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TERMINUS DE TRAMWAY

LEVENS 1

Denostis ancians us empielaa un quihot, E brulan tout 2.

(Mistral — Le rocher de Sisyphe ).

Un tramway départemental grinçant et tortu conduit de Nice à Levens par les gorges de Saint-André et de Tourrettes. Quelle gloire pour le village d’être au bout de cet effort bruyant de ferrailles agitées par le démon de l’électricité ! Bien vite, le terminus d’une voie ferrée s’enfle d’orgueil. Les fonctions de « tete de j ligne » ne supposent-elles pas, en effet, une imporj tance économique ou touristique comportant les : dépenses d’une si moderne et rapide patache?...

Levens se fait un point d’honneur de justifier cette attention flatteuse. Au débouché de minces défilés oü i s’entremêlent pittoresquement rochers et bois de pins, on le découvre tout pimpant et bien lustré sur une butte devant laquelle des prairies, des vignobles et des vergers disposentdes tapis de verdures claires ! Des maisons

1. Levens, chef-lieu de canton à 22 kil. de Nice. On y va par la route de Saint-André où court un tramway, ou par celle d’Aspremont-Saint-Blaise.

2 . De nos usages nous empilons un tas, et nous brûlons tout.

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neuves munies de façades éclatantes, quelques chalets entuilés de pourpre, sont en bordure de l’agglomération et font la chaîne comme pour masquer les anciennes demeures du vieux Levens reléguées au second plan. Levens se pique de modernité et veut jouer la petite ville. Dame! Lorsqu’on peut offrir les commodités d’un tramway départemental, on doit se fournir de modern-style et monter au grenier les meubles d’antan. Une fureur de renouvellement a donc secoué le village...

Les anciens noms des rues ont été soigneusement grattés et remplacés par ceux des célébrités du cru. L’histoire et la politique locales ont généreusement inspiré les débaptiseurs. Tous les « gros bonnets » du pays ont leur plaque. C’est une louable apothéose villageoise. La reconnaissance levençoise n’est pas un vain mot. Le touriste est assez rebelle aux enthousiasmes sous lesquelles sombrent les chères « vieilleries ». Il respecte les hommages des citoyens, mais soupire devant l’inconscient vandalisme qui prétend faire du neuf avec du vieux et farder les beaux visages ridés pour les mettre à l’unisson de ceux des jeunesses de la ville. Cependant, à Levens, disons-le, la nature a si bien résisté aux entreprises des pharisiens, les antiques demeures sont si fortement enracinées au rocher qui les porte depuis les siècles les plus lointains, le cadre de montagnes grandioses dont s’entoure le village délie si dédaigneusement les prétentions des administrateurs avides d'hausmannisations outrancières, que le pays reste joli et attirant. Remercions le ciel d’avoir si bien protégé Levens contre ses « bienfaiteurs ». Le mal accompli n’est pas si grand que le village n’ait conservé, en dépit des « stoppages », des blanchissages, des

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réfections, des éventrations imaginées par leur zèle dévastateur, sa physionomie et son cachet.

De suite, en arrivant au seuil du village, après les courts lacets d’un chemin ombragé de marronniers, on découvre les intentions des « organisateurs » du pays. La place où s’achève la route carrossable est vouée à une double glorification. Une partie est dénommée : Place de la Mairie, l'autre : Place de la République. Sur la premièi’e se groupent les demeures officielles, la Mairie, la Poste, l’École. La seconde s’illumine de la présence du Cercle de l’Union Républicaine !... Puis, les rues commencent, montueuses, irrégulières, fraîches, avec des maisons grises, pauvres, sans ornements. Une seule, dans ce fouillis assez vulgaire, retient l’attention. Et c’est la maison de la famille Masséna.

Les Masséna sont originaires deLevens... Les gens du pays prétendent même que le prince d’Essling est né au village. Vaine prétention. André Masséna a vu le jour à Nice et son acte de baptême figure sur les registres de la paroisse de Sainte-Réparate. Levens peut revendiquer, sans faire boiter la vérité, l’honneur d’avoir abrité les ancêtres du général. Un peu de la gloire de cet illustre nom rejaillit ainsi sur le pays. Aussi, les «. organisateurs » ont-ils donné généreusement le nom de Masséna à la rue où se trouve la demeure ancestrale, que rien ne désigne d’ailleurs à la vénération des passants, sinon une maigre sculpture surmontée d’une boule et d’une croix enguirlandant la porte d’entrée.

