‹ Mon oncle Thomas (volume 5)Chapitre 3 sur 9 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Ce que devient mon oncle Thomas.

XL étoit midi, et mon oncle n'avoit pas déjeuné. Il pensa qu'il pourioit'ne pas dîner, ne pas souper, et il regretta, en. pleurant , de ne s'être pas laissé démeutler la bouche. Monsieur Riboulard grondoit , battoit , jnutiloit , mais au moins chez lui mon oncle avait du pain: réflexions pusillanimes qui aviîiroient un homme de vingt ans, et qui sont pardonnables à sept. Ces courages précoces sont lîieatôt abattus ^ le petit Thomas sur-

( 5i ) monta pourtant cette foiblesse momentanée ^ il persista, malgré le besoin pressant , à ne pas se remettre au pouvoir de monsieur Riboulard; et vous voudrez bien observer que ceci annonce déjà un grand caractère que le tems ne manquera pas de développer.

Il étoit couché sur un toit d'une pente assez douce , et regardoit autour de lui avec cette attention avide que force la famine. A deux pas de là étoit une lucarne don^ il ne vcyoit que le dessus : « Ah ! se disoit-ii , si la fenêtre étoit ouî) verte , si quelqu'un denieuroit là-de- » d.iiis , si on avoit quelques bribes de ît^ trop , si on vouloit n.e les donner ! j) ^lais si on me repousse, mais si on me » bat , rr.ais si on me reconduit chez » monsieur Riboulard » ! En arran.ijeant ses si et ses mais , mon oncle alonge son petit cou , il voit en effet le chassie ouvert , et il s'approche encore un peu. Des sab( ts fendus ou perces , quelques grenouillères de cuir éparses çà et là , àiiS paillasses contigués garnissant le pourtour du taudis iMais , ô surprise ! ô

délices ! une grosse table ornée d'une gamelle bourrée d'une copieuse st^upe aux choux , dans laquelle douze cueilîers tiennent d'à-plornb comme les pyramides d'Egypte; IVlgu oaciô dévore ce pot^^ge

des yeux , il hésite , il se consulte , non qu'il portât respect aux propriétés , mais il redoutoit les propriétaires.

Pendant qu'il invoque les lumières de sa raison , le vent lui porte en droite ligne le fumet de la gamelle qu'il convoite; ce parfum ajoute à son appétit, et termine ses irrésolutions. Ses monotes s'accrochent au châssis vermoulu , il passe ses petites jambes, il se laisse glisser suc les reins , se les écorche un peu... bagatelle ! Le voilà monté sur la table , ses • genoux et ses bras pressent et caressent la bienheureuse gamelle ; il s^arme d'une cuiller, et commence à se re:staurer.

Il en avoit à peu près jusqu'à la gorge, quand la table antique , déjà surchargée du potage , chancelle sur ses pieds noueux; un des appuis crie et se rompt. Le malheureux Thomas roule sur le pavé , la gamelle roule sur lui , la table roule sur le tout.

Mon pauvre oncle se dépêtre le plus vite et du mieux qu'il peut , il remonte a sa lucarne , et s'enfuit sur son toit, l'estomac et ses haillons chargés de la moitié au moins du potage. Comme il est à présumer que personne ne s'exposera à se casser le cou pour le venir chercher là , il se laisse digérer en paix , et s'endort d'un profond sommeil; sans s'em-

fj^rrasser des suites de son incursion.' Il est réveillé en sursaut par des cris aii^us. Il se met sur son séant, il ol:>serve, il écoute, il est tout yeux et tout oreilles. Le bruit part du galetas où il a lait bombance. C'est une femme qui se plaint, «ui se lamente , et Thomas se rassure un peu: une femme, quelle qu'elle soit, inspire souvent la coniiance , et repousse au fiioins la terreur. Mon oncle cependant ne s'exposa point ; il laissa crier celle-ci et elle prit eniin le seul parti à prendre eprès un désastre ausai accablant, elle s© calma insensiblement, et commença un touchant monologue : rien ne soulage comme cela. On a d'ailleurs l'avantage de n'être pas interrompu par ses interlocuteurs , on peut parler jusqu'à satiété j c'-est beaucoup pour une femme affligée, c'est beaucoup même pour bien des lemînes en belle humeur.

