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LES AMOURS D’HAROUN

SAINTE-AGNÈS 1

Il est des endroits de la terre si beaux qu’on voudrait pouvoir les serrer contre son cœur.

Flaubert.

Agnès, princesse du pays de Ligurie, se rendait du littoral vers le lointain village de Tende lorsqu’elle ; fut assaillie par un orage violent qui la mit en péril de 1 mort. Pieuse autant que sage, la voyageuse invoqua i l’assistance de la douce martyre dont elle portait le nom. Aussitôt, elle découvrit, au flanc d’une hauteur, une grotte où elle se réfugia et put attendre sans péril la fin de la tourmente.

La princesse, pénétrée de reconnaissance, fit élever une chapelle en l’honneur de la sainte protectrice, à | l’endroit où elle avait éprouvé les bienfaits de son intervention. Le sanctuaire devint un objet de vénération et de pèlerinages ; les gens des environs prirent l’habitude d’y aller et d’y séjourner. Peu à peu, des cabanes,

: puis des maisons, s’élevèrent près de la chapelle. Un village s’édifia de la sorte par des alluvions successives.

1. A 38 km. de Nice et 6 km. de Menton. On y va de. Menton 1 en empruntant les vallées du Borrigo, soit par Gorbio et des sentiers . La route carrossable n’est pas encore faite.

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Et, pour se couvrir de la tutélaire sauvegarde de la vierge aux longs cheveux, il prit le nom de Sainte- Agnès.

Il ne fallait rien moins que l’affectueuse sollicitude d’une si puissante Bienheureuse ponr garantir le nouveau village des dangers d’une glissade mortelle. L’endroit où il s’était posé était une pente roide, dominée par un rocher désordonné, déchiqueté, hérissé de pointes, semé de crevasses, entouré de tous côtés par d’effroyables précipices, se rattachant aux montagnes voisines par une mince arête formant un col étroit où passaient quelques sentiers connus des bergers et des contrebandiers. Refuge excellent pour des oiseaux de proie, pour des pillards en quête d’aventures fructueuses ou de retraites inaccessibles. Du sommet de la position, on surveillait sans danger les vallées s’ouvrant au pied de la montagne, au fond desquelles coulaient, sur des lits de galets et de pierres, de maigres torrents descendant vers le rivage où devait fleurir Menton, la tiède cité des fruits d’or, des poivriers et des bougainvilliers.

Aussi, lorsque les Sarrasins, débarqués à Saint-Hospice, cherchèrent des points d’appui sur la côte de Ligurie, ils jetèrent bien vite leur dévolu sur Sainte- Agnès, comme sur Eze et la Turbie. Par leurs soins, un fraxinet couronna la montagne abrupte et, de ce repaire sûr, ils dirigèrent à leur guise les embuscades et les raids. Leurs chefs ne songeaient qu’aux rapines fructueuses, aux enlèvements et aux viols, ils pillaient, incendiaient, ramenaient des prisonniers à chacune de leurs expéditions.

Or, il advint qu’au xe siècle, un de ces capitaines féroces, appelé Haroua — comme le célèbre Ilaroun-

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al-Raschid des Contes des mille et une Nuits — remarqua parmi ces captifs une jeune fille d’une grande beauté, Anna, dont il devint éperdument amoureux. Il lui fit entendre les soupirs de son cœur, mais la belle afficha à son égard un profond mépris , car elle était chrétienne et se souciait peu de satisfaire les amours d’un mécréant. Celui-ci, brûlé jusqu’aux os par l’amour dont il était secoué, résolut de se convertir pour mériter les faveurs de l’indomptable captive. Ils furent ensemble par la mer à Marseille et, dans l’abbaye de Saint-Victor, Haroun reçut l’eau du baptême. Préalablement à cette cérémonie indispensable, le Sarrasin avait, paraît-il, convenablement occis sa femme, afin de ne point être entravé par les liens du mariage. Il put ainsi épouser sa bien-aimée et retourner avec elle au castel de Sainte-Agnès. Le bonheur du nouveau ménage fut de courte durée. Haroun mourut bientôt et Anna désolée se retira dans une vallée des environs, le val des Châtaigniers, -où elle fonda une chapelle et consuma ses jours dans la prière.

