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LE REFUGE DES OXYDIENS

MOUG1NS 1

Nous nous en allons, tous, hommes et dieux, croyances et traditions...

C’est peut-être une œuvre pieuse que de préserver ces dernières d’un oubli complet en les embaumant.

A. Heine — Les Dieux en exil.

La peuplade ligure des Oxydiens occupait le rivage où devait s’épanouir plus tard la radieuse ville de Cannes, lorsque les Romains envahirent la Gaule méridionale. Battus, chassés et poursuivis, les malheureux indigènes cherchèrent un refuge sur les collines voisines. Avisant un mamelon favorablement disposé pour la défense et le guet, à quelque huit kilomètres de la mer, ils s’y installèrent et s’y fortifièrent. Et, bientôt, une cité nouvelle naquit de leurs elforts... Telles furent les origines de ce Mougins, haut perché, à la fois citadelle et observatoire, embrassant d’un regard circulaire les montagnes, la plaine, le rivage, les lointaines cimes alpestres, les forêts deValbonne, les vastes solitudes de

t. A 35 km. de Nice et 12 km. de Cannes.

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l’Estérel, les vertes îles de Lérins encore parfumées de la sainte odeur du pieux Honorât.

De tous les points de l’arrondissement de Grasse, on le découvre, on le regarde, on suit les transformations de couleur qui marquent chez lui le cours des heures mieux que le cadran le plus perfectionné, rose laiteux aux premiers feux du jour, flamboyant sur le coup de midi, s’incendiant au crépuscule, pour se voiler pudiquement d’ombre légère la nuit venue. Nul ne peut prétendre l’ignorer. 11 domine, il s’impose, attire le regard, le retient, l’étonne ou le charme. « Drôle de village, pittoresque comme pas un ! » murmurent les hivernants de Cannes et de Grasse. Et ils y vont, comme vers un lieu de pèlerinage, en foule, délicieusement émus, curieux des mystères qu’ils rencontreront...

Une si belle position et la salubrité du lieu firent bien vite de Mougins un village notable. Il y eut des remparts, des tours, un château, des seigneurs. Ceux-ci, vers le xi® siècle, se trouvaient être les comtes ou princes d’Antibes, famille pieuse, grandement soucieuse de s’assurer les joies éternelles de la vie future. A cet effet, elle pensa qu’il serait agréable à Dieu de faire don des possessions de Mougins à quelque couvent réputé pour la grande dévotion de ses moines... Quel monastère était alors plus digne de profiter de ce geste méritoire que la célèbre et voisine abbaye de Lérins ? Elle daigna accepter ce don généreux. Mougins passa de la sorte sous la férule paternelle des successeurs de Saint Honorât. Mais le gouvernement des nouveaux seigneursn’allapassans quelques difficultés. Lesévêques de Grasse étaient en effet jaloux d’asseoir leur autorité sur tous les villages de leur diocèse et souffraienl mal les prétentions des religieux de Lérins. Des conflits

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éclataient à tout propos, dont les habitants supportaient les contre-coups... Les prélats grassois finirent par l’emporter. Un temps vint où le monastère de Lérins fut dépouillé de ses possessions terriennes dont l’évêché et le chapitre s’emparèrent avec avidité.

Dès lors, les monseigneurs de Grasse opérèrent à leur guise sur le territoire de Mougins. Leur sollicitude s’étendait à tous les sujets, même les moins ecclésiastiques. C’est ainsi qu’au xvne siècle, Mgr de Vergus s’en allait interroger la sage-femme du pays, Jeannette Vialle, veuve, « laquelle, dit-il dans son procès-verbal, après l’avoir examinée sur ce qu’elle est obligée de ses fonctions, l’aurions trouvée capable pour exercer la dite fonction »... Les habitants, il est vrai, trouvaient également auprès des prélats les secours nécessaires j: pour soulager leurs infortunes. Avaient-ils par exemple j à se plaindre du nombre et de la voracité des sauterelles, bien vite le prélat commandait un exorcisme en règle. C’est ce qui advint, notamment en 1708, lorsque les consuls de Mougins firent humblement savoir que sur leur territoire « il y avait quantité de petites sauterelles et autres animaux qui mangeaient le bled, les raisins, les figues, éricots et autres fruits.. . » — Faites une adjuration en règle, ordonna l’évêque. Et, comme le vicaire de Mougins ne montrait pas un grand enthousiasme pour une telle cérémonie, le prélat se fâchait tout rouge et enjoignait au vicaire d’opérer sans retard, ajoutant qu’à défaut « il sera contraint par saisie de son temporel et soubs telles pennes que nous trouverons à propos et autres de droit envers les dits habitants ».

