DU PARTI COMMUNISTE
La situation est révolutionnaire.
La Révolution russe possède une puissance de rayonnement incalculable ; elle possède aussi une force d'exemple incomparable.
S'accomplissànt à l'aurore du xx^ siècle, consécutivement à la plus formidable des guerres, dans une nation qui compte une population énorme répandue sur un territoire immense, cette
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Révolution peut être regardée comme l'événement le plus considérable qu'ait enregistré l'Histoire.
L'importance déjà capitale en soi de cette Révolution, so trouve démesurément accrue par la situation politique et économique des Puissances européennes et asiatiques, et tout particulièrement des pays qui ont pris part à la Guerre -de 1914-1918.
Cette situation est révolutionnaire.
Le monde capitaliste, qui a cru se sauver ou tout au moins prolonger son existence en déchaînant cette guerre maudite, s'est au contraire perdu par elle et a précipité l'échéance redoutable.
Devant les Pouvoirs publics d'Angleterre, d'Allemagne, d'Autriche, d'Italie, d'Espagne, de France, des Pays balkaniques, de partout, se dressent des problèmes impérieux dont la solution s'impose sous peine de vie ou de mort, dans un laps de temps relativement court.
Face à ces problèmes, nombreux et graves, extérieurs et intérieurs, la classe capitaliste fait preuve d'une incapacité évidente. Leur solution implique la mise en miettes du bloc capitaliste et, partant, une transformation sociale profonde, définitive.
La situation est donc incontestablement révolutionnaire.
Le prolétariat mondial constate le fait ; il fortifie ses positions, i-l consolide ses organisations de combat ; il se prépare à donner l'assaut décisif et à bâtir sur les ruines du monde bourgeois finissant la Cité communiste de l'avenir.
On conçoit aisément le rôle que dans ces conditions, la Révolution de Russie est appelée à jouer : à la fois exemple et levier ; et on saisit sans peine les raisons de l'influence fascinatrice, qu'elle- exerce sur les milieux socialistes, syndicalistes et révolutionnaires.
(r Frères de tous pays, disent les Russes, débarrassez-vous de (( vos exploiteurs. Jetez bas l'édifice capitaliste ; faites ce que <( nous avons fait. De toutes nos forces nous vous y aiderons ! )>
Ça, c'est le levier.
« Frères, puisez dans notre gigantesque mouvement de libé- << ration les enseignements qui peuvent vous servir. Empruntez « à nos méthodes ce qu'elles ont de salutaire et d'efficace. Pro- (( fitez de l'apprentissage que nous avons fait ; prenez modèle (( sur nous. Imitez-nous. »
Ça, c'est Vexemple.
Et, enthousiasmés, électrisés, grisés par le spectacle prodigieux de ce peuple admirable qui, depuis plus de trois ans, résiste victorieusement à tous ses ennemis et poursuit, avec une
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indomptable énergie, son ascension vers le communisme intégral, les communistes de tous les pays tentent de copier le modèle et d'imiter fidèlement l'exemple.
Le Comité de la Troisième Internationale et le Parti Communiste de France déclarent :
1° Qu'à la Dictature de la Bourgeoisie, aussitôt quo celle-ci sera culbutée, devra succéder immédiatement et quelles que soient les circonstances, une Dictature nouvelle, armée d'un Pouvoir absolu et illimité ;
2° Que le Prolétariat français est incapable d'exercer Inimême cette Dictature ;
3° Que le Parti Communiste devra s'emparer sur Vheure de cette Dictature ;
4° Qu'en conséquence de ce qui précède, il faut, des à présent, préparer et organiser cette Dictature du Parti Com nuniste, qui ne prendra fin que lorsque ce Parti jugera à propos d'y mettre un terme.
Examinons succinctement ces quatre déclarations :
Dictature immédiate ?
Dire que la Dictature de la Bourgeoisie devra être remplacée par une nouvelle Dictature, iiamédiatement et quelles que soient les circonstances, c'est franchement, faire trop bon marché de celles-ci et les proclamer secondaires, alors qu'elles sont en réalité de capitale importance.