Plus tard, les Maures furent chassés de Sainte-Agnès,

! en même temps que de leurs autres fraxinets. La Provence et la Ligurie se trouvèrent libérées de leur joug, et les villages, enfin débarrassés de si dangeureux visiteurs, purent se livrer aux douceurs de la vie agricole et quelquefois même entreprendre des labeurs artistiques. Les agitations de la vie féodale ne furent toutefois pas épargnés à Sainte-Agnès. Sa ^position, la force militaire de son rocher, les fortifications dont on l’avait couronnée attiraient nécessairement les convoitises. Les comtes de Provence, les Grimaldi de Monaco, les comtes de Vintimille se disputaient le village. Les seigneurs de Vintimille eurent presque

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toujours l’avantage dans cette lutte mouvementée en raison de leur voisinage et de l’utile possession de Roquebrune et de Sospel. Il arriva même que Sainte- Agnès leur servit de refuge contre les entreprises du populaire vintimillois et que les habitants les défendirent contre ces « révolutionnaires » jusqu’à l'épuisement de leurs ressources, voire jusqu’à l'égorgement par l’assaillant victorieux. Enfin, en 1388, Sainte-Agnès entra, comme tout le comté de Nice, dans le giron du Duché de Savoie. La famille Léotardi de Nice reçut alors des nouveaux suzerains l’inféodation de la terre de Sainte-Agnès. Il fallut attendre 1860 pour annexer le village à la pairie française.

Il semble, d’ailleurs, ne point avoir perdu toutes les anciennes vertus stratégiques qui le faisaient jadis redoutable et important. Le génie militaire français a violemment défendu jusqu’à nos jours de lui octroyer une route carrossable. Il convenait, selon lui, que le village fut abordé seulement par des piétons et des chèvres, de peur qu’il ne servît de point de départ pour d’hypothétiques entreprises contre la place de Nice. Alors que toutes les montagnes de la région se garnissaient de forts, etque, pour desservir ces derniers, on multipliait les chemins voiturables, Sainte-Agnès demeurait intangible, isolée comme un pestiféré en observation dans les invisibles limiies d’une sorte de lazaret militaire, condamnée à végéter loin du bruit, de la fièvre du littoral, des progrès édili taires accomplis au long du rivage, réduite à se contenter des moyens de communication utilisés déjà à l’époque fabuleuse des Sarrasins, incapable de jouir du moindre chariot, du véhicule le plus modeste.

Les habitants pouvaient, de leur observatoire enso-

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leillé, admirer ia terre promise étalée devant eux, les rouges toitures de Menton disposées en buissons de pourpre au seuil de l’azur méditerranéen, les vertes collines habillées de vignes, de pins et d’oliviers, et considérer d’un œil d’envie les belles chaussées poudrées de fine poussière blanche courant, à travers monts et vallées, sur les rives du Carréi et du Borrigo, cavalcadant sur la côte aux échancrures profondes, la route de Nice se perdant dans les riches futaies du Cap Martin, celle de Vintimille escaladant la côte de Grimaldi, la route de Sospel s’essoufflant dans la vallée de Castillon, celles de Gorbio et de Caslellar s’enfonçant joyeusement dans des bois de citronniers. Tout cela était à portée de leur regard, mais réservé à des humains plus heureux.

Nouveaux Tantales, ils devaient ne point connaître l’apaisement de leur soif de progrès et de libération. Sainte-Agnès ne pouvait posséder que des sentiers, et ce pour l’éternité. Et, quels sentiers ! Pittoresques, certes, serpentant dans les pierrailles, au flanc des montagnes pétries de roches grises formidables, s’insinuant dans les champs d’oliviers et de citronniers, s’essoufflant pour s’élever en quelques demi-heures jusqu’à sept cents mètres d’altitude, des sentiers de pèlerinage comme on en trouve dans les régions délaissées et primitives où se forgèrent les légendes miraculeuses des apparitions radieuses. La Bienheureuse Agnès pouvait sourire gracieusement aux promeneurs gravissant ces chemins de paradis et faire pleuvoir sur eux les grâces les plus aimables. Elle voyait leurs efforts, de la chapelle où elle loge tout en haut du village, et saint Sébastien, dont le sanctuaire est au pied du bourg, lui prêtait sûrement assistance pour récompenser de si belles ardeurs.

Mon Pays. — II.

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Ces deux Bienheureux imaginaient pour ces pèlerins intrépides les éblouissements les plus inattendus, les joies des yeux les plus précieuses. Par leurs soins, Sainte-Agnès brillait comme un divin observatoire, un phare radieux de lumière, une sorte de place miraculeuse de guet, de surveillance, d’où on pouvait embrasser d’un regard l’admirable rivage de Bordighera au Cap Martin, les montagnes formidables couvrant de leur écran les riches campagnes de Menton et la cité d’hiver parfumée et chatoyante. Ainsi paré de dons infiniment précieux, le village prenait une importance extraordinaire, brillait d’un éclat merveilleux, devenait attirant comme un lieu de séductions savoureuses et de plaisirs rares.

Aussi, les touristes sont-ils légion qui, aux mois d’hiver, lorsque les journées sont claires et le soleil réconfortant, ascensionnent jusqu’au village par les sentiers difficiles. Quelle surprise de découvrir, après une marche un peu fatigante, Sainte-Agnès tapie tout contre le rocher gris comme un lézard immobile, engourdi dans le bien-être d’une torpeur étrange. A ses pieds, la montagne descend en larges escaliers sur lesquels les habitants cultivent du blé et des arbres fruitiers. Des plantes de lavandes, des genêts, des genévriers sont disposés sur ces marches rustiques comme des bouquets laissés par les passants pour célébrer la sainte protectrice du pays. C’est un tableau champêtre d’une poésie charmante.... Le village est au sommet de ce perron magnifique.

