FRUITS, LÉGUMES ET COCHONS
TOURETTES-LEVENS 1
Achetons de la terre, ma cousine, et plaignons les pauvres citadins.
G. Lemaître — Les Contemporains , t. V, p. 275.
Dressé sur un piton rocheux dominant l'étroite vallée qui conduit de Nice à Levens par Saint-André, Tourettes-Levens devait être jadis une place fortifiée assez importante. Tout autour, le pays était solitaire, les montagnes abruptes, les chemins difficiles. La surveillance s’exerçait, presque sans péril, de cette position en nid d’aigle, d’où la vue plongeait au loin jusqu’au lumineux rivage de Nice, et quiconque voulait passer par là pour gagner les régions alpestres, devait alfronter nécessairement le contrôle des défenseurs de la petite place.
Les Romains, toujours soucieux de se créer aux endroits favorables . des postes militaires, s y installèrent après la prise de Cimiez. Les Barbares la saccagèrent ensuite, et, ceux-ci disparus, des seigneurs
1 . A 12 km. de Nice et 369 mètres d’altitude. On y va par la route de Levens que parcourt un tramway départemental.
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dressèrent un castel féodal, consolidèrent les tours guerrières, pour mieux dominer les vilains et les serfs occupés à l’exploitation des campagnes, cultivant ingénieusement les olivaies, les vignes et les arbres fruitiers répandus autour du manoir. Les noms de ces maîtres à particule ont été retenus, ils s’appelaient : Mironé, Chiabaudi, Grimaldi, Peirani, Connubio...
Des nombreuses tours qui valurent au village son nom pittoresque de Tourettes, une seule a survécu à la tourmente révolutionnaire qui jeta bas castel et fortifications. Avec ses grosses pierres taillées, sa forme carrée et massive, elle ressemble aux tours féodales de San-Géminiano, la délicieuse ville toscane, « città delle belle torre », où Dante fut envoyé par la Signoria florentine pour discourir des bienfaits d’une alliance éventuelle avec sa ville natale. Un tremblement de terre l’a malheureusement secouée avec brutalité, la sillonnant de lézardes, et les bourgeois qui l’ont possédée après la chute des seigneurs, l’ont emprisonnée en partie dans une construction vulgaire et bâtarde, la badigeonnant sans pitié d’un crépi qui masque presque entièrement les belles maçonneries primitives.
Ce « château » bizarre, où se marient sans grâce la tour féodale et la maison bourgeoise, conserve dans ses flétrissures et sa lassitude de chose abandonnée, une étrange et savoureuse poésie. La plate-forme qui le porte est gardée par l’ancien rempart relevé de tourelles encore reconnaissables, et des à-pics redoutables en défendent l’escalade. Un simple portail donne accès dans ce pacifique donjon. Quel désordre admirable ! Des herbes poussent sur les mignonnes terrasses, pêlemêle avec des oliviers, des figuiers, des amandiers. Quelques vignes s’alignent dans un coin, voisinant avec
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des fèves et des artichauts. Ici, un oranger, à côté un néflier, plus loin un rosier et des brassées de giroflées... C’est un délicieux Paradou minuscule, étalé autour de la maison flétrie et comme moisie sous son badigeon jaune et rose.
Une vue charmante récompense les visiteurs de ce domaine médiocre. Au sud, le rocher s’effondre brusquement vers le fond de la vallée où court la route de Nice. La Méditerranée apparaît sur l’horizon, devant les collines qui portent l’Observatoire et le fort de Mont-Alban. Fond de tableau délicieux, sur lequel se détachent, au premier plan, les maisons claires de Falicon, la croupe hautaine du Mont-Chauve et les pentes boisées de l’Abadie. Vers le Nord, derrière la plaine de Levens qu’on devine au sortir de la gorge où disparaît la route, surgissent des montagnes superbes : le Férion, le Mont Vial et le formidable massif désordonné qui borde la Vésubie jusqu’à la frontière italienne. Et, tout près, des masses de rochers gris, où semblent se mêler de la cendre et des poudres bleutées, vaste étendue de pierre nue, à peine coupée de quelques oasis de verdure, montant en vague immense, au sommet de laquelle se profilent les romantiques ruines de Châteauneuf, l’abandonnée, la maudite. . .
