AU BORD DU PRÉCIPICE
BONSON 1
Il ne faut écrire que de ce qu’on aime.
Renan.
N’allez pas imaginer que Bonson lire son nom musif cal de l’aimable présence de la nymphe Echo, et que ; les parois rocheuses environnantes y soient, plus qu’ailleurs, sonores et harmonieuses. L’antique amante du beau Narcisse, tille de l’Air et de la Terre, n’a pas quitté les régions païennes de l'Orient et le village ne peut s’enorgueillir d’aucune faveur de cette grande amoureuse qui si fort se consuma pour celui qui la dédaignait... L'origine de Bonson est plus l'oturière et paraît venir du Baus de pierres — Bausson — sur lequel le bourg fut primitivement construit pour mieux narguer ceux qui le voulaient violenter.
Les gens qui utilisèrent, pour s’abriter efficacement, la mince crête abrupte détachée du Mont Vial et se terminant en précipice effroyable au-dessus du con-
1 . Bonson à 35 km. de Nice, 400 mètres d’altitude. On y va par la route qui longe le Var jusqu'au pont Charles-Albert qui franchit la rivière. On suit alors la route de Gilette jusqu’à l’intersection de Bonson.
DOMINIQUE DURAND Y
fluent de la Vésubie et du Var, avaient l’instinct de la fortification militaire. Avec les modestes moyens dont on disposait alors, l’attaque de Bonson devait être une entreprise singulièrement audacieuse. Autant essayer prendre le ciel d’assaut! Campé sur son perchoir, autour duquel le vide des gouffres béants faisait un infranchissable fossé, le village pouvait dresser la tête allègrement sans se soucier de l’effort des assaillants. Un pont-levis le mettait seul en communication avec le reste du monde. Les maisons se tassaient derrière ce « portail » mobile, dominées par un château-fort, près duquel l’église et le cimetière se tenaient fraternellement compagnie. Il y avait certes très peu d’espaces libres dans cette place de guerre comprimée avec résolution, mais on y vivait à peu près en sécurité. Les Sarrasins pouvaient l’assaillirrageusement, ils en étaient pour leurs frais...
Les seigneurs qui tenaient le bourg en servage lui savaient gré d’une si belle robustesse et lui témoignaient une sympathie intéressée. Qui étaient ces nobles châtelains? Les plus anciens furent des Riquieri. Puis, les Grimaldi, enfin les Lascaris y dominèrent à leur tour... De leur passage, il n’est rien demeuré que le souvenir de familles puissantes, occupées à lever des dîmes sur les serfs de la glèbe. Aucun événement important n’illumine l’histoire féodale de Bonson. Son heureuse situation militaire lui évita probablement les pillages et les incendies dont furent si souvent victimes les autres localités de la région.
Aujourd’hui encore, Bonson garde une apparence paisible, on pourrait dire bourgeoise. Quand on le considère du fond de la vallée — au moment de pénétrer dans les gorges sauvages du Var — tranquillement
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allongé sur la crête où il semble paresser comme une longue chenille dorée, engourdie dans le bien-être et le farniente, ses maisons bien découpées se détachant sur un fond de rochers dressés derrière lui en paravent contre les brises du nord, il donne l'impression d'un village heureux, tiède, immuablement ensoleillé, ayant disposé ses demeures pour les inonder de lumière et leur permettre de contempler sans fatigue la claire et chantante vallée où le Var s’achemine en serpentant langoureusement vers la mer.
Cette impression rassurante ne se modifie pas au long du chemin qui, du pont Charles-Albert, grimpe résolument vers Bonson. La jolie route, pittoresque, sinueuse, amusante ! Elle s’élève d’abord en longs lacets rigides sur le flanc de la montagne au sommet de laquelle est blotti Gilette. Puis, quittant celle-ci, comme un rameau vagabond, elle court dans les oliviers, les bois de pins et les vignes, à travers les « planches » de terre qui font jusqu’au village de grands escaliers ressemblant à des marches rustiques. Au moment d’atteindi’e le bourg, elle se divise, lançant ainsi que des tentacules, deux tronçons qui l’enserrent, l’entenaillent, l’empêchent de remuer et s’insinuent à la façon de suçoirs avides. Par ces chemins envahissants, on pénètre dans l’intimité du village, on en découvre le mystère, la chair et le squelette.