Le souvenir du vainqueur de Zurich n’est pas le seul dont puissent s’émouvoir avec quelque orgueil les habitants. Avant l’épopée napoléonienne, aux époques troublées du moyen âge, une famille connue par les

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services rendus à la cause du souverain et les malheurs dont elle fut accablée, les Grimaldi, firent aux Levençois l'honneur de les tenir en vasselage. Ces seigneurs s’empressèrent de dresser un castel au sommet du pays et de fortifier l’agglomération dont ils devenaient les protecteurs. Mais ils étaient par nature turbulents et batailleurs. Ils entrèrent souvent en conflit avec la population et la révolte grondait alors sourdement dans le village. Quelquefois, ils s’enhardissaient jusqu’à provoquer le souverain lui-même. Celui-ci leur témoignait généralement une mansuétude affectueuse. Cependant, lorsque Annibal Grimaldi, comte de Beuil, fut arrêté et exécuté dans son château de Tourrettes, en 1622, le castel de Levens fut compris dans les démolitions ordonnées par le duc de Savoie. Celui-ci, désireux de maîtriser définitivement la remuante famille des Grimaldi, avait résolu de raser toutes leurs forteresses. Il s’y employa activement et sans faiblesse. Levens porta la peine de ce ressentiment. Son château et ses murailles furent bouleversés.

Les habitants se réjouirent fort, paraît-il, de la déconfiture de leurs seigneurs. Désireux de célébrer un si bel événement, ils plantèrent sur la principale place de l’époque, au lieu d’un arbre de la liberté, une grosse pierre, probablement tirée des murailles abattues, et dansèrent autour de ce bloc symbolique des farandoles joyeuses. La tradition de ces réjouissances libertaires s’est continuée jusqu’à nos jours. Chaque année, à la fête patronale, la pierre féodale — le Boutau — reçoit la visite des habitants et chacun d’eux se fait un devoir de témoigner à cet ancêtre le mépris nécessaire. Les plus agiles l’enjambent sans façon, les vieux se contentent de lui décocher un coup de pied. La rancune

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du populaire est tenace... C’est probablement pour affirmer la persistance de ce ressentiment que l’endroit où s’accomplit la cérémonie du Boulau s’appelle : Place de la Liberté. Elle est, du reste, délicieusement paisible, plantée d’arbres vénérables, rafraîchie par l’eau murmurante d’une fontaine, et sur une vieille porte une inscription aimable invite les passants à franchir le seuil d’une maison qui est, je crois, l’hospice de la localité : « Pax huic domni et in a omnibus habitan. D. 15. HB. 91. L. G. ». Du mauvais latin sans doute, mais du latin tout de même... C’est que Levens se vante d’avoir été un poste romain et de conserver de cette gracieuse occupation quelques vestiges de maçonneries perdues dans les constructions du moyen âge. Peutêtre est-ce pour rappeler cette lointaine conquête et faire allusion au capitaine qui refoula un moment les légionnaires conquérants, que la seule auberge de la place de la Liberté s’intitule pompeusement : Restaurant Annibal ! Les grands hommes ont de curieuses I glorifications....

Quoi qu’il en soit, les traces laissées par les soldats de [Rome sont des plus légères. Les Grimaldi firent des empreintes autrement sérieuses. La porte fortifiée qui [s’ouvrait dans l’enceinte du château est toujours debout. Il suffirait de la garnir d’une herse pour empê- 'cher les manants de pénétrer dans l’ancienne résidence seigneuriale, et quelques adroites restaurations ressusciteraient les ogives des maisons demeurées à l’intérieur des remparts. Mais, tout l’art des guérisseurs ne réussirait pas à redonner à l’église, que le château abritait sous son aile, sa physionomie d’autan. Les « organisateurs » levençois ont fait merveille. Choqués de voir la basilique chargée d’ans garder une tournure vil-

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lageoise de monument roman modeste et fruste, ils résolurent d’en faire une cathédrale en miniature, j pour la plus grande gloire de leurs opérations désordonnées. Par leurs soins, des pierres de la Turbie voyagèrent jusqu’à Levens et montèrent en façade éblouissante devant la pauvre église... C’est admirable ! On dirait la majestueuse cathédrale de Monaco, vue de loin par le gros bout d’une lorgnette.

L’intérieur a été mis à l’unisson d’un si beau visage. Tout est propre, bien ciré, blanchi, repeint. Un autel i de marbre, comme on en voit dans les chapelles de pensionnats de jeunes filles, s’épanouit dans le chœur, masquant presque entièrement de ses blancheurs fades unancien retable massacré, repeint et redoré selon toutes les règles des embellissements sacrilèges. On est tout étonné de trouver dans un temple si bien stylé les antiques piliers de pierre grossière, dont les bases portent toujours des sculptures usées, d’un pittoresque charmant, et la vieille chaire de bois ciselé s’ouvrant comme un calice délicat au sommet d’une colonne en spirale d’un dessin singulièrement gracieux.

Le petit cimetière accolé à l’église a paru bien vite mesquin et médiocre. Une si opulente cathédrale méritait une nécropole somptueuse. Les « modernisateurs » l’ont installée au sommet de la butte, vis-à-vis des ruines du château, sur le bord du rocher qui regarde la Vésubie et les montagnes d’Utelle, ceinturé de murs épais, bien au soleil, élégant et clair comme un temple sur une acropole. En face de ce champ de repos distingué, le castel effondré des Grimaldi pleure ses prospérités disparues. Quelques pans de murailles se dressent çà et là et des groupes de cyprès montent une garde austère près de ce défunt blasonné. Des gazons

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