L’ancien bourg féodal est au pied du « château ». Des restants de remparts, des murailles épargnées par le temps, soutiennent sa vieillesse et sa décrépitude. Mais la plupart des maisons se sont affaissées ; leurs débris informes couvrent le sol et, quelquefois, des vignes ont poussé dans la poussière de ces demeures mortes. Avec tristesse, les rares habitants de ce lieu désolé vous renseignent : « Ici était la Mairie. . ., là le four banal . . . , plus loin une chapelle et la place où la
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jeunesse dansait les jours de fête. . . » Quelques habitations, cependant, résistent à l’effondrement général. Anciennes résidences de familles aisées, elles gardent jalousement leurs mines renfrognées, leurs murailles solides faites pour narguer l’attaque et l’émeute. lien est qui ont encore des portes en ogive, des entrées décavés en plein cintre, des cordons de pierre festonnant la façade, quelquefois même une vieille dalle romaine trouvée dans la campagne, encastrée dans la maçonnerie. Hélas ! la vie se retire peu à peu de ce Tourettes amaigri et exsangue. L’éclairage électrique n’a pas osé s’aventurer jusqu’au sommet du bourg dévasté, et, dans la plupart des maisons encore habitées, les gens continuent à se servir de 1 antique lampe traditionnelle, le « calen », dont nos pères avaient probablement emprunté le modèle désuet à la civilisation romaine. . .
Le Tourettes moderne a délibérément abandonné le bourg féodal pour descendre allègrement vers le fond de la vallée, où triomphe, avec des grincements de supplicié et des bruits de ferraille, un des moins néfastes de nos tramways départementaux. Une partie du nouveau village s'est installée au bord même de la route. D’un intérêt médiocre, elle s’encombre d’auberges, de marchands d’essence, et les autos la poudrent volontiers de poussière. Le cœur du pays est plus haut, autour de l’église, dans un endroit souriant et tranquille, où voisinent des maisons déjà vieilles, aux toitures usées, et des constructions plus récentes dont les tuiles neuves ont des airs de jeunesse. Sur une petite place plantée de platanes, quelques demeures bourgeoises, la paroisse, une école toute fleurie, et un somptueux W.-C. au fronton de pierre, où se trouvent répartis, avec une égalité républicaine touchante, le
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[côté des « hommes » et le côté des « dames »... Une belle allée bordée de cyprès conduit au cimetière, qui 'domine « l’édicule » municipal. Les tombes s’alignent au pied d’un rocher formant une muraille continue qu’une fente soudaine brise en son milieu, comme si on avait voulu laisser à ce champ clos une sorte de fenêtre ouverte sur l’horizon, pour respirer, pour entrevoir le paysage familier, peut-être aussi afin de permettre aux âmes libérées de fuir plus aisément vers ce « Haut Olympe » dont parle le poète de la Divine Comédie.
Rien que des sépultures riches, d’ailleurs, dans ce |« Campo Santo » villageois! On ychercherait vainement, Itoutefois, la tombe de ce Joseph Tordo, le plus illustre Ides enfants du pays, qui fut général italien sous les [ordres de Napoléon et professa bruyamment les idées [libérales les plus généreuses et les plus hardies. En f revanche, on trouve du marbre en abondance, des [pierres taillées, des épitaphes choisies pour les Simon, les Gasiglia, les innombrables Bailet... Ces derniers ! sont légion dans le village, si bien qu’il a fallu inventer pour les identifier les sobriquets les plus étranges. Le plus célèbre de cette « caste » prolifique fut, sans [contredit, ce populaire mendigot au large sourire édenté, qui fit longtemps l’étonnement et la joie des Niçois et [des étrangers, et connut même les honneurs difficiles ï d’un affichage photographique sous les arcades de la place Masséna, tout comme un souverain... C’était le | parent pauvre. Il mourut à Tourettes, sans laisser de [ trésors cachés dans sa paillasse indigente, et chacun fut à ses obsèques, car il n’était pas sans avoir donné quelque lustre à son pays natal.
