STATION-MAGASIN ROMAINE
AURIBEAU 1
Conservons les monuments anciens.
Y. Hugo
Les historiographes disputent savamment autour des origines d’Auribeau. Certains romanistes affirment résolument que c'était V Ad Horrea , placé par l’Itinéraire maritime d’Antonin entre Antibes et Fréjus. Quelle gloire pour le village s’il était vrai que les intendants militaires de Rome l’avaient jugé digne de conserver les approvisionnements de l’armée, en jouant le rôle d’une station-magasin fortifiée !
Ceux qui chantent cette louange ont fouillé les manuscrits, parcouru en tous sens la région, cherché avec des patiences de bénédictins les traces des voies romaines, pour proclamer qu’Auribeau (Ad Horrea) était placé sur la « Via Julia » et recevait par suite la visite des légions et de leurs fournisseurs. A les entendre, c’était un lieu d’étapes, où bêtes et gens soufflaient et s’approvisionnaient avant d’entreprendre la traversée fatigante de PEstérel. Toutefois, cette façon d’écrire
1. A 47 kil. de Nice et 9 kil. de Grasse. On y va de Cannes ou de Grasse.
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l’histoire sans souci des témoignages et des documents, n’est point goûtée par ceux qui prétendent voir Y Ad Horrea d’Antonin h La Napoule. Conçu rrence dangereuse pour Auribeau, qui, dépouillé de son auréole lointaine, se trouverait relégué au rôle beaucoup moins reluisant d’agglomération moyenâgeuse, fortifiée par les cultivateurs du lieu pour résister aux entreprises des pirates et aux invasions italiennes.
Mais, le nom même d’Auribeau ?. . .
Les partisans de La Napoule répondent qu’il dénonce seulement la beauté du site — aura bella , bel air, — car le village dominait salubrement les alluvions de la Siagne et les marécageuses solitudes de la plaine de Laval.
Quoi qu’il en soit de cette polémique quelquefois ardente, Auribeau ne saurait être taxé de banalité. Les livres qui discutent doctement la formation de la Provence maritime, en parlent tout comme d’Antibes, de Nice et de Cannes. Les géographes le citent en même temps que Cimiez, Vence, Fréjus, à propos des grandes voies romaines construites dans la région. Raymond Feraud le nomme dans son célèbre poème de La Vida de Sant-Honorat :
Én los plantz desotz Auribell Arluc nomavan lo castell,
et, de nos jours, des monographies bourrées de détails et de citations en étalent complaisamment les vicissitudes et les attraits.
Quels que soient les fondateurs d’Auribeau, ils avaient choisi une place excellente. Un éperon rocheux dominant les gorges sinueuses de la Siagne, surveillant d’un côté les forêts épaisses de l’Estérel, de l’autre les
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chemins venant de Grasse et de Mouans, faisant face au rivage dont la courbe harmonieuse se développe au bout de la plaine où s’épandent les eaux ralenties et vagabondes de la rivière. L’endroit était singulièrement favorable pour la défense. La Siagne creusait au seuil de la butte un fossé profond et les parois abruptes de ses rives formaient d’étroits défilés où il était périlleux de s’engager pour venir se heurter contre les murailles du village. En même temps, l’Estérel tout proche lui fournissait les bois nécessaires et les campagnes répandues à ses pieds vers l’orient et le nord, bien ensoleillées, fertiles et arrosables, lui étaient un grenier abondant et facile.
Ainsi favorisé par la nature et organisé par les hommes dont il protégeait les labeurs agricoles, Auribeau veillait farouchement sur les sentiers, les chemins, les sylves voisines et la mer perfide où voguaient les galères des Turcs et des Sarrasins. Au signal d’alarme, chacun courait se mettre à l’abri derrière ses portes closes. Les cultivateurs des environs, ceux de Pégomas, de Tanneron, dont les campagnes étaient sans défense, venaient y chercher asile. Souvent, l’assaillant hésitait devant ces préparatifs de résistance et portait ailleurs ses besoins de rapine. La chronique ne nous a pas conservé malheureusement le récit de ces alertes. Les mobilisés de ces temps primitifs ne tenaient pas leur « carnet de route », les troupes armées ne disposaient pas, comme de nos jours, d’historiographes officiels et la presse n’était point encore née.
