‹ Mon oncle Thomas (volume 5)Chapitre 4 sur 9 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Ce que fait mon oncle chez madame V ambassadrice.

ous n'étions pas encore attaqués do l'anglomanie j il ne fut donc pas questioa de faire de mon oncle \x\\ jockey. \Jn habit habillé complet, bleu de ciel, bordé d'un galon d'argent , dans lequel serpente eu losange un liseré ponceau ; le derrière des cheveujx renfermé dans une bottrse , le toupet et les/aces papillotes , crêpés , pommadés, poudrés , le chapeau à plumet là-dessus , et Thomas se pavane dans la cour, en attendant l'heure de se placer derrière mad«me , la serviette sur le bras. « 11 est charmant, il est charmant, dit » madame la duchesse en entrant dans la )} salle à manger. Je ne veux pas qu'il » serve à table j je le réserve pour mou }) petit appartement, v Et mon oncle est installé dans une espèce de boudoir , où il baille et s'ennuie magnifiquement entre une perruche et un sapajou. Il s'échappoit par l'escalier dérobé , quand il en trou voit l'occasion ; il alloit faire un tour à l'office, çt de là polissonner dans la rue. Mais si ^ine souveraine de deux lieues carrées Tome /. £

{bo )

d'Allemagne entroit chez înaaame ram* bassadrice , on le rappeloit aussi- tôt , on le faisoit marcher , tourner par devant , par derrière, à droite, à gauche, parler, chanter ; il falloit que la princesse admirât son esprit et ses grâces ; puis on le laissoit là pour jouer avec la perruche ; on retournoit à lui , on lui donnoit quelques tapes sur la joue , on rouloit sa tête dans ses deux mains ; on le quittoit encore , et on alloit agacer le sapajou j on se replantoit devant lui , on lui relevoit le menton , on lui faisoit ouvrir la bouche , et de l'autre extrémité du boudoir on s'exerçoit à lui jeter des gimbletles , des pastilles , des dragées ; on rioit aux éclats quand on avoit atteint le but j on le renvojoit quand on avoit assez ri ; on le souiïlettoit quand on avoit de l'humeur: c'étoit charmant.

L'habit galoné , les gimblettes et le»

soufflets déplurent bientôt à mon oncle. Il n'étoit à son aise qu'à l'oiEce ou chez Julie * il mangeoit d'un côté, il batiffoloit de l'autre j et il eût été l'enlant du monde le plus heureux , si on eût borné ses devoirs à ces deux articles j mais c'étoit un petit animal de plus qu'iui avoit mis dans sa ménagerie , et il lall(;it qu'il rivalisât de gentillesse avec la perruche et le sapajou.

n falloit d'abord aussi qu'il fût aimable avec monsieur l'évêque ; mais après déu5C ou trois visites d'un jeune mousquetaire , madame trouvoit très-plaisant qu'il détachât la croix d'or de l'émiuentissime , et qu'il la passât au cou du sapajou , ou bien qu'il jetât sa calotte par la fenêtre. Le successeur de saint Pierre jugea bientôt, aux espiègleries du valet, des dispositions de la maîtresse ; il la quitta , et fut exercer l'apostwlat ailleurs : c'est ce qu'elle demandoit.

Au mousquetaire succéda un président, à celui-ci deux gardes-du-corps , à ceux-là Ma génovéfin , et de tems à autre monsieur l'ambassadeur , par goût pour la variété.

Tant d'affaires occupèrent tous les moinens de madame , et mon oncîe fut considérablement négligé. On le relégua bientôt avec le sapajou et la perruche , dont on étoit aussi dégoûté , comme on se dégoûta depuis du président , des gardes-ducorps et du génovéfin. Mad.jme avoit les goûts très-vifs j ils changeoient continuellement d'objets , et elle appeloit cela , jouir de la vie.

Elle avoit un fils unique qu'elle voyoit irn moment tous les jours , et qu'elle abandonnoit le reste du tems à un gouverneur très-élégant , qui faisoit sa cour aux femmes-dè-cbambre , et qui apprenait à sou

jéïève qu'il étoit le fils d'un grand d'Espagne de la première classe.

Monsieur l'ambassadeur se mêloit quelquefois de ses affaires. îî s'avisa un jour d'interroger monsieur son fils, et fut assez étonné de voir qu'à neuf ans il ne sût pas lire. Il ordonna à Dugnès de mettre mon oncle Thomas à l'école , et il lui semblait infaillible que les progrès d'un roturier ne manqueroient pas d'inspirer beaucoup d'émulation au jeune duc.

Dugnès conduisit donc mon oncle chez «n pédagogue renommé , et les usages locaux lui inspirèrent d'abord un violenj; Hégoûi. Il étuit persuadé de l'inutilité de la science j il ne concevoit pas qu'il dût rester assis quand il vouloit être debout , immobile lorsqu'il vouloit se servir de ses pieds ou de ses mains ; il n'entendoit pais davantage qu'il fallût avoir le nez collé sur du blanc et du noir, quand il avoit envie de voir voler les mouches ; qu'en lo fît matin et soir parler à Dieu qui ne lui répondoit jamais ^ enfin qu'il ne pût pas même évacuer le surplus de la boisson , saas une permission expresse du maître d'école. Dès le second jour, il envoya le pédan au diable , déchira son sjdlabaire , et fit des niches à tous ses camarades. Le troisième jour il s'alla promener aux Inyalides , se lia iulimement avec des décro-

tenrs de son âge. , et passoit à jouer à la chique Je tenis qu'il de voit être a l'école. Le maître par éffârd pour monsieur l'amtassafleur , n'osa se permettre la petite 4:orrection, ni même la remontrance. Il autorisa mon oncle à taire toutes ses volontés, et ne fut exact qu'à percevoir ses lîonoraires.

; Thomas n'avoit plus de vœux à former , et il menoit en effet un genre de vie tout-à-fait satisfaisant: bien vêtu, bien nourri, et rien à faire que de joutr à la chique ou à Id lossette 1 Comme il n'est pas de bonheur durable, un désagrément inattendu troubla bientôt ses plaisirs. Il se livroit . avec ses camarades, aux a?cès d'une joie brujante , lorsqu'on le tira foi tementpar l'oreille. Il prit une sellûtte qu'il

-alloii; jeter à la tête de l'assaillant O

stupétaction ! ô terreur ! c'est monsieur Riboulard.