Ce mendiant original contrastaitsingulièrement avec ses compatriotes. Ceux-ci connaissent tous, peu ou Mon Pays. — II. 7
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prou, l’aimable aisance qu’apporte la culture intelligente des campagnes fécondes. Lç terroir de Tourettes forme, au pied du village, une harmonieuse conque verdoyante — la conca d'or disait le bon Mgr Sola — dans laquelle prospèrent vignes et arbres fruitiers. Les pommes et les fraises tourettanes sont justement célèbres dans la région, et il n’y aurait dans le pays que fruits délicieux et suaves odeurs, si des laitiers envahissants n'avaient choisi cette place commode pour y installer des vacheries et des porcheries dont le parfum sut generis ne se confond nullement avec celui des fleurs. Les champs, par bonheur, sont un perpétuel ventilateur et chacun dans le pays travaille selon son bon plaisir. Les gens, plutôt processifs dans leurs rapports de voisinage, ne souffrent cependant pas une discipline de fer dans l’application des règlements. Aussi, l’abattoir communal est- il fermé de peur d’incommoder les tueries particulières. Du reste, le garde — s’il y en a un, ce que je ne crois pas — ne doit pas se fatiguer à verbaliser. Une douce indifférence possède l’âme des habitants qui ne réclament apparemment que la liberté d’agir à leur guise. Qui oserait se plaindre d’une si belle mansuétude? Personne... Hormis le curé, auquel vont trop parcimonieusement les oboles pour l’entretien du culte.
Les Tourettans paraissent n’avoir qu’un médiocre souci de leur église. Ce en quoi ils ont tort, car celleci est fort agréable avec ses trois nefs claires, sa charmante chaire dans le goût du xvme siècle, et son vieux retable de bois sculpté et colorié garnissant le fond du chœur. Peut-être se sont-ils offusqués de ce qu’on a, sous prétexte de modernisation, couvert d’un crépi vulgaire la façade de pierre aménagée durant les siècles
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passés pour donner à l’édifice une apparence d inaltérable robustesse... Ce sont là simples erreurs de goût. L’église demeure, avec ses saints un peu négligés et ses besoins toujours pressants. Et, le curé de menacer ses ouailles :
« La liste de ceux qui n’ont rien donné, de ceux qui ont donné et de ce qu’ils ont donné est affichée dans l’église à partir du dimanche...
« Qu’on se le dise ! » 1
Voilà une menace énergique, aussi impérieuse que la gueule d’un pistolet braqué sur l’adversaire. Je serais curieux de savoir si les paroissiens, ainsi sommés de s’exécuter, se sont inclinés.
1. Cette affiche était placardée à la porte, lorsque je visitai l’église, il y a quelques années.
L/l VENGEANCE DU DUC
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Pour tirer les jours anciens
De la nuict où le temps les maine,
Il n’est point de magiciens.
Villon — Ballade du Tiers Calixte.
Une route étroite, difficile et médiocrement entretenue, conduit de Gilette à Tourette-du-Château . Elle grimpe..., elle grimpe..., s’essouffle..., paraissant vouloir prendre d'assaut l'impassible mont Vial dont la haute falaise grise, brunie çà et là par des touffes d’arbusLes rabougris, porte sur sa crête dentelée un mince ourlet de neige blafarde. De temps en Lemps, une ferme misérable avec quelques cultures clairsemées, des petits bois de pins, de maigres pâturages où vagabondent des chèvres nerveuses au poil en désordre, puis des marnes désolées, des terres couleur de cendre comme on en trouve dans la campagne de Sienne. La nature ne sourit guère dans ces parages, elle est avare de ses dons, se montre plutôt en haillons que parée de fleurs et de brocards. Mais le paysage prend, de
1 . A 44 kilomètres de Nice, 920 mètres d’altitude. On y va par la vallée du Var et Gilette.
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cette âpreté même du sol, une grandeur sauvage, une saveur de décor fantastique, propice aux histoires dramatiques et aux aventures guerrières.
A mesure qu’on s’élève, le village de Gilette semble
I s’enfoncer dans une sorte d’entonnoir formé des montagnes environnantes, et la vallée de l'Estéron se creuse en un gouffre terrifiant, au fond duquel la rivière met un lumineux filet d’eau bleutée. En même temps, le formidable massif du Cheiron monte sur l’horizon, vers l’ouest, étalant superbement ses croupes rebondies carapaçonnées de neiges scintillantes, prenant l’aspect, durant les mois d’hiver, de ces orgueilleuses mon- ; tagnes du Tyrol ou de Suisse au cœur de glace et aux avalanches meurtrières. De l’autre côté du Var, des villages pimpants se révèlent dans leurs vêtures d’oliviers et de vignes, la Roquette, Levens... Plus loin, au ; seuil du pays de Nice, Colomars où commence le terroir de Bellet, Aspremont dans son décor de pierres...