Ce n’est point une chenille sommeillante, mais un vrai village, bien en formes, solide, tout égayé de fontaines, la tête dans l’azur, les pieds dans des cultures maraîchères verdoyantes et feuillues, regardant complaisamment les campagnes dévalant devant lui en cascades jusqu’au fleuve voisin, peuplées d’oliviers, d’oliviers magnifiques, touffus, frémissants, d’où coulent,
DOMINIQUE DUHANDY
aux années heureuses, des flots d’huile blonde. Certes, le bourg est mince, un peu maigre, filiforme, comme il convient à un pays qui se tient en équilibre sur une arête d’où il peut choir dans les précipices. Mais, ce n'est point, ainsi qu’on pourrait le croire, une façade pimpante derrière laquelle on ne trouve que le vide. Il y a des rues, des placettes, des maisons bourgeoises, quelquefois cossues, appartenant à des naturels du pays qui sont allés prospérer sur le littoral, voire même des jardinets, des terrasses et des vignes en tonnelles]
Si resserré qu’il soit, le village, à l’instar des villes, comprend des vieux quartiers et des quartiers plus jeunes, ceux-ci édifiés vers l’ouest, en dehors du renflement rocheux où se tassait jadis le bourg militaire près duquel il ne laisait pas bon manifester des intentions hostiles. Les « quartiers modernes » sont, peu à peu, devenus le village même, presque personne ne se souciant plus d’habiter sur l’antique acropole fortifiée, où l’on court le risque de glisser dans l’abîme, comme d’une nouvelle roche tarpéienne.
Le pont-levis, qui fermait le « vieux » quartier, a été abattu et une courte et rapide rampe pavée de cailloux permet d’y ascensionnel’ sans péril. Mais, de tous côtés, 1 œil plonge dans le vide et le vertige a si bien épuisé les maisons qui s’y trouvaient rassemblées qu’une après l’autre elles se sont affaissées, lasses de cambrer leurs reins fatigués. Le château féodal lui-même, qui empanachait le bourg, a disparu, ne laissant de sa splendeur passée qu’un pigeonnier ventru, ayant des allures de tour guerrière. Pour mieux proclamer la chute définitive du régime féodal, on a installé le cimetière sur les ruines du castel. Les « vilains » du pays dorment ainsi l’éternel sommeil à la place même où
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les nobles faisaient autrefois leurs rêves de domination ambitieuse. Le Memento quia pulvis es... revêt de la sorte une symbolique signification, dont l’amertume peut donner quelque joie à la démocratie locale.
L’église qui touche au cimetière — pieux vestibule de la maison des morts — a échappé aux catastrophes qui jetèrent bas le château, son voisin et son compagnon. Les hommes détruisent plus difficilement les divinités du ciel que celles de la terre, ioujouis, ils prient, s’angoissent, pleurent en tendant les bras \eis le firmament muet et menaçant, quelle que soit la rudesse de leurs manières et la vigueur de leurs vociférations. Si assoiffés qu’ils soient d’indépendance et de démagogie, ils se sentent faibles, désarmés, d une fragilité merveilleuse dans les mains du Destin qui tient les fils capricieux de leurs courtes vies. Et, quand ils sont apeurés, tremblants devant les périls inconnus et les mystères de l’au-delà, ils courent vers les temples et se prosternent balbutiants et misérables... L église de Bonson est bien faite pour recueillir ces hommages. Elle tient par des prodiges d’acrobatie sur le bord du gouffre et s’approche du ciel comme en se dressant sur la pointe de ses fondations. Entre 1 azur béant au-dessus d’elle et les abîmes qui se creusent à ses pieds, elle offre l'asile de ses nefs blanches et accueillantes, derrière une façade sans falbalas, paysanne et familière.
Elle fut jadis une toute petite église, avec une abside plantée dans le roc. La piété des habitants 1 a grossie de quelques arpents de constructions massives. De la sorte, elle se présente de travers, la porte d entrée sui le côté, l’abside première transformée en chapelle. Si paradoxale qu’elle soit, elle n’en reçoit pas moins avec sérénité les supplications des fidèles, et pour les porter
DOMINIQUE DURANDY
jusqu à Celui qui les doit accueillir, saint Benoît et saint Jean, figurés par des bustes de bois resplendissants de dorures, se tiennent attentifs et zélés, des deux côtés du chœur.