- <r Ah, ah! vous voilà donc , mon drô- >> le ! Tudieu, comme il est brave i Le >> joli habit à dëgalonner! Allons, quoa » marche avec muij » et l'oreille restcit prise comme dans un ctau. lUon oncle, -un peu déniaisé par l'habitude du grand monde, lui fit lâcher piiàe piir la vertu de quelques coups de pied dans les os des jambes- et lui dit succinctement: « J'ap*- £5> parlieiis à madcUïie l'ambassadrice d'Es:

» pagne; respectez-moi , «u je vons ferai :» pendre. »

Mon grand-père croyoît dëjà voir !• galon dans le creuset; il crojoit d'ailleurs que ses droits sur le fils de sa femme , valoient bien ceux d'une ambassadrice : il ne tint compte des menaces de mon oncle. Il courut après lui , l'attrapa , le mit sous son bras comme un sac de nuit qu'on porte à la diligence , et rentra chez lui.

Mon oncle, en s'éloignant, crioit à ses camarades : i< Courez à l'hôtel , demandez 3> monsieur Dugnés; dites-lui que Ribôu- » lard m'enlève ; » et ses camarades , qu'il bourroit de massepains et de confitures sèches, firent à l'instant sa commission.

Cependant mon oncle et Riboulard arrivent l'un portant Fautre à la rue des Prêtres. Le petit , déposé au bas de l'escalier étroit, sale et obscur, compara le sort dont il jousssoit à celui qui lui étoit probablement réservé au galetas. Il re« gimba ; il se défendit ; mais Riboulard ^ qui n'étoit plus contenu par les passans toujours disposés à donner raison au plus foible, Riboulard prit le fourreau de sa rouillarde , et commença à faire le beaupère. Il chasso^t mon oncle devant lui : 6'il s'arrétoil une seconde , les coups lui pleuvoient sur les épaules , sur les reins , «urlê^ gras*de-jambe$ » et c'est de cett9

( 55 > «amère amicale qu'il lut rendu à ses penales, ou, si vous l'a.mez m>eux , remtecré dans soi. ancienne habitation.

^ Comme tout délit entraîne P""'»?» ' ainsi que le proQOncent les codes crmi- ^eb dl tous les peuples , Riboulard s en- La en président, conseiller, rapporteur, frefîler et exécuteur des hautes œuvres. Rosalie, ma sensible grand mère eto t a confesse. Hélas ! elle eût f''"""", ''^I fiexible Riboulard , elle eût àe(end» \o

sang innocent Mais la sentence e,t

prononcée. Dans un instant mon oncle e.t réduit à l'état où il étoit quand madam» 'a mère le déposa dans le plat au roma-

ee; il e,t attaché à la colonne du '. , «t Riboulard le fustige avec son ce.ntaron jusqu'à ce qu'il soit (atigué de frapper parce que , disoit-il avec beaucoup de sagacité en motivant son arrêt, parce qu.l fst aff-reux , lorsqu'on sort de ff:^^'"^ nêtes, de les déshonorer en se faisant laquais « Corbleu ! j'étois page rephquoit l mon oncle en grinçant des dents a cha- » que coup... et la douleur P'-o^"'^ certaine évacuation qui dore 1^ bande roUedecuir, et dont Us eclabou,su.es bouchent l'œil unique que conservo.t

^'pru'r'wil ne restât plus de traces do la servitude de mon oncle, U lui jta ua»

vieille culotte dont le petit devoit faire* le plus grand; cas , parce que c'ëtoit la drap de sa majesté, qu'il avoit été portée par un brave militaire ; et il sortit , le paquet de mon oncle à la main , pour aller ; vendre le galon à un juif, et le reste à la friperie.

Thomas, flagellé et resté lié à son pilier, maudit quelque tems Ribeulard en pleurant j mais comme on ne peut pas, toujours maudire et pleurer, il s'appaisa, et jugea très-sainement que ce qu'il avoit de mieux à faire , étoit de se soustraire à «ne seconde, et peut-être à une troisième fustigation. Il s'agita dans tous les sens pour se dépêtrer de sa cordej mais Riboul^rd savoit faire des nœuds : il avoit longtems serré les pouces aux iilous et autres gens du même acabit , qu'on entassoit dans des fiacres pour les enterrer à la Conciergerie, ou au Châtelet.

Nécessité est mère de l'industrie. Quand mon oncle fut convaincu que ses mains,, foibles encore, ne pouvoient lui rendre îa liberté, il se servit de ses dents, dont fort heureusement Riboulard n'avoit pu le priver; il mâcha la corde , la coupa brin à brin: au bout d'une demi-heure d© travail, il se trouva maître de commencer son second voyage aérien , car 1© ^ettX sergent ajaftt soigneusemeat fermé-

la porte, il ne restoit d'issue que la croisée, et de chemin que les toits.

Mon oncle connoissoit parfaitement celui qui menoit au grenier des ramoneurs. C'étoit munie, lors de sa première excursion , le seul endroit accessible q|p'il eût trouvé en route. Mais comment oser retourner là, après avoir enlevé le costume complet d'un de ces messieurs .' Si du moins il n'eût pas dédaigné de le renvoyer après avoir endossé la livrée; s'il avoit do quoi le payer en cas de difficulté. . . . Une réflexion en amène une autre. Mon oncle pensa qu'il pouvoit très - légitimement s'approprier une petite part des biens de la communauté. Comme on aime beaucoup à gagner sans travail , celte idée lui rit singulièrement , et sans perdre le tems à calculer le plus ou le moins de droits qu'il avoit à la masse , il prit la hallebarde du sergent, et travailla si bien de la pointe, qu'il fit sauter un panneau de l'armoire qui recéloit le magot.

i Tout éfoit dans cette armoire, la seule qu'il y eût dans la mansarde, et Timaginalion de mon oncle agit sur toutes les parties du molàiier à-la-fois. Il jugea qu'un habillement complet de monsieur Riboulard lui feroit mieux qu'une simple culotte percée au derrière ; en conscM:|uence îl s'affubla de ce qu'il vit de meilleur ej;

(58) ^ de plus beau. La chemise à manchettes festonnées, la culotte neuve, la veste pareille qui lui tomboit aux genoux , l'habit qui n'avoit encore passé qu'une revue > et qui descendoit aux talons , le chapeaa bordé d'argent , une poignée d'écus dans chaque poche , et voilà mon oncle sur la toit , se félicitant intérieurement du désespoir qu'éprouveroit Riboulard , et sa croyant bien vengé de tous les mauvais traitemens qu'il en avoit reçus.