L’auto halette quelque peu, fume rageusement. Toujours plus haut !... Elle cambre ses reins d’acier et redouble d’efforts... Un minuscule village apparaît sur une butte rocheuse gardée par un précipice ressemblant à une muraille. Les maisons se profilent en masse grise sur le bleu du ciel et le mont Vial dresse derrière elles un large écran qui les protège contre les vents du nord... C’est Tourette-du-Château,.. On y atteint enfin et la voiture s’arrête au seuil du pays, près de l’église, dont le clocher blanchi de neuf et encapuchonné de briques vernissées met une note juvénile, presque gaie dans le paysage morose.
Le village?... Indigent, à peu près vide, des maisons râpées, aux fenêtres desquelles sèchent des jambons et des guenilles familiales. Une rue en escalier durement
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pavée, dessert ces demeures misérables, dont quelquesunes gardent, en témoignage d’un passé plus heureux, des portes en ogive et des soubassements de belle pierre. Dans une sorte de carrefour, une fontaine ornée d’un R. F. loyaliste, verse avec colère par deux robinets accouplés une eau claire, glacée, que les vaches et les gens se partagent fraternellement... La Mairie n’a rien de solennel. La Maison commune est aussi minable que celle des particuliers, et le seul ornement de sa façade fruste est le cadre réglementaire dans lequel trône le Journal officiel des Communes. Derrière le grillage, la prose administrative attend patiemment qu’on vienne la déguster. Je m’approche et je lis quelquesuns des enseignements offerts à la méditation des habitants : « Le danger des puces en temps d’épidémies. Empoisonnement par les gâteaux à la crème. Débouchés pour divers produits alimentaires en Égypte. Cours de la bonneterie dans la région d’Odessa »...
Admirable sollicitude d’un Gouvernement attentif et prévoyant! Comment n’aimerait-on pas la République qui sait ainsi donner aux plus humbles bourgs de France des renseignements aussi précieux? Les puces... La tarte à la crème... Odessa... L’Égypte! Étonnezvous après cela que le régime pousse dans le pays tout entier d’aussi puissantes racines.
Les naturels de Tourette-du-Château ont-ils seulement regardé l’affiche officielle? J’en doute fort. La méditation et la lecture ne sont point habituelles aux pauvres diables. Et ils le sont tous dans ce village, ou presque tous... Les poules semblent les plus favorisées. Elles vont partout, sans gêne et sans retenue, picorant de droite et de gauche, jusque dans le pauvre petit cimetière près de l’église, où l'herbe pousse tumultueuse
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au milieu de débris de toutes sortes, sous la protection ; d'une croix de fer rouillée.
Cependant, ce Tourette si affaissé, dont quelques ’ maisons déjà s’effondrent, a connu des jours plus glorieux. Jadis, les comtes de Beuil y possédaient un castel qui passait, à juste titre, pour une fortification presque imprenable. Et, le plus remuant de ces nobles seigneurs, Annibal Grimaldi, s’y réfugia pour fuir les représailles de Charles-Emmanuel, duc de Savoie.
On était au commencement du xvne siècle...
Annibal Grimaldi, gouverneur de Nice, ayant > encouru la suspicion du duc, s’était retiré dans son r comté de Beuil et cherchait à s’épauler d une alliance avec le roi de France, afin de proclamer l’indépendance de ses terres. Mais son ennemi était habile autant que vindicatif. 11 réussit à faire le vide autour du comte de \ Beuil puis demanda au Sénat de Nice de le juger [ comme rebelle et traître. Une sentence de mort lut prononcée contre ce vassal audacieux et les troupes du duc se mirent en marche pour se saisir de sa personne. Annibal Grimaldi, instruit du sort dont il était menacé, i courut s’enfermer dans son château de Tourette, dont il savait la force militaire. Bâti sur un éperon tenant au flanc du irt-ont Vial par une étroite langue de terre, il ; était gardé par des précipices naturels contre les tentaj tives venant de Gilette. Des fortifications puissantes le défendaient du côté de la montagne. Quatre cents sol- I dats et un hardi capitaine, Rossignolo, étaient résolus à seconder le comte de Beuil dans sa résistance der- ; ni ère.