ii. Si la table étoit tombée d'elle-même , V disoit la vieille ( c'en étoit une ) , je n trouverois toute ma soupe à terre. Si » des chats l'avoient mangée, je ne ver- » rois pas des pieds et des mains imprî- » mes dans tous les coins de la chambre : i) c'est un chrétien qui a mangé ma sou- •^ pe ; mais par où est-il entré .'' La porte » ét-'it bien fermée. La lucarne est ou- ^ verte ^ mais il n'y a que celle-là sur Là

S> couverture, et je ne croîs pas qu'on 5>> s'expose à se tuer pour déjeuner à mes » dépens ; et puis on ne se ser«->it })as V contenté de manger ma soupe : on y> m'auroit pris mes chemises de toile

w écrue et mon sac de gros sous Al-

»> Ions, il est clair que c'est le diable qui t> m'a fait une niche. Jetons de l'eau-hé- » nite par-tout pour l'empêcher de reve- »> nir , et voyons ce que nous donnerons » à ces pauvres petits. *

Mon oncle n'entendit plus rien , que ie roulement du loquet qui fermoit la croisée , et ce son lui serra le cœur : il étoit clair qu'on venoit de lui couper les vivres. Cependant comme il pouvoit attendre, et que sa prévoyance ne s'étendoit pas loin , il ne s'occupa point davantage de l'avenir , et il se rendormit.

La matinée s'écoula, ses yeux s'ouvrirent enfin par l'effet de certains tirailleîîiens intérieurs qui Tavertissoient qu'il falloit s'occuper au moins du p'résent; il sentoit clairement la nécessité de dîner : mais comnient faire ?

Il se traîne sur le ventre , il se rapproche de la lucarne , et un mélange de voix atteste la présence des propriétaires. C'étoient à la vérité des voix d'enfans^ mais des enfans n'aiment pas plus que d'autres qu'on mange leur lard dans leur

écuelle. D'ailleurs ils étoient douze auT moins , et douze contre un , ma foi , U partie n'est pas égale. « Je serai rossé, >> disoit mon oncle, je ne mangerai pas, v> je serai peut-être reconduit chez moni> sieur Riboulard , et alors mes dents ,

\> mes pauvres dents î Il faut prendra

>> patience. i>

Pendant la plus grande partie de la journée, il entendit constamment tantôt ia vieille, tantôt deux, trois, quatre enfans , qui chantoient , qui rioient , qui grognoient , qui se battoiont. Vers les cinq heures succède un silence afjsolu.

L'estomac de mon oncle se mit en révolte ouverte contre ses petits raisonnemens j ses dents acérées s'aiguisoient machinalement , et à tous risques il faut manger. Jl revient à la lucarne, il regarda autant que le lui permet un carreau encroûté de poussière i la table est relevée «t supporte une éclanche flanquée de carottes et de pommes de terre. Personne dans le chenil i mais la croisée , la maudite croisée est toujours fermée. Cet ex« cellentisme repas est à quatre pas de lui et il n'y sauroit toucher i il n'en peut pas même respirer l'odeur : mon oncle Tholîias fait justement le second tome de Tantale.

Le besoiu rend industrieux à tout âsç,"

Il eut élc téméraire de casser un car<. reau ; la vieille pouvoit être dans uii^ chambre voisine. Il étoit plus sûr de faire un trou du côté du loquet , et cela ne de» voit pas être difficile : à travers les vides d'une maçonnerie délabrée il voyoit paF l'intérieur une partie des tuiles qui cou» vroient la lucarne. Il en attaque une; il tire, il pousse, il s'agite , il se démène 5 ses ongles sont en éclats , les bouts da ses doigts usés sont saignans ; il ne sent rien , il travaille toujours, il ne sent rien j il faut qu'il mange.