On tient à ce qu'on a, sans s'embarras* ser beaucoup des moyens par lesquels on a acquis. Mon oncle sentoit de la répugnance à aller faire restitution chez la vieille. Il ne falloit qu'un raisonnement bon ou mauvais pour le faire tourner d'un autre côté , et vous pensez bien qu'il s'en présenta un aussitôt. Mon oncle s'observa qu'on pourroit ne pas se contenter de la valeur de ce qu'il avoit pris ; qu'on pourroit le maltraiter et peut-être la dépouiller : il n*eii fallut pas davantage, La vieille demeuroit à gauche j il prit à droite.

Après avoir mis cinq à six maisons' entre Kiboulard et lui , son premier soin fut de s'asseoir , de mettre son chapeau bordé sur ses genoux , et de compter ses espèces : on est bien-aise de savoir ce qu'gu a. u Tr€nt6-deux écus de six fraucs !

» Combien çà fait-il , se dematidoit mon » oncle ? Ma foi , je n'en sais riea , se ré- » pondiL-il ; mais avec trente-deux écus de » six francs,jedoisvivretrenttf-deux mois: j> dans trente-deux mois je serai grand gar- » çon , et je rosserai Riboulard si je le S> rencontre^ c'est dit. Allons, mai chons. »

Après avoir marché quelque tems , il trouve une petite fenêtre ouverte , et il entre sans façon ^ la richesse donne de la confiance. 11 regarde , résolu à pousser tout d'une haleine un compliment assez bien arrangé ^ personne encore dans cette chambre. D'assez beau linge empilé d'ua côté; de l'autre un grand panier d'osier, du feu au fond , et des surplis qui finissent de sécher dessus et autour ; un réchaud avec du charbon allumé, et des fers à repasser qui chauffent: à ce dernier article , mon oncle , qui ainsi que biea d'autres devinoit ce quil vojoit, conclut ^u'il étoit chez une repasseuse.

Il eût volontiers gagné la rue à l'instant même ; mais la repasseuse, aussi prudente que Riboulard, avoit aussi fermé sa porte. Mon oncle, qui n'étoit pas facile de voir venir et. de connoître un peu le caractère de la dame avant de se manifester à elle , men oncle ôta le feu du fond da panier , et s'y inséra tout entier , après avoir lait une vbite au garde-maa-;

ger, préliminaire auquel il ne manquoît jamais.

Il s'étoit à peine mis en cage , qu'il entendit quelque bruit. Il finit de rétablir les surplis dans leur premier état , et il se ménagea un petit jour pour voir à quelle espèce de femme il alloit avoir affaire.

Elle entra en chantant , et c'ëtoit d'un bon augure : les personnes gaies sont rarement méchantes. Elle s'approcha j elle parut jolie à mon oncle. Il ne savoit pas encore trop quelle différence réelle existe entre une femme laide et jolie j mais les grâces plaisent à tous les jeux et à tous les âges , et la repasseuse plut tellement à mon oncle, qu'il ouvrit la bouche pour lui dire : Mademoiselle.... et puis quelque chose encore , lorsqu'on frappa doucement à la porte. Mon oncle ravala son discours.

C'étoient deux cordeliei^s de la plus riche encolure. « Mademoiselle Louison , » dit le premier d'un ton papelard , nos » aubes sont-elles prêtes î — Hé , entre » donc , dit le second d'un air déterm - » né , ne vois-tu pas qu'elle est seule ? » Ce second prit la main de la repasseuse , l'embrassa avec une sorte d'affection , et cependant il avoit dans son regard ardent et dans sa figure ealuminé^ , quelque chose

qui fit peur à mon oncle, et qui le détermina à garder son poste et le silence. Il s'en applaudit bientôt; car le moine, sans la moindre explication, prit Louison par le bras, la poussa brusquement vers une» alcôve, et la renversa sous lui. ^ Oh, le » vilain liommc , disoit mon oncle en » lui-même! battre une aussi jolie fille! ï" il me tueroit donc , moi; » et il se tint coi. Pendant ce tems-là , l'autre père tiroit de dessous son manteau une brioche , deux bouteilles de vin , et étendoit «ne serviette sur une table. Louison revint toute chitVonnée, toute rouge, et elle sourioit au moine. « Tiens , disoit mon « oncle à part lui , elle aime à être bat- » tue; c'est singulier çà ! » et le père qui avoit arrangé la collation, battit Louisoii à son tuur , et tou» trois se mirent à tci ble.

<■> Ma foi , disoit mon oncle , c'est un© » drôle de tille que cette Louison ; elle » n'rt pas de rancune. S'ils nj'en avoient y fait autant , je ne boirois pas avec eux^ » Ah , peut-être n'oseioil-elle pas faire y autrement , de peur d'être battue plus » fort. Je remarquerai l'aliee en sortant ; » si je retourne à l'hôtel , ce qui n'est «» pas sûr, puisque je me vois à la tête » de trente-deux écus de six francs , si f î'y retourne , je coûterai cela à moa<> Tome /. F

)> sieur l'ambassadeur , et il fera faire jus- 5? tice de ces coquias-là... qui... que.... » Ici mon oncle , pour qui la collation n'avoit rien de bien récréatif, puisqu'il n'y participoit pas , mon oncle bailla deux ibis , et s'endormit sous son panier.

li n'a jamais pu me dire $i Louison fut battue encore après la collation. Il l'a présumé depuis , et moi aussi ; mais comnie on ne doit pas risquer de calomnier un ordre aussi respectable que celui des cordeliers , nous nous garderons bien dô î donner nos présomptions pour des Réalités.

Quoi qu'il en soit, mon oncle , qui n'a pas d'idées très-suivies quand il dort, na pensa plus ou il étoit. Il s'étendit tout-àcoup , comme il eût fait dans son lit , et îl se réveilla en se sentant rouler par la chambre , lui et son panier. Louison , que ce bruit inusité chez elle éveilla aussi , demanda d'une voix tremblante qui ëtoit là l Vous jugez de cet exposé qu'il étoit alors nuit close.