C’est un tout petit village, un peu mélancolique, propret, sans grandes prétentions, ainsi qu’il sied à un bourg qui n’a point de routes. Une rue principale en escaliers le parcourt dans toute sa longueur, coupée

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de voûtes ombreuses, pavée durement, égayée çà et là d’une tonnelle, d’un minuscule jardinet, d’une fenêtre garnie de vases de tleurs. Les maisons sont basses, les façades ternes, moussues, quelquefois vêtues de touffes d’herbes favorisées par la pluie et les brouillards. Le clocher de l’église, encapuchonné de faïences luisantes, pointe joyeusement comme un cocorico au-dessus de ces grisailles, mais la nef, badigeonnée de rose et de bleu, révèle des moisissures envahissantes. Des toiles médiocres garnissent les chapelles... Au maître-autel, cependant, un tabernacle de bois sculpté et doré brille d’un éclat flatteur. C’est une oeuvre d’art assez fine, garnie de colonnettes et de statues mignonnes, don gracieux des Léotardi, seigneurs du lieu au xvne siècle... Tout près de l'église, masquée par une chapelle dédiée à saint Charles, dans un petit enclos fermé de murs, une sorte de fosse, assez pareille à une citerne médiévale. C’est l’ancien charnier, dans lequel, il y a quelque soixante ans, on jetait pêle-mêle les défunts du pays. Le caveau est désaffecté maintenant, remplacé par un cimetière.

Sainte-Agnès n’est pas rebelle au progrès. Elle a une mairie, la poste, le télégraphe, le téléphone, une caisse coopérative, et les habitants aiment à se réunir, près de la maison commune, dans une sorte de carrefour voûté, où sur des bancs de pierre, ils causent, et au besoin se disputent, comme au bon vieux temps, alors que les affaires communales se réglaient en plein air, sur les places publiques. La politique y suscite, comme ailleui's, des chicanes et des rivalités, mais le bruit des disputes se perd dans l’azur, se dissout dans l’air léger...

Il semble, toutefois, qu’une âpre concurrence met

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aux prises les deux principales hôtelleries du lieu qui se lancent à tour de bras les grenades de leurs réclames et de leurs affiches. Le restaurant « Victoria et Suisse » se targue d’être dans la « ville ». Son adversaire, le « Righi d’hiver », se réjouit d’être installé hors de l'agglomération. Tous deux mêlent l'anglais et le français pour célébrer leurs mérites respectifs. Les touristes ont le choix entre les belligérants. Le Righi, disons-le, paraît dominer son adversaire. Dame ! il a la vue complète. Il voit tout, découvre tout, Castellar, Menton, la côte italienne, le Cap Martin, les vignes, les champs d’oliviers et de citronniers où sont enfouis les réservoirs disposés pour recueillir les précieuses eaux pluviales, ces réservoirs pleins de mousses et d’ombres dont il ne fait pas bon laisser approcher les enfants.

Maupassant, qui monta jusqu’à Sainte-Agnès, nous a laissé un récit attendri de l’aventure de deux gosses dont l’un tomba dans une de ces oubliettes sournoises, agonisa durant deux heures, puis se noya sous les yeux de son frère terrifié. De la terrasse du Righi, on cherche instinctivement la place du drame affreux. Est-ce au fond du Borrigo ? Dans un de ces recoins boisés d’où partent les sentiers de Sainte-Agnès? Peut-être, dans un de ces champs qui bordent le Carréi ?... L’interrogation angoissée du touriste reste sans réponse. Les gens du pays ne savent que vous indiquer, au pied de la montagne, une fontaine appelée « Fontaine de la religieuse », qui marque l'endroit où se tua une gente nonne qui ne voulait pas survivre à son cher amant, assassiné pour l’avoir enlevée du couvent du Cap-Martin dans lequel l'avaient enfermée des parents sans entrailles.

Drame d’amour, qui convient à ce paysage tourmenté,

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nourri de légendes, de faits d’armes et de récits merveilleux, dans une atmosphère imprégnée de senteurs d orangers et de lavandes, sous l’éblouissante caresse d’un soleil triomphant. Et, les ruines du castel sarrasin, du castel de l’amoureux et violent Haroun, encore debout sur le sommet de la montagne, gardent, dans leur misère grandissante, des attitudes pleines de défi, de singulières impertinences et couronnent, comme il sied, de romantique façon, ce pays qui conserve, à travers les siècles, un troublant parfum d’aventure, d’audace, de rapt et d’amour.

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