Enfin la tuile insensible, cette tuile qui depuis si long-tems résiste aux efforts de l'innocence, cette tuile cède, se détache, tombe sur le toit, et du toit sur la têta du chien-lion d'une procureuse au Ch'let ^ qui fait un vacarme affreux , qui pleura son fidèle , qui ameute les passans ; et mon oncle , habitant des airs , indifférent à ce qui se passe ici-bas , laisse clabauder mes badauds , et passe son petit bra"} par l'ouverture qu'il vient de faire. Déjà il a la main sur le loquet, déjà il se croiâ maître de l'éclanche et des accessoires , lorsque la clé fait résonner une grosse 3errure de bois qui ferme le gienier , et force mon oncle à la retraite. Il se dépite, il enrage , il pleure; mais il se retire, et comme il fiiut qu'il mange , il ramassa

( ^7 ) à'e son mieux les parcelles de pain et dô légumes dont ses guenilles sont impré-' guéfes , et il amuse au moins la faim qui le dévore.

La nuit vient , et mon oncle , poussé enfin au dernier désespoir , se décide à frapper à la lucarne , à se mettre à la merci des habitans du galetas , à leur conter sj déplorable histoire, et à tâcher d'intéresser leur pitié. Il a le nez collé au châssis, il va tVapper.... Il démêle, à' la sombre lueur d'une lampe , dix à douze ramoneurs de cheminée qui finissent d& souper , qui se déshabillent , et qui vont pèle-mèle gagner les paillasses. La vieillie , qui a soin d'eux , a détaché son jupon crasseux , et couvert sa tète pelée d'un" Ailieux bonnet d'indienne piquée. Sansdoute la lampe va s'éteindre , et mon oncle conçoit un projet qui déjà décèle le héros.

Il a eu le tems d'examiner le local. Les habits bruns sont au pied des paillasses les sacs à la suie sont dans un coin derrière la porte , les tristes rentes du sou* per sont abandonnés sur la table, et la triboulette est auprès de la cruche à l'eau. La vieille découvre son grabat, elle souf-' fie la lampe j l'obscurité favorise le couJ rage et l'adresse , mais Morphéè retient Encore ses pavots : ce qui reut dire , <r^ Jame /. D

9iy\e vulgaire , que personne ne dormoïC:

encore. .

Le petit Thomas , soutenu par 1 espérance et par l'espèce d'orgueil quinspir» toujours une conception sublime, le petit Thomas se modère, se possède et prête une oreille attentive , que vient caresser enfin un ronflement général. Le jeun»

aventurier se dépouille et jette les reli-. eues de Riboulard au premier gueux quâ passera dans la rue. U insinue son bras Sans le trou qu'il a fait le jour , il cherche il trouve le loquet , il le tire doucement , bien doucement i la lucarne

s'ouvre. , . ., » . ^

U retient son haleine , il se pelotonne et se laisse rouler dans le grenier. Yoila sans doute un grand pas de fait} il semble ou'il n'y ait plus qu'à poursuivre : maia les ténèbres, la proximité des dormeurs, la témérité même de l'action , tout saccorde pour troubler la foible imagination de mon onde. U s'arrête , il se reoend de s'être engagé si avant, il éprouve une assez, forte envie de rétrograder ; niais que lera-Ml sur son toit ? Il laudra V mourir d'inaaition , ou marcher ver» ine autre croi.ee. Est-il sûr de trouver aiUeurs les avantages qu'il a sous sa mainj Ne peut-il pas être accueilli ici , et battu Srbas2 Ma ioi , tout coup vaiUe, dit moft

«Ticlé, et îl s*approche de la tanle en tV tonnant; il alonge le bras, il rencontre, culbute et casse un pot qu'il n'a pas remarqué en faisant de l'œil l'inventaire da lieu. Il frissonne, s'anête encore, il s© croit perdu; il ne sait pas qu'il est chez des gens qui dormiroient au bruit du canon. Tout est calme , tout continue dd ronfler , et le courage revient à mon oncle.

Il se met à dîner et à souper tout ensemble, et il officie aussi long-temps et avec autant de sécurité que s'il eût été seul. Il va emplir et vider deux ou trois triboulettes , et il continue ses opérations.

Il marche droit aux sacs à la suie; il en ouvre un, s'y fourre tout entier, s'y frotte, s'y refrotte, s'y barbouille de la tète aux pieds , et va se jeter à croix ou pila au beau milieu des dormeurs.