Mon oncle , l'imaginatioii toujours pleine des deux pères battant Louisoa avec une sorte de fureur, ne sachant pas s'ils étoient retirés on non , craignant d'être battu à son tour, ne répondit rien à • cette première interpellation. Il lui semlilaL qu'uae seconde voix la répétoit d'tiu«

( 65 ) autre partie de la chambre , et il se hâta do sortir de son panier. Il cliercha l'alcove « décidé à se tapir sous le lit^ il y arrivoit , il se crojoit en sûreté , au moins pour le moment , lorsque sa main porta sur une jambe nue. Cette jambe se retire aussi-tôt, et celui ou celle à qui elle appartient , pousse un cri lamentable. Mou oncle épouvanté se retire aussi , et s'enfuit jusqu'à la muraille opposée. C'est d© là qu'il écoute , qu'il cherche à percer les * ténèbres qui l'environnent : il n'entend , ni ne voit rien.

Le propriétaire de la jambe , rassuré par un long silence , se hasarde à aller prendre le briquet et les allumettes sur un coin de la cheminée , près de laquelle mon oncle étoit sans le savoir. Les deux adversaires se trouvent nez à nez , et se soufflent leur haleine au visage. Mon oncle , que cette approximation glace jusqu'à la moelle des os , veut se sauver , et porte les bras en avant de peur de se casser la tête. Il frappe d'un coup sec le chien de briquet, le paquet d'allumettes, et les fait sauter des mains de celui ou de celle qu'il veut éviter. L'autre , qui sent échapper ce qu'il croit bien tenir, est de nouveau saisi de frajeur, jette un second cri jilus fort que le piemier, se met aussi à courir j mon oncle et lui , ou elle , se

rencontrent , s'accrochent ; îls trëLu* chent , ils tombent , et s'en vont, l'un à droite , et l'autre à gauche.

Ah , mon Dieu , mon Dieu ! prononce enfin une troisième voix , à ce que crut mon oncle , ma voisine m'avoit bien dit que si je vivois avec des prêtres, le diable ne manqueroit pas de me lendre visite... Ah , mon Dieu, mon Dieu.... ! aa nom de la très-sainte Vierge , je te conjure, esprit malin : réponds, que veux-tu

de moi? Que tu m'ouvres les porles,

reprend mon oncle , déjà habile à saisir les circonstances. — Oh , bien volontiers, réplique la timorée Louison; et la porte s'ouvre en effet, et mon oncle décampe à petit bruit : il s'attache à la rampe , il dégringole l'escalier plutôt qu'il ne le descend, cherche le pêne de la porte de la rue, le trouve , le tire, et respire en liberté sur le pavé du roi.

Si mon oncle avoit eu un peu plus d'usage , il auroit senti que des cordeliers qui ont battu une repasseuse tout un après-dîner, ne sont pas fâchés d'aller se reposer chez eux, que la règle d'ailleurs leur enjoint de rentrer à sept heures ; enfin il eût profité de l'occasion , et il n'est personne en sa place qui ne se fùfc empressé de battre Louison , qui en v^loit bien la peine. Mais loin d'avoir de sem«

blables pensées , il se félicitoit d'être; sorti de là sain et sauf; il ne se doutoit même pas que les trois voix qu'il avoit" entendues , étoient toujours ( elle de Loui- . son, qui changeoit de place et d'intonations , selon que la peur agissoit plus ou moins sur elle.

Mon oncle, enchanté donc d'être dans la rue, tourna ses pas vers le Pont-Neuf, cju'il connoissoit ct.mme sa mère. Il se proposoit de passer le reste de la nuit sous la Samaritaine , et d'aviser là à la manière de dépenser agréablement son argent, sauf ensuite à retourner servir monsieur l'ambassadeur, ou tel i^utre seigneur «C qui sa petite figure conviendiv»it.

Il alloit monter le trottoir , lorsqu'une patrouille du guet à pied passa près de lui. Le caporal qui la commandoit, examina sa mine hétéroclite à la lueur du réverbère , et ne concevant pas qu'on pût é,tre fagoté ainsi sans quelques raisons extraordinaires qu'il pouvoit être important à la police de pénétrer , il arrêta mon oncle de par le roi y il le somma de' lui déclarer où il avoit pris le costume complet d'un sergent de son corps , et pourquoi il ospit le porter. IVlon oncle raconta les faits avec ingénuité , et comme un caporal ne doit jamais rire sous les armes , celui-ci garda eu écoutant uiv séi

■ - Il '

rieux imperturbable , et prononça qn il falloit conduire le petit bon-homme chez monsieur l'ambassadeur , j'assurer de la ^ vérité des faits par lui allégués ; et qu'à l'égard de l'argent et des habits pris à Riboulard, comme il n'avoit eu la halleiarde que par un passe-droit fait à lui <^aporal , tout cela deviendroit ce qu'il plairoit au ciel et à mon oncle.

Le caporal et sa patrouille se présentèrent respectueusement à la perte do jnonsieur le duc. 11 étoit minuit , ou environ, et l'officier du guet croyoit n'avoir affaire qu'au suisse : il eût été au désespoir de déranger monseigneur ; mais on célébroit à l'hôtel la naissance d'une infante , et tout y étoit dans la joie et le tumulte. Dugnés , qui alloit et venoit pour donner des ordres , traversoit la cour quand la patrouille se présenta. Il reconnut mon oncle, lui lit recommencer son récit, et le jugea propre à divertir un moment l'honorable assemblée. Eii conséquence , il envoya l'officier et ses gens , «jui ne demandoient pas mieux , se restaurer à la cuisine j il prit Thomas par la main , et le livra à monsieur l'ambassadeur.

Celui-ci , qui aimoit à rire aux dépens des autres , sur-tout quand il avoit bien

^ouj^é ^ fait faire à mou oncle le tour dd

(6?) la table. Les dames et les seigneurs s»

tournent aussi-tôt pour considérer le petit animal qu'on leur présente j et un prince décide qu'il ressemble parfaitement à ces chiens habillés qu'on fait danser dans les carrefours.