Ces deux puissants intercesseurs sont, sans doute, reconnaissants des honneurs qui leur sont rendus dans cette église de montagne et leur bonne volonté se fait agissante à bon escient. Deux retables leur sont, en effet, consacrés, qui furent confectionnés, il y a plusieurs siècles, pai des peintres dévotement empressés. Aux jours encore récents où les arts médiévaux se mirent à resplendir magnifiquement, les tableaux de Bonson furent signalés aux vénérations des amateurs. Aussi, les descendit-on en grande pompe, ainsi que des reliques retrouvées, lorsque fut organisée à Nice, il y a quelques années, une exposition des primitifs de la région. Ils fii en t bonne figure à colé de leurs contemporains de Lucéram, de Puget-Théniers, de Nice, de Fréjus... Comblés d'honneurs et d’encens flatteurs, iis retournèrent au village et se prirent à trôner devant les habitants tout éberlués de posséder des trésors si précieux.
.L un le 1 etable de saint Benoit — parade derrière le maître-autel, avec dix compartiments séparés par de simples baguettes dorées dans un encadrement de stucs éblouissants. L’autre — le retable de saint Jean- Baptiste composé de six compartiments cantonnés de fines colonettes en torsade et surmontés d’arcs à redents, est fixé au mur d’une chapelle. Le retable de saint Benoît date du xve siècle, et, malgré son grand âge, garde des vigueurs de coloris étonnantes. Il est peint dans la manière de la célèbre école d’Avignon et s’apparente ainsi aux retables du Bar, de Fréjus et
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d'Aix-en-Provence. Le saint Benoît qui occupe le centre du tableau, mitré, crossé, l’anneau pastoral au doigt, une riche dalmatique aux épaules, garde un visage d'une austérité sévère. A ses côtés, saint Sébastien montre des nudités d’un ferme dessin, savamment contorsionnées sous l'effort des flèches cruelles, saint Michel avec un sourire d'enfant pèse dans une balance l’homme et la femme, et, peu galant, dans son entreprise, fait résolument pencher le fléau au détriment de la femme pécheresse. Sainte Catherine, sainte Appoline, saint Laurent, sainte Agathe, sainte Brigitte, saint Jean | complètent ce saint phalanstère qu'une Vierge de Piété tient sous ses regards mystiques.
Tout autre est la facture du retable de saint Jean- ; Baptiste. Composé quelques années plus tard — en 1517 | dit-on — il a toute la fraîcheur et la finesse charmante des peintures italiennes On dirait une fresque détachée ! d’une église de Florence ou de Pérouse, ayant emprunté au Fra Angelico ou au Pérugin la grâce un peu morbide des personnages, le ton nacré des chairs de femme, la douceur alanguie des gestes et des sourires. 11 me souvient d’avoir rencontré cette onction délicate dans | certaines peintures de Montefalco en Ombrie et du cloître florentin de Saint-Marc. Des fonds bleus d’une tendresse infinie, des étoffes somptueuses aux nuances ; fanées, des regards chargés d innocentes voluptés, alanguis par 1 extase... Une « predella » charmante égrène au pied de la peinture un long chapelet de saints et de saintes.
C’est deux primitifs suffisent à auréoler de gloire artistique l’église de Bonson. Us sont les perles précieuses de cet écrin villageois, et qui s’aventure jusqu’à lui n’est point désillusionné. Cependant, il est
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encore dans le « trésor » de la petite basilique quelques richesses qui, pour ne pas avoir connu l'apothéose des expositions, n’en sont pas moins agréables à regarder. Dans les armoires de la sacristie, se cachent des chasubles brodées, quelques riches dalmatiques de soie que l’âge n’a point flétries, et puis une vieille croix en argent, malheureusement vidée des émaux qui la faisaient autrefois doucement fulgurer... C’est plus qu'il n’en faut pour donner au visiteur la récompense de son zèle et de sa curiosité. D'ailleurs, lorsqu’il a bu jusqu’au fond cette coupe de beauté, il peut franchir de nouveau le seuil de l’église, et de la placette étendue devant elle où quelques arbres font une ombre légère, il lui est loisible de s’extasier sur l’admirable panorama qui se déroule devant ses yeux.