On étoit dans les grands jours d'été, et dès trois heures quelques-uns des commensaux ouvrent les yeux , baillent et étendent les bras. Mon oncle , qui n'a pas dormi, et pour cause, imite en tout ces messieurs. Ils chaussent les guêtres, la culotte et la veste de bure; mon oncle s'empare de celles d'un paresseux , et ea deux tours de main il a fuit sa toilette, ils vident chacun leur sac, prennent leur grattoir, et enfilent l'escalier; moa oa«

itle , également muni des iistensiiGS -du .métier, descend avec eux; chacun s'^- -chemine vers le quartier qu'il a coutume d'exploiter j mon oncle reste seul , eii- 'chanté de se trouver sur le pavé , maître .absolu de ses actions , et bien certain xque, si Riboulard le rencontre, il lui sera impossible de le reconnoître.

Sans doute ce début est d'un maître ; jmais que faire , que devenir après un succès aussi brillant ? mt)n digne oncle s'ea liendra-t-il à ce premier exploit, ou nç i^era-t-il plus un pas qui ne le conduise à Ja gloire ? C'est ce que développera 1^ suite de cette remarquable et sur-tout \ér a'idique histoire.

Il avoit appris, par l'expérience de la veille , €]u'il est bon de s'assurer des ressources , parce que l'estomac le mieux garni s'évacue au bowt de quelques heures, îl marchoit en rêvant aux expédiens jqu'il emploieroit , et il n'en trouvoit aucun , parce qu'il n'avoit encore rien vu, «Que de gens ont vu tout ce qu'il est possible de voir , et n'ont pas plus d'idées que mon oncle Thomas ! Et combien de ces automates à qui tout réussit , sans «qu'ils sachent pourquoi , ni comment ! O fortune ! femme capricieuse , ne cesseras-tu jamais de te prostituer à des goujats !

Mon onde marchoit, revoit et filoit le long du quai de la Ferraille j il regardoit tout avec cet air étonné si naturel à un enfant qui n'a encore été que de la rue des Prêtres au corps-de-garde du guet , et de ce sale corps-de-gaixie à la rue des Prêtres. Ici , de la quincaillerie ; là , du vieux ier; plus loin , le jardinier fleuriste , là-bas , l'oiseleur, et le perroquet qui jure, et la guenon qui tait la cabriole dans sa cage, et et une marchanda est-ce bien cela? oui , c'est une

marchande de pain d'épice. Mon oncle eu a rencontré vingt fois, et n'en a jamais ^oùté. Qu'il est séduisant le bien qu'oa convoite, et qu'on ne peut obtenir! Mon oncle est immobile auprès de la marchande j il couve la bannette des jeux , il la dévore toute entière j l'eau lui en vient à la bouche : il n'est pas de puissance capable de le détacher du pavé où il est cloué.

Un particulier aussi bien mis s'étoit aussi arrêté , et s'amusoit de l'imperturbable attention du petit ramoneur. 11 prend sa calotte de feutre , l'emplit de ces bagatelles , la remet à Thomas , paie la marchande, et s'en va. INlon oncle , extasié d'un procédé dont il n'a pas l'habitude , court après le monsieur, qu'il prend au moias poui^ ua cgmtc ©u un marquis,

à en juger à sa munificence. Il le tire par le pan de son habit , lui fait un remercîment bien ou mal tourné , et finit en lui déclarant qu'il voit bien qu'il est de ses amis , et qu'il ne le quittera plus. Il étoit joli mon oncle , avant qu'un Anglais lui coupât le bout du nez et la moitié d'une joue, et un joli enfant intéresse toujours» Le monsieur le regarde en souriant, et lui dit de le suivre Le petit Thomas saute derrière lui , tantôt sur un pied , tantôt sur l'autre ; il croit sa fortune faite.

Ils traversent le Pont-Neuf, prennent la rue des Saints-Pères , celle de Saint- Dominique , et ils entrent dans la cour d'un hôtel somptueux. Le monsieur ouvre un rez-de-chaussée , et fait parcourir à mon oncle une enfilade de douze à quinze pièces. «Tiens, lui dit-il, balaie-moi tou- » tes ces cheminées. » Et il disparoît.