11 fallut que mon oncle racontât pour la troisième fois , à haute et intelligible voix, ce qui lui étoit arrivé pendant cette journée. Êntr'autres incidens , l'iiistoir© de L.ouison , battue par deux cordeliers , parut délirieuse à la plupart des dames. Trois ou quatre d'entr'elles demandèrent le nom du très-digne f>ère qui l'avoit si brutalement saisie par le bras , et se pincèrent les lèvres quand mon oncle eut déclaré qu'il ne l'avoit pas ouï nommer , inais que c'étoit un terrible batteur. Les ris redoublèrent quand mon oncle supydia à genoux l'ambassadeur de venger cette pauvre Louison , et de faire punir les deux moines. « Parbleu , dit l'ambassadeur au » lieutenant, de police, qui étoit du nom- » bre de ses convives , vous devriez por- ^ ter cette cause à votre autîicnce ; cela » seroit réjouissant. — Si cela peut amu- » ser votre excellence , elle eu aura le » passe-tems. Je supposerai seulement , V par égard pour le clergé , que ces deux » drôles se sont masqués en cordeliers , ^ saas tenir ea rien à cet ordre respectif

l> bîe-, et je vous réponds que leurs supe-^ » rieurs ne les réclameront pas. » On parla ensuite modes, politique et spectacle toutà-la-fois ; un petit-maître raconta l'anecdote scandaleuse du jour à demi-voix , mais de manière à être entendu de tout \& inonde : mon oncle , qu'on laissoit à l'écart, puisqu'il n'avoit plus rien à conter, retourna trouver l'ami Dugnés. Celui-ci le mit à même de deux ou trois plats d'entre-mets , qu'il vida avec beaucoup de dextérité; puis il l'envoja coucl.er , et lui dit de faire ce qu'il voudroit des habits du sergent et de ce qui étoit dans les poches. Cette conclusion (latta singulièrement mon oncle , et l'aida à dormir d'uii bon somme. Faites-en autant , très- cher lecteur , pour peu que ce livre ait de vertu soporative : il sera au moins bon à quelque chose.

Une audience de Police.

jAÉTRoeRADOivs un moment , et réveillons sur ce qui se passa à l'hètel pendant que mon oncle fut entre les mains de l'ayare et impitoyable lUboitod. - - *'

■ Les décrotteurs ses amis; etoient restée pétrifiés de son enlèvement j car on juge <ies choses les plus sérieuses , comme des plus futiles , par l'analogie qu'elles ont avec nos intérêts. Ainsi pur exemple , un roi trouve mauvais qu'on vole une province au roi son voiiin , dont il ne se soucie guères , parce que l'usurpateur , agrandi^et fortifié , peut lui prendre son tout j ainsi un ministre veut faire de son maître le prototype des souverains , parce qu'où n'eût jamais parlé de Mécène , s'il n'eut été que l'homme d'affaires du roi d'Ivetot ; ainsi un officier sans talens ne peut avancer qu'à son tour , et il crie que les préférences accordées au mérite , ce dont il ne convient pas , découragent les vieux militaires, et étouffent l'émulation; ainsi un prélat défend sa religion , qu'il a presqu'oubliée , parce qu'elle fournit aux gages de ses maîtresses , de ses laquais , de son cuisinier, et à l'eutrelient de ses chevaux et de ses équipages ; ainsi le financier atteste la probité de ses confrères qu'on attaque, parce qu'il sent qu'on no lui fera pas plus de grâce qu à eux , et qu'il voudroit que les initiés seuls connussent les secrets du métier ; ainsi un autre voleur plaint- sincèrement son camarade qu'on va pendre, parce qu'il peut le dénoncer in extremis , et faire à ses dépend

sa paix avec la justice ; ainsi une petîtemaitresse blâme hautennent une jolie lemame qui soufRe un ou deux amans à une autre , parce qu'elle est bien-aise de conserver les siens ; ainsi un auteur qui n'est pas bouffi d'amour propre , compatit à la chute d'une pièc« , parce que demain il peut lui en arriver autant ; aijisi un poète médiocre préconise deslittérateursignorës, parce qu'où les sots sont quelque chose , îa médiocrité est tout ; ainsi nos décrotleurs vouloient ravoir Thomas , parc© qu'avec lui reviendroient les friandises dont il les bwurroit régulièrement.

Ils furent donc trouver monsieur Du- ^nés , et crièrent tous à-la-fois à la cruauté , à l'infamie , à l'innocence persécutée î Dugnés, qui aimoit toujours mon oncle, iut raconter le fait à njadame j madame , pour qui mon oncle n'avoit pu avoir de inénte que celui de la nouveauté , et qui depuis long-tems ne s'occupoit plus de lui , madame écouta à peine Dugnés , et •lui parla de sa nouvello calèt he et de sa loge à l'opéra i Dugnés , qui connoissoit la fibre sensible des cœurs de qualité , répliqua qu'un malheureux , un drôld avoit osé méconnoitre les droits des ambassadeurs : l'am^jassadrice , qui tenoit 4'autant plus à ses prérc gatives , qu'elle les méritoit moins , entra aussi-tôt dans

«ne colère épouvantable ; elle se leva poui*

couri»' à son secrétaire , elle renversa en passant son déjeuner de Sèvre , et mar* cha sur la queue d« son sapajou j elle prit du papier doré sur tranche , et écrivit do sa piopre main une longue lettie de quatre ligues à monsieur le lieutenant do police ; elle redemandoit mon oncle an nom du roi d'Espagne , tt taisoit de son enlèvement une attaire de potentat à potentat.

Thomas étoit fort tranquille dans le panier de Louison , peadtnt que deux états puissans touchoieut pour lui à une rupture éclatante , que prévint pourtant la condescendance au magistrat , et les démarches qu'il fit dans la matinée lui valurent l'honneur d'une invitation pour le soir.

Dugnés se rendit avec la lettre chez la conseiller d'état. Celui-ci protesta , dans une réponse aussi écrite de sa main , qu'il étoit trop heureux de trouver l'occasioa d'être agréable à madame l'ambassadrice , qu'il n'avoit jamais vue ; et aussi-tôt ua exempt fut dépêché rue des Prêtres , avec Tordre de mettre Riboulard au cachot, sans autre information, parce qu'il n'étoit pas possible que l'ambassadrice d'Espagaa n'eût pas raison.

Dugnés fut poliment mvité à accoQ|f

jpagiier l'exempt qui devoit lui remettraf rintéressant personnage pour lequel ma-^ dame la duchesse faisoit tant de bruit.