Avec des protecteurs si attentifs, Mougins ne pouvait que s’affermir et grandir. Il eut un juge-mage avec

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juridiction sur les pays environnants, Mandelieu. Mouans, Cannes, Valbonne... Et pour permttre à ce magistrat de prendre l’importance nécessaire, on installa dans le bourg même des prisons. Un jour arriva, cependant, où le village secoua les entraves dont on l’avait chargé. Il s’affranchit de toutes les dominations, creva les murailles qui le serraient à la gorge et se mit à respirer librement. Toutefois, avec la fuite des protecteurs intéressés à sa prospérité, la décadence commença. Les villages des environs grossirent, se refusant les uns après les autres à reconnaître la suprématie d’un voisin désormais affaibli. Les bourgs de pêcheurs du rivage s’enflèrent démesurément, devenant rapidement de petites métropoles luxueuses, fortunées et orgueilleuses. Mougins ne pouvant résister au reniements de ses anciens justiciables, se renfrogna sur sa butte et peu à peu se dessécha et se rida, perdant son entrain, ses manières conquérantes, sa façon hautaine de regarder les choses et les gens. Désormais, ce ne fut plus pour les autres qu’un épouvantail démodé dont chacun transperçait l’impuissance.

Il n'a rien perdu, cependant, de sa belle allure d’antan et le découvrir de la plaine ou d’une colline voisine est toujours une surprise agréable. Les flancs de la montagnette qui le porte sont un aimable verger où se mêlent les oliviers, les vignes, des chênes, des prairies, quelques saules pleureurs. Les maisons du village ont cette jolie patine grise et jaune des maçonneries recuites par le soleil. Il subsiste assez des remparts pour rappeler la valeur militaire du bourg. Une porte fortifiée vers le sud, ayant gardé ses mâchicoulis, la place de la herse et des ferrures, dit éloquemment la valeur des ouvrages de défense du moyen âge. Pourtant il ne faut pas se

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leurrer d’espérances vaines. Mougins n’est plus vibrant et bruissant comme au temps de sa prospérité autoritaire. Le village est devenu muet, les rues sont silencieuses, les demeures serrées les unes contre les autres semblent rêver ou bouder, se refusant obstinément à regarder le riant paysage répandu devant elles où s’étalent superbement les grandes cités modernes, les reines du jour. Pas une échappée sur la campagne, pas une vue ménagée dans l’agglomération compacte, pas la moindre placetle, le plus modeste belvédère pour jouirdu grandiose panorama qu’on devine sans pouvoir l’admirer.

Pour fuir cette impression d'étouffement et de maussaderie, il faut ascensionnel’ jusqu’au faîte de la tour carrée et trapue dans laquelle sont enfermées les cloches de 1 église. De l’étroite plate-forme où languit, dans un treillis de fer forgé, une cloche qui distribue mélancoliquement les heures du jour et de la nuit, on voit tout le village sous sa carapace uniforme de tuiles usées. De minuscules ruelles tailladent irrégulièrement cette masse grisâtre et les maisons paraissent se tenir étroitement accolées les unes aux autres pour danser autour du vieux clocher une longue et paisible farandole. Mais la vue! Etonnante, éblouissante. Cannes, Théoule, la Napoule, au bord de l’azur méditerranéen, l’Estérel aux gorges profondes, aux futaies sombres parmi les roches échevelées, les campagnes verdoyantes de Mouans où court la route blanche conduisant à Grasse dont les maisons pimpantes font sur la montagne une grande tâche claire, les rochers géants qui gardent les défilés > abrupts du Loup. Tout près, d'harmonieuses collines tapissées d’oliviers et de pins, parmi lesquelles dressant la tête et dominant les autres, celle du Castellaras. A l’horizon, les montagnes de Nice s'estompant avec une grâce légère sur les blancheurs opalines de l’Orient.