Il est certain que la Révolution ne se produira pas plus à une époque de tranquillité politique et de calme économique que n'éclate la foudre dans un ciel serein et il n'est pas nécessaire d'être prophète pour prévoir que des troubles économiques et des crises politiques répétés et sérieux seront les annonciateurs du bouleversement révolutionnaire. Mais qui donc pourrait, dès aujourd'hui, indiquer en quoi consisteront ces crises politiques et ces troubles économiques, par quelles causes immédiates ils seront enfantés, de quelle nature ils seront, quels caractères ils prendront, quelle*profondeur ils auront ? Qui donc pourrait, dès aujourd'hui, prévoir quelles sont les parties de la population qui en seront le plus atteintes ou le plus émues ? Qui donc pourrait, nul ne sachant à quelle époque ledit bouleversement surviendra, préciser les forces respectives des classes entrant brutalement en violent conflit, le prestige dont disposera encore, à ce moment précis, la classe dirigeante et l'autorité morale qu'aura la classe ouvrière ? •
Qui donc pourrait calculer mathématiquement, dès aujourd'hui, l'étendue du terrain que perdra, dès le choc engagé, l'Etat bourgeois et la violence et l'effet utile des coups qui lui seront portés par le prolétariat en révolte ?
Qui donc pourrait, dès aujourd'hui, mesurer judicieusement la portée des premières victoires révolutionnaires jetant fatalement la panique et le découragement dans les rangs de la bourgeoisie et décuplant l'ardeur et la confiance des masses populaires ?
Qui donc encore pourrait, dès aujourd'hui, indiquer, dans le détail, et même dans l'ensemble, sur- quels partis, quelles organisations, quels groupements s'appuiera le mouvement révolutionnaire, jusqu'à quel point ces partis et organisations seront d'accord ou divisés, quelles méthodes d'action ils emploieront, etc., etc. ?...
Osera-t-on prétendre que tout cela est sans importance et que, de toutes façons, quoi qu'il en soit et quoi qu'il advienne, il faudra de toute nécessité et, sans tenir aucun compte de ces circonstances, substituer immédiatement une Dictature à l'autre ?
Dans la voie de la Révolution, c'est la Russie qui s'est engagée la première. A qui le tour ? Sera-ce celui de l'Italie, de l'Espagne, de la Hongrie", de l'Allemagne, de la France ? L'équipe russe a le numéro un ! Quel numéro aura l'équipe française ?
C'est encore l'inconnu et pourtant c'est un point entre tous important !
De la Révolution sociale, nous ne savons de manière précise qu'une seule chose : c'est qu'elle est certai/ie, inéluctable, fatale. Hors cette certitude, tout nous échappe et ne peut être qu'hypothèses plus ou moins raisonnables, prévisions plus ou moins plausibles,
n est donc insensé de tirer de circonstances encore inconnues, pour le moins indécises et variables, cette conclusion ferme, précise, sans amhage ; l'institution d'une Dictature, armée d'un pouvoir absolu et illimité, sera, aussitôt la période révolutionnaire ouverte, une nécessité indiscutable.
fPour le moment, je ne dis pas qu'il ne faudra, en aucun cas, en aucune circonstance, recourir à la Dictature ; c'est une question que je me propose de débattre plus loin ; mais je dis qu'il est inadmissible que, sans attendre que les événements aient ■démontré la nécessité de la Dictature, on affirme cette nécessité.
Le prolétariat est-il incapable d'exercer la dictature ?
Le Parti communiste affirme que le prolétariat de France est incapable d'exercer la Dictature.
D'où vient cette incapacité ? Que manque-t-il au prolétariat de ce pays pour être apte à l'exercice de la Dictature ?
Est-ce l'organisation ? Est-ce la compétence ? Est-ce l'esprit communiste ?
La classe ouvrière française n'est pas inorganisée. Elle possède syndicats et coopératives : le Syndicat, groupement des salariés s,ur le terrain de la production, et la coopérative, groupement des travailleurs sur le terrain de la consommation.
Syndicats et Coopératives sont fédérés et confédérés. Ces deux vastes organismes sont indépendants l'un de l'autre ; mais, d'une part, la presque totalité des éléments qui actionnent la vie coopérative sont les mêmes qui actionnent la vie syndicale ; d'autre part, rien ne sera plus facile, l'heure venue, que d'établir entre l'organisation coopérative et l'organisation syndicale l'entente, j'oserai dire la soudure que, sous régime communiste, nécessiteront les rapports constants entre ces deux termes de la vie économique : production et consommation.
Il est regrettable que coopératives et syndicats n'aient pas atteint le développement qu'ils atteignent en d'autres pays et que comporterait une population de près de quarante millions d'individus ; il est plus regrettable encore que des divisions intestines entravent le développement et la cohésion désirables. Mais, à tout prendre et comparées aux autres groupements, comme, par exemple, les partis politiques, ces deux organisations qui ont le précieux avantage d'être spécifiquement prolétariennes, l'emportent de beaucoup.
Il est vrai qu'elles sont à base fédéraliste et que l'exercice de la Dictature implique une centralisation rigoureuse ; mais — hélas ! — on ne sait que trop que, dans la pratique, les masses syndicales et coopératives se laissent aveuglément diriger par les Comités et Bureaux placés à leur tête.