Le mouchard en chef et Dugaés passoient devant les piliers des halles. L'œil de l'Espagnol fut frappé de la défroque galonnée de mon oncle , accrochée à ua clou. Riboulard avoit trouvé , dans un. seul individu , le juif et le fripier, et Thonnête acquéreur s'étoit empre^isé d'étaler 1« tout , parce que cela pouvoit convenir au petit laquais de quelque gros fabricant qui voudroit aller trancher du grand seigneur en Italie ou en Angleterre.

Dugnés , en qualité d'homme d'affaires de monsieur le duc , connoissoit parfaitement les lois. Il se rappela le vieil axiome : On prend son bien où on le trouve» Il prit en effet la parure complète de mon on-, le, et la jeta sur le devant de son carrosse. « Cinq cents francs, mon maître, 3, disoit le fripier, en le suivant le bras 5, tendu et la main ouverte , cinq cents 3, francs , je n'en puis rien rabattre, j, Examinez, cela n'a pas été mis j c'est j, une livrée qu'un tailleur a manqué à ua ^, postillon du cardinal de Rohan. — „ Premis garde , bavard , interrompit P, l'exempt, que je ne te mène à Bicêlrc ^, pour t'apprendre à acheter des effets ^ volés à uja ambassadeur 1 — Mais ,

,; moûsieur.iM*

(73) .^ mensieur..... - A un duc ! « J'ai ache-^ - ^^ ^^ — A une excellence! —En su

^ du roi catholique! - C'est un officier » du guet , an homme respectable -«.

» Fouettez, cocher , dëiivrez-nous de'cés » criailler,.. » Et le cocher fouette , et on descend chez Pùboulard.

Il étoit dans sa chambre , marchant à grands pas , s arrachant d'une main le peu de cheveux dont il pouvoit disposer f et se donnant de l'autre tantôt un soufflet , tantôt un coup de poing. Il s'arrêtoit ensuite dun air consterné devant son armoire enfoncée et pillée, et recommeiiçoit a trépigner et à se meurtrir. <, Fini«- »> sons ce manège, monsieur Rlboulard , » dit 1 exempt, et dites-moi ce que vous 5> avez fait de Thomas. - Oh! le peut y> coquin ! voyez , voyez , monsieur 5 »> in«n uniforme des dimanches , mon »» sang, mes entrailles , mon argent, il >> ma tout volé, et s'est enfui par la fe- » iietre , après avoir rompu celte corde • ^ avec laquelle je l'avois fortement attai> che. — Ce n'est pas une histoire que je »> vous demande, monsieur, c'est Tho- 5> mas. -- Je ne vous lais pas d'histoire , » monsieur, et vous voyez bien, à moii » desespoir , que je vous^ dis la vérité. — ï> \ enté tant qu'il vous plaira, au cachot ÂQme L Q

( 74 ) \y iusqu'à ce que Thomas se trouve. — » Mais , monsieur , je n'ai pas tort. — ' )> Tort , ou raison , monsieur le lieutenant „ de police l'a ordonné ainsi , et cela plaît » à madame l'ambassadrice. » ^

Riboulard se lamente , il fait son pacuet , et se dispose à se rendre , sur sa parole d'honneur , dans les souterrains de f abbaye. Le fripier avoit suivi la voiture de Dusnés , sans autre intention que de le fléchir et d'en obtenir quelque dédommagement. 11 prit des informations dans la rue des Prêtres, et on lui indiqua la demeure de son vendeur. Il étoit a présumer j qu'il en obtiendroit meilleure composition que de l'exempt et de Dugnès j il arriva^, donc chez lui , et commença en entrant ie second acte de la pièce , dont le premier s'étoit passé sous les piliers des halles.

L'exempt se soucioit très-peu que le fripier fût satisfait ou non , et il ne s émut pas infiniment en le voyant menacer et oourmer Riboulard , parce qu on peut fort bien aller au cachot avec le nez casse ou une côte enfoncée j mais ce qui I alluma sa bile, c'est que le fripier ne ga- | cnaiit rien à battre le sergent, et trouvant J farmoire ouverte , se dédommagea sans-i compter, et prit à poignées dans la cassette. Riboulard retrouva des forces, et\ 4:ria au voleur à tue-têtci l'exempt ayaaÊ'

une occasion de prouver a monseigneurdé la police son zèle et son activité, voulut arrêter le fripier : ces coups de main meuoient à une inspection. Dugnés , qui ne pouvoit ravoir Thomas , se contenta pour le moment de ses habits , et laissa les hattans et les battus s'arranger comme ils l'entendoient.

L'Espagnol étoit dans la rue , et il cherchoit son cocher, qui buvoit en l'attendant, ainsi que cela se pratique , lorsqu'un énorme paquet , qui trisa en tombant la corne de son chapeau , le fit sauter deux toises en arrière. C'est beaucoup deux toises , mais on saute bien quand on a peur. Voilà ce qui fit sauter Dugnés.

L'exempt n'étoit brave que lui sixième contre un , et il ne se soucioit pas d'approcher le fripier de trop près : il se contentoit de barrer la porte pour l'empêcher de s'évader. Le fripier , qui sentoit que tôt ou tard une escouade viendroit assurer la victoire à l'exempt , prit aussi-tôt son parti ; ce fut de sortir par le chemin familier à mon oncle, se proposant, en sa qualité de bourgeois de Paris, de plaider ensuite et de se faire adjuger les espèces de Riboulard.

Il n'avoit pas l'intrépidité de Thomas, et la tête lui tourna dès qu'il fut sur le toit: l'exeniDt, qui 1^ rcgardoit aller da

( 7^ ) la lucarne , se trouva fort de îa foiblesse

de son adversaire. Il se sentit en outre anjnie par la présence de trente comères , que le brouhaha avoit attirées aux croisées. Rien n'est aussi propre à inspirer du courage que l'attention d'un certain nombre de spectateurs. Voilà peutêtre pourquoi tel , qui tremble lorsqu'il entend une souris trotter dans sa chambre , se laisse gaîment couper le cou eu public.

L'exempt paroît donc sur le toit d'un air résolu , et se met à la poursuite du iripier ; il at'fectoit de marcher le jarret tendu , et avoit soin cependant de bien t'tablir un pied avant d'avancer l'autre ; il gagnoit petit à petit sur le fripier , qui se traînoit de son mieux sur ses genoux; et sur ses coudes : il l'aura ! il ne l'aura pas ! crioit-on des fenêtres voisines.