« Les balayer ! c'est bientôt dit , repre- ^ noit à part lui mon petit oncle ; mais if comment m'y prendre \ -p II ignoroit les premiers élémens du métier ; il ne savoit pas même pousser ce cri aigre et prolongé qui donne l'éveil aux cuisinières. Il avoitj sur l'épaule son sac et son grattoir ; mais cela lui alloit comme un éventail à madame Angot. Il falloit cependant marquer sa recoanoissance à son bienfaiteur. Il ouvre ^ouc le sâc , eu tire sou iastrumeut % «(

( 45 ) essaie de grimper , après avoir préalablement caché , soui le coussin d'un fauteuil à crépines d'or , sa calotte et son paia d'épice.

Il mesure le tuyau de l'œil , il se baisse, il s'aloiige, il tourne, il retourne, il essaie de toutes les manières , jamais il ne peut détacher la pointe des ^jie.is du haut des pommettes des chenets. 11 avoit déjà dans le caractère ce fond d'opiniâtreté qui depuis lui fit surmonter iixiil d'obstacles , et il jura par son pain d'epice , qu'il ramoneroit la cheminée, ou qu'il se cass«^roit le cou.

:' va prendra un des fauteuils, le traîne ^-.as la cheminée , monte dessus , sans penser que des pieds noirs ne s'accordent point avec une étoffe fond blanc, broché d'or. Il s'élance , il se cramponne ; ses genoux et ses reins vont lui donner un point d'appui naturel , lorsqu'un grand laquais, tout cha»nairé d'argent, entre dans la pièce où étoit mon oncle. Il s'indigne du peu de respect que porte le ramoneur à un siège sur lequel monseigneur s'assied tous les jours ; il tire brutalement mon oncle par la jambe , et le jette au milieu du fojer, qui heureusement étoit froid. Mon oncle , qui n'étoit pas encore de force à chercher noise à personne , mais <$ui avoit de l'acrimoaie dans les humeurs^

^rend une poignée de cendres , et aveugle le laquais. Pendant que celui-ci crie et Irépigne , en se frottant les yeux , mon oncle lui racle le nez avec son grattoir 9 et le lui met tout en sang.

Aux clameurs redoublées du laquais , arrivent trois ou quatre de ses camarades, qui s'indignent à leur tour qu'un ramoneur ose porter la main sur quelqu'un qui a l'honneur de porter la livrée de monseigneur. L'un lui applique un soufEet , l'autre un coup de poing ; un troisième lui donne un coup de pied dans le derrière. Mon oncle , étourdi de cette surabondance de tapes , court en chancelant de chambre en chambre ', ses valereux adversaires le poursuivent avec célérité , non plus pour le battre , mais parce qu'il approchoit du cabinet de monseigneur , où ils croyoient bien qu'il n'v avoit per- ;sonne , mais qu'un ramoneur indigne ne devoit pas souiller de sa présence.

Mon on* le , qui ne sait ce que c'est qu'un seigneur , arrive toujours courant à la porte de ce cabinet j il tourne le iouton , il entre , il trouve une jeune et jolie dame qui retournoit tous les cartons et feuilletoit toutes les paperasses : il va se blottir derrière elle , et s'enveloppe llans ses jupons.

^ ^ou» pensez, hi^u que si la dame fufe

ttonnëe de cette brusque apparition , elle ne le fut pas moins des manières aisées du diablotin. Les laquais , qui s'étoieut respectueusement arrêtés dans la pièce précédente , sont interpellés ; ils racontent l'aventure à son avantage , comme cela se pratique. Mon oncle passe la tête entre les jambes de la dame, et, lui levant les j upons jusqu'aux genoux , il leur donne un démenti formel. La dame est obligé© de faire un saut en arrière pour se débisrrasser du tenare ramoneur ; elle s'assied. en riant aux éclats ^ et veut éclaircir les faits. Elle interroge alternativement mon oncle et ses laqudis ; ceux-ci , qui ne savent que trembler devant leur maîtresse , se troublent et balbutient. ÎNion oncle , encouragé par l'air affable et riant de la dame , prend la parole, et ne la quitte plus qu'il n'ait conté comment Riboulard lui a donné la petite vérole , comment il a voulu lui faire arracher les dents , comment lui Thomas lui a coupé un doigt , et mordu Carabin à la fesse , comment il a vécu sur son toit , comment il s'est procuré un costume de ramoneur , comment un beau monsieur l'a régalé de paia d'éîice , qu'il n'a pas goûté encore » comment, pour le gagner, il s'est efforcé de ramoner toutes les cheminées du châteati , comment on lui a fait faii e la cul-