Mon Pays. — II. 8

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Pour savourer toutes les joies de ces visions merveilleuses il faudrait habiter le vieux clocher, sur lequel s’acharnent les brises marines et les aquilons des montagnes.

Les gens de Mougins préfèrent la tranquille sérénité de leurs demeures chargées d’années, ils se trouvent à l’aise dans cette grisaille sans rumeurs et sans clartés éblouissantes. Nul effort d’art ne trouble leur quiétude villageoise. Les façades des maisons sont nues, les portes sans sculptures et sans ornements. L’église banale avec ses deux nefs romanes et son moderne autel marbre et or, n'offre rien à la curiosité du passant ; un bras reliquaire provenant, dit-on, deLérins,estnégligemmenl mêlé aux autres objets du culte. Certaines gens cependant s’efforcent d’apporter quelques sourires dans cette morosité générale et mettent des fleurs au seuil de leurs habitations, cultivent des jardinets ou soignent avec dévotion des ceps de vigne qui enguirlandent les façades de leurs pampres désordonnés. D’autres se sont efforcés de moderniser la place ombragée d’un ormeau séculaire où finit la route carrossable. Ils ont accumulé sur ce minuscule forum des auberges, des cafés, des bars. On trouve aussi à cet endroit favorisé, la poste, la mairie, un Cercle de la Concorde fondé en 1858, et une horrible fontaine surmontée d’un bronze représentant une Cérès, don généreux d’un bienfaiteur du pays.

Malgré tous ces & attraits », Mougins languirait dans l’indifférence un peu méprisante des « parvenus » du littoral, si elle n’avait la bonne fortune de posséder un « grand homme » décédé au service de la Patrie. Le commandant Etienne Lamy, le héros de tant de campagnes coloniales, a vu le jour à Mougins. Lorsqu’il

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tomba dans la brousse africaine, ses compatriotes résolurent de célébrer ce bon enfant du pays. Sa maison natale qui s’orne d’un jardin planté de lauriers-roses et de vignes derrière un portail où se devinent d’anciennes désignations d’offices de fiscalité, fut gratifiée d’une plaque commémorative. Et, sur une terrasse aménagée à l’entrée du village, un buste puissant du vaillant soldat fut consacré par une cérémonie solennelle. Un ministre — M. Clémentel — daigna se déranger pour faire la harangue officielle ; des députés, des sénateurs pérorèrent, et Mougins reçut à cette occasion des brassées de fleurs. Ce fut pour le vieux village un jour de gloire resplendissante, une sorte de réhabilitation et de réparation. Chacun vanta ses vertus, son patriotisme, son charme pittoresque. Puis, les lampions éteints, les drapeaux décrochés et le ministre parti, tout rentra dans le silence ; le village reprit sa figure figée, sa somnolence coutumière.

Le buste demeure toutefois, vigoureux, d’une raideur toute militaire, un tantinet autoritaire, comme il convient à un officier versé dans les entreprises coloniales. Le Commandant Lamy monte ainsi la garde au seuil de son pays natal. Il surveille avec un zèle farouche, dévisage les passants et pour ne point se distraire de cette faction importante tourne le dos à la « vue » pour regarder imperturbablement les maisons du village. C’est un solide protecteur casquetté et galonné, qui fait une concurrence sérieuse à l’antique Madone du voisin sanctuaire de N.-D. de Vie, qui depuis tant de siècles reçoit en souriant les pieuses requêtes et les prières dévotes des bons habitants de Mougins.

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