L'exempt saisit enfin son homme pac un pied. L'autre lui en alonge un coup qui lui fait perdre l'équilibre ; la violence du mouvement le fdit perdre aussi au fripier, et la pente leur devient fatale à tous deuxi ils roulent ensemble du haut du toit en bas , et de là dans l'espace ; l'exepipt tombe sur l'impériale du caryosso de Dugnés , et se casse yne cuisse; le fripier tombe sur le siège , et tue les chiea àin^ois de monsieur le duc 5 c^uï

regardoît tranquillement les passans, assis sur son cul.

Ln officier du g;uet au cachot , un exempt qui a la cuisse cassée , un fripier qui a failli à se rompre le cou, sont une satisfaction qui sufEroit à l'orgueil même d'une reine : aussi madame l'ambassadrice en témoigna-t-elle sa satisfaction au conseiller d'état , et elle voulut bien , ainsi que je crois lavoir dit plus haut, l'admettre à sa fête du soir.

Cette fête tiroit à sa fin , et le magistrat , dont la perruque étoit défrisée , rhafeit poudré, et les manchettes chiffonnées , parce qu'il s'étoit avisé de batifuler avec \e,s dames, le magistrat jugea à propos de se retirer avant le joyr, pour ne pas compromettre la dignité du costume.

Il uvoit daiileurs des causes importantes à juger à l'audience du matin, et un peu de repos étuit nécessaire pour lui rafraîchir ie cerveau.

Il avoit promis à monsieur le duc une scène burlesque dont Louisun devoit faire les frais. Dugués, assez philosophe pour un Espagnol , ne vouloit pas manquer cette audience , qui pouvoit fournir un chapitre aux bizarreries de l'esprit humai». Il se readit de très-bonne heure à la slIIc où devoit siéger monseigneur j il fi'ussit dsrritre lê5 ^raUius pour tout eiL-s

tendre , et n'être pas de'rangé. C'est là'

qu'il prit des notes sur lesquelles il rédigea ce que vous allez lire ; et ce qu'il se garda bien de publier alors : il faut toujours ménager les gens en place, tant qu'ils j- sont.

Deux messieurs entrent dans la salle.

Habits de velours , vestes de brocard , Vépée^ le chapeau sous le bras: ce sont sans doute des gens d'importance. Nous allons yoir cela (i).

B ERTRAND.

Déjà à l'audience , mon cher Michaud!

Vous n'êtes pas moins exact , mon cher Bertrand.

L'exactitude ne coûte rien , et. plaît à monseigneur.

Michaud.

Il est vrai qu'il est toujours bon de se mettre en évidence.

Bertrand.

Vous pensez comme moi ; nous avons toujours eu les mêmes principes.

Michaud.

Et nos principes sont les bons. Aussi

(i) Tous les faits qui suivent sont vrais. Les

la tortune nous favorise, les grands nous recherchent , la canaille nous craint , nionsei-ueur nous considère , et nos affaires vont leur train.

Cette canaille est cependant loinencor»

de la vénération que nous devrions lui inspirer : elle se permet par fois des expressions et même des gestes

iM I C H A u D.

Quel est l'état qui n'a pas ses désagre'mens ' Le nôtre n'en est pas moins un des plus importans de Paris.

Bertrand.

Vous êtes modeste. Les inspecteurs d& police sont les premiers hommes du royaume, mon ami. Le roi gouverne la France , les ministres gouvenieut le roi, monseigneur gouverne les ministres , et nous gouvernons monseigneur. Je conclus de là que nous sommes les êtres par excellence.

Je trouve un grand fond de philosopliie dans ce que vous venez de dire: il y a cependant une conséquence qui you5 est échappée.

Laquelle î

C'est que monseigneur est fort heureux de nous avoir.

Bertrand.

Parbleu , je le crois. Que feroit-il sans jaous ? Dupont est un mal-adroit. Nicolas .vieillit, et Lecourt

M I c II A u D.

Oh , pour .celui-là il ira au grand- Quelle vigilance, quel tact, quelle finesse ! point de scrupules ; ne connoissant ni parens, ni amisj considérant la nature et les senti mens du cœur comme des préjugés puérils: il est vraiment né avec des qualités rares.

Bertrand.

Mais je ne lui vois que les qualités nécessaires à son état. Savez-vous , mon ami , qu'il y a peu d'hommes dont on puisse faire un bon inspecteur de police ? Quelle réunion de talens exige notre profession ! A propos, vous avez, sans doute fait quelque découverte?

Je ne me présente jamais à la police sans cela. Et vous ?

Bertrand.

Si je n'en avois pas , j'en imaginerois. ( Ici monsieur Bertrand prend un ton affectueux. ) Mon bon ami , j'ai à te consulter sur une aiTaire qui m'ej«bîii-ui5i.ej

Bertrand embarrassé ! c'est un peu fort. Bertrand.

C'est peut-être la première fois, mais enfin je le suis. IS'ous sommes seuls, profitons du moment. ( A demi-voix. ) Jô veux introduii-e dans Paris une édition de la vie privée de la Pompaduur.

IM 1 c H A u D.

Ce n'est que cela 1 II faut la dénoncer à monseigneur.

BeRTR AND.

Le bel expédient !

IVl I c H A u 0.

Admirable. Tu te soucies peu de ce que deviendront tes livres , pourvu qu'on te les paie.

Bertrand.

Oh , cela m'est tout-à-fait indifférent. Je n'écris pas pour être lu.

iNl I c fl A u D.

Ces ouvrages font sur monseigneur l'effet de l'eau sur un hj'drophobe. U frémira , nous assemblera , promettra et paiera. Suivez mon plan, monsieur. On bat la générale à la sourdine; l'armée grise est sous les armes , les barrières sont gardées; ta voiture entre par celle où tu es de poste , tu la saisis, tu laisses échappe;- le charretier, et tu conduis ta charrette ici avec un fracas d'eufur. Monsei-'

( 80 gneur te loue , te félicite, te délivre un

bott de la somme promise , et envoie ton ouvrage moisir dans une tour de la bastille j ce qui n'est pas un grand malheur pour le public.

Bertrand.

En honneur, avec tout mon esprit , je n aurois pas trouvé celui-là. Mon ami , je m'humilie devant toi.

Je vais à mon tour te faire une confidence.

Ber trand.