Toutefois, les officiers du duc, se souciant peu d enlever de vive force une place aussi difficile, comptaient plutôt sur la ruse et la trahison pour briser l’obstination
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de leurs adversaires. Toutes les fois que les comtes de Beuil avaient tenté d'échapper à l’omnipotence de leurs suzerains, ceux-ci s étaient efforcés de les prendre par surprise, au besoin de les abattre par l’assassinat. Ln 1508, ils avaient soudoyé le barbier de Georges Grimaldi assiégé dans le château de Beuil, et ce serviteur félon s était empressé de couper la gorge de son maître. Plus tard, voulant réduire un autre comte de Beuil, ils l’avaient fait poignarder dans le château d Entrevaux par son valet de chambre. La méthode était bonne, pourquoi ne pas en user encore ?
Rossignolo fut habilement circonvenu, les promesses et les menaces firent chanceler son ardeur belliqueuse. En même temps, des émissaires adroits effrayèrent la garnison, lui représentant l’inutilité de sa résistance et les dangers d’une lutte inégale. Le comte de Beuil s aperçut bientôt qu une œuvre de trahison se tramait autour de lui. Vainement, il essaya de redonner confianceà ses soldats ébranlés. Ceux-ci laissèrent entendre qu’ils ne combattraient pas plus longtemps et que l’heure de la capitulation était proche.
Le comte de Beud fut atterré. Il se voyait pris dans cette forteresse comme dans une souricière. Toute évasion était impossible et il avait tout à redouter de la colère froide et opiniâtre du duc de Savoie. Se confier à sa discrétion, c était signer son arrêt de mort. Cependant, il espérait une intervention utile. Ses émissaires devaient avoir porté au Parlement de Provence la nouvelle du danger qui le menaçait. Son gendre, le comte de bar, lui avait annoncé sa prochaine venue à la tête de troupes de secours. Quelques jours de répit suffî- 1 aient pour permettre à ses libérateurs d’arriver jusqu’à lourette. Alors, le siège levé et la liberté recon-
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quise, il pourrait guerroyer avec succès contre les troupes de Charles-Emmanuel, et assurer à nouveau, l’indépendance du comté de Beuil. L’infortuné Grimaldi dit tout cela à Rossignolo et aux soldats qui l'entouî raient. Il leur parla avec amertume de sa situation désespérée, les suppliant de ne point l’abandonner,
; s’efforçant de les apitoyer sur son sort et de réveiller en eux le sentiment du devoir.
Ses efforts furent vains. La crainte possédait les ; soldats, et Rossignolo, lui-même, pressait le comte de Beuil de se soumettre sans retard. Alors, Annibal Grimaldi demanda un répit de deux jours, il promettait après ce délai de faire ouvrir les portes du château et de se confier à la générosité du vainqueur. Mais il gardait l’espoir secret que les secours attendus arriveraient à temps pour lui éviter la catastrophe qu’il sentait menaçante. Rossignolo fit donc connaître aux assiégeants la résolution prise, et ceux-ci, trop heureux de capturer sans risque le redoutable adversaire qui échappait depuis si longtemps à la vengeance du duc, accordèrent sans difficulté la trêve demandée ,
Ces deux jours d’attente semés d’espoirs toujours déçus furent pour l’infortuné comte de Beuil des heures de mortelle agonie. Des remparts du château il interrogeait l’horizon pour voir si les troupes du comte de Bar arrivaient pour le sauver. Ses regards anxieux fouillaient les montagnes de Provence etles chemins par où pouvaient venir les secours sollicités. On était en plein hiver. Les campagnes brûlées par le froid étaient couvertes de givre. Sur le massif du Cheiron des névés abondants mettaient comme de larges calottes argentées que le crépuscule faisait étinceler. Le mont Vial, qui
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gardait le château des vents du nord, portait une couronne légère de neiges éblouissantes, et, de l’Estéron voisin, montaient des brouillards glacés qui remplissaient de ouates épaisses le fond des vallées. Mais, par delà ces paysages désolés, Annibal Grimaldi apercevait la mer bleue, le rivage de Nice ensoleillé et tiède, les douces collines couvertes d oliviers qui enserraient la place forte dont il avait été si longtemps le gouverneur énergique et où il ne rentrerait plus jamais.
