LE PAYS DES JARRES
BIOT 1
Une spécialité particulière au Biot :
la fabrication des jarres destinées à renfermer l’huile et le grain.
Ardoin-Dumazet — Voyage en France.
L’écrivain qui inventa les poétiques « Contes des Mille et Une Nuits» a manifestement erré, n’en doutons pas, dans le récit d’une des plus populaires de ces fables romanesques. Il raconte, en effet, que les audacieux voleurs introduits par leur chef grimé en marchand d’huile, dans la demeure d’Ali-Baba, étaient cachés dans des outres.... Allons donc! Ces outres ne pouvaient être que des jarres, et celles-ci devaient venir tout droit des ateliers de Biot. Nul n’ignore, en effet, que, depuis les temps les plus reculés, les jarres servent à emmagasiner l'huile récoltée sur les oliviers du monde entier et que Biot a reçu du ciel la mission flatteuse de fabriquer ces poteries lisses et pansues, éblouissantes
1. Biot à 22 km. de Nice, 6 km. d’Antibes, 3 km. de la halte du P.-L.-M. On y va de Nice par la route de Nice à Antibes usqu’à l’intersection de Biot.
DOMINIQUE DURANDY
d’émail clair, habillées de jaune comme d’aimables serins. Rectifions donc l’histoire rocambolesque d’Ali- Baba comme il convient et rendons à ce village des Alpes-Maritimes ce qui lui appartient dans l’aventure persane...
Comment Biot lut-il ainsi voué à la confection des poteries, que les vaisseaux abrités dans le port d’Antibes distribuent aux quatre coins du monde? On ne saurait le dire. Qui fonda le village et choisit pour dresser ses premières maisons le sommet d’une butte à quelques kilomètres du rivage, dernier renflement d'un bouillonnement confus de collines boisées conduisant par des vagues successives aux pays de Grasse et aux falaises grises étalées sur l’horizon depuis Saint-Jeannet jusqu à Cabris et Saint-Cézaire ? L histoire est prudemment muette sur ces origines lointaines. On sait seulement que les Templiers trouvant l’endroit à leur convenance y avaient installé une importante commanderie qui passa, par la suite, aux Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. On connaît aussi quelques-uns des démêlés que ces « seigneurs » du lieu eurent avec les évêques de Grasse, lesquels se trouvaient être « coseigneurs » de Biot et prétendaient régenter les pratiques religieuses du pays au point de décréter, « qu’inhibitions et deffenses seroient faittes aux mestres chirurgiens et autres particulliers qui se mellent de faire la barbe et de travailler, de faire le poil les dimanches et festes, à peine d'excommunication ». Les chroniques relatent également que les gens d’Antibes avaient, de temps en temps, l’idée déplorable de venir piller les campagnes biottoises, ce qui soulevait de laborieuses revendications devant les juridictions compétentes.
La peste se mêlait aussi quelquefois de bouleverser
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les paisibles habitants du village et de leur ouvrir prématurément les portes du paradis ou de l’enfer. Il lui arriva même, au xve siècle, de faire si belle besogne que force fut de repeupler le village en y introduisant de nombreuses familles liguriennes du pays d’Oneglia. Le bon roi René se donna la peine de signer, à cet effet, d’accueillantes lettres patentes et l’évêque de Grasse voulut bien approuver et contresigner ces documents autorisant l’italianisation de ce coin de Provence...
Puis, Templiers et Hospitaliers ayant disparu, l’évêché de Grasse supprimé, Antibes devenue une ville de bonne tenue, respectueuse de ses voisins, Biot se consacra définitivement aux labeurs agricoles et aux artistiques efforts de ses potiers, gardant de la venue des liguriens importés au temps des calamités moyenâgeuses des façons de vivre originales, un maigre souci des constructions de luxe, un patois savoureux, très distinct de celui des bourgs environnants, une religiosité facilement tapageuse, une sorte de besoin farouche de se tenir en dehors des événements et des agitations de la région.
Maintenant encore, lorsqu’on le découvre, en remontant la verdoyante vallée où coulent les eaux claires de la Brague, au bout des larges prairies qui frissonnent sous les brises marines, on lui trouve un air revêche et méfiant avec ses maisons serrées en un bloc de mastic grisâtre d’où jaillissent deux tours carrées frustes et trapues. Biot regarde la courte plaine étendue à ses pieds, la rivière dont les ondes glissent sans bruit sur des lits de mousses et de plantes mouvantes, les forêts de Clausonnes qui lui cachent la forteresse d’Antibes, les taillis broussailleux des Aspres qui masquent le château des Ghimaldi de Cagnes. On dirait qu’il surveille
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le chemin, craignant encore quelque incursion méchante... Mais, ce n’est là qu’une impression passagère.
