalité singulière, monsieur Riboulard ëtoit de service ce jour-là : il reçut l'ordre d'enlever mort ou vif mon oncle , et sa j caisse. Quelle journée pour Riboulard ! il alloit être à l'abri des incursions de Thomas , qui pouvoit d'un moment à l'autre venir', ainsi qu'il l'avoit promis , terminer le Drocès intenté sur la succession de Rosalie": il comptoit bien en outre se paver par ses mains du sou pour livre au moins de ]a somme confisquée.
Pendant que Riboulard arrangeoit avec ses «ens un plan d'attaque , qu'ils chereboient les moyens de se saisir du proscrit sans exposer leurs personnes , qu'ils derouilloieut les batteries de leurs fusils, qu'ils aisuisoient , sur le pavé , le bout de leurs baïonnettes , qu'ils garuissoient leurs gibernes de cartouches , et qu'enfin ils meltoîent des pierres neuves à leurs armes , le lieutenant de police agissoit de son côté contre mon oncle : il avoil reçu une lettre du ministre de la marine , qi*i le prioit de mettre à Bicêtre un homme sans aveu qui étoit venu l'insulter jusques clans son cabinet : l'éptire se terminoit pai le nom et l'adresse du coupable,