Quel changement depuis ces jours heureux ! Il était alors respecté et redouté dans cette ville dont il avait vigoureusement assuré la défense. Si elle n’était pas tombée aux mains des Français du duc de Guise, c’était grâce à la vaillance de son épée. Maintenant, il était traqué dans uneforteresse de montagne, banni du territoire de Nice, sa tête mise à prix. Et il était impuissant à se soustraire au sort qui l’attendait. Tous ses rêves d’ambition, son espoir d’asseoir définitivement la souveraineté de sa famille sur le comté de Beuil, tout cela croulait misérablement sous l’effort militaire du duc qu’il avait bravé. Les alliances conclues, les traités solennels, les amitiés promises ne lui servaient de rien. Son ennemi le tenait à sa merci et il le connaissait trop pour ne pas craindre son ressentiment. Charles-Emmanuel ne lui pardonnerait jamais sa fierté et son amour de l’indépendance. Il souffrait d’entendre rappeler que c’étaient les Grimaldi de Beuil qui avaient donné le Comté de Nice à la Maison de Savoie. En faisant disparaître Annibal Grimaldi il étoufferait les clameurs orgueilleuses de cette famille puissante qui osait lui tenir tête. Comment espérer dès lors en la clémence d’un prince opiniâtre et vindicatif, profondément blessé dans son amour-propre et soucieux de tarir la source même des révoltes qui agitaient le Comté de Nice .
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La trêve prit fia sans que les assiégeants fussen inquiétés. Alors, suivant la parole donnée, Rossignolot fit abaisser le pont-levis et Annibal Badat, leur chef, pénétra avec ses hommes dans le château. Ils trouvèrent le comte deBeuil qui les attendait calme et résigné. De suite, on lui donna lecture de la sentence prononcée par le Sénat de Nice, et Badat lui annonça qu’il avait des ordres pour en assurer l’exécution immédiate. Annibal Grimaldi essaya de protester contre cette justice sommaire. 11 voulait en appeler au duc lui-même, essayer de se justifier à ses yeux et mériter sa grâce. Mais la volonté de Charles-Emmanuel était formelle, le comte de Beuil devait subir sans retard le sort qu’on lui avait fixé. On lui permit seulement de se recueillir pendant les heures de la nuit qui suivirent la prise de Tourette, etdèsle lendemain matin on prépara le supplice. Le comte de Beud ayant été assis sur une chaise à dossier, on lui passa une corde autour du cou. Et comme il avait dit, jadis, avec quelque forfanterie : « qu’il préférerait mourir de la main d’un Turc plutôt que de reconnaître l’autorité de Charles-Emmanuel », des esclaves musulmans, mandés de Nice durant les jours de treve, serrèrent violemment la corde, et le comte de Beuil fut étranglé.
C’était le 9 janvier 1621 !
Le cadavre fut ensuite suspendu par les pieds à la plus haute tour du château, afin que chacun pût voir comment s’accomplissait la vengeance du duc de Savoie ! Ainsi mourut à 64 ans ce Grimaldi illustre et malheureux. Les méfiances peut-être injustifiées de Charles-Emmanuel l’avaient jeté dans la révolte et il s’était flatté de protections puissantes qui lui firent défaut. Il périt victime de sa fierté orageuse, de la jalousie inspirée par ses mérites et sa valeur, et aussi
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de sa trop grande confiance dans la parole du Roy de France. En lecrasant, le duc de Savoie put asseoir sa domination définitive sur l’ensemble du comté de Beuil. Il partagea entre ses fidèles les dépouilles du vaincu, fit brûler à Nice, en effigie, le fils de son ennemi vaincu, le baron de Laval, qui avait fui en Provence. Et, pour que rien ne subsistât de sa détresse, il ordonna de renverser le château de Tourette où s’était jouée la dernière partie de ce drame qui avait occupé pendant nombre d’années l’attention du Comté de Nice, des rois de France et des souverains d’Espagne.
De ce drame lointain, il ne subsiste aucune trace à Tourette. Le château a été démoli, rasé. C'est à peine sion rencontre quelques vestiges de murailles au sommet de la butte qui porte le village. L’herbe pousse sur l’emplacement de la demeure seigneuriale et les vieux du pays viennent y promener leurs rhumatismes, pendant qu à côté d’eux les poules devisent familièrement comme chez elles. Cependant, les maisons de Tourette ont conservé de l’ancienne forteresse disparue une forme circulaire ; leurs murs s’appuient sur les assises des remparts dont on retrouve aisément les solides éperons de pierre taillée. Et, sur la façade d une habitation toute proche du « Château », une tête grossièrement sculptée reproduit, selon une tradition populaire, les traits du malheureux Annibal Grimaldi.
... « Vous savez, on raconte cela, me dit une femme du pays, mais ce n’est pas vrai... »
A-t-elle peur que je trouve le « héros » trop laid ? C’est possible. Il y a d’inconscientes vanités locales.