Quel tableau, dont les palettes les plus habiles ne sauraient rendre la réalité lumineuse ! Quelle féerie somptueuse, dont les éclairages les plus savants, les metteurs en scène les plus adroits ne sauraient disposer artificiellement le décor, les ombres et les clartés, les tonalités et les nuances. La nature triomphe en se riant de toutes les ingéniosités imaginées par l’homme, ambitieux de l’imiter et de la copier. Au fond du gouffre, le Var et la Vésubie mêlent tumultueusement leurs eaux vertes et bleues, toutes chargées des reflets empruntés aux névés alpestres. Tendrement unies, elles courent désormais en se jouant et en paressant vers la Méditerranée qu’on devine sur l'horizon. Des collines, les unes altières, les autres mollement accroupies, capitonnées de vignes et de pinèdes, font la haie devant les ondes mouvantes, quelques-unes disposées comme des portants de théâtre, couronnées de villages pimpants et hardis, gardant des allures guerrières,
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dont les maisons flambent tout le long du jour, incendiées par les feux du soleil, la Roquette d’un côté, Carros de l’autre et puis Gattières. Tout près, les gorges de la Vésubie laissent deviner le mystère de leurs méandres compliqués. Levens les domine, faisant bonne garde sur le mamelon d où il commande la rivière bondissante. Et puis, les montagnes s’enchevêtrent pour emmurailler de toutes parts ce paysage grandiose. Il en est de grises, avec de tendres reflets mauves , comme saupoudrées de cendre légère. D’autres sont pétries de roches abruptes éclaboussées de pourpre. Il en est de somptueuses, portant, ainsi que des académiciens, leurs beaux habits verts tissés dans la ramure des pins et des oliviers. D’autres encore, qui sont pâles, vaporeuses, avec des allures mystiques, favorables aux pèlerinages bourdonnants et aux miracles... Et, ce sont le Férion masquant la vallée de Contes, la longue croupe de la Madone d U telle, le Mont Vial dont la crête s’ourle de neige aux premiers frimas, le formidable massif du Cheiron dont les flancs engendrent les sources et les cascades...
Les gens de Bonson peuvent ainsi rassasier leurs yeux de cette vision enchanteresse qui met au cœur l’ivresse joyeuse des séjours lumineux. Leurs demeures se grisent toute l’année de clartés et de rayons. Ils trouvent aux abords du village des récoltes suffisantes et comme ils sont laborieux — pénibles dit-on dans le pays — ils tirent de leurs pressoirs un vin généreux, véritable élixir de vie, qui prend sournoisement au bout de quelques années les aimables et troublantes ardeurs des meilleurs vins d’Espagne. Dans cette félicité de la vie champêtre, ils doivent ignorer l’envie, « l’envie aux doigts crochus, au teint livide », comme disait Beaumar-
DOMINIQUE PUR AND V
chais. Ils ne peuvent que chanter comme l’alouette et la cigale. Et, s’il leur plaît de s’égosiller outre mesure, ils ne risquent pas grand’chose, car, sur le faîte d’une colline voisine, un antique sanctuaire les attend, dans lequel saint Hospice fait, depuis des siècles, des cures merveilleuses, en réparant les gorges fatiguées et les cordes vocales usées, sans qu’il en coûte aux malades autre chose qu’un cierge ou une prière.
Ce saint Hospice est un thérapeute modeste. S’il avait plu à Anatole France de révéler ses bontés et ses vertus curatives, dans son Anneau d’ Améthyste, en même temps que celles de Notre-Dame-des-Belles- Feuilles, laquelle guérissait si obligeamment la « phtysie laryngée » de la jeune Honorine Porrichet, nul doute qu’il ne fût devenu un personnage célèbre, louangé par les amateurs de miracles, et peut-être quelque Baronne de Bonmont eût-elle fait don à la chapelle où il loge d’un ciboire en or, ciselé par Rondonneau jeune. Mais, il y a si loin du cabinet de travail d’Anatole France à la misérable chapelle de Bonson....