Dès qu’on approche du village, celui-ci commence à sourire et à s'attifer. Les maisons sortent leurs robes pimpantes, des jardins s’illuminent de clartés joyeuses, des orangers s’étagent aimablement jusqu’aux premières constructions pour faire à celles-ci une sorte de collerette luisante où les ors fauves des fruits délicieux mettent d’étranges éclats de bijoux champêtres. Et, ce qui reste des anciens remparts, des murailles protectrices d’antan, se cache modestement sous des carapaces de lierre, pendant que les tours guerrières pour mieux affirmer leur démilitarisation se muent en belvédères et en pigeonniers. Ainsi paré de ses atours de pierres et de feuillages, Biot a la plus jolie mine qui se puisse rêver, et comme on n’a pas entièrement effacé les vestiges de sa tournure moyenâgeuse, le touriste trouve à l’aborder les joies les plus vives.
Les habitants, du reste, n’ont pas tout à fait perdu le souvenir des siècles passés. Ils disent volontiers que « jadis le bourg était solidement rempardé et que les Allemands ne se le seraient pas pris facilement ». D’ailleurs, pour les mieux maintenir dans le culte de ces pieux souvenirs, les abords du village ont gardé une physionomie vieillotte du plus gracieux effet. Les rues qui escaladent la butte sont raides, couvertes d’un pavé glissant, usé par le pas des hommes et des bêtes, coupées de voûtes, sinueuses et étroites comme il convient dans une place de guerre où nul ne peut prétendre avoir ses aises. Et deux des portes fortiiiées d’autrefois subsistent, qu il faut franchir pour pénétrer dans le pays, l’une la « Porte des Tines », au sud, l’autre la « Porte de la Calade ou des Migraniers » (grenadiers), vers le
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î nord, l’une et l’autre ayant des maçonneries encore ! vigoureuses, des restes de tourelles, de larges cintres où | sont inscrites les dates de leur naissance : 1565 et 1566.
Elles sont bien vieilles, ces poternes vénérables ! Dans la saine tiédeur du soleil de Provence, elles demeurent vigoureuses, sèches et droites comme ces campagnards parcheminés sur lesquels les années ne paraissent pas avoir de prise. Le village lui-même semble de belle santé édilitaire. Les voies sont propres, les maisons d’apparence un peu vulgaire bien tenues. Toutefois il ne faut y chercher ni façades festonnées, ni fenêtres sculptées, ni guirlandes de pierre ou ornementations de bois. La venue des liguriens a probablement empêché Biot de connaître les joliesses architecturales dont | les villages provençaux portent les traces glorieuses. Tout l’effort artistique du pays s’est concentré dans la partie supérieure du bourg, où voisinent la grande place et l’église paroissiale.
La place serait purement italienne si quelques-unes des arcades qui la bordent pittoresquement n’affectaient une forme gothique curieuse. Elle devait constituer le forum populaire, le lieu de réunion et de divertissement, le point de départ du cortège et des processions aux jours de fêtes. L’église est tout près, au fond d’une sorte de cul-de-sac pavé d’un antique cailloutis datant du xviie siècle, emprisonnée dans les constructions voisines qui ne laissent respirer que sa belle porte aux voussures gothiques, que flanquent, à la façon de deux enfants de chœur, deux portes de taille plus modeste, celle de la mairie et celle du presbytère. Le trio, ainsi rapproché par une étrange et curieuse solidarité de bâtisses juxtaposées, ne paraît pas connaître de divergences et d’animosités dangereuses. Il sait apparem-
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ment que pour ce qui est de leur réciproque sauvegarde de constructions vétustes, le proverbe « L’Union fait la force » est d’une puissante vérité.
Pour pénétrer dans l’église, qui paraît dater du xve siècle, il faut descendre un certain nombre de marches, ainsi que cela se pratiquait pour les basiliques romanes italiennes. L’intérieur est sombre, un peu lourd, orné de colonnes massives, les murs badigeonnés de rose et de blanc. Quelques stucs enguirlandent des chapelles où brillent des autels en bois dorés, des ex-votos abondants pendent aux murs célébrant les bontés de la Madone. Et puis... au pied de l’escalier d’entrée, montant la garde, tout raides contre la paroi nue, immobiles et un peu dépaysés de cette longue faction loin des lieux pour lesquels on les avait inventés, deux Primitifs retiennent le regard eL commandent l’admiration des visiteurs.