Cependant, une de ces aventures guerrières fut assez importante pour s’imprimer de façon durable dans la mémoire des hommes et provoquer quelques récits complaisants. C’était en 1707, le duc de Savoie et le
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Prince Eugène, ayant franchi le Var et convenablement pillé Saint-Laurent-du-Var, Cagnes, Saint-Jeannet, envahissaient vivement la Provence. Comme ils s’apprêtaient à franchir l’Estérel, Auribeau leur ferma ses portes au nez. Le duc, froissé de ce procédé discourtois, voulut enlever la place. Simple jeu d enfant, semblaitil, pour ce puissant personnage. Auribeau s’entêta courageusement. Leur vicaire à leur tete, les habitants repoussèrent tous les assauts et sauvèrent leur petite cité... Glorieux fait d’armes, dont le village devrait garder un légitime orgueil, si des historiens — race fatale aux épisodes légendaires — n’avaient insinué que la vaillante résistance auribellienne est purement imaginaire, que jamais le duc ne s’inquiéta d un si mince adversaire et que pas un instant la place ne songea à fermer ses portes, pour la bonne raison que celles-ci avaient disparu depuis longtemps de leurs cadres de pierre...
Adieu, la belle aventure !
Voilà Auribeau dépouillé de son panache et soupçonné de fabriquer la chronique à sa façon. Ce n’est pas à dire, déclarent ces démolisseurs de merveilleux, qu’Auribeau n’ait pas eu de soubresauts violents et de belliqueuses colères. Mais, c’est contre l’évêque de Grasse que se tendaient les poings menaçants. Le prélat était seigneur du lieu et possesseur de fructueux droits féodaux dont gémissaient les habitants. Il en usait volontiers, quelquefois il en abusait. On criait lort, dès qu’il serrait les gens sous le pressoir des dîmes et redevances. Les contribuables de toutes les époques n’aiment pas qu’on leur enlève la peau avec la laine. Comment les évêques grassois possédaient-ils la dominance de ce terroir farouche ? C’est une histoire assez compliquée.
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On trouve, a la création de cette inféodation, l’abbaye de Lérins, les évêques d’Antibes, le chapitre de Grasse, toutes gens qui dépecèrent à leur profit la région. 11 faut y joindre encore certain Acte d'habitation de 1497, par lequel des gens de Ligurie, ayant été mandés à Auribeau pour repeupler le village dévasté par la peste, souscrivirent des engagements forts lourds envers l’évêque de Grasse.
Les infortunés auribelliens essayèrent vigoureusement de secouer le joug du prélat collecteur d’impôts. Les chroniques sont remplies de leurs tentatives d’évasion. Le prélat résistait, d’autant plus énergiquement, que le revenu était abondant. Procès, manifestations, petites émeutes contre le lieutenant du j uge et le vicaire, solennelles délibérations des Consuls et de l’Assemblée générale, prises sous le grand Ormeau — YOurme — dont 1 ombre figurait une salle de réunion, tout fut employé. Il fallut, je crois, la tempête révolutionnaire de la fin du xvme siècle, pour emporter les revendications épiscopales.
Toutefois, les partisans de la séduisante historiette de 1707 ne désarment pas. Ils veulent à tout prix qu Auribeau ait été héroïque. Ils onL trouvé dans une élude d’un sieur de Vizé sur le siège de Toulon quelques lignes très chaleureuses consacrées à la défense du village et ils triomphent bruyamment. Ils font observer également que les portes n’étaient point absentes lorsqu’on voulut les clore, puisqu’en 1748, le Conseil Municipal se plaignait du vol de ces portes, pendant la nuit, « par des particuliers du lieu »...
Saluons ces opiniâtres tresseurs de couronnes et acceptons leur louange que rien d'ailleurs ne contredit formellement. Proclamons qu’Auribeau fut valeureux,
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fougueux et téméraire en 1707. Marquons ce village provençal d’un rayon de gloire.
Aussi bien, le village semble-t-il encore tirer quelque superbe de ce passé brillant. Il garde une belle allure, campé sur son rocher, au sommet duquel l’église bâtie au xvme siècle affecte la robustesse d’une citadelle. Sa silhouette se détachant sur les frondaisons sombres des forêts de l’Estérel a quelque chose d’austère et de farouche, comme il convient aux villes de guerre chargées d'antiques lauriers. Les pentes conduisant à la Siagne n’ont rien perdu des brusques déclivités sur lesquelles l'agresseur de jadis avait peine à s’accrocher. Les eaux verdâtres de la rivière coulent toujours au fond de la vallée sinueuse pour protéger le village d’un fossé mouvant et sournois...