DUte , et comment il s'en est vengé, a Je » suis bien fâché, ajouta-t-il, d'avoir g^âté » un fauteuil; mais vous voye-L bien, ma » belle dame, que sans aide je ne pouvois s> pas monter dans cette cheminée »>

La belle dame, qui s'amusoit de ces détails , absolument neufs pour elle , remarquoit , autant que le permettoient les intervalles qu'avoit laissé la suie , la vivacité de l'œil et le teint animé du petit orateur: « Qu'on débarbouille cet enfant, dit-ell© »> quand il eut fini , et qu'on me l'amène » chez moi. »

Les politesses et les prévenances succèdent aux coups de pied et aux coups de poing : il est clair que madame prend le petit ramoneur sous sa prote< tion. Un d« messieurs les laquais lui présente la main sans répugnance , quoique ce fût un pro» prêt , et il le conduisoit à la chambre de sa femme, qui avoit aussi l'honneur d'être attachée à madame , et qui étoit mère d'un fils à peu près de l'âge de mon oncle , auquel madame n'avoit jamais fait attention , parce qu'avec les grands , comme avec les petits , c'est le moment qui fait tout.

<?! Attendez , dit mon oncle en passant » par l'appartement blanc et or, je n'ouïe blie rien , moi ; vojens un peu moii » pain d'épice.t.. Souj le coussin de C9

>? fauteuil , là-bas , >» continua-t-il en s'a* «tressant à un second valet qui , dès les premiers mots , faisoit l'empressé. Vn troisième courut , prévint son camarade , et marcha en avant , la calotte de mon oncle sous le bras j le premier le conduisoit toujours poliment par la main ; l'au-» tre suivoit en riant , dans sa barbe , des fantaisies de madame j le quatrième étoit aile se bassiner le nez avec de l'eau et du £el.

Mon oncle entre chez madame Julie ati tnilieu de ce cortfcg:e iniposdnt. On le plonge dans une bassine a'edu tiède , on lui met tout le coi ps à la pâte d'am.uide , on le repaiiC au lait , on lui tait prendre liiie chcnnse et rhdbit neut du petit laquais, et, pendant que chacun e>t jaloux de contribuer à sa parure , mon oncle grigut tte Son pain d'epice , en se regardant , d'un air satislait , ddus toutes les glaces où sa taille lui permettoit d'atteindre.

« Je ne me suis pas trompée , dit la bellt » dame en le voyant entrer , il est tort » bien , tet enlant là i il a de l'esprit na- 9 turel , et je t roia qu'on en l'era quelque j^ chose. Friites venir Dugnès. » Dugnès est \e factotum de la maison j c'est le monsieur qui a renconiré mon oncle sur U qudi de la Fëraille.

îl reçoit Tordre de taire habiller le petit sur le cha-mp , et l'inj onction précise de faire en sorte que tout soit prêt dans la journée. Un poète charmant a dit :

Désir de fille est un feu qui dévore ; Désir de noue est cent fois pis encore, -

Désir de femme de qualité est bien plus fort que tout cela.

Vous voulez savoir sans doute qui est cette femme de qualité qui s'intéresse si fortement à mon oàicle; je vais vous le dire.^

C'est la duchesse d'Almanza , qui ne sortoit du lit qu'à deux heures , quand certain prélat , jeune et frais , s'occupoit de sa conversion à sa ruelle. Malgré ses progrès rapides dans le chemin du ciel , madame la duchesse étoit pourtant jalouse de son mari , ambassadeur d'Espagne. Il étoit alors à Versailles. Pour éclaircir des soupçons qui n'étoient pas dénués de fondement , madame s'étoit levée ce jour-là à six heures du n>atin , et elle bouleversoit le cabinet de M. l'ambassadeur, dans l'espérance d'y trouver des lettres qui n'y étoient pas , lorsque mon oncle vint se réfugier sous ses jupons.

Jalouse d'un mari qu'on trompe, c'est un peu extraordinaire j mais M. le duc étoit aimable, et madame étoit bien-aiso «le le trouver quand elle u'avoit pas mieuxj

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