L’une de ces illustres peintures a voyagé jusqu’à Paris, en 1900, pour figurer dans une exposition d’art moyenâgeux. Il est revenu de ce pèlerinage difficile chargé de lauriers. Les gens de Biotluiont alors rendules hommages qu’il méritait. On l’a mis à la place d'honneur, sous une lampe électrique, au-dessus d’un tronc où les langues russe, française et anglaise se mêlent fraternellement pour solliciter les aumônes. Le « personnage » méritait ces attentions flatteuses. Retable à huit compartiments, orné de colonnettes en torsades et d’arcs à redents et à fleurons, représentant la Vierge de Miséricorde, il est de peinture délicate, fine, minutieuse, rappelant à la fois, par un étrange mélange dequaliLés diverses, les savantes manières des Flamands de l’école des Van Eyck et les tendresses expressives des artistes italiens comme les Bréa. La Vierge, d’une
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jeunesse et d’une pudicité charmantes, abrite dans les plis de son manteau une foule d’adorateurs, et son geste de protection fait songer étrangement au Miralheti delà Miséricorde de Nice et au Bréa de Savone... Le brocard qui moule son corps virginal est une merveilleuse étoffe dont les siècles n’ont pas atténué les agréables rutilances. On comprend sans peine que chacun se prosterne aux pieds de cette jolie reine du ciel d’une grâce si séduisante.
L'autre Primitif souffre évidemment de ce voisinage I glorieux. Consacré au « Christ de Passion », il est plus modeste d’apparence, n'ayant que quatre compartiments. Cependant, le sujet est traité vigoureusement, avec des détails d’une savoureuse originalité. Les étoffes y sont également d’une richesse merveilleuse, les ors d’un éclat magnifique. Et, s’il n’a pas été jusqu'à Paris, il a connu l'orgueil de l’exposition niçoise d’Art Rétrospectif de 1912...
Ces richesses picturales, suffisantes pour donner à Biot le lustre enviable d’une petite cité d’art, sont au j cœur de l’ancienne agglomération . demeurée fidèle aux habitudes et aux dispositions architecturales des siècles j passés. Mais, un nouveau village a poussé aux abords du bourg moyenâgeux. Provençal ^celui-là, de formes, j de tenue, d’aimable laisser-aller, avec des poussières •éparses sur les chemins, des placettes ombragées, des [maisons pimpantes où s’agrippent les pampres des ceps
(vigoureux. Quelques chapelles anciennes gisent parmi les modernités , dans la tristesse d’un abandon définitif. L’une d’elles supporte même le contact injurieux d’un ï urinoir et d’une fontaine publique... Ce petit sacrilège n'est-il pas largement racheté par la présence d'un ' « Acacia-Taverne », du « Grand Café-Restaurant de la Mon Pays. — II. 6
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Poste », d’un monument du Souvenir Français et de l’enseigne du maréchal ferrant « Breveté de l’école de Paris » !
C’est dans ce Biot moderne que se trouvent les fabriques de jarres. Les ateliers sont encore nombreux et les jarres s’alignent en bataillon sous les hangars où elles attendent leur départ pour le port d’Antibes. Instinctivement, en les voyant les unes près desautres, en longues files immobiles, on tend l’oreille pour surprendreles conversations des voleurs d’Ali-Baba : « Estil temps?... Est-il temps ?»... Si on ne se retenait pas, on répondrait, comme la Morgiane des Mille et Une nuits : « Pas encore, mais bientôt »... Hélas! Il n’y a plus de voleurs, plus d’Ali-Baba, plus de Contes Orientaux. Les jarres sont muettes et les Biottois n’ont que faire de ces fables. Ils n’ont souci que de leurs travaux. A peine songent-ils, la tâche terminée, à musarder un instant sur les bords ombreux de la Brague, rivière idyllique, murmurante et limpide, que nulle colère n’agite et qu'aucune ambition ne trouble.
La Brague! Ne vous y fiez pas, cependant. Il y a quelquequarante ans, une nuit d’orage, elle gonfla si fort que le pont du chemin de fer fut emporté et qu’un train tout entier chut lamentablement dans ses eaux débordées. Allez donc juger les rivières, comme les gens, sur l’apparence !