Disons-le, ce n’est là qu’une apparence conservée pieusement avec la complicité d’une nature restée sauvage et mal accueillante. Auribeau a deux visages. Celui qui regarde la montagne est sévère et grave. Celui qui est tourné vers les chemins de Grasse est au contraire souriant et gracieux. D’un côté, le gouffre, les rochers, les futaies mystérieuses. De l’autre, des cultures de fleurs, des champs de jasmin, de tubéreuses, de roses, d’anémones, de jonquilles, de résédas, parfumant l’air de leurs tendres soupirs. Le village lui-même est un mélange singulier de ces contrastes amusants. Le grand ormeau — YOurme — est toujours en place, vigoureux et feuillu, mais il n’accueille plus que les bavards réunis sous son ombre aux heures de grand soleil. Il y a encore des restes de remparts, deux anciennes portes fortifiées, décorées de noms qui fleurent bon le terroir provençal : Lou Pourlal Soubran et Lou Pourlal
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Soutran , mais elles sont inoffensives, désarmées, un peu ridicules même avec leurs prétentions militaires, si manifestement inutiles qu’un Conseil Municipal proposa naguère de les démolir pour laisser le passage libre aux chariots de la localité.
Le sacrilège fut évité par miracle. Maintenant, les touristes ont heureusement appris aux habitants la valeur de ces reliques. Llles sont intangibles. Quant au village, il semble minuscule après tant de rumeurs autour de son nom. Des rues biscornues, pirouettant, s’effondrant ou ascensionnant de façon vertigineuse ; des maisons grises, sans crépi, flétries, égayées quelquefois d’une plante de géraniums, d’un cep de vigne jaillissant d’un poulailler, d’un vase de fleurs sur une fenêtre. Un silence recueilli, des bruissements harmonieux dans les jardins mignons peuplés de palmiers, de figuiers, de micoucouliers, quelques bêlements sortant des écuries voûtées, sombres comme des oubliettes ; à certaines heures les appels stridents des cloches de l’église qui, du haut de son perchoir au sommet de la butte, surveille le pays, le bénit, le gourmande ou le console. C’est toute la vie d’Auribeau.
Pourtant, la basilique villageoise mérite mieux qu’un regard distrait. Elle a deux cents ans d’âge. Il n’y paraît pas, tellement ses murailles sont solides, sa net minutieusement pomponnée. De pieuses mains modernes lui ont mis tout le fard nécessaire, ornant son autel de marbre et ses chapelles de chefs-d’œuvres de la statuaire cultivée au quartier Saint-Sulpice, répandant les ampoules électriques avec une prodigalité magnifique. La sacristie est bien lustrée, claire et tiède comme un bureau de fonctionnaire. Ne souriez pas. Elle cache un trésor. Deux pièces d'orfèvrerie précieuses,
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un calice de 1563, dont le pied s’épanouit en corolle d’une grâce charmante, et un reliquaire du xve siècle, orné d’émaux et de fines ciselures, contenant une partie du maxillaire gauche de saint Honorât auquel adhère encore une superbe molaire de cet illustre Bienheureux. Ajoutez à ces richesses artistiques soigneusement classées par l’Administration des Beaux-Arts, deux vieux saints de bois dorés et polychromés, représentant, l’un saint- Antoine ermite, l’autre saint Concorde, un peu dépaysés [ dans l’église si joliment attifée, et on connaîtra toutes \ les « attractions » de la paroisse auribellienne.
Celle-ci, il faut dire, n’est pas seule à provoquer les ferveurs religieuses des habitants. Un sanctuaire caché dans un pli de terrain, près de la route de Grasse, N.-D. de Valcluse, solliciteavec quelque esprit de concurrence, les venues des fidèles et les actions de grâce des faiseurs , de vœux. Jadis même, je crois que l’églisette campagnarde avait plus de clients que l’autre et comptait des • ex-votos innombrables. Les dévotions se sont malheu- | reusement affaiblies. Les pèlerinages sont délaissés et N.-D. de Valcluse ne retrouve guère de vie que les jours de « romérage » au bruit des orchestres de bal et dans la pétarade des bouteilles de gazeuse...
La paroisse triomphe donc. Klle se carre sur la petite terrasse où elle a pris racine, et d’où l’on découvre les ; montagnes vaporeuses de Grasse, les collines chargées ; de pins derrière lesquelles il y a Mouans et Valbonne, le Castellaras avec son panache de verdures, Magagnosc { dans ses fourrures d’oliviers, Châteauneuf dressant en étrave ses maisons claires. Elle considère ce panorama grandiose avec sérénité, presque avec indifférence, tellement il lui est familier. Son attention est ailleurs. En face d’elle, sur le plateau qui court devant la
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terrasse, près de la place d 'Enlaire, l’école municipale dresse sa bâtisse neuve, pépiante de garçonnets et de fillettes, fière de son origine officielle, confiante dans sa vigueur de jeunesse militante. C’est l’adversaire qui se prépare... L’église veille, et tel est l’effort de sa vigilance qu’elle regarde à peine le petit cimetière voisin, où sous un monument dressé par la piété publique, dort un petit marin de la flotte qui trouva la mort dans les flancs du Lutin , au gouffre de l’eau profonde, sous les saphirs et les émeraudes de notre Méditerranée caressante et perfide.