Je me croirai trop heureux de te prouver ma reconnoissance: as-tu aussi quel- ^u'affdire embarrassante l

Je suis amoureux d'une charmante petite femme

Un inspecteur de police sérieusement amoureux ! cela me passe.

C'est peut-être une fantaisie plutôt que de l'amour : je cmis même que, sans \e% diâîcultés que j'éprouve , cette petite bourgeoise ne m'eût pas long-tems captivé.

Bertrand.

C'est-à-dire , que la dame fait la réservée.

Pas du tout, et nous aurions déjà mis cette aventure à fin , sans la jalousie vigilante du plus intraitable mari

Bertrand.

Je l'enlève ce soir, je le promène toute la nuit , et demain matin , désespéré d'une mépriae bien involontaire, je le rends à sa chaste moitié avec des excuses , des regrets , des grimaces dont il sera attendri.

Tu m'as deviné. Les grands génies n'ont besoin que d'un mot pour s'entendre.

Bertraivd.

Et on ne peut pas dire que nous sojions mécbans, car eniin, les projets que nous venons d'arrêt«r ne sont que des ruses bien innocentes.

IVi 1 G H A u D.

Et qui ne font de mal à personne. Ton expédition de ce soir doit ressembler à un tour que tu as joué il y a quelques années. Je n'en ai jamais bien su les détails; mais il t'a lait le plus grand honneur clans le corps.

Bertrand.

C'est l'aventure de Leclere. Je n'y pe&se jamaiâ saas m'admirer moi-même.

Oui, je me rappelle , c'est Leclere, Bertraivd.

Il n'y a pas grand mérite à faire des dupes dans cette classe d'hommes qui ne soupçonne aucun des ressorts que nous faisons jouer habituellement ; mais faire tomber dans le piage un conlrère , un homme dé l'art , c'est la suprématie du talent.

Sans doute.

Bertrand.

Leclere jouoit l'important avec ses catnarades , il se faisoit valoir à leurs dépens, c'étoit un homme

Dont il falloit se défaire pour l'intérêt général.

Bertrand.

Et qui ne devoit la confiance de monseigneur qu'à une très-jolie femme qu'il avoit épousée pour..... car c'étoit bien

l'être le plus nul

Enfin

Bertrand.

L'amour perd quelquefois les plus grands hommes , et l'amour a perdu Leclere. Amant chéri de madame Dupin , je ne sais pas trop pourquoi ;, il fdlVpit

^e débarrasser d'un mari incommode , et selon I usage heureusement pratiqué

céeTo.TV ""' ^''''' ^'^ cachet est lancée contre le pauvre Dupin.

C'est tout simple. •

Bertrand.

Ami de la maison, Leclere ne pouvoit tlecemment mettre lui-même l'ordre à «xecution: je me présente, il me le conne.^ Lomme une bonne action ne me coûte rien , quand elle s'accorde avec nies intérêts, j'avertis le mari i il se Cache. Leclere le croît enlevé , et s'établit dans ses droits avec sécurité. J'arrive à nnnuit, et j'arrête Leclere dans le lit de inadame Dupin. Elle se récrie , elle proteste de ma méprise. <c Je ne me trompe » pas , madame ; une femme aussi res- » pectable que vous , ne peut être cous- chee qu'avec son mari: c'est donc son » mari que j'arrête. » Je conduis le substitut a Vmcennes , je conte le fait à monseigneur qui en rit un moment, et qui oublie Leclere avec d'autant plus de lacilite, que sa femme lui reste.

C'est superbe.

N'est-il pas vrai î Tome L H

Cependant ton récit donne matière à d'amples réflexions.

Bertrand.

Comment donc?

Si tu allois me traiter comme Leclere.

Bertrand.

Incapable , foi d'homme d'honneur.

Foi d'homme d'honneur ! Je suis pris.

IVous sommes entre nous : hé bien , mon ami , foi de fripon.

Tu me rassures : d'ailleurs aujourd'hui nous avons besoin l'un de l'autre. Ah ça entendons-nous de manière à ce qu< monseigneur ignore nos petits arrange

mens. |

Bertrand.. '

Toujours timoré ! Monseigneur a d l'usage , et il sent bien que ses agens peu vent se permettre quelques peccadille,' A-t-il dit un mot au commissaire Lefoi qui , pour rendre service à un mari qi plaidoit en séparation avec sa femme s'est transporté avec lui chez, eUe , pou donner à l'époux les facilités de voler sa moitié ses contrats, son argent et s« tijouxJ

IVl I C H A U D.

Et le commissaire Mantel a fait quelque ( hose de bien plus gai. Une orpheline vient se plaindre à lui de son tuteur qui lui a fait perdre son innocence, et le commissaire lui fait perdre la santé. Depuis ce moment , la pupille trouve son tulcur honnête homme. Vive iMantel pour rétablir la paix dans une maison i Bertrand.

Hé bien , monseigneur a-t-il parlé de ces escapades ! il sait vivre et laisser vivre. Ne faut-il pas que tout lo monde fasse ses petites affaires ?

JEn cet endroit de la conversation , entrent messieurs Lecourt , Nicolas et Dupont. Ils marchent sur la pointe du pied, se donnent des airs penchés , et sa^ luent leurs camarades avec beaucoup de grâces , à ce qu'ils croient.

Lecourt , Nicolas , Dupont, Bonjour, messieurs.

Bonjour, Lecourt, bonjour, Nicolas.

Bertrand.

Bonjour, Dupont.

' Quelle figure heureuse a ce petit Lecourt i

(88) Bertrand.

Figure faite exprès. Qui ue le prendroit pour un liomiête homrne?

Finissez donc , messieurs , vous me faites rougir.

Bertrand.

Rougis , rougis j c'est un art qui nous manque à nous : mais on ne peut pas tout avoir.

Nicolas.

Monseigneur ne doit pas tarder à paroître.

Nous l'attendons depuis une heure.

Nicolas.

Peine perdue , puisqu'il n'en saura rien.

Bertr And.

Les espions de ses espions ne l'informent-ils pas de tout ! ( Ces messieurs rient. )

Dupont.

Vous riez de cela , messieurs : moi , je ne connois rien d'aussi Iioureu;>ement imaginé que l'espionnage. C'est par ce moyen-là que personne n'est en sûreté chez soi , et qu'on se défait , quand on veut, d'un homme pour un mot qu'on lui fait dire , s'il ue l'a pas dit.

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