Ce n'est donc pas à l'absence, à l'insuffisance où à la forme d'orgni isation du prolétariat qu'on doit faire remarquer la prétendue incapacité de la classe ouvrière à exercer la Dictature.
Est-ce à son incompétence ? Pas davantage. En France, comme ailleurs, la plupart des directeurs d'usines, des ingénieurs, des chefs de service et des techniciens et la totalité de ceux qui, ouvriers et ouvrières, employés et employées, participent personnellement à la production effective et au fonctionnement des administrations publiques et privées, appartiennent au prolétariat.
C'est au sein du prolétariat que se trouvent les compétences et c'est une rareté que de rencontrer un capitaliste proprement dit parmi les spécialistes et les techniciens.
Les capitalistes ne se rencontrent guère que dans les conseils d'administrations des grandes et moyennes sociétés industrielles, commerciales et bancaires, et ces administrateurs ne jouent euxmêmes, dans ces sociétés, qu'un rôle commercial et financier ; rôle fort important en régime capitaliste, mais nul ou à peu près en régime communiste.
On ne peut donc appuyer sur l'incompétence du prolétariat son inaptitude à exercer la Dictature,
Reste son état d'esprit.
Je le reconnais : la mentalité prolétarienne n'est pas ro qu elle devrait être ; elle est peu communiste ; elle est peut-être encore moins révolutionnaire. ^
Presque tous les révolutionnaires de France sont des prolétaires ; mais il s'en faut - hélas ! - que tous les prolétaires soient animés de l'esprit révolutionnaire \ '
C'est un mal, un mal profond et inquiétant ; et si nous en étions réduits a attendre, pour que s'accomplisse la transformation sociale que la majorité des prolétaires fût acquise aux doctrines révolutionnaires, notre patience serait soumise à une longue épreuve ; mais nous savons bien que la Révolution sera le fait des minorités agissantes, énergiques et conscientes, entraînant avec elles la multitude et déterminant l'action des masses
C'est seulement lorsque la besogne d'éducation et le travail d entraînement du prolétariat seront parvenus à un certain degré que pourra s'engager utilement, je veux dire avec toutes les chances de succès, la bataille suprême.
Jusque-là, rien autre chose à faire que d'éduquer, d'organiser et de préparer la classe ouviière, en vue de cette bataille.
D'où je conclus que lorsque, sous la poussée des événements les minorités révolutionnaires en arriveront aux heures tragiques du combat, l'esprit du prolétariat aura été peu à peu saturé de communisme et plus ou moins profondément transformé. 1-.^.'^^,^^^ conclus aussi qu'il est injuste de tenir compte de 1 état d ame actuel du prolétariat pour le déclarer incapable d exercer la Dictature.
La Dictature du Parti Communiste
^ Les néo-communistes déclarent que le Parti Communiste devra s emparer de la Dictature.
Que le Parti Communiste se croie en mesure d'assumer les devoirs et les responsabilités du pouvoir dictatorial et qu'il se proclame, de bonne foi, seul capable d'en exercer les fonctions je n en ressens nulle surprise ; il est humain d'exagérer ses mérites et de diminuer Ceux d' autrui.
Je reconnais volontiers que l'organisation centraliste du Parti Communiste le prédispose à l'exercice d'une Dictature armée d un pouvoir absolu et sans bornes.
Mais où sont ses spécialistes, où sont ses techniciens ? Que valent ses compétences ?
Il peut, certes, s'en rencontrer et il est probable qu'un parti qui se chiffre par plus de cent mille adhérents compte des hommes instruits, plus ou moins rompus à l'administration des services publics, plus ou moins entraînés à la gestion des affaires
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plus ou moins familiarisés avec les grands problèmes extérieurs Gt intérieurs qui dominent la marche des sociétés humaines.
Mais ces spécialistes et techniciens ne représentent qu'une infime minorité, et ils ne paraissent pas jouer, au sein du Parti Communiste, les grands premiers .rôles. Ceux-ci sont tenus, comme du reste dans tous les partis politiques, par les plus intrigants, les plus populaires et les plus éloquents.
Savoir écrire et parler, c'est, évidemment, quelque chose ; mais l'éloquence et la littérature ne confèrent pas nécessairement à l'écrivain et à l'orateur les connaissances techniques, l'expérience et la compéte*^ que nécessite la direction d'un pays.
Je n'hésite pas à dire que les spécialistes et techniciens du Prolétariat m'inspirent plus de confiance en leurs capacités et en leurs aptitudes que les hommes politiques, les journalistes et les avocats du Parti Communiste.
Il est vrai que le Parti Communiste ne serait pas obligé de s'en tenir exclusivement à ses propres compétences ; après avoir extrait de son sein toutes celles que contient celui-ci, il pourrait faire appel à celles du dehors ; si cet appel aux bonnes volontés ne suffisait pas à garnir les cadres nécessaires,, il aurait la ressource, en vertu des pouvoirs qu'il détiendrait, d'exiger, de mobiliser les concours indispensables ou simplement utiles.
Dans ce cas, qu'il me soit permis de faire observer que cette mesure pourrait être prise par n'importe quel Comité de Dictature et qu'il ne serait pas nécessaire que celui-ci émanât du Parti Communiste.
Mais, au fait, de qui cette Dictature du Parti Communiste tiendrait-elle ses pouvoirs ? De quelle façon et par qui les membres du Comité dictatorial seraient-ils désignés ?
11 est évident qu'ils se désigneraient eux-mêmes ou seraient choisis par le Parti Communiste.
Eh bien ! ne devine-t-on pas les intrigues qui, fatalement, se noueraient ? Ne présume-t-on pas les déceptions, les envies, les irritations que provoqueraient le choix, quel qu'il fût, de ces élus ? Ne pressent-on pas le mécontentement des autres partis et groupements ayant pris à la lutte une part active et se voyant exclus du Comité de Dictature ? N'est-il pas certain que ce sujet -de colère, légitime après tout, en semant la méfiance et la désunion dans les masses révolutionnaires, juste au moment où celles-ci auraient le plus besoin de rester confiantes et unies, aurait, pour résultat d'affaiblir le mouvement et pour conséquence de compromettre les premières conquêtes de la Révolulion, alors que, nous affirme-t-on, le régime de la Dictature aurait pour fin de les sauvegarder, de les consolider et de les étendre ?
Je supplie nos camarades communistes de réfléchir à cela, de
fixer longuement leur attention sur ce danger ; ils ne sauraient en sous-estimer la gravité et la certitude.
Il me semble évident que, si Von admet la nécessité d'une Dictature en période révolutionnaire, il y aurait tout intérêt à ce que cette Dictature ne fût pas exercée par un seul Parti, mais par l'ensemble des groupements et organisations ayant contribué au renversement de la Dictature bourgeoise. Ce ne serait, somme toute, que la continuation de ce qui se fait aujourd'hui : Comité d'action pour l'amnistie, comité d'action contre la guerre, etc., toutes les fois qu'il s'agit d'un mouvement d'ensemble auquel doivent participer toutes les forces de révolution.
Pôuquoi préparer et organiser
dès à présent la Dictature ?
Enfin, les néo-communistes affirment l'urgence de préparer et d-'organiser la Dictature du Parti Communiste, qui ne devra cesser que lorsque ce Parti estimera qu'elle n'est plus indispensable.
Ce point est l'aboutissant des trois précédents ; il s'amène ici en conclusion logique de ceux-ci ; si on tient 4a situation pour révolutionnaire, si on estime que la phase du bouleversement social est virtuellement ouverte et peut, d'un jour à l'autre, entrer dans la période aiguë ; si on a la conviction qu'à la Dictature bourgeoise devra immédiatement succéder la Dictature révolutionnaire ; si on considère que le Prolétariat lui-même est incapable d'exercer directement cette Dictature et que le Parti Communiste est appelé à s'en emparer, il est de toute évidence que le Parti Communiste a le devoir de préparer tout de suite et d'organiser sa Dictature.
Néanmoins, pour si logique que soit cette conclusion, elle n'est pas sans provoquer plusieurs observations.
En voici quelques-unes :
Je crains que le souci de préparer et d'organiser cette Dictature n'absorbe une partie de l'activité du Parti Communiste et ne détourne quelque peu ce Parti de son but primordial : l'effort révolutionnaire. Dictateur en puissance, chaque membre du Parti Communiste sera instinctivement porté à se spécialiser d'ores et déjà dans les travaux, études et recherches qui se rapporteront aux attributions qui lui seront, un jour prochain, dévolues ou qu'il préférera. Ce sera le cas des plus intelligents, de^ plus instruits, des plus laborieux, des plus actifs et, par conséauent, des meilleurs propagandistes. Je vois celui-ci piocher les affaires étrangères, celui-là l'enseignement, ce troisième les finances, cet autre les transports, cet autre encore l'agriculture ou l'industrie, etc., etc.
Je ne fais pas fi des connaissances ainsi acquises et il se ^eut qu'au lendemain du chambainlement, elles soient utilisées ; mais il n'en est pas moins à redouter que leur acquisition ne prenne une grosse partie du temps et des efforts que ces communistes pourraient et devraient consacrer présentement à la propagande et à l'action immédiate.
Je crains encore que ces communistes ne soient éloignés de l'action elle-même à l'heure où' celle-ci sera tout, c'està - dire à l'heure du bouleversement décisif, par cette pensée que, tels, dans l'armée, les dépositaires du Haut Commandement, se doivent d'être prudents, de se tenir à distance de la mêlée et de risquer le moins possible leur précieuse existence, tels, dans la masse révolutionnaire, les dirigeants se doivent de ne pas prendre part personnellement aux dangereux corps-àcorps et de se réserver pour les fonctions d'importance qui les attendent.
Je crains encore que, cette organisation anticipée de l'organisme dictatorial n'arrive à constituer au sein du Parti Communiste une sorte d'aristocratie comprenant les aspirants dictateurs. Dans un parti qui se propose d'abolir les classes et d'abattre les barrières qui les séparent, il serait profondément regrettable que, sous des formes nouvelles, ces classes £t ces barrières fussent rétablies.
Inutile d'insister sur ce point. Je crains enfin et par-dessus tout que cette préoccupation constante de préparation et d'organisation de la Dictature n'acclimate dans le Parti Communiste de détestables méthodes de discipline et d'obéissance.
Discipline, discipline! Je n'ai jamais autant entendu parler de discipline que depuis quelque temps. Jamais je n'en ai entendu faire un tel éloge ni proclamer à tel point la nécessité et les avantages. Parler d'une discipline de fer, c'est-à-dire qui s'impose sans discussion ni restriction, dans un Parti qui exalte la Dictature, c'est naturel et c'est bien là le mal : aux uns, le droit, que dis-je ? le devoir de prendre des décisions et d'en exiger le respect; aux autres, le devoir, que dis-je ? l'obligation de se conformer à ces décisions, quelles qu'elles soient, les trouvât-on absurdes et néfastes.
Et c'est au sein d'un Parti de révolution qu'on introduirait de telles pratiques, que seraient régulièrement appliquées de telles méthodes ?
Que deviendraient alors l'initiative, la spontanéité, l'originalité, la diversité, qui sont les qualités révolutionnaires par excellence ?
Cette discipline de fer dans un Parti jeune, ardent, c'est le caporalisme avec ses pressions déprimantes déterminant la paralysie des ressorts, la lourdeur des mouvements, la paresse des muscles et l'apathie générale dans l'attente des inspirations et
(les ordres qui doivent venir des sphères directrices, seules responsables.
Ce qui est encore plus grave, c'est la dernière phrase de ce quatrième point : la Dictature du Parti Communiste ne cessera que lorsque ce Parti estimera qu'elle n'est plus indispensable. Autant dire jamais, ou plutôt autant dire : cette Dictature ne cessera que lorsqu'une Révolution nouvelle y aura mis un terme. Vit-on jamais un régime armé du pouvoir absolu renoncer volontairement à celui-ci ? Vit-on jamais une forme quelconque de l'Etat reconnaître son inutilité et abdiquer de son plein gré ? Est-il raisonnable d'espérer que des dictateurs auront l'idée que le peuple est mûr pour la pleine liberté, qu'il est en possession d'une organisation et d'une morale lui permettant de se conduire à son gré, sans autre direction que celle qui lui plaira de donner à ses propres destinées ? Est-il sensé d'admettre que des dictateurs reconnaîtront que le moment est venu, pour eux, d'abandonner la place et que, modestes, équitables, désintéressé^, ils la quitteront bénévolement ?
De telles conjectures seraient en désaccord formel avec toutes les leçons du passé et en contradiction certaine avec le simple bon sens.
Le vrai, c'est que les détenteurs de l'autorité dictatoriale estimeront, jusqu'à la consommation des siècles, que cette autorité conserve un caractère d'indéniable nécessité. Le vrai, c'est que la Dictature rouvrirait le cycle de l'autorité, sapée lentement an cours des siècles et abolie par la Révolution, an elle tenterait de se maintenir par tous les moyens à sa disposition, y compris la répression impitoyable, qu'elle résisterait autant qu'elle lo nourrait aux revendications populaires et que, pour s'en débarras=;er, une nouvelle Révolution serait indispensable.
Faire une Révolution pour renverser une Dictature et s'em- -presser d'en instituer une autre, ce serait rendre nécessaire une deuxième Révolution pour abattre cette deuxième Dictature.
Celle-ci, une fois culbutée, est-il bien sûr qu'on n'en instaurerait pas une troisième ?...
On voit où